Chapitre 229 Le commandeur Triptolème de Melun, gentilhomme de la chambre du roi.
Le même jour, trois quarts d’heure environ après que M. Jackal et Gibassier se furent quittés au coin de la rue de la Vieille-Estrapade – Gibassier, pour aller chercher Caramelle chez la Barbette, M. Jackal pour monter en voiture –, l’honnête M. Gérard étant, dans son château de Vanves, occupé à lire les journaux, le même valet de chambre qui, au moment où l’on désespérait de la vie de son maître, était venu chercher un prêtre au Bas-Meudon et avait ramené frère Dominique, le même valet de chambre entra, et, à ces mots prononcés par son maître de la plus maussade façon : « Voyons, pourquoi me dérangez-vous ? Encore quelque mendiant ! » répondit par cette annonce, faite de la voix la plus majestueuse :
— Son Excellence le commandeur Triptolème de Melun gentilhomme de la chambre du roi !
L’annonce fit un effet prodigieux.
M. Gérard devint cramoisi d’orgueil, et, se levant vivement, chercha à percer du regard les profondeurs du corridor pour découvrir, du plus loin qu’il lui serait possible, l’illustre personnage qu’on lui annonçait avec tant d’emphase.
En effet, dans la pénombre, il aperçut un homme de haute taille, mince, aux cheveux ou plutôt à la perruque blonde et frisottée, portant culotte courte, épée en verrou, habit à la française, jabot de dentelle au vent, et brochette de croix à la boutonnière.
— Faites entrer ! faites entrer ! cria M. Gérard.
Le domestique s’effaça, et Son Excellence le commandeur Triptolème de Melun, gentilhomme de la chambre du roi, entra dans le salon.
— Venez, monsieur le commandeur ! venez ! dit M. Gérard.
Le commandeur fit deux pas, s’arrêta, s’inclina légèrement, hocha légèrement la tête en clignant l’œil gauche, décelant enfin dans tous ses mouvements – et jusqu’en la manière dont il releva, afin de mieux voir M. Gérard, ses lunettes d’or sur son front – cette suprême impertinence et cet air hautain qui sont le privilège des gentilshommes de la grande maison.
Pendant ce temps, M. Gérard, cambré comme un point d’interrogation, attendait qu’il plût à l’inconnu de lui expliquer la cause de sa visite.
Le commandeur daigna faire signe à M. Gérard de redresser la tête ; sur quoi, l’honnête philanthrope se précipita vers un fauteuil qu’il traîna jusque derrière le visiteur ; celui-ci n’eut donc qu’à s’asseoir ; ce qu’il fit en invitant M. Gérard à suivre son exemple.
Une fois les deux personnages en face l’un de l’autre, le commandeur, sans dire une parole, tira sa tabatière de son gousset, et, oubliant de demander à M. Gérard s’il prenait du tabac, il y puisa une prise qu’il aspira voluptueusement.
Puis, abaissant ses lunettes sur son nez et regardant fixement M. Gérard :
— Monsieur, dit-il, je viens de la part de Sa Majesté.
M. Gérard s’inclina de manière que sa tête disparut entre ses deux genoux.
— De Sa Majesté ? balbutia-t-il.
Alors le commandeur, d’un ton roide et hautain :
— Le roi m’envoie, reprit-il, vous féliciter, monsieur, sur l’issue de votre procès.
— Le roi me fait mille et mille fois trop d’honneur ! s’écria M. Gérard. Mais comment se fait-il que le roi ?…
Et il regarda le commandeur Triptolème de Melun avec une expression de physionomie à laquelle il était impossible de se méprendre.
— Le roi est le père de tous ses sujets, monsieur, répondit le commandeur. Il s’intéresse à tout ce qui souffre, et, connaissant les douleurs sans nombre dont votre cœur a été assailli depuis la perte de vos deux neveux, Sa Majesté vous adresse par ma voix ses félicitations et ses condoléances. Je crois inutile de vous dire, monsieur, que j’ajoute aux sentiments de Sa Majesté les miens propres.
— C’est trop de bonté, monsieur le commandeur ! répondit modestement M. Gérard ; et je ne sais si j’en suis tout à fait digne…
— Si vous en êtes digne, monsieur Gérard ? s’écria le commandeur ; vous avez l’humilité de demander si vous en êtes digne ? En vérité, vous me remplissez d’étonnement ! Eh quoi ! un homme qui a souffert comme vous, travaillé comme vous, pratiqué la charité comme vous ; un homme dont le nom est écrit en toutes lettres sur la fontaine, sur le lavoir, sur l’église, sur chaque pavé enfin de ce village ; un homme dont la renommé universelle signifie amour du bien, charité envers ses semblables, grandeur et désintéressement envers tout le monde ; cet homme-là demande s’il a mérité les faveurs du roi ? Je vous le répète, monsieur, je suis surpris de tant d’humilité, et c’est une vertu de plus à ajouter à vos innombrables vertus !
M. Gérard n’y tenait plus : sous les éloges d’un homme venant de la part du roi, il s’enflait peu à peu, au point d’éclater enfin, si ces éloges eussent continué dans la même progression. Ces mots faveurs du roi avaient sonné à son oreille comme une délicieuse musique, et il entrevoyait confusément dans l’avenir je ne sais quelles récompenses éclatantes de ses vertus.
— Monsieur le commandeur, répondit-il tout troublé, je n’ai fait envers mes semblables que ce que tout bon chrétien doit faire. La religion ne nous enseigne-t-elle pas à nous servir, à nous aimer, à nous entraider les uns les autres ?
Le commandeur releva ses lunettes au plus haut de son front, et, de ses deux petits yeux fixes, regarda M. Gérard.
— Mais, pensa-t-il en le regardant, j’aurais été bien surpris, en effet, qu’il n’y eût pas une petite dose de jésuitisme sous cette philanthropie ! Voyons, prenons l’homme par son faible.
Alors, tout haut :
— Eh ! monsieur, dit-il, n’est-ce donc rien que d’observer rigoureusement les principes que nous enseigne la sainte religion, et Sa Majesté, qui porte le titre de roi très chrétien et qui se vante à juste titre d’être le fils aîné de notre sainte mère l’Église, ne doit-elle pas distinguer et récompenser les vrais chrétiens ?
— Récompenser ! s’écria M. Gérard avec une hâte dont il se repentit aussitôt que cet infinitif fut lâché.
— Oui, monsieur, répondit le commandeur, sur les lèvres duquel vint éclore un étrange sourire, récompenser… Aussi le roi a-t-il songé à vous récompenser.
— Mais, interrompit vivement M. Gérard, comme pour racheter son empressement antérieur, le devoir ne porte-t-il pas en soi sa propre récompense, monsieur le commandeur ?
— Sans doute, sans doute, répondit le gentilhomme de la chambre, et j’apprécie comme je le dois votre observation : oui, le devoir porte avec soi sa récompense, et voilà la rétribution de l’homme de bien devant Dieu. Mais récompenser les gens qui ont accompli leur devoir, n’est-ce pas les signaler à la reconnaissance publique, à l’admiration générale, à l’amour de leurs concitoyens ? n’est-ce pas les donner en exemple à ceux qui hésitent entre la bonne et la mauvaise voie, à ceux qui ne sont ni bons ni mauvais, aux demi-gens de bien enfin ? C’est là, monsieur, la pensée de Sa Majesté, et, à moins que vous ne refusiez positivement d’accepter les faveurs dont le roi veut vous combler, je suis chargé par lui de m’informer auprès de vous de la chose qui pourra vous être le plus agréable.
M. Gérard sentit comme un éblouissement qui passait devant ses yeux.
— Excusez-moi, monsieur le commandeur, dit-il en saccadant ses paroles ; mais je m’attendais si peu à la visite dont vous voulez bien m’honorer, d’abord, puis à la sollicitude toute paternelle dont Sa Majesté m’entoure en ce moment, que ma tête se trouble et que je ne trouve absolument rien à vous dire pour vous exprimer ma reconnaissance.
— La reconnaissance est toute de notre côté, monsieur Gérard, répliqua le commandeur, et, ou je me trompe fort, ou Sa Majesté vous en donnera de vive voix la preuve.
M. Gérard s’inclina sur sa chaise de manière que, pour la seconde fois, sa tête disparut entre ses genoux.
Le commandeur attendit patiemment qu’il eût repris sa position normale ; puis alors :
— Voyons, monsieur Gérard, dit-il, si le roi vous donnait, d’une façon ou d’une autre, mission de récompenser un homme de votre mérite, quelle sorte de récompense lui décerneriez-vous ? Répondez franchement.
— J’avoue, monsieur le commandeur, dit M. Gérard dévorant des yeux le ruban qui ornait la boutonnière du gentilhomme de la chambre, j’avoue que je serais bien embarrassé de choisir.
— S’il s’agissait de vous, je le comprends… Mais supposez qu’il s’agisse de tout autre, d’un honnête homme comme vous, par exemple – si cependant votre semblable se peut trouver sous la calotte des cieux.
Le commandeur prononça ces paroles avec un accent d’ironie qui fit tressaillir M. Gérard ; le digne philanthrope interrogea des yeux le visage du gentilhomme de la chambre ; mais ce visage exprimait une telle bienveillance, que le doute, si un instant il y avait eu doute dans l’esprit de M. Gérard, s’évanouit devant cet air de bienveillance.
— Oh ! fit en baissant modestement les yeux de M. Gérard, il me semble, en ce cas, monsieur le commandeur…
— Voyons, achevez.
— Eh bien, il me semble, continua M. Gérard en scandant ses mots comme s’il redoutait d’en dire plus qu’il ne voulait, et surtout plus qu’un gentilhomme comme le commandeur Triptolème de Melun ne pouvait en attendre, il me sembla que… la… croix… de… la Légion d’honneur…
— La croix de la Légion d’honneur ? Mais dites-le donc tout de suite, monsieur Gérard ! Qui diable vous retient ?… La croix de la Légion d’honneur !
— Dame, ce serait l’objet de mes vœux les plus ardents.
— Savez-vous que je vous trouve démesurément modeste, monsieur Gérard ?
— Oh ! monsieur…
— Sans doute ! qu’est-ce qu’un petit bout de ruban rouge à la boutonnière d’un homme de votre trempe ? Eh bien, mon cher monsieur Gérard, vous avez tout simplement désigné pour un autre la récompense que Sa Majesté avait choisie pour vous.
— Est-il possible ? s’écria M. Gérard, dont le visage s’injecta de sang comme s’il eût été sur le point d’être frappé d’une apoplexie foudroyante.
— Oui, monsieur, continua le commandeur, Sa Majesté vous offre la croix de la Légion d’honneur, et elle m’a chargé, non seulement de vous l’apporter, mais encore de l’attacher moi-même à votre boutonnière, et jamais décoration, le roi en est certain, n’aura brillé sur le cœur d’un plus honnête homme.
— J’en mourrai de joie, monsieur le commandeur ! s’écria M. Gérard.
M. Triptolème de Melun fit le geste d’un homme qui fouille dans la poche de côté de son habit, tandis que M. Gérard, tout haletant de joie, d’orgueil et de bonheur, s’apprêtait à s’agenouiller pour recevoir l’accolade.
Mais, au lieu de tirer de sa poche la croix tant annoncée et tant attendue, le commandeur croisa les bras, et, regardant M. Gérard du haut de sa grande taille :
— Pardieu ! monsieur l’honnête homme, dit-il, il faut que vous soyez un fameux gredin !
M. Gérard, on le comprend facilement, se redressa comme si une vipère l’eût mordu au talon. Mais, sans se préoccuper de son air effaré :
— Voyons, monsieur Gérard, continua son étrange interlocuteur, regardez-moi en face.
M. Gérard, pâlissant d’une façon aussi extrême qu’il avait rougi, essaya d’exécuter le commandement du gentilhomme de la chambre ; mais ses yeux se baissèrent malgré lui.
— Que voulez-vous dire, monsieur ? balbutia-t-il.
— Je veux dire que M. Sarranti est innocent ; que c’est vous qui êtes coupable du crime pour lequel on l’a condamné à mort ; que le roi n’a jamais eu l’idée de vous offrir la croix ; que je suis, non pas le commandeur Triptolème de Melun, gentilhomme de la chambre, mais M. Jackal, chef de la police secrète ! – Et maintenant, cher monsieur Gérard, causons comme deux bons amis, et écoutez-moi avec la plus grande attention, car j’ai à vous dire une multitude de choses, et des plus importantes !
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