Chapitre 264 Un cocher qui prend ses précautions.
M. Gérard sortit précipitamment de l’hôtel de Jérusalem. Arrivé sur le quai, il se jeta dans une voiture et cria au cocher :
— À l’heure et à dix francs l’heure, si tu fais deux lieues à l’heure.
— C’est convenu… Où allons-nous, bourgeois ?
— À Vanves.
Au bout d’une heure, on était à Vanves.
— Me gardez-vous, bourgeois ? demanda le cocher, qui trouvait la condition bonne.
M. Gérard réfléchit un instant. Il avait dans sa maison chevaux et voitures ; mais il craignait quelque indiscrétion de la part de son cocher ; il pensa que le mieux valait un étranger, un homme auquel il n’aurait plus jamais affaire, une fois qu’il aurait réglé son compte avec lui.
Il résolut donc de garder son Limousin.
Seulement, il craignait, en le gardant au même prix, de lui inspirer quelque soupçon. Le désir d’aller plus vite lui avait fait commettre une imprudence ; il ne fallait pas en commettre une seconde.
— Merci, dit-il ; j’ai manqué de quelques minutes la personne après laquelle je courais. Elle était partie pour Viry-sur-Orge.
— Tant pis, notre bourgeois, dit le cocher, tant pis !
— Je voudrais pourtant bien la voir aujourd’hui, murmura M. Gérard comme s’il se parlait à lui-même.
— On peut vous conduire à Viry-sur-Orge, notre bourgeois ; sept lieues, c’est bien vite avalé.
— Ah ! oui ; mais, vous comprenez, dit M. Gérard, par les petites voitures, j’irai pour trois francs à Viry-sur-Orge.
— Le fait est que je ne vous y conduirai pas pour trois francs ; mais, dans les petites voitures, faites-y attention, vous serez avec toute sorte de gens, tandis qu’avec mon fiacre vous êtes chez vous.
— Je sais bien, je sais bien, dit M. Gérard, qui désirait surtout être bien chez lui, et cela mérite considération.
— Eh bien, voyons, notre bourgeois, combien lui donnerez-vous, à ce pauvre Barnabé, pour vous conduire à Viry ?
— Il faudrait me ramener aussi.
— On vous ramènera.
— Et puis m’attendre.
— On vous attendra.
— Eh bien, ce sera ?… Voyons, soyez raisonnable.
— Pour aller et revenir, trente francs.
— Et pour m’attendre ?
— Vous mettrez les heures d’attente à quarante sous. Ah ! j’espère qu’il n’y a rien à dire ?
Il n’y avait, en effet, trop rien à dire. Pour avoir l’air de débattre, M. Gérard diminua cinq francs, et le marché fut conclu pour vingt-cinq francs, aller et retour, quarante sous les heures d’attente.
Ce prix convenu et arrêté, M. Gérard prit chez lui la clef du château de Viry, et, ayant laissé souffler les deux chevaux de maître Barnabé, remonta dans la voiture.
— Par Fromenteau ? demanda le cocher.
— Par Fromenteau si vous voulez, répondit M. Gérard, à qui peu importait le chemin que l’on suivrait, pourvu que l’on arrivât.
La voiture partit au grand trot.
Maître Barnabé était un honnête homme, qui tenait à gagner loyalement son argent.
Aussi, quand M. Gérard arriva à Viry, il faisait encore grand jour, et l’on ne pouvait en vérité songer à se livrer, en plein soleil, à cette triste exhumation qui le ramenait au château.
M. Gérard, plus que jamais enfoui dans son chapeau, descendit de voiture, et, laissant le cocher à l’auberge, lui ordonna de se reposer jusqu’à onze heures.
À onze heures précises, il devait être à la porte du château.
M. Gérard ouvrit cette porte et la referma sur lui, après avoir échappé aux regards d’une douzaine d’enfants et de quelques vieilles femmes que le bruit d’une voiture avait attirés.
On comprend l’émotion du philanthrope en remettant le pied dans la demeure de son frère, où il avait assassiné un des enfants de son frère.
Aussi n’essayerons-nous point d’exprimer le serrement de cœur avec lequel il monta le perron et remit le pied dans la fatale maison.
En passant près du lac, il avait détourné la tête.
Après avoir refermé derrière lui la porte du vestibule, il fut obligé de s’appuyer contre la muraille ; la force lui manquait.
Il monta dans sa chambre.
Les fenêtres de cette chambre, on se le rappelle, donnaient sur l’étang.
C’était des fenêtres de cette chambre qu’il avait vu Brésil plonger et rapporter le cadavre du petit Victor.
Il alla tirer les rideaux pour ne pas voir l’étang.
Mais les rideaux tirés faisaient la chambre sombre.
Il n’osa rester dans cette chambre sombre.
Deux moitiés de bougies étaient plantées sur les deux chandeliers qui ornaient la cheminée.
M. Gérard avait eu le soin d’apporter un briquet phosphorique. Il alluma les bougies.
Là, un peu plus tranquille, il attendit la nuit.
Vers neuf heures, la nuit étant tout à fait tombée, il pensa qu’il était temps de se mettre en campagne. Il s’agissait d’abord de se procurer une bêche. Il devait y avoir une bêche dans la serre aux outils du potager.
M. Gérard descendit, se retrouva en face de l’étang, qui brillait dans l’obscurité comme un miroir d’acier poli ; puis il se glissa dans la petite ruelle qui conduisait au jardin potager et se mit à la recherche de l’instrument dont il avait besoin.
La serre aux outils était fermée à clef. La clef n’était point sur la porte.
Il y avait, par bonheur, une fenêtre.
M. Gérard s’approcha de la fenêtre dans l’intention de briser un carreau, d’ouvrir l’espagnolette, et de pénétrer dans la serre par la fenêtre.
Au moment de casser le carreau, il s’arrêta, effrayé du bruit que le carreau allait faire en se brisant.
Le malheureux s’effrayait de tout !
Il demeura donc hésitant et la main sur son cœur.
Son cœur battait à lui briser les côtes.
Il perdit ainsi plus d’un quart d’heure.
Enfin, il se rappela qu’il avait un diamant au petit doigt.
Le précieux caillou glissa en grinçant sur les quatre côtés de la vitre, et M. Gérard n’eut plus qu’à pousser la vitre pour qu’elle tombât. Il attendit un instant encore, poussa la vitre, et, du même coup, passa son bras dans l’ouverture. L’espagnolette tourna sur elle-même et la fenêtre s’entrebâilla.
M. Gérard regarda tout autour de lui pour s’assurer que la nuit était bien solitaire et enjamba par-dessus l’appui de la fenêtre. Une fois dans l’intérieur du petit bâtiment, il alla tâtonnant et cherchant l’ustensile dont il avait besoin. Il tomba sur deux ou trois manches d’instrument avant de rencontrer le manche d’une bêche.
Enfin, il y arriva.
Il prit la bêche et repassa par le même chemin.
Dix heures sonnaient.
Il réfléchit alors qu’il aurait bien plus court chemin de sortir par la grille du parc donnant sur le pont Godeau que de repasser par ce maudit étang qui lui tirait l’œil, et qui, certainement, le lui tirerait bien davantage encore après l’effroyable opération qu’il allait accomplir.
Il prit en même temps une autre résolution.
C’était de prévenir le cocher d’aller l’attendre à la grille du parc donnant sur la plaine, au lieu de venir l’attendre, comme il le lui avait dit, à la porte d’entrée donnant sur le village.
M. Gérard rouvrit cette dernière porte, posa sa bêche dans un coin, et se glissa le long des maisons afin d’arriver au cabaret.
En route, il changea encore d’avis.
Une voiture stationnant à la porte du parc pouvait être remarquée, tout le monde sachant que la maison était inhabitée.
Il était plus prudent que le cocher attendit sur la grande route de Fontainebleau, à une centaine de pas au-dessus de la Cour-de-France.
Arrivé au cabaret, M. Gérard regarda à travers les carreaux. Il vit son homme qui buvait bouteille et jouait aux cartes avec des rouliers.
M. Gérard avait bonne envie de ne pas se montrer dans le cabaret, où il pouvait être reconnu, quoiqu’il fût bien horriblement changé depuis qu’il avait quitté Viry.
Cependant, comme Barnabé ne pouvait deviner qu’il était là derrière la vitre et qu’il désirait lui parler, force fut à M. Gérard d’ouvrir la porte et de faire signe au cocher de venir à lui.
Un quart d’heure s’écoula avant que M. Gérard eût pris cette résolution.
Il espérait toujours que quelqu’un sortirait et qu’il chargerait ce quelqu’un de dire à Barnabé que son voyageur avait besoin de lui parler.
Personne ne sortit.
M. Gérard fut donc obligé d’entrer.
Quand nous disons d’entrer, nous commettons une erreur : M. Gérard n’entra point : M. Gérard entrebâilla la porte et appela, d’une voix tremblante :
— Monsieur Barnabé !
M. Barnabé était tout entier à ses cartes ; M. Gérard fut obligé de répéter trois fois le même nom, en haussant le ton à chaque fois. Enfin, maître Barnabé releva le nez.
— Ah ! ah ! dit-il, c’est vous, bourgeois !
— Oui, c’est moi, dit M. Gérard.
— Vous voulez partir ?…
— Pas encore.
— À la bonne heure ! les pauvres bêtes ne sont pas encore reposées.
— Non, ce n’est point cela.
— Qu’est-ce alors ?
— Deux mots à vous dire.
— C’est votre droit, je suis à l’heure.
Et, se levant, il vint à la porte, en dérangeant sur son chemin autant de joueurs que cela lui fut possible.
Tous les visages des buveurs dérangés se tournèrent vers la porte.
M. Gérard se rejeta dans l’ombre du corridor.
— Oh ! oh ! dit un des commensaux de l’hôtellerie, est-ce qu’il se croirait déshonoré d’entrer dans une auberge, votre bourgeois ?
— C’est un amoureux en bonne fortune ! dit un autre en riant.
— Alors c’est son genou qu’il a passé par la porte, et non sa tête, dit un troisième.
— Imbécile ! répliqua le premier, puisqu’il a parlé.
— Eh bien ?
— On ne parle pas avec le genou.
— Me voilà, bourgeois, dit Barnabé ; qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
M. Gérard lui expliqua le changement survenu dans le programme, et comme quoi il le priait de l’attendre sur la grande route, au lieu de l’attendre à la porte d’entrée du château.
L’exposition de M. Gérard fut coupée par de fréquents « Hum ! hum ! »
M. Gérard comprit qu’il y avait dans ces changements apportés au premier plan quelque chose qui contrariait maître Barnabé. Enfin, lorsqu’il eut bien exposé son désir :
— Mais, dit Barnabé, si nous ne nous retrouvons pas sur la grande route ?
— Comment voulez-vous que nous ne nous retrouvions pas ?
— Si vous passez sans me voir, par exemple ?
— Il n’y a pas de danger, j’ai de bons yeux.
— C’est que, voyez-vous, il y a des gens dont la vue s’affaiblit quand ils ont une voiture depuis quatorze heures et qu’ils doivent cinquante francs au cocher. J’ai connu des bourgeois, par exemple – je ne dis pas cela pour vous, Dieu merci ! qui avez l’air du plus honnête homme que la terre ait jamais porté ! – je disais donc que j’avais connu des bourgeois qui, après m’avoir gardé toute la journée, se faisaient conduire, vers cinq heures du soir, au passage Dauphine ou au passage Véro-Dodat, et qui disaient : « Attendez-moi là, cocher ; je reviens. »
— Eh bien ? demanda M. Gérard.
— Eh bien… et qui ne revenaient pas.
— Oh ! dit M. Gérard, incapable, mon ami…
— Je vous crois, je vous crois ; mais, voyez-vous, cependant…
— Mon cher ami, dit M. Gérard, n’est-ce que cela ? Et, tirant deux louis de sa poche, il les donna à maître Barnabé. Maître Barnabé profita d’un rayon de lumière qui filtrait à travers la porte entrebâillée pour s’assurer que les louis étaient bons.
— On vous attendra à cent pas au-dessus de la Cour-de-France, et cela, à partir de onze heures, comme c’est convenu. Du moment où l’on est payé d’avance, plus d’objection.
— Mais, moi, j’en ai une.
— Laquelle ?
— Si… si…
M. Gérard n’osait pas achever.
— Si quoi ?
— Si je n’allais pas vous trouver, moi ?
— Où ?
— Sur la grande route ?
— Pourquoi ne m’y trouveriez-vous pas ?
— Parce qu’étant payé d’avance…
— Ah çà ! vous vous défiez donc de Barnabé ?
— Vous vous défiez bien de moi, vous !
— Vous n’avez pas de numéro, vous, et j’en ai un… et un fameux ! un numéro qui porte bonheur à ceux qui le regardent passer, le numéro 1.
— J’aimerais mieux, dit M. Gérard, qu’il portât bonheur à ceux qui sont dedans.
— Il leur porte bonheur aussi ; il porte bonheur à tout le monde, le numéro 1.
— Tant mieux, tant mieux, dit M. Gérard en tâchant de calmer l’enthousiasme de son cocher pour son numéro.
— Et l’on vous attendra à partir de onze heures, sur la grand-route, puisque vous le désirez comme cela.
— C’est bien, dit M. Gérard à voix basse.
— À cent pas au-dessus de la Cour-de-France. Est-ce bien cela ?
— Oui, oui, dit M. Gérard, c’est bien cela, mon ami ; mais il est inutile de le crier si haut.
— C’est juste, motus ! et puisque vous avez des raisons de vous cacher…
— Mais je n’en ai pas ! dit M. Gérard. Pourquoi voulez-vous que j’aie des raisons de me cacher ?
— Oh ! ça ne me regarde pas. Du moment où je suis payé, ni vu ni connu. À onze heures, on sera à l’endroit en question.
— Je tâcherai de ne pas vous faire attendre.
— Oh ! faites-moi attendre, je ne m’en plaindrai pas. Vous m’avez pris à l’heure ; je vous mènerai, si vous voulez, comme cela jusqu’à la vallée de Josaphat, et vous serez probablement le seuil qui serez venu au jugement dernier en fiacre.
Et, tout joyeux de son mot, maître Barnabé rentra en riant dans le cabaret, tandis que, essuyant la sueur qui lui coulait du front, M. Gérard reprenait le chemin du château.
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