Chapitre 224 Un monsieur qui veut savoir s’il ira en paradis.
Les choses marchaient ainsi depuis tantôt un mois.
Presque tous les jours, à la même heure, Caramelle passait et envoyait du regard mille tendresses à l’heureux Babylas qui, tout entier aux douceurs d’un amour platonique, se contentait de ces coups d’œil, retenu par l’impression qu’avait produite sur son système nerveux, fort irritable, nous l’avons avoué, la rudesse de la voix du maître de Caramelle.
Peut-être aussi Babylas n’avait-il cette patience que parce que Caramelle, soit du regard, soit de la voix, avait fait comprendre à Babylas qu’un jour ou l’autre elle trouverait moyen de s’échapper et de répondre d’une façon plus directe à son amour.
Or, comme nous l’avons dit, une semaine ou deux après cette nuit où Jean Taureau avait failli étouffer d’abord, puis ensuite assommer, puis enfin noyer M. de Valgeneuse ; à l’heure, à peu près, où Caramelle avait l’habitude de passer, un monsieur vêtu d’une redingote à la propriétaire, quoique la température ne justifiât point cette mesure de précaution, portant lunettes sur le nez et tenant à la main un jonc à pomme de vermeil, entra tout à coup dans le laboratoire de nécromancie de la rue d’Ulm.
La maîtresse de l’établissement était à la place ordinaire où elle attendait ses pratiques.
— C’est vous qui êtes la Brocante ? demanda à brûle-pourpoint l’étranger.
— Oui, monsieur, répondit celle-ci avec un certain tressaillement dont, comme Babylas, elle n’était point maîtresse, toutes les fois qu’elle entendait une voix un peu rude.
— Vous êtes sorcière ?
— C’est-à-dire tireuse de cartes.
— Je croyais que c’était la même chose.
— À peu près ; cependant, il ne faut pas confondre.
— Soit, ne confondons pas ; je viens pour exercer votre science, la mère !
— Monsieur demande-t-il le petit ou le grand jeu ?
— Le grand jeu, morbleu ! le grand jeu ! dit le monsieur en reniflant une forte prise de tabac. Ce que je désire savoir est d’une telle importance, que le jeu ne saurait être trop grand.
— Monsieur désire peut-être savoir s’il fera un bon mariage ?
— Non, la mère, non ; le mariage étant par lui-même un mal, aucun mariage ne saurait être bon.
— Monsieur désire peut-être savoir s’il héritera d’une de ses parentes ?
— Je n’ai qu’une tante, et je lui fais une rente viagère de six cents livres.
— Monsieur désire peut-être savoir s’il atteindra un âge avancé ?
— Non, bonne femme ; j’ai déjà beaucoup vécu pour mon âge, et, cependant, je ne suis aucunement curieux de savoir quand je mourrai.
— Ah ! je comprends : alors monsieur désire revoir son pays ?
— Je suis de Montrouge, et quiconque a vu une fois Montrouge ne désire jamais le revoir.
— Mais, enfin, dit la Brocante, qui craignait qu’un plus long interrogatoire, portant ainsi à côté des désirs du visiteur, ne nuisît à sa considération de magicienne, que désirez-vous ?
— Je désire, répondit le mystérieux étranger, je désire savoir si j’irai en paradis.
La Brocante manifesta les signes du plus grand étonnement.
— Eh bien, demanda le monsieur de Montrouge, qu’y a-t-il donc là de si extraordinaire ? est-il plus difficile de voir dans l’autre monde que dans celui-ci ?
— À l’aide des cartes, monsieur, répondit la Brocante, on peut voir partout.
— Qu’elles regardent, alors !
— Babolin, cria la vieille, le grand jeu !
Babolin, qui était couché dans le coin de la chambre, occupé à donner au caniche blanc une leçon de domino, Babolin se leva et alla quérir le grand jeu demandé.
La Brocante s’installa dans son croissant, appela Pharès – qui dormait la tête nonchalamment cachée sous son aile –, fit faire cercle à ses chiens, tout en laissant, dans sa faiblesse maternelle, Babylas à la fenêtre, et procéda à peu près comme nous l’avons vu faire pour Justin.
C’étaient, au reste, les mêmes personnages dans un autre cadre, moins Rose-de-Noël, qui était absente, et moins Justin, qui était remplacé par le monsieur de Montrouge.
— Vous savez que c’est trente sous ? dit la Brocante.
Malgré l’amélioration qui s’était faite dans son intérieur, elle n’avait pas cru devoir élever ses prix.
— Trente sous, soit ! dit le monsieur de Montrouge en jetant majestueusement une de ces pièces de trente sous dont on voyait le cuivre à travers l’argenture et qui commençaient déjà, vers cette époque, à passer à l’état de médailles ; je puis bien, au bout du compte, risquer trente sous pour savoir si j’irai en paradis.
La Brocante commença à couper, à recouper, à battre, à rebattre le jeu et à étaler en demi-cercle les cartes sur sa planche.
On en était au plus intéressant de la divination, et déjà saint Pierre, désigné par le roi de trèfle, s’apprêtait, comme l’ombre de Samuel évoqué par la pythonisse d’Endor, à dévoiler les mystères du monde supérieur, quand Babylas, toujours debout sur sa fenêtre, aperçut Caramelle qui, tenant sa promesse, passait dans la rue, seule, svelte, élancée, pimpante, plus fraîche, plus gaie, plus tendre, plus provocante que jamais.
— Caramelle, Caramelle seule ! s’écria Babylas. Oh ! tu as donc tenu ta promesse, chienne adorable… Je n’y puis plus résister, Caramelle ou la mort !
Et, sautant rapidement par la fenêtre, Babylas se mit à la poursuite de son idéal, qui continuait de l’appeler du regard en trottant menu, afin de disparaître le plus vite possible dans la rue voisine, et cela, tandis que le monsieur attendait patiemment sa réponse.
La Brocante tournait le dos à la rue ; mais, au bruit que fit Babylas en sautant par la fenêtre, elle se retourna.
Ce mouvement, quoiqu’il eût toute la rapidité de la sollicitude maternelle, fut encore lent, comparé aux désirs amoureux de Babylas ; car, en se retournant, la Brocante n’aperçut plus que le train de derrière de son chien qui disparaissait, tandis que le train de devant piquait une tête dans la rue.
À cette vue, la Brocante oublia tout : et l’homme de Montrouge qui désirait savoir s’il irait en paradis, et la consultation commencée, et la pièce de trente sous qui devait la payer, pour ne se souvenir que de son cher Babylas.
Elle poussa un cri, rejeta loin d’elle la planche et les cartes, s’élança vers la fenêtre, et, avec la sublime impudeur des grandes passions, elle enjamba par-dessus la barre d’appui de la fenêtre, se laissa glisser dans la rue, et se mit à la poursuite de Babylas.
Pharès, voyant sa maîtresse sortir par la fenêtre au lieu de sortir par la porte, comme c’était son habitude, crut, sans doute, que le feu était à la maison, poussa un cri, et s’élança dans la rue.
Les chiens, à leur tour, voyant la Brocante et la corneille envolées, et curieux, sans doute, de savoir quels événements attendaient les amours de Babylas, s’élancèrent à leur tour par la fenêtre, rapides et pressés comme ces fameux moutons de Panurge, qui, depuis qu’ils ont été inventés par Rabelais, servent de point de comparaison à toute troupe sautant en compagnie.
Enfin, Babolin, voyant Babylas parti, la Brocante disparue, Pharès envolée, et le dernier chien dans la rue, enjambait déjà la fenêtre, tant est puissante la force de l’exemple, quand le monsieur de Montrouge l’arrêta par le fond de sa culotte.
Il y eut un instant de lutte pour savoir si ce serait le monsieur qui lâcherait le fond de la culotte de Babolin ou Babolin qui lâcherait la barre de la fenêtre ; ce que voyant, le monsieur de Montrouge, qui croyait sans doute à une plus grande solidité du côté de la barre que du côté de la culotte.
— Mon ami, dit-il, il y a cinq francs pour toi si… Le monsieur s’arrêta ; il savait la valeur de ce qu’on appelle un sens suspendu.
Babolin lâcha la barre à l’instant même, et demeura horizontalement pendu à la main du monsieur.
— Si quoi ? demanda-t-il.
— Si tu me fais parler à Rose-de-Noël.
— Où est la pièce ? demanda le prudent Babolin.
— La voici, dit le monsieur en la lui mettant dans la main.
— Cinq francs de vrai ? s’écria le gamin.
— Regarde, dit le monsieur.
Babolin regarda ; mais, doutant du témoignage de ses yeux :
— Voyons ce que cela sonne, dit-il.
Et il laissa tomber sur le parquet la pièce, qui résonna argent.
— Vous dites que vous voulez voir Rose-de-Noël ?
— Oui.
— Ce n’est pas pour lui faire du mal, au moins ?
— Ah bien, oui ! tout au contraire.
— Alors, grimpons.
Et Babolin, ouvrant la porte, s’élança dans l’escalier de l’entresol.
— Grimpons, s’écria le monsieur, qui enjamba les degrés de l’escalier avec une promptitude pareille à celle qu’il eût mise à enjamber les degrés du paradis.
En un instant, ils furent à la porte de Rose-de-Noël, où le monsieur ne s’arrêta que juste le temps de prendre, dans une tabatière de porcelaine, une énorme prise de tabac et d’abaisser ses lunettes sur son nez.
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