‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 69 sur 74 · Chapitre 225 Ce que le monsieur de Montrouge venait faire en réalité chez la Brocante.

Chapitre 225 Ce que le monsieur de Montrouge venait faire en réalité chez la Brocante.

Au moment où le monsieur de Montrouge, précédé de Babolin, courbait sa longue taille pour ne pas heurter sa tête au chambranle et se glissait comme une fouine par la porte entrouverte, Rose-de-Noël était assise devant une petite table de laque, cadeau de Régina, et s’amusait à colorier des fleurs, cadeau de Pétrus.

— Dis donc, Rose-de-Noël, fit Babolin, c’est un monsieur de Montrouge qui veut te parler.

— À moi ? dit Rose-de-Noël en levant la tête.

— À toi, en personne.

— Oui, à vous, ma chère petite, dit le monsieur en relevant ses lunettes bleues sur son front, afin de voir l’enfant avec ses yeux, qui semblaient plutôt embarrassés qu’aidés par l’interposition des deux verres entre eux et l’objet sur lequel ils se fixaient.

Rose-de-Noël se leva. Elle avait grandi, depuis trois mois, d’une façon extraordinaire. Ce n’était plus l’enfant maladive et rabougrie que nous avons vue rue Triperet : c’était une jeune fille pâle, maigre, chétive encore, c’est vrai ; mais sa maigreur et sa pâleur venaient évidemment de sa croissance. Transportée dans une atmosphère plus sympathique à son organisation, sa taille s’y était développée ; c’était un jeune arbuste fluet et flexible toujours prêt à plier au moindre vent, mais déjà en fleur.

Elle salua le monsieur de Montrouge, et, le regardant avec ses grands yeux étonnés :

— Eh bien, monsieur, reprit-elle, dites-moi ce que vous avez à me dire.

— Mon enfant, dit le monsieur, de sa voix la plus douce, je suis envoyé par des personnes qui vous aiment beaucoup.

— Par la fée Carita ? s’écria l’enfant.

— Non, je ne connais pas la fée Carita, dit le monsieur en souriant.

— Par M. Pétrus ?

— Ce n’est point non plus par M. Pétrus.

— Alors, continua Rose-de-Noël, il faut que ce soit par M. Salvator.

— Justement, dit le monsieur de Montrouge, c’est par M. Salvator.

— Ah ! mon bon ami Salvator ! il m’oublie donc, s’écria la petite-fille, qu’il y a au moins quinze jours que je ne l’ai vu ?

— C’est à propos de cela que je viens. « Mon cher monsieur, m’a-t-il dit, allez trouver Rose-de-Noël ; rassurez-la sur ma santé, et priez-la de répondre aux questions que vous lui ferez comme si elle me répondait à moi-même. »

— Ainsi, fit Rose-de-Noël sans s’arrêter à la dernière partie de la phrase, il va bien, M. Salvator ?

— Très bien !

— Quand le verrai-je ?

— Demain, après-demain, peut-être… Pour le moment, il est fort occupé : voilà pourquoi je suis venu en son nom.

— Alors asseyez-vous, monsieur, dit Rose-de-Noël en poussant une chaise au monsieur de Montrouge.

Quant à Babolin, voyant que Rose-de-Noël était avec un ami de Salvator, et que, par conséquent, elle n’avait rien à craindre ; curieux de savoir, d’ailleurs, ce qu’étaient devenus Caramelle, Babylas, les autres chiens, Pharès et la Brocante, il s’esquiva doucement, tandis que le monsieur de Montrouge s’asseyait, replaçait ses lunettes sur son nez, et aspirait une prise de tabac.

Puis, s’étant bien assuré que la porte était refermée derrière Babolin :

— Je vous ai dit, mon enfant, continua l’inconnu, que M. Salvator m’avait chargé de vous faire plusieurs questions.

— Faites, monsieur.

— Et vous répondrez franchement ?

— Du moment que vous venez de la part de M. Salvator… dit Rose-de-Noël.

— Voyons, vous souvenez-vous de vos premières années ?

Rose-de-Noël regarda fixement l’interrogateur.

— Qu’entendez-vous par là, monsieur ?

— Je demande, par exemple, si vous vous souvenez de vos parents ?

— Desquels ? demanda Rose-de-Noël.

— De votre père et de votre mère.

— Un peu de mon père ; de ma mère, pas du tout.

— Et de votre oncle ?

Rose-de-Noël pâlit sensiblement.

— De quel oncle ? demanda-t-elle.

— De votre oncle Gérard.

— De mon oncle Gérard ?

— Oui ; le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez ?

Un léger tremblement commença d’agiter les membres de Rose-de-Noël.

— Oh ! dit-elle, certainement… Est-ce que vous en avez des nouvelles ?

— J’en ai ! répondit le monsieur.

— Il vit donc encore ?

— Il vit encore.

— Et ?…

La jeune fille hésita ; on voyait qu’elle faisait un violent effort pour combattre une invincible répugnance.

— Et madame Gérard ? dit le monsieur de Montrouge en relevant ses lunettes et en fixant sur elle de petits yeux perçants qui semblaient avoir la puissance fascinatrice du basilic.

Mais, en entendant ce nom de madame Gérard, l’enfant se renversa en arrière en poussant un cri, et, glissant de son siège, tomba, en proie à une effroyable attaque de nerfs.

— Diable, diable, diable ! fit le monsieur de Montrouge en replaçant ses lunettes sur son nez, qui va se douter que cette petite bohémienne a des nerfs comme une princesse ?

Et il essaya de la rasseoir sur la chaise ; mais l’enfant se cambrait comme si elle eût été atteinte du tétanos.

— Hum ! fit le monsieur en regardant autour de lui, voilà qui devient embarrassant !

Il aperçut le lit de Rose-de-Noël, prit l’enfant dans ses bras, et la porta sur ce lit.

— Petite drôlesse ! dit-il, de plus en plus embarrassé ; a-t-on jamais vu pareille chose ? s’arrêter juste à l’endroit le plus intéressant !

Il tira un flacon de sa poche et le lui fit respirer ; mais bientôt, comme si une nouvelle pensée se faisait jour dans son esprit, il éloigna du nez de l’enfant le flacon qu’il en avait déjà approché.

— Ah ! ah ! dit-il, il me semble que la chose se calme.

En effet, les mouvements du corps de la petite fille devenaient moins violents, et les convulsions tournaient à un évanouissement pur et simple.

L’inconnu attendit que le dernier frisson fût éteint et que Rose-de-Noël fût étendue sur son lit, aussi immobile que si elle était morte.

— Bon ! fit-il, tirons parti de la circonstance.

Et, laissant Rose-de-Noël étendue sans mouvement sur le lit, il alla à une porte, qu’il ouvrit.

— Un cabinet sans issue, dit-il.

Puis, ouvrant la croisée.

— Et cette fenêtre ?…

Il se pencha dehors.

— Douze pieds à peine !

Enfin, allant à la porte d’entrée, il enleva, d’une main, la clef hors de la serrure, pendant que, de l’autre, il tirait un morceau de cire de sa poche ; et, rapprochant ses deux mains, il prit l’empreinte de la clef avec la cire.

— Ma foi ! dit-il, c’est encore bien heureux que la petite fille se soit évanouie : nous aurions été obligés de procéder par appréciation, et c’est toujours moins sûr… tandis que, maintenant…

Il regarda l’empreinte, qu’il compara à la clef.

— Tandis que, maintenant, dit-il, nous procéderons à coup sûr.

Et, remettant le morceau de cire dans sa poche, et la clef dans la serrure, il referma la porte en disant :

— Allons, il faut toujours en revenir à ce bon M. de Voltaire : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles 1 ! » Et, cependant…

L’inconnu se gratta l’oreille comme un homme qui flotte entre un bon et un mauvais sentiment ; le bon, chose rare ! l’emporta.

— Et, cependant, dit-il, je ne puis abandonner cette enfant dans un pareil état. En ce moment, on frappa à la porte.

— Qui que vous soyez, entrez, sacredié ! dit le monsieur.

La porte s’ouvrit, en effet, assez violemment même, et Ludovic parut.

— Ah ! bravo ! dit le monsieur de Montrouge : vous arrivez diablement à propos, mon jeune esculape, et si jamais médecin a répondu à l’appel, vous pouvez vous vanter que c’est vous.

— Monsieur Jackal ! dit Ludovic stupéfait.

— Pour vous servir, cher monsieur Ludovic, dit l’homme de police en offrant au jeune docteur une prise de sa tabatière.

Mais Ludovic repoussa la main de M. Jackal, et, s’approchant du lit :

— Monsieur, dit-il, comme s’il avait le droit d’interroger, qu’avez-vous donc fait à cette enfant ?

— Moi, monsieur ? répondit M. Jackal avec douceur. Absolument rien ! mais il paraît qu’elle est sujette à des spasmes.

— Sans doute, monsieur, mais pas sans cause.

Et, trempant son mouchoir dans un pot plein d’eau, Ludovic l’appliqua, en le tamponnant, contre le front et les tempes de la jeune fille.

— Que lui avez-vous donc dit ? que lui avez-vous donc fait ?

— Fait ? Rien… Dit ? Peu de chose, répondit laconiquement M. Jackal.

— Mais enfin ?…

— Mon Dieu, mon cher monsieur Ludovic, vous savez que les mendiants, sorciers, nécromanciens, montreurs de lanterne magique, bohémiens et tireurs de cartes ressortissent à ma juridiction.

— Oui.

— Eh bien, la Brocante ayant oublié, en déménageant avec ses chiens et sa corneille, de me faire part du nouveau quartier où il lui avait plu d’élire domicile, j’ai dû mettre mes hommes à ses trousses. Ils ont découvert qu’elle demeurait rue d’Ulm et m’ont fait leur rapport. Alors, comme je la sais des amies de M. Salvator que j’aime de tout mon cœur, au lieu de la faire prendre et conduire à la salle Saint-Martin, ainsi que c’était mon droit et même mon devoir, je me suis présenté chez elle ; mais il paraît que, depuis un instant, elle était sortie par la fenêtre, suivie de ses chiens et de sa corneille ; de sorte que j’ai trouvé la maison vide, avec la porte ouverte. Je me suis mis aux recherches ; j’ai aperçu un escalier, j’ai monté cet escalier, j’ai frappé à une porte ; comme je vous ai dit tout à l’heure : « Entrez ! » on me l’a dit à moi ; comme vous avez fait, j’ai fait ; seulement, au lieu de trouver la petite Rose-de-Noël évanouie, je l’ai trouvée assise à cette table et coloriant des gravures. En l’absence de sa mère, et pour ne pas avoir fait une course inutile, je l’ai interrogée ; mais voilà qu’en me parlant de son enfance, de ses parents, d’une certaine madame Gérard, qui lui était je ne sais quoi, elle s’est évanouie… Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai portée sur son lit, et je venais de l’y déposer, bien délicatement, comme vous voyez, mon cher monsieur Ludovic, quand le bonheur vous a amené.

Tout cela paraissait si simple et si naturel, que Ludovic ne douta pas un instant que la chose ne se fût passée ainsi.

— Eh bien, monsieur, lui dit-il, si, maintenant, vous avez de nouveaux doutes sur la Brocante, nous sommes prêts à en répondre, M. Salvator et moi. C’est donc à nous qu’il faudra vous adresser.

M. Jackal s’inclina.

— Sous un pareil patronage, monsieur Ludovic… dit-il. Mais je crois m’apercevoir que l’enfant fait quelques mouvements.

— En effet, dit Ludovic, qui avait continué à humecter le front de Rose-de-Noël, je crois comme vous qu’elle va rouvrir les yeux.

— En ce cas, dit M. Jackal, je me sauve ! peut-être ma présence lui serait-elle pénible… Dites-lui bien, je vous prie, monsieur Ludovic, tous mes regrets d’avoir été la cause innocente d’un pareil accident.

Et, après avoir offert une seconde prise à Ludovic – seconde prise que le jeune médecin refusa comme la première –, M. Jackal sortit en effet de la chambre, avec un geste qui indiquait son désespoir d’avoir causé un tel trouble dans la maison de l’amie de Ludovic et de Salvator.

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