Chapitre 162 Une émeute en 1827.
Maintenant, si le lecteur veut passer de l’ensemble aux détails, et de la foule à quelques-uns des individus qui la composaient, il jettera, guidé par nous, un regard sur l’attitude des personnages de notre livre, au moment où le cercueil, porté par les élèves de l’école de Châlons, descendait les marches de l’église de l’Assomption et s’avançait dans la rue Saint-Honoré.
M. Sarranti et l’abbé Dominique, suivis, l’un de Gibassier, l’autre de Carmagnole, s’étaient, au sortir de l’église, rapprochés sans affection et sans paraître se connaître le moins du monde, et étaient allés se placer à l’extrémité de la rue de Mondovi, c’est-à-dire près de la place de l’Orangerie, en face du jardin des Tuileries.
M. de Marande et ses amis étaient groupés dans la rue du Mont-Thabor, attendant que le cortège se mît en marche. Salvator et nos quatre jeunes gens s’étaient arrêtés dans la rue Saint-Honoré, à l’angle de la rue Neuve-du-Luxembourg.
Dans le mouvement que la foule avait opéré, les rangs s’étaient resserrés, et les jeunes gens se trouvaient à une vingtaine de pas de la grille qui forme l’enceinte de l’église de l’Assomption.
Ils se retournèrent en entendant pousser ces cris par lesquels la population indignée accueillait, au milieu d’un service funèbre, l’intervention de la force armée.
Mais, parmi tous ceux qui manifestaient ainsi leur indignation, les plus indignés étaient ces hommes aux figures basses et aux regards louches qui paraissaient semés dans la foule avec une habile profusion.
Jean Robert et Pétrus se détournèrent avec dégoût. Leur désir, en ce moment, eût été de se tirer de cette presse au-dessus de laquelle on sentait planer quelque chose de sinistre et de menaçant ; mais ils étaient pris : il n’y avait pas moyen de bouger, et tous leurs efforts, se tournant vers le sentiment de la conservation personnelle, devaient se borner à ne pas être étouffés.
Salvator, au reste, l’homme étrange, qui semblait aussi familier avec les mystères de l’aristocratie qu’avec les arcanes de la police, Salvator connaissait la plupart de ces hommes, non seulement de vue, mais, chose singulière, même de nom ; et ces noms, c’étaient pour la curiosité de Jean-Robert, poète aux instincts élevés, des jalons placés sur un chemin inconnu descendant vers les cercles infernaux visités par Dante.
Ces hommes, c’étaient Longue-Avoine, Maldaplomb, Brin-d’Acier, Maillochon, toute cette escouade enfin que nos lecteurs ont vue assiéger la petite maison de la rue des Postes, dans laquelle l’un d’entre eux, le pauvre Vol-au-Vent, avait fait un saut si périlleux et si mal réussi ; c’étaient, diversement groupés et correspondant de l’œil et du geste avec Salvator, qui, par ces deux moyens mimiques, leur recommandait la plus grande prudence, c’étaient Croc-en-Jambe et son compère la Gibelotte, parfaitement raccommodés, le dernier continuant de révéler sa présence par cette pénétrante odeur de valériane qui affectait si désagréablement l’odorat de Ludovic dans le cabaret du coin de la rue Aubry-le-Boucher, où a commencé cette longue histoire que nous sommes en train de raconter à nos lecteurs ; c’étaient Fafiou et le divin Copernic, réunis par l’intérêt que Copernic avait de ne pas se brouiller avec Fafiou, plus encore que par celui qu’avait Fafiou de ne pas se brouiller avec Copernic.
Copernic avait donc pardonné à Fafiou ce geste inconsidéré que le pitre avait mis sur le compte d’un mouvement nerveux dont il n’avait pas été le maître ; seulement, Copernic avait fait jurer à Fafiou que la chose ne lui arriverait plus, serment que Fafiou n’avait fait qu’avec cette restriction mentale à l’aide de laquelle les jésuites prétendent qu’on peut tout jurer sans être obligé de rien tenir.
À dix pas des deux artistes, et heureusement séparés d’eux par une masse compacte, étaient Jean Taureau, tenant sous son bras – comme un gendarme tient son prisonnier, comme Gibassier tenait son agent –, tenant sous son bras cette grande fille blonde, cette Vénus des halles au corps onduleux comme celui d’un serpent, et que l’on appelait Fifine.
Nous disons heureusement, car Jean Taureau avait flairé Fafiou comme Ludovic avait flairé la Gibelotte, quoique nous n’accusions pas le pauvre garçon d’exhaler la même odeur, et l’on sait quelle haine profonde, quelle exécration invétérée professait le robuste charpentier pour son frêle rival.
Non loin de là, étaient les deux compagnons qui avaient livré bataille aux jeunes gens dans le cabaret. Sac-à-Plâtre, ce maçon qui, dans un incendie, avait jeté du second étage son enfant et sa femme dans les bras de cet Hercule Farnèse ayant nom Jean Taureau, et qui avait fini par s’y jeter lui-même ; Sac-à-Plâtre, blanc comme la substance qu’il avait l’habitude de gâcher, et qui lui avait valu ce sobriquet, Sac-à-Plâtre était au bras d’un géant aussi noir que lui, Sac-à-Plâtre, était blanc ; ce géant, qui semblait être le titan, époux de la Nuit, était ce charbonnier démesuré que Jean Taureau, dans un jour de liesse et de pédantisme, avait nommé Toussaint-Louverture.
C’étaient, en outre, tous ces personnages vêtus de deuil que nous avons vus stationner dans la cour de la préfecture, attendant les derniers ordres de M. Jackal et le signal du départ.
Au moment où les soldats s’approchèrent du cercueil, baïonnette en avant, une vingtaine de personnes, cédant à un premier mouvement de générosité, se jetèrent entre eux et les élèves de l’école de Châlons qui portaient le corps.
L’officier, interpellé s’il aurait le courage de se servir des baïonnettes de ses soldats contre les jeunes gens dont le seul crime était de rendre hommage à leur bienfaiteur, l’officier répondit que l’ordre qu’il venait de recevoir du commissaire de police était formel, et qu’il ne se souciait pas d’être destitué.
Seulement, lui, à son tour et une dernière fois, somma ceux qui voulaient l’empêcher d’accomplir son devoir de se retirer, et, s’adressant aux porteurs protégés par cette muraille vivante, il leur ordonna de poser le cercueil à terre.
— N’en faites rien ! n’obéissez pas ! cria-t-on de tous côtés. Nous sommes là pour vous soutenir.
Et les jeunes gens, en effet, par leurs paroles fermes et leur attitude résolue, semblaient décidés à tout risquer plutôt que d’obéir.
L’officier donna l’ordre à ses hommes de continuer le mouvement ; les baïonnettes, qui s’étaient relevées un instant, s’abaissèrent de nouveau.
— Mort au commissaire ! mort à l’officier ! hurla la foule.
L’homme noir leva le bras ; le sifflement d’un casse-tête se fit entendre, et un homme, frappé à la tempe, tomba baigné dans son sang.
Nous n’avions point, à cette époque, passé à travers les terribles émeutes des 5 et 6 juin et des 13 et 14 avril, et c’était encore quelque chose qu’un homme assommé.
— Au meurtre ! cria la foule, au meurtre !
Comme s’ils n’eussent attendu que ce cri, deux ou trois cents agents sortirent de dessous leur redingote un casse-tête pareil à celui dont on avait vu l’effet.
La guerre était déclarée.
Ceux qui avaient des bâtons les levèrent, ceux qui avaient des couteaux les sortirent de leur poche.
L’émeute, bien chauffée, comme on dit en termes d’art, faisait explosion.
Jean Taureau, l’homme au courage sanguin, c’est-à-dire l’homme du premier mouvement, Jean Taureau oublia les recommandations muettes de Salvator.
— Ah ! ah ! dit-il en lâchant le bras de Fifine et en crachant dans ses mains, je crois que nous allons en découdre.
Et, comme pour essayer ses forces, il prit par les flancs le premier agent de police qui se trouvait à sa portée, et s’apprêta à le jeter n’importe où.
— À moi ! à l’aide ! au secours, les amis ! cria l’agent d’une voix qui s’éteignait de plus en plus sous la pression des mains de fer de Jean Taureau.
Brin-d’Acier entendit ce cri de détresse, et, glissant comme une couleuvre à travers la foule, il s’approcha par-derrière, et il levait déjà sur Jean Taureau un bâton court et plombé, quand Sac-à-Plâtre se précipita entre le mouchard et le charpentier, et saisit le bâton, tandis que le chiffonnier, arrivé près du groupe et voulant sans doute justifier son nom, passa la jambe à Brin-d’Acier et le fit tomber à la renverse.
À partir de ce moment, ce fut une mêlée épouvantable, et l’on commença à entendre les cris aigus des femmes mêlées à la foule.
L’agent saisi au corps par Jean Taureau comme Antée par Hercule avait lâché son casse-tête, qui avait roulé aux pieds de Fifine. Celle-ci l’avait ramassé, et, la manche retroussée jusqu’au coude, ses cheveux blonds au vent, elle frappait à droite et à gauche sur tout ce qui tentait de s’approcher d’elle. Deux ou trois coups, virilement assénés par la Bradamante, concentrèrent sur elle l’attention de deux ou trois hommes de la police, et elle allait être infailliblement assommée, quand Copernic et Fafiou s’ouvrirent un passage jusqu’à elle.
La vue de Fafiou s’approchant de Fifine fit prendre une violente résolution à Jean Taureau. Il lança l’agent au beau travers de la foule, et, se retournant vers le pitre :
— Et d’un ! dit-il.
Et, allongeant le bras, il saisit Fafiou au collet.
Mais, à peine la main avait-elle touché l’habit, que Jean Taureau recevait un coup de bâton plombé qui lui faisait lâcher prise. Il reconnut la main qui l’avait frappé.
— Fifine ! s’écria-t-il écumant de colère, mais tu veux donc que je t’extermine ?
— Toi, grand lâche ! dit-elle, ose donc un peu lever la main sur moi.
— Non pas sur toi, mais sur lui !
— Voyez ce chenapan-là, dit-elle à Sac-à-Plâtre et à Croc-en-Jambe ; est-ce qu’il ne veut pas étrangler un homme qui vient de me sauver la vie ?
Jean Taureau poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement ; puis, à Fafiou :
— Va-t’en ! dit-il ; et, si tu tiens à ton existence, présente-toi le moins possible sur mon chemin.
Pendant que ces choses se passaient à droite dans le groupe de Jean Taureau et de ses camarades habituels de cabaret, voyons ce qui se passait à gauche dans le groupe de Salvator et de nos quatre jeunes gens.
Salvator avait recommandé, comme nous l’avons vu, à Justin, à Pétrus, à Jean Robert et à Ludovic, la plus stricte neutralité, et, cependant, Justin, le plus calme de tous en apparence, venait de contrevenir à cette recommandation.
Disons comment ils étaient placés. Justin se trouvait à la gauche de Salvator, les trois autres jeunes gens étaient derrière lui. Tout à coup, Justin entendit, à trois pas de lui, un cri douloureux, puis une voix d’enfant qui criait :
— À moi, monsieur Justin ! à moi !
Interpellé par son nom, Justin se jeta en avant et aperçut Babolin renversé à terre et crossé à grands coups de pied par un agent.
D’un mouvement rapide comme la pensée, il repoussa violemment l’agent et se baissa pour aider Babolin à se remettre sur ses pieds. Mais, au moment où il s’inclinait, Salvator vit le casse-tête d’un agent se lever au-dessus de lui. Il s’élança à son tour, la main en avant, pour faire de son bras un rempart à Justin ; mais, à son grand étonnement, le casse-tête resta levé sans s’abattre, tandis qu’une voix affectueuse lui disait :
— Eh ! bonjour, cher monsieur Salvator ! que je suis donc aise de vous rencontrer !
Cette voix, c’était celle de M. Jackal.
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