Chapitre 161 Comment on fait une émeute.
Un coup d’œil avait suffi aux deux hommes, et, à l’instant même, tournant les talons, ils s’étaient dirigés du côté opposé, c’est-à-dire vers le chœur.
Mais, lorsqu’ils se retournèrent et revinrent sur leurs pas, Dominique était toujours agenouillé au même endroit, mais M. Sarranti n’y était plus.
Il s’en était fallu de bien peu, comme on voit, que l’infaillibilité de M. Jackal pût être mise en doute par Gibassier ; néanmoins, son admiration pour le chef de police n’en fut que plus grande ; la scène qu’il avait indiquée, le tableau qu’il avait décrit n’avaient eu que la durée de l’éclair, mais scène et tableau avaient existé.
— Eh ! eh ! dit Carmagnole, je vois toujours notre moine, mais je ne vois plus notre homme.
Gibassier se haussa sur la pointe des pieds, darda son regard exercé dans les profondeurs de l’église, et sourit.
— Je le vois, moi, dit-il.
— Où donc cela ?
— À notre droite, en diagonale.
— J’y suis.
— Regardez.
— Je regarde.
— Que voyez-vous ?
— Un académicien qui prend du tabac.
— C’est pour se réveiller : il se croit en séance… Et, derrière l’académicien, que voyez-vous ?
— Un gamin qui vole une montre.
— C’est pour dire l’heure à son vieux père, Carmagnole… Et derrière le gamin ?
— Un jeune homme qui fourre un billet dans le livre de messe d’une jeune fille.
— Soyez sûr, Carmagnole, que ce n’est pas un billet d’enterrement… Et derrière ce couple fortuné ?
— Un bonhomme triste comme si c’était lui que l’on enterrât. J’ai vu cet homme-là à tous les enterrements.
— Il a sans doute au fond du cœur, mon cher Carmagnole, cette pensée mélancolique qu’il n’assistera pas au sien. Mais vous y êtes bientôt, mon féal. Derrière le vieillard triste, que voyez-vous ?
— Ah ! notre homme, c’est vrai… Il cause avec M. de la Fayette.
— Vraiment ! c’est M. de la Fayette ? dit Gibassier avec cette espèce de respect que les gens les plus vils et les plus misérables avaient pour le noble vieillard.
— Comment ! s’écria Carmagnole avec étonnement, vous ne connaissez pas M. de la Fayette ?
— J’ai quitté Paris la veille du jour où je devais lui être présenté comme un cacique péruvien venant étudier la constitution française.
C’est à ce moment, et comme les deux compagnons, les mains derrière le dos, d’un air bien inoffensif, se dirigeaient lentement vers le groupe – qui se composait, en effet, du général de la Fayette, de M. de Marande, du général Pajol, de Dupont (de l’Eure) et de quelques-uns de ces hommes que leur opposition désignait à la popularité universelle –, c’est à ce moment, disons-nous, qu’ils avaient été signalés par Salvator à ses amis.
Gibassier n’avait rien perdu de ce qui s’était passé dans le groupe des jeunes gens. Gibassier semblait doué d’une faculté particulière à l’endroit du troisième sens ; il voyait à la fois à droite et à gauche, comme les strabites, et devant et derrière, comme des caméléons.
— Je crois, mon cher Carmagnole, dit Gibassier en montrant d’un clin d’œil à son compagnon le groupe des cinq jeunes gens, je crois que ces messieurs nous reconnaissent ; il serait donc bon de nous séparer, momentanément, bien entendu. D’ailleurs, nous n’en guetterons que mieux notre homme, et il y a un endroit où nous serons toujours sûrs de nous retrouver.
— Vous avez raison, dit Carmagnole, on ne saurait prendre trop de précautions. Les conspirateurs sont plus malins qu’on ne croit.
— Vous avancez là une opinion bien hardie, Carmagnole ; mais n’importe, il n’y a pas de mal à laisser croire ce que vous dites.
— Vous savez que nous n’en avons qu’un à arrêter ?
— Sans doute ; que ferions-nous du moine ? Il nous mettrait tout le clergé sur les bras.
— Et à arrêter sous son nom de Dubreuil, pour le scandale causé dans l’église.
— Pas pour autre chose.
— Bien ! dit Carmagnole tirant à droite, tandis que son compagnon tirait à gauche. Puis chacun, décrivant une courbe, vint se placer, Carmagnole à la droite du père, et Gibassier à la gauche du fils.
La messe commençait en ce moment.
Elle fut dite avec onction, écoutée avec recueillement.
La messe achevée, les jeunes gens de l’école de Châlons, qui avaient porté le cercueil jusqu’à l’église, s’approchèrent pour le reprendre et le porter jusqu’au cimetière.
Mais, au moment où ils se penchaient pour réunir leurs efforts et soulever le fardeau d’un mouvement unanime, un personnage de haute taille, vêtu de noir, mais sans insignes, sembla sortir de terre, et, du ton d’un homme qui a le droit de commander :
— Ne touchez pas à ce cercueil, messieurs ! s’écria-t-il.
— Et pourquoi ? demandèrent les jeunes gens stupéfaits.
— Je n’ai pas de comptes à vous rendre, répondit l’homme noir ; ne touchez pas à ce cercueil !
Le commissaire des morts s’avança.
— Mais, dit-il, je croyais que c’étaient ces messieurs qui devaient porter le corps.
— Je ne connais pas ces messieurs, interrompit violemment l’homme noir. Je vous demande où sont vos porteurs ; faites-les venir sur-le-champ.
On comprend la rumeur que produisit dans l’église cet étrange incident. Un bruit immense, pareil à celui qui monte des flots pendant les sinistres minutes qui précèdent la tempête, s’éleva de tous côtés ; un rugissement formidable sortait de la poitrine de la foule.
L’inconnu se sentait sans doute appuyé par une force irrésistible, car il accueillit cette rumeur avec un sourire de dédain.
— Des porteurs ! répéta-t-il.
— Non, non, non, pas de porteurs ! crièrent les élèves.
— Pas de porteurs ! répéta la foule.
— De quel droit, continuèrent les élèves, voulez-vous nous empêcher de porter les restes de notre bienfaiteur, quand nous avons reçu l’autorisation de la famille ?
— C’est faux ! dit l’inconnu ; la famille, au contraire, s’oppose formellement au transport du corps autrement que par le mode ordinaire.
— Est-ce vrai, messieurs ? demandèrent les jeunes gens en se tournant vers les comtes Gaetan et Alexandre de la Rochefoucauld, fils du défunt, qui s’avançaient en ce moment pour prendre place derrière le corps de leur père ; est-ce vrai, messieurs, que vous nous défendez de porter les restes de notre bienfaiteur et de votre père, qui fut aussi le nôtre ?
Tout cela se passait au milieu d’un tumulte effroyable à décrire. Mais, quand on entendit cette interrogation, quand on vit que le comte Gaetan s’apprêtait à y répondre :
— Silence ! silence ! silence ! cria-t-on de tous côtés.
Le silence se fit comme par magie, et l’on entendit la voix grave, douce et reconnaissante à la fois du comte Gaetan qui répondait :
— La famille, loin de s’y opposer, vous y a autorisés, messieurs, et elle vous y autorise encore.
Ce fut, à ces mots, un hourra de joie qui retentit du faîte à la base de l’église.
Cependant, le commissaire des morts avait fait avancer les porteurs, et ceux-ci avaient déjà saisi les brancards ; mais, en entendant les paroles du comte Gaetan, ils remirent le cercueil aux jeunes gens, qui, le replaçant sur leurs épaules, sortirent religieusement de l’église.
On traversa assez tranquillement la cour, puis on entra dans la rue Saint-Honoré.
L’individu qui avait causé le scandale avait disparu comme par enchantement. On avait beau s’interroger dans tous les groupes, personne ne l’avait vu sortir, personne ne l’avait vu passer.
Une fois dans la rue Saint-Honoré, le cortège se reforma : les fils du duc de la Rochefoucauld d’abord, puis, derrière eux, un grand nombre de pairs de France, de députés, de personnages distingués par leur mérite personnel ou éminents par leur position, amis ou alliés du duc, prirent successivement leur place.
Le duc de la Rochefoucauld était lieutenant général. Une escorte d’honneur avait été donnée à ses restes.
Tout semblait donc apaisé, quand, au moment où l’on s’y attendait le moins, le même individu qui avait déjà causé le scandale de l’église reparut tout à coup, comme si une seconde fois il sortait de dessous terre.
La foule, en le reconnaissant, poussa un cri d’indignation.
Mais lui, s’avançant vers l’officier qui commandait l’escorte d’honneur, lui dit à l’oreille quelques paroles que nul n’entendit.
Puis, tout haut, il lui enjoignit de prêter main-forte aux agents pour empêcher les jeunes gens de porter le cercueil et le faire déposer sur le corbillard destiné à le conduire hors de Paris.
À cette prétention, renouvelée pour la seconde fois avec appel à la force armée, des cris de menace s’élevèrent de toutes parts.
Au milieu des cris, on distinguait clairement ces paroles :
— Non, non, n’y consentez pas… Vive la garde ! À bas les mouchards ! À bas le commissaire de police ! À la lanterne le commissaire de police !
Et, comme accompagnement naturel de ces cris, il se produisit, de la queue à la tête de la foule, un mouvement semblable à celui des lames de la marée.
La dernière vague arriva si près du commissaire, qu’elle le força de reculer.
Il se retourna du côté d’où partaient les cris, et, jetant un regard de menace à toute cette foule :
— Monsieur, dit-il à l’officier, une seconde fois, je vous somme de me prêter main-forte.
L’officier jeta un coup d’œil sur ses hommes ; il les vit fermes et sombres. Ils obéiraient, quel que fût l’ordre donné. De nouveaux cris s’élevèrent.
— Vive la garde ! À bas les mouchards !
— Monsieur, répéta violemment l’homme noir à l’officier, une troisième et dernière fois, je vous somme de me prêter main-forte. J’ai reçu des ordres formels, et malheur à vous si vous m’empêchez de les exécuter !
L’officier, vaincu par le ton impérieux du commissaire et par la forme menaçante de la sommation, l’officier donna un ordre à demi-voix, et, en un instant, les baïonnettes rayonnèrent au bout des fusils.
Ce mouvement sembla pousser la foule au dernier paroxysme de la colère. Des cris sinistres, des cris de vengeance et de mort retentirent de tous les côtés.
— À bas la garde ! Mort au commissaire ! À bas le ministère ! À mort M. de Corbière ! À la lanterne les jésuites ! Vive la liberté de la presse !
Les soldats s’avancèrent pour s’emparer du cercueil.
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