‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 58 sur 74 · Chapitre 214 Où M. de Valgeneuse déclare formellement qu’il ne sait ni chanter ni danser.

Chapitre 214 Où M. de Valgeneuse déclare formellement qu’il ne sait ni chanter ni danser.

Le regard de Jean Taureau avait cette expression farouche que donne à certaines physionomies un commencement d’ivresse.
— Ah ! dit-il, vous avez assez bu ?
— Oui, répondit Lorédan, je n’ai plus soif.

— Bon ! comme si l’on ne buvait que tant qu’on a soif, dit Toussaint ; mais, si l’on ne buvait jamais que tant qu’on a soif, dit Toussaint, on ne boirait jamais qu’une ou deux bouteilles.

— Toussaint, dit Jean Taureau, il paraît que monsieur ne connaît pas le proverbe, un proverbe bien connu pourtant !

— Quel proverbe ? demanda Lorédan.

— « Quand le vin est tiré, il faut le boire… » À bien plus forte raison quand la bouteille est débouchée…

— Eh bien ? fit Lorédan.

— Eh bien, il faut la vider !

Lorédan tendit son verre.

Jean Taureau le remplit.

— À toi, maintenant, dit-il en tournant le goulot de la bouteille vers son ami, comme un artilleur tourne la gueule du canon vers l’endroit qu’il veut attaquer.

— Allons-y gaiement ! dit Toussaint, qui oubliait que, n’étant pas dans un de ses bons jours, à cause des émotions qu’il avait éprouvées, il allait, par ce dernier verre de vin, non seulement combler la mesure, mais encore la faire déborder.

Et, vidant rapidement son verre, il entonna je ne sais quelle chanson bachique dont les assistants ne purent comprendre un seul mot, attendu qu’elle était en patois auvergnat.

— Silence ! dit Jean Taureau avant que le premier couplet fût fini.

— Pourquoi silence ? demanda Toussaint.

— Parce que cela peut être fort goûté dans la capitale de l’Auvergne, mais que c’est mal apprécié à Paris et dans la banlieue.

— C’est pourtant une cholie chanchon ! dit Toussaint.

— Oui, mais j’en aime mieux une autre... J’aime mieux, par exemple, celle que M. le comte va nous chanter.

— Comment celle que je vais vous chanter ? fit Lorédan.

— Sans doute ! vous devez savoir de cholies chanchons, vous, comme dit mon ami Toussaint-Louverture.

Et Jean Taureau se mit à rire de ce rire hébété précurseur de l’ivresse.

— Vous vous trompez, monsieur, dit froidement Valgeneuse, je n’en sais pas.

— Vous ne savez pas une pauvre chanson à boire ? insista Jean Taureau.

— Oh ! à boire ou à manger, peu importe ! dit Toussaint ; j’aimerais même mieux à manger qu’à boire, attendu que je commence à avoir plus faim que soif.

— Y sommes-nous, camarade ? demanda Jean Taureau en s’apprêtant à battre la mesure d’une main dans l’autre.

— Je vous jure que, non seulement je ne sais pas de chanson, dit M. de Valgeneuse, un peu effrayé du ton avec lequel Jean Taureau lui faisait cette prière, mais encore que je ne sais pas chanter.

— Vous pas savoir chanter ? dit Toussaint, à qui son ami reprochait de parler auvergnat, et qui essayait de se soustraire à ce reproche en parlant nègre. Moi pas croire vous !

– Je vous proteste que je ne sais pas chanter, reprit Lorédan. Je le regrette, puisque cela pouvait vous être agréable ; mais c’est au-dessus de mes moyens.

— Voilà qui est fâcheux, dit Jean Taureau avec humeur ; car cela vous aurait diverti un moment, et moi aussi.

— Je le regrette doublement, alors, répondit Valgeneuse.

— Ah ! fit Toussaint.

— Quoi ?

— Une idée !

— Fat !

— Mais, enfin, si j’ai une idée, moi ! insista Toussaint.

— Dis-là, ton idée, voyons !

— Puisque ce jeune seigneur ne sait pas ou ne veut pas savoir chanter, continua Toussaint sans se décourager, il doit savoir danser, n’est-ce pas, ami Jean ?

Puis, se retournant vers Lorédan, et d’une voix avinée :

— Voyons, dit-il, dansez-nous quelque chose, monsieur le comte.

— Comment ! que je vous danse quelque chose ? répondit Valgeneuse. Êtes-vous fous ?

— Pourquoi fous ? demanda Toussaint.

— Est-ce que l’on danse comme cela sans motif ?

— Bon ! dit Toussaint, on ne danse pas sans motif ; on danse pour danser. Quand j’étais au pays, je dansais à tout moment !

— La bourrée ? dit Lorédan.

— Oui, la bourrée… N’allez-vous pas débiner la bourrée, vous ?

— Non ; mais je ne puis pas danser la bourrée si je ne la sais pas.

— Je ne vous dis pas de danser une danse plutôt qu’une autre, repartit Toussaint. Dansez la gavotte, si vous voulez ; mais dansez quelque chose. – N’est-ce pas, Jean, qu’il faut que M. le comte danse quelque chose ?

— Ce serait avec plaisir que je verrais danser M. le comte…

— Entendez-vous, notre bourgeois ?

— Mais…

— Laissez donc achever votre ami ; vous voyez bien qu’il y a un mais, dit Lorédan.

— Mais, continua, en effet, Jean Taureau, pour danser, il faut de la musique.

— Naturellement, et M. Jean Taureau a raison ! s’écria Valgeneuse, qui pensait avec effroi que, si le colosse était du même avis que son compagnon, il allait être forcé de danser un pas pour le plaisir des deux Mohicans.

— C’est donc bien difficile à faire, de la musique ? dit Toussaint, que le vin rendait à la fois entêté et inventif.

— Je ne sais pas si c’est difficile, dit naïvement Jean Taureau, attendu que je n’ai jamais essayé d’en faire ; je crois cependant que, pour faire de la musique quelconque, il faut d’abord un instrument – n’est-ce pas, monsieur le comte ?

— Mais sans doute ! dit Lorédan en haussant les épaules.

— De quoi ! un instrument ? répliqua Toussaint. Nous en avons tout un sur le pouce, d’instrument.

Et, ce disant, Toussaint arrondit sa grosse main noire en forme de trompe dont le pouce formait l’embouchure, et, rapprochant cette embouchure de ses lèvres, il se mit à sonner le Roi Dagobert.

Puis, se retournant vers Jean Taureau :

— Ce n’est donc pas un joli instrument, cela ? dit-il.

— Oui, répondit Jean Taureau s’entêtant dans son opposition, mais pour la chasse, et non pour la danse.

— C’est vrai, dit Toussaint, qui se rendait facilement aux objections quand il les trouvait justes ; mais, alors, si on ne chante pas, si on ne danse pas, buvons !

— À la bonne heure ! se hâta de dire M. de Valgeneuse, oui, buvons !

Mais il se hâta trop, et le dit avec un trop grand sentiment du désir qu’il avait, non pas de boire lui-même, mais de faire boire ses deux compagnons. Jean Taureau le regarda sans trop comprendre encore, il est vrai, le plan de M. de Valgeneuse : le brave homme ne supposait pas que le vin pût jamais devenir un poison ; cependant, il flaira un danger, et, remettant sur la table la bouteille qu’il avait déjà empoignée par le cou pour verser à boire à Toussaint :

— Non, dit-il, tu as assez bu, Toussaint !

— On n’a jamais assez bu, mon ami Jean.

— C’est généralement vrai, dit le charpentier ; mais, aujourd’hui, c’est faux.

— Cependant, hasarda le prisonnier, c’est vous qui m’avez provoqué, et je n’ai pas renoncé à boire, moi.

— Vous, mon gentilhomme, reprit Jean Taureau en le regardant de travers, vous, c’est autre chose : vous êtes libre de boire à gogo, si c’est votre fantaisie… Je vous ai dit qu’il y avait encore quarante bouteilles dans l’armoire. Tendez votre verre !

Lorédan tendit son verre, et Jean Taureau le remplit aux deux tiers ; puis il reposa la bouteille sur la table.

— Mais vous ?… dit M. de Valgeneuse.

— Moi ? répondit Jean Taureau. J’ai assez bu. Toussaint vous a dit que je devenais méchant quand j’avais un verre de vin de trop en tête ; il a raison, je ne boirai plus.

— Encore un verre pour me faire raison, dit Valgeneuse, qui ne voulait pas avoir l’air de comprendre la cause de la tempérance de Jean Taureau, quoiqu’il la comprît très bien.

— Vous le voulez ? dit le charpentier en le regardant fixement.

— Je le désire.

— Soit, dit le colosse en se versant un nouveau verre de vin.

— Et moi ? fit Toussaint.

— Toi, pas !… dit brutalement Jean Taureau.

— Pourquoi, moi pas ?

— Parce que j’ai décidé que tu ne boirais plus.

Toussaint fit entendre un grognement sourd, recula de deux pas, mais n’insista point davantage. Puis Jean Taureau, levant son verre à la hauteur de ses lèvres :

— À votre santé ! dit-il.

— À la vôtre ! répondit M. de Valgeneuse.

Le verre de Jean Taureau n’était pas tout à fait plein ; il put donc, à travers le cercle vide, observer le prisonnier : il le vit envelopper le verre tout entier de sa main, le porter rapidement à ses lèvres, et le reposer sur la table après avoir fait un singulier mouvement. En même temps, le charpentier sentit à ses pieds une espèce de fraîcheur, comme s’il les avait dans une mare d’eau. Il leva le pied, le tâta de la main : son soulier était ruisselant. Alors il prit un lampe, s’abaissa vers la terre, et, la reposant sur la table :

— Il faut convenir, dit-il en s’avançant le poing levé sur le prisonnier, que vous êtes une fière canaille !

Toussaint-Louverture s’élança, et, saisissant des deux mains les poignets du charpentier :

— Ah ! dit-il, je vous avais bien prévenu qu’il avait le vin mauvais… Vous n’avez pas voulu me croire ! maintenant, tirez-vous de là comme vous pourrez.

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