‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 49 sur 74 · Chapitre 205 Le véritable arrêt de mort de M. Sarranti.

Chapitre 205 Le véritable arrêt de mort de M. Sarranti.

Le général comte de Prémont ôta son bandeau, et son noble visage apparut à découvert.
Aussitôt, comme un faisceau amical, toutes les mains se tendirent vers lui ; chacun voulut toucher la sienne, ainsi que, dans un toast porté d’enthousiasme, chacun veut toucher le verre de celui qui l’a porté.

Enfin, le silence revint ; le frémissement qui courait dans l’air s’éteignit.

— Frères, dit le général, vous savez qui je suis. En 1812, envoyé par Napoléon dans l’Inde, j’y devais organiser un royaume militaire en état de venir au-devant de nous et des Russes, quand, par la mer Caspienne, nous pénétrerions dans le Népal. Je l’ai organisé, ce royaume : c’est celui de Lahore. – Napoléon tombé, je crus le projet tombé avec lui… Un jour, arriva M. Sarranti : il venait, toujours au nom de l’empereur, me rejoindre ; mais ce n’était plus l’œuvre de Napoléon Ier qu’il s’agissait de poursuivre, c’était Napoléon II qu’il rallait mettre sur le trône. Je ne pris que le temps de nouer des relations en Europe ; je partis le jour où j’appris qu’elles étaient nouées ; je vins par Djeddah, Suez, Alexandrie ; j’arrivai à Trieste, où je m’affiliai avec nos frères italiens ; puis je me rendis à Vienne… Vous savez comment a échoué notre projet… De retour à Trieste, je me cachai chez un de nos frères, et là, j’appris la condamnation à mort de M. Sarranti. Je m’embarquai à l’instant même pour la France, au risque de ce qui pouvait m’arriver et jurant de partager le sort de mon ami, c’est-à-dire de vivre s’il vivait, de mourir s’il mourait : complices d’un même crime, nous devons porter la même peine.

Un profond silence accueillit ces paroles.

M. Lebastard de Prémont continua :

— Un de nos frères d’Italie me donna une lettre pour un de nos frères de France, M. de Marande : c’était une lettre de crédit, et non une recommandation politique. M. de Marande me reçut ; je me fis reconnaître à lui ; je lui dis le but de mon voyage en France, la décision que j’avais prise, le désir que j’avais d’être mis en rapport avec les membres principaux d’une haute vente. M. de Marande m’apprit qu’il y avait réunion aujourd’hui même, me fit connaître le lieu de la réunion, et m’indiqua par quel moyen je pouvais pénétrer dans ce jardin et arriver jusqu’à vous. Je profitai des instructions données. – J’ignore si M. de Marande est parmi vous ; s’il est parmi vous, je le remercie…

Aucun mouvement ne laissa soupçonner que M. de Marande fût au nombre des assistants.

Le même silence qui s’était déjà fait se fit de nouveau.

Le général de Prémont sentit passer en lui comme un frisson, mais il n’en continua pas moins :

— Je sais, frères, que nos opinions ne sont pas les mêmes ; je sais que, parmi vous, se trouvent des républicains et des orléanistes ; mais républicains et orléanistes veulent, comme moi, la délivrance du pays, la gloire de la France, l’honneur de la nation – n’est-ce pas, frères ?

Les têtes s’inclinèrent, mais pas une voix ne répondit.

— Eh bien, reprit le général, je connais M. Sarranti depuis six ans ; depuis six ans, nous ne nous sommes pas quittés une seule minute : je réponds de sa bravoure, de sa loyauté, de sa vertu : pour tout dire, enfin, je réponds de M. Sarranti comme de moi-même ! Je viens donc, en mon nom et au nom du frère qui est prêt à payer son dévouement de sa tête, vous demander de m’aider à faire ce que, seul, je ne puis faire. Je réclame votre appui pour soustraire un des nôtres à une mort ignominieuse, pour enlever, coûte que coûte, M. Sarranti de la prison où il est enfermé. J’offre, comme moyen d’exécution, mes deux bras d’abord, puis une fortune si grande, qu’elle suffirait à solder pendant un an l’armée du roi de France… Frères, acceptez mon bras, semez mes millions, et rendez-moi mon ami ! J’ai dit, et j’attends votre réponse.

Mais le silence accueillit la chaleureuse interpellation du général.

L’orateur regarda autour de lui ; au lieu de ce frissonnement qu’il avait senti courir dans ses veines, ce fut une sueur froide qu’il sentit couler sur son front.

— Eh bien, demanda-t-il, que se passe-t-il donc ?

Pas un souffle ne répondit.

— Ai-je fait, sans m’en douter, continua-t-il, une proposition inconvenante, une offre inopportune ? Attribuez-vous à ma demande un intérêt purement personnel, et croyez-vous que ce soit seulement ici un ami qui réclame votre protection en faveur d’un ami ?… Mes frères, j’ai fait cinq mille lieues pour venir à vous ; je ne vous connais ni les uns ni les autres ; je sais que nous avons le même amour du bien, la même haine du mal. Nous nous connaissons donc en réalité, quoique nous ne nous soyons jamais vus et que je vous parle pour la première fois. Eh bien, au nom de la justice éternelle, je vous demande de soustraire à un jugement inique et infamant, à une mort terrible, un des plus grands justes que j’ai connus !… Répondez-moi donc, mes frères, ou je prendrais votre silence pour un refus et votre refus pour la ratification de l’arrêt le plus injuste qui ait jamais été porté par une bouche humaine !

Mis si formellement en demeure de s’expliquer, les conjurés ne pouvaient faire autrement que de répondre.

Celui qui avait déjà parlé leva donc la main pour indiquer qu’il allait encore parler, et dit :

— Frères, toute demande d’un frère est sacrée, et, d’après nos statuts, doit être mise en délibération, puis accueillie ou repoussée à la majorité des voix. Nous allons délibérer.

Le général était familier avec ces formalités sombres ; il s’inclina, pendant que le groupe qui l’avait entouré d’abord se détachait de lui et allait se reformer plus loin.

Au bout de cinq minutes, l’affilié qui avait déjà porté la parole s’avança de quelques pas vers le général et lui dit du même ton dont le chef du jury prononce la sentence :

— Général, je ne suis point l’interprète de ma seule pensée ; je parle au nom de la majorité des membres ici présents, et voici ce que je suis chargé de vous répondre en leur nom et au mien : – César disait que la femme de César ne devait pas même être soupçonnée. La Liberté est une matrone qui doit rester bien autrement chaste, bien autrement immaculée que la femme de César ! Or, frère – et c’est à regret que je vous fais cette réponse –, à moins de preuves évidentes, irrécusables, patentes, lumineuses, de l’innocence de M. Sarranti, l’avis de la majorité est que nous ne saurions prêter la main à une entreprise ayant pour but de soustraire à la loi celui que la loi a justement condamné ; je dis justement, entendez-moi bien, général, jusqu’à preuve du contraire… Croyez que nos vœux les plus ardents ont accompagné M. Sarranti pendant tout le temps qu’a duré ce douloureux procès ; croyez que nous avons frissonné au moment où le jugement allait être rendu ; croyez que notre cœur a saigné quand l’arrêt a été prononcé… Maintenant, général, prouvez-nous l’innocence de M. Sarranti, et ce ne sont plus deux bras, dix bras que vous aurez pour seconder les vôtres : ce sont les cent mille bras de l’association !

Puis, faisant un pas de plus vers M. Lebastard de Prémont :

— Général, ajouta l’orateur, nous apportez-vous une preuve de l’innocence de M. Sarranti ?

— Hélas ! dit le général en baissant la tête, je n’ai d’autre preuve que ma propre conviction !

— En ce cas, reprit le chef carbonaro, la délibération subsiste dans toute sa rigueur. Et, saluant M. Lebastard de Prémont, il rejoignit le groupe des autres conjurés, qui s’apprêtèrent à se retirer.

Mais, relevant la tête et étendant les mains pour tenter un dernier effort :

— Frères, dit le général, voilà la réponse de la majorité, et je m’y soumets ; mais permettez maintenant que je fasse un appel aux individualités. – Frères, est-il parmi vous un cœur convaincu comme moi de l’innocence de M. Sarranti ? Alors que ce cœur, ami du mien, se joigne au mien, et j’essaierai d’accomplir avec lui ce que j’eusse été heureux d’entreprendre avec votre aide à tous.

L’orateur carbonaro se retourna vers ses compagnons.

— Frères, dit-il, s’il est parmi vous un homme convaincu de l’innocence de M. Sarranti, il est libre de se réunir au général et de tenter avec lui tous les hasards de la bonne et de la mauvaise fortune.

Un homme se détacha du groupe, alla poser sa main gauche sur l’épaule du comte de Prémont, et, de la main droite, enlevant son masque :

— Moi ! dit-il.

— Salvator ! répétèrent les dix-neuf autres.

En effet, c’était Salvator, qui, convaincu de l’innocence de M. Sarranti, venait offrir son aide au général.

Les autres carbonari s’enfoncèrent un à un dans l’allée de sycomores qui conduisait à l’entrée du souterrain et disparurent dans l’obscurité.

Salvator resta seul avec le comte de Prémont.

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