Chapitre 215 Où Jean Taureau et Toussaint-Louverture trouvent une occasion de faire leur fortune et ne la font pas.
M. de Valgeneuse s’était déjà mis sur la défensive : il avait pris une bouteille de chaque main, et il attendait que Jean Taureau fût à sa portée pour les lui briser sur la tête.
Jean Taureau se baissa, prit un tabouret par le pied, et fit un pas vers M. de Valgeneuse.
— Mais qu’a-t-il donc fait ? demanda Toussaint.
— Regarde sous la table, dit Jean Taureau.
Toussaint prit à son tour la lampe et regarda.
— Ah ! s’écria-t-il en voyant la brique qui transparaissait à travers le vin blanc, du sang !
— Du sang ! dit Jean Taureau. Si ce n’était que du sang, ce ne serait rien ; avec du pain, on refait du sang ; mais le vin, on ne le fait qu’avec du raisin, et la vigne a été gelée cette année.
— Comment ! c’est son vin qu’il a jeté ? s’écria Toussaint du ton de la plus violente colère.
— C’est son vin !
— Oh ! en ce cas, comme tu l’as dit, c’est un misérable ! Assomme !
— J’attendais ta permission, Toussaint, dit Jean Taureau en essuyant avec sa manche son front ruisselant de la sueur de la colère.
— Vous avez entendu que, si vous faites un pas de plus, je vous casse la tête, dit Valgeneuse.
— Ah ! ce n’est pas assez de répandre le vin ! vous voulez encore casser les bouteilles ? dit Jean Taureau ; car c’est la bouteille que vous casserez, et non ma tête, je vous en préviens.
— Frappe donc, Jean, cria Toussaint ; pourquoi donc ne frappes-tu pas ?
— Parce que je suis redevenu raisonnable, dit Jean Taureau, et j’espère que M. le comte va le redevenir à son tour.
Puis, d’une voix ferme et parfaitement calme :
— N’est-ce pas, monsieur de Valgeneuse, dit-il, que vous allez lâcher ces deux bouteilles, hein ?
M. de Valgeneuse fronça le sourcil ; son orgueil livrait un combat terrible à sa raison.
— Eh bien, demanda Jean Taureau, les lâchons-nous ? ne les lâchons-nous pas ?
— Oh ! Jean, hurla Toussaint, je ne te reconnais plus.
— Les lâchons-nous ? Voyons ! continua Jean Taureau, une, deux… Prenez garde, ou je compte la troisième sur votre tête !
Lorédan abaissa les bras et posa doucement les bouteilles sur le rebord de la cheminée.
— C’est bien ! Et, maintenant, allons gentiment nous rasseoir à notre première place.
Lorédan réfléchit, probablement, que le meilleur moyen d’apprivoiser une bête sauvage, c’était de ne pas l’irriter. En conséquence, il obéit froidement au second ordre, comme il avait obéi au premier.
Puis, déjà sans doute, une nouvelle combinaison s’était faite dans son esprit, et il était résolu d’user d’un moyen qui lui donnait plus de chances que la force.
— Toussaint, mon ami, dit Jean Taureau, reporte-moi ces deux bouteilles-là à l’armoire, et renferme-les-y à clef. Elles n’auraient jamais dû en sortir.
Toussaint exécuta le commandement.
— Et maintenant, vous, monsieur le comte, reprit Jean Taureau en prenant la clef des mains de son compagnon, avouez une chose…
— Laquelle ? demanda le comte.
— C’est que vous vouliez nous faire boire jusqu’à ce que nous eussions perdu la raison et profiter de notre ivresse pour vous échapper.
— Vous avez bien profité de votre force pour me faire prisonnier, vous, répliqua assez logiquement le comte.
— De notre force, oui ; mais nous n’avons pas employé la ruse : nous n’avons pas trinqué ensemble d’abord, pour trahir ensuite. Quand on a trinqué ensemble, c’est sacré !
— Prenons que j’ai eu tort, dit Valgeneuse.
— Jeter son vin ! dit Toussaint en revenant, le vin du bon Dieu !
— M. le comte a avoué qu’il avait eu tort, dit Jean Taureau, n’en parlons plus.
— Alors de quoi parlerons-nous ? dit tristement le charbonnier. D’abord, moi, si je ne parle pas, si je ne bois pas, je cours le risque de m’endormir.
— Oh ! endors-toi si tu veux ; je réponds de ne pas dormir, pour mon compte.
— Eh bien, dit Lorédan, je vais vous trouver un sujet de conversation, moi.
— Vous êtes bien aimable, monsieur le comte, dit en grommelant Jean Taureau.
— Vous me faites l’effet de braves gens… un peu vifs peut-être, continua Lorédan, mais braves au fond…
— Vous avez découvert cela, vous ? dit Jean Taureau en haussant les épaules.
— J’aime les braves gens, moi, continua le comte.
— Vous n’êtes pas dégoûté ? dit le charpentier toujours du même ton.
Toussaint écoutait, évidemment désireux de savoir où en voulait venir le prisonnier.
— Eh bien, reprit celui-ci, si vous voulez…
Il s’arrêta.
— Si vous voulons ? répéta Jean Taureau.
— Eh bien, si vous voulez, dit Valgeneuse, je fais votre fortune.
— Diable ! dit Toussaint en dressant l’oreille, notre fortune ? Causons donc un peu de cela.
— Silence, Toussaint ! dit Jean Taureau ; c’est moi qui ai la parole, et pas toi.
Puis, s’adressant à Lorédan :
— Voyons, expliquez votre pensée, notre jeune maître.
— Ma pensée est bien simple, et je vais droit au but.
— Allons-y ! dit Toussaint.
— Je t’ai déjà invité à te taire, toi, gronda pour la seconde fois Jean Taureau.
— Vous travaillez pour vivre, n’est-ce pas ? demanda le comte.
— Sans doute, excepté les fainéants, tout le monde travaille pour cela, répondit Jean Taureau.
— Combien gagnez-vous dans les bonnes journées ?
— L’une dans l’autre, avec les journées de chômage, dit Toussaint, trois francs.
— Te tairas-tu, Toussaint !
— Pourquoi donc me tairais-je ? M. le comte me demande combien je gagne ; je lui réponds, moi.
— Trois francs par jour, répéta le comte sans avoir l’air de remarquer la discussion qui s’élevait entre les deux amis, c’est quatre-vingt-dix francs par mois, c’est mille francs par an.
— Eh bien, après ? dit Jean Taureau ; nous savons cela.
— Eh bien, après, je veux vous faire gagner, moi, en une soirée, ce que vous gagnez en vingt-cinq ans.
— Vingt-cinq mille francs ? s’écria Toussaint. Allons donc, farceur ! vingt-cinq mille francs en une soirée, ce n’est pas possible !
— Vous le voyez, continua Valgeneuse, c’est de quoi vivre à votre aise, sans travailler, puisque, en plaçant vos vingt-cinq mille francs à cinq pour cent, cela vous fait douze cent cinquante livres de rente.
— Sans travailler ! répéta Toussaint ; entends-tu, Jean ? sans travailler !
— Qu’est-ce que je ferais donc, si je ne travaillais pas ? demanda naïvement Jean Taureau.
— Vous feriez ce qui vous plairait ; vous iriez à la chasse… à la pêche, si vous n’aimiez pas la chasse ; vous achèteriez des terres, vous les cultiveriez ; vous feriez ce que font les riches, vous feriez ce que je fais moi-même.
— Oui-da ! dit amèrement Jean Taureau, j’enlèverais des enfants de seize ans à leur fiancé et à leur famille ! Voilà le divertissement de ceux qui ne travaillent pas ! voilà ce que vous faites, vous, monsieur le comte !
— Enfin, ce que vous en feriez, cela vous regarderait ; mais je vous offre cinquante mille francs à tous deux ; vingt-cinq mille francs à chacun.
— Vingt-cinq mille francs ! répéta pour la seconde fois Toussaint, dont les yeux brillaient de convoitise.
— Tais-toi, Toussaint ! dit sévèrement le charpentier.
— Vingt-cinq mille francs chacun, mon ami Jean, répéta le charbonnier d’une voix caressante.
— Vingt-cinq mille coups de poing, si tu ne te tais pas, Toussaint.
— Cinquante mille francs à vous deux, et payables ce soir.
— Une fortune, Jean ! une fortune ! murmura le charbonnier.
— Mais te tairas-tu, malheureux ! dit Jean Taureau en levant une main menaçante vers son ami.
— Demande-lui, au moins, comment on peut les gagner, les vingt-cinq mille francs.
— Soit, reprit Jean Taureau.
Puis, se retournant vers le prisonnier :
— Vous nous faites l’honneur de nous offrir vingt-cinq mille francs à chacun, monsieur le comte ? Voulez-vous me dire, maintenant, quels travaux nous avons à exécuter pour avoir droit à une pareille somme ?
— Je vous offre cette somme en échange de ma liberté. Vous voyez que la chose est bien simple.
— Dis donc, dis donc, Jean Taureau, fit le charbonnier poussant son ami du coude.
— Toussaint ! Toussaint ! murmura Jean Taureau en regardant de travers son compagnon.
— Je me tais, voyons, je me tais… Cependant, vingt-cinq mille francs…
Le charpentier se retourna vers le comte.
— Et pourquoi croyez-vous que nous vous retenons prisonnier, mon gentilhomme ? demanda-t-il.
— Mais, répondit Valgeneuse, parce que quelqu’un à ce que je présume, vous a payés pour cela.
Jean Taureau leva sa large main au-dessus de la tête de Lorédan ; mais, faisant un effort sur lui-même, et la laissant retomber lentement :
— Payés ! payés ! dit le charpentier ; ce sont vos pareils, monsieur le comte, qui paient, qui vendent ou qui achètent l’honneur des autres. Oui, c’est encore une des ressources des gens riches, des gens qui ne travaillent pas, de payer le mal, quand ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes… Écoutez bien ceci, monsieur le comte ; fussiez-vous dix fois riche comme vous l’êtes, puissiez-vous m’offrir, au lieu de vingt-cinq mille francs, un million pour vous rendre à la liberté une minute avant l’heure, je refuserais avec autant de mépris que j’ai de joie à vous retenir prisonnier.
— J’offre cent mille francs au lieu de cinquante, dit brièvement M. de Valgeneuse.
— Jean ! Jean ! s’écria Toussaint, entends-tu ? cinquante mille francs chacun !
— Toussaint, dit le charpentier, je te croyais honnête. Encore un mot, je te rends ton amitié et reprends la mienne.
— Mais, Jean, fit doucement Toussaint, ce que je t’en dis, c’est aussi bien pour toi que pour moi.
— Comment, c’est pour moi ?
— Sans doute, c’est pour toi… pour toi, pour Fifine, pour ton enfant.
À ces mots : « C’est pour Fifine, c’est pour ton enfant », les yeux de Jean Taureau étincelèrent.
Mais presque aussitôt, saisissant Toussaint au collet et le secouant comme fait le bûcheron de l’arbre qu’il veut abattre :
— Oh ! te tairas-tu, malheureux ! te tairas-tu ?… s’écria-t-il.
— Pour ton enfant surtout, continua Toussaint, qui savait que, sur ce sujet, il pouvait parler impunément ; pour ton enfant, à qui le médecin a ordonné la campagne.
Le charpentier tressaillit et lâcha Toussaint-Louverture.
— Vous avez une femme souffrante et un enfant malade ? reprit Valgeneuse ; vous pouvez leur rendre la santé à tous deux, et vous hésitez ?
— Eh bien, non, s’écria le charpentier, tonnerre du ciel ! je n’hésite pas.
Toussaint était haletant ; M. de Valgeneuse respirait à peine, car il était impossible de deviner si Jean Taureau allait refuser ou accepter.
Celui-ci regarda, l’un après l’autre, le prisonnier et son compagnon.
— Vous acceptez ? demanda le comte.
— Tu acceptes ? dit Toussaint.
Jean Taureau leva solennellement la main.
— Écoutez, dit-il, aussi vrai qu’il y a un Dieu dans le ciel, que ce Dieu récompense les bons et punit les méchants, le premier de vous deux qui dit un mot, un seul mot sur ce sujet, je l’étrangle ! Parlez l’un ou l’autre maintenant, si vous l’osez.
Jean Taureau attendit vainement une réponse, les deux hommes se turent.
q