‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 50 sur 74 · Chapitre 206 Ce qui se passait cette nuit-là dans une allée du jardin désert.

Chapitre 206 Ce qui se passait cette nuit-là dans une allée du jardin désert.

Salvator, adossé au tronc d’un arbre, regarda un instant le général Lebastard de Prémont.
Le visage de M. Sarranti lui-même, en entendant prononcer son arrêt de mort, était moins abattu et moins pâle que ne l’était celui du général, en entendant prononcer cette cruelle sentence de la bouche d’amis auxquels il venait, au risque de sa vie, demander qu’on l’aidât à sauver celle de son ami.

Salvator s’approcha de lui.

Le général lui tendit la main.

— Monsieur, lui dit le général, je ne vous connais que par votre nom ; ce nom, vos amis l’ont prononcé à haute voix, et il me paraît d’un heureux augure. Qui vous nomme dit sauveur.

— C’est, en effet, un nom prédestiné, monsieur, répondit en riant Salvator.

— Vous connaissez Sarranti ?

— Non, monsieur ; mais je suis l’ami intime, et surtout l’ami dévoué et reconnaissant de son fils. C’est vous dire, général, que je porte la moitié de votre douleur, et que vous pouvez, au bénéfice de M. Sarranti, disposer de moi, corps et âme.

— Vous ne partagez donc pas l’opinion de nos frères ? demanda vivement le général, que ces bonnes paroles avaient momentanément ranimé.

— Écoutez, général, dit Salvator, le mouvement des masses, qui est presque toujours juste parce qu’il est instinctif, est souvent aussi aveugle, sévère et rigide. Chacun de ces hommes qui viennent de ratifier la condamnation de M. Sarranti eût rendu, consulté isolément, un autre arrêt, c’est-à-dire celui que je vais porter moi-même. Non, du fond de ma conscience, je ne crois pas M. Sarranti coupable. Celui qui joue depuis trente ans sa tête dans les hasards sanglants du champ de bataille, dans les luttes mortelles des partis, celui-là ne saurait commettre un crime lâche, celui-là ne saurait être un misérable voleur, un vulgaire assassin ; j’affirme donc moralement l’innocence de M. Sarranti.

Le général serra la main de Salvator.

— Merci, monsieur, lui dit-il, de me parler ainsi.

— Mais, continua Salvator, du moment où je vous ai offert mon appui, je me suis en même temps mis à votre disposition.

— Que voulez-vous dire ? J’écoute avec anxiété.

— Je veux dire, monsieur, que, dans la situation présente, il ne suffit pas d’affirmer l’innocence de notre ami, il faut la prouver, et la prouver irrécusablement. Dans les guerres qui se font de conspirateurs à gouvernement, et, par conséquent, de gouvernement à conspirateurs, toutes les armes sont bonnes, et celles que deux hommes loyaux refuseraient souvent pour un duel sont avidement saisies par les partis.

— Expliquez-vous.

— Le gouvernement veut la mort de M. Sarranti ; il la veut ignominieuse, parce que cette ignominie se répandra sur ses adversaires, et qu’on dira que tous les conspirateurs sont ou doivent être des misérables, puisqu’ils ont accepté pour leur chef un homme qui était un voleur et un assassin.

— Oh ! fit le général, voilà donc pourquoi l’avocat du roi a écarté l’accusation politique.

— Et voilà pourquoi M. Sarranti tenait si fort à y rentrer.

— Eh bien ?

— Eh bien, le gouvernement ne cédera qu’à des preuves visibles, palpables, flagrantes. Il ne s’agit pas seulement de lui dire : « M. Sarranti n’est pas coupable du crime dont il est accusé » ; il faut lui dire : « Voilà le coupable du crime dont on accuse M. Sarranti. »

— Et, monsieur, s’écria le général, ces preuves, les aurez-vous ? ce véritable coupable, pourrez-vous le produire ?

— Je n’ai point ces preuves, je ne connais point ce coupable, répondit Salvator ; mais…

— Mais ?…

— Peut-être suis-je sur la piste.

— Parlez, alors ! parlez ! et vous serez véritablement digne de votre nom, monsieur !

— Eh bien, dit Salvator en se rapprochant du général, écoutez ceci, monsieur, que je n’ai dit encore à personne, et que je vous dis, à vous.

— Oh ! dites, dites ! murmura le général en se rapprochant, de son côté, de Salvator.

— Dans cette maison où était entré M. Sarranti comme précepteur, et qui appartenait à M. Gérard ; dans cette maison d’où il a fui le 19 ou le 20 du mois d’août 1820 – car toute la question peut être dans la date précise de la fuite –, dans le parc de Viry, enfin, j’ai trouvé la preuve qu’un des enfants, au moins, avait été assassiné.

— Oh ! fit M. de Prémont, croyez-vous que cette preuve ne revienne pas à la charge de notre ami ?

— Monsieur, quand on poursuit la vérité, et c’est la vérité que nous poursuivons, n’est-ce pas ? – car, M. Sarranti coupable, nous l’abandonnerions comme les autres l’ont abandonné –, quand on poursuit la vérité, il faut saisir toute preuve, cette preuve fût-elle, en apparence, contre celui dont on veut faire reconnaître l’innocence. La vérité a sa lumière en elle-même ; arrivons à la vérité, et le jour se fera.

— Soit… Maintenant, comment avez-vous acquis cette preuve ?

— Une nuit que j’errais avec mon chien dans le parc de Viry, pour des causes tout à fait en dehors de l’affaire qui nous préoccupe en ce moment, j’ai trouvé, au fond d’un fourré, au pied d’un chêne, dans un trou que mon chien s’acharnait à creuser, le squelette d’un enfant qu’on avait enterré debout.

— Et vous croyez que c’était celui d’un des deux enfants disparus ?

— C’est plus que probable.

— Mais l’autre, l’autre enfant ? car il y avait un petit garçon et une petite fille.

— L’autre enfant, je crois l’avoir retrouvé aussi.

— Grâce au chien, toujours ?

— Oui.

— Mort ou vivant ?

— Vivante, car c’était la petite fille.

— Eh bien ?

— Eh bien, de ce double incident, j’ai auguré que, si je pouvais agir librement, j’arriverais peut-être à la connaissance complète du crime, et que cette connaissance me mènerait inévitablement à celle du criminel.

— Mais, en effet, si vous avez retrouvé la petite fille vivante ! s’écria le général.

— Vivante, oui.

— Elle devait avoir six ou sept ans déjà à l’époque où le crime a eu lieu.

— Six ans, oui.

— Elle pourrait donc se souvenir…

— Elle se souvient.

— Eh bien, alors ?…

— Seulement, elle se souvient trop.

— Je ne comprends pas.

— Lorsqu’on tourne les yeux de la pauvre enfant du côté de cette terrible catastrophe, son esprit se trouble ; elle tombe en proie à des crises nerveuses qui peuvent lui faire perdre la raison. De quel poids voulez-vous que devienne la déposition d’une enfant qu’on accusera de folie et que, d’un mot, on rendra folle effectivement ? Oh ! j’ai tout bien pesé, allez !

— Eh bien, voyons le mort au lieu du vivant. Si le vivant se tait, le cadavre, lui, ne saurait-il parler ?

— Oui, si je pouvais agir librement.

— Qui vous en empêche ? Allez au procureur du roi, dénoncez-lui tout ; chargez la justice de trouver cette lumière que vous invoquez, et…

— Oui, et la police, en une nuit, fera disparaître les traces que viendra le lendemain chercher la justice ! Ne vous ai-je pas dit que la police avait tout intérêt à écarter ces preuves, afin de noyer M. Sarranti dans cette boueuse affaire de vol et d’assassinat ?

— Alors, poursuivez l’affaire par vous-même. Poursuivons-la. Vous dites que vous pourriez arriver à la vérité s’il vous était permis d’agir librement ; qui vous empêche d’agir librement ? Dites.

— Oh ! ceci est une tout autre affaire, non moins grave, non moins sérieuse, non moins infâme que celle de M. Sarranti.

— Soit ! mais agissons.

— Agissons ! je ne demande pas mieux ; mais, d’abord…

— Quoi ?

— Trouvons le moyen de fouiller librement la maison et le parc où le crime – ou plutôt, où les crimes ont été commis.

— Ce moyen, est-il possible de le trouver ?

— Oui.

— À quel prix ?

— À prix d’argent.

— Je vous ai dit que j’étais immensément riche.

— Oui, général ; mais cela ne suffit pas.

— Que faut-il encore ?

— Un peu d’audace et beaucoup de persistance.

— Je vous ai dit que, pour arriver à ce but, j’offrais ma fortune ; non seulement ma fortune, mais aussi mon bras ; non seulement mon bras, mais encore ma vie.

— Eh bien, alors, général, je crois que nous allons commencer à nous entendre.

Puis, regardant autour de lui et remarquant que la lune, tombant en plein sur le sycomore au tronc duquel il était appuyé, les mettait en pleine lumière, lui et le général :

— Venez sous l’ombre des arbres, général, dit-il ; car nous allons parler de choses où nous risquons notre vie, non seulement sur l’échafaud, mais encore au coin d’un bois, à l’angle d’un mur. Nous avons, cette fois, affaire en même temps à la police, comme conspirateurs, et à des misérables, comme hommes de bien.

Et Salvator entraîna effectivement M. Lebastard de Prémont à l’endroit du bois où l’ombre était la plus épaisse.

q

Page 1