‹ Les Mohicans de Paris Tome VChapitre 35 sur 56 · Chapitre 265 Un objet difficile à placer.

Chapitre 265 Un objet difficile à placer.

M. Gérard retrouva la porte entrouverte et sa bêche appuyée au mur. Il referma la porte à clef et mit la clef dans sa poche. Tout à coup, il tressaillit et s’arrêta, les yeux fixés sur les fenêtres du château. La fenêtre était éclairée. Un moment de terreur fit frissonner le misérable de la tête aux pieds. Tout à coup, il se rappela les deux bougies qu’il avait laissées allumées. Il comprit l’imprudence qu’il avait commise. Cette lueur qu’il avait vue, d’autres pouvaient la voir : on savait le château inhabité, et cette lueur devait donner lieu à bien des conjectures.

M. Gérard s’avança donc d’un pas précipité vers le château, détournant toujours ses regards de l’étang, remonta rapidement le perron, et se précipita par les degrés.

Il souffla une bougie, et s’apprêtait à souffler l’autre, quand il songea qu’il lui faudrait traverser le corridor et descendre l’escalier sans lumière.

Il n’y avait pas songé un instant auparavant, préoccupé qu’il était par la crainte qu’on ne vît la lumière. Cette crainte matérielle passée, la crainte idéale était revenue. Que pouvait craindre M. Gérard dans les corridors et les escaliers d’une maison déserte ? Ce que craignent, si peu de ressemblance qu’il y ait entre eux, l’enfant et le meurtrier : les fantômes. Dans l’obscurité, M. Gérard tremblait d’entendre marcher derrière lui sans savoir qui marchait.

Il craignait de se sentir arrêté par sa redingote sans savoir qui l’arrêtait.

Il lui semblait qu’au détour du corridor, il se trouverait tout à coup en face de quelque spectre, spectre d’enfant ou spectre de femme.

N’y avait-il pas eu deux meurtres, et peut-être trois, dans cette maison maudite ?

Voilà pourquoi M. Gérard avait conservé une bougie allumée.

Il pouvait sortir par deux portes : la porte du perron, la porte du cellier.

Arrivé dans le vestibule, il hésita.

En face de la porte du perron, était l’étang, le terrible étang !

Avant d’arriver à la porte du cellier, il fallait traverser le caveau voûté où avait été étranglée Orsola.

M. Gérard se rappelait les taches de sang des dalles. Il préféra cependant sortir par le cellier ; il n’était pour rien dans ce sang-là.

Il tenait la bougie d’une main ; il prit sa bêche de l’autre, descendit l’escalier, traversa la cuisine, hésita un instant avant de pousser la porte du cellier, secoua sa tête pour en faire tomber la sueur – ses deux mains étaient occupées, il ne pouvait s’essuyer le front.

Enfin, il poussa du pied la porte du cellier ; le vent s’engouffra par le châssis brisé, la bougie s’éteignit.

Il demeura dans l’obscurité, prisonnier en quelque sorte des ténèbres.

Un cri lui échappa en même temps que la flamme mourait ; puis il frissonna et se tut ; il avait peur que le son de sa voix n’éveillât les morts.

Il lui fallait traverser le cellier ou retourner en arrière.

Retourner en arrière : et si le spectre d’Orsola le suivait !…

Il préféra continuer son chemin.

Ce qui se passa dans cette âme, plus tremblante que la feuille du peuplier, pendant les cinq secondes que le meurtrier mit à traverser la voûte sombre, serait impossible à décrire.

Enfin, il atteignit le bûcher.

Là, il se crut presque sauvé.

Mais la porte qui donnait sur le parc était fermée, la clef n’était pas à la serrure ; le pêne était rouillé, ne glissait plus dans la gâche, et résista à sa première secousse.

Les forces furent près de manquer au malheureux.

Il lui semblait qu’il ne repasserait pas à travers le cellier sans mourir de terreur.

Il réunit toutes ses forces.

La serrure céda ; la porte s’ouvrit.

Le vent frais de l’extérieur vint frapper son front humide et glaça la sueur sur son visage.

Mais cette impression lui parut d’une douceur infinie après l’atmosphère étouffante du souterrain.

Il respirait donc l’air pur de la nuit !

Ses poumons se dilatèrent.

Il ouvrit la bouche pour remercier Dieu : il n’osa.

S’il y avait un Dieu, comment lui, Gérard, était-il libre, et M. Sarranti en prison ?

Il est vrai que, selon toute probabilité, M. Sarranti dormait de ce sommeil calme qui donne au juste la force de monter sur l’échafaud, tandis que lui veillait, le remords et la terreur dans l’âme, les genoux tremblants, les mains tremblantes, le front ruisselant de sueur.

Et dans quel but terrible veillait-il ? quelle était l’œuvre effroyable qui lui restait à accomplir ?

Il lui fallait exhumer et cacher les os de sa victime.

En aurait-il le courage ? en aurait-il surtout la force ?

Il allait le tenter du moins.

Il traversa d’un pas rapide et presque ferme tout l’espace qui se trouvait à découvert et éclairé du château au parc.

Mais, lorsqu’il se trouva sous l’ombre des grands arbres, lorsque la mystérieuse et murmurante obscurité du bois s’étendit à sa droite et à sa gauche, la main glacée de la terreur le saisit de nouveau aux cheveux.

D’ailleurs, il était dans l’allée qui conduisait au massif.

Il commençait à voir le grand chêne ; il commençait à distinguer le banc.

L’angoisse avait beau le tirer en arrière, il fallait aller en avant.

Il était aussi fatalement entraîné que le patient forcé d’aller à l’échafaud.

Un instant, il se demanda si l’échafaud n’était pas préférable à ce qu’il allait faire.

Un coup qui l’eût frappé sans qu’il s’y attendit, et qui l’eût tué roide et sans souffrance, il l’eût béni.

Mais l’agonie d’un jugement, mais le cachot, suant et froid vestibule du sépulcre, mais le bourreau et sa sombre toilette, mais l’échafaud peint en rouge dont on aperçoit de loin les deux bras décharnés, mais les degrés qu’il faut monter, soutenu par les valets de la guillotine, quand les forces manquent, mais la bascule qui vous enlève, mais le fer triangulaire qui glisse dans la double rainure : voilà ce qui fait la mort cruelle, hideuse, impossible !

Voilà ce qui faisait qu’aux yeux de l’assassin, il valait encore mieux déterrer ce cadavre, mourir de terreur peut-être en le déterrant, que de mourir de la mort des Castaing et des Papavoine.

Il entra résolument dans le massif et se mit à l’œuvre.

D’abord, il fallait retrouver le trou exact.

Il s’agenouilla et tâta avec la main.

Un frisson mortel lui passa dans les veines, non point à cause de ce qu’il faisait – c’était bien terrible, cependant ! –, mais quelque chose de bien autrement terrible l’impressionnait.

Il lui semblait qu’à cette place, bien connue de lui, la terre avait été remuée il n’y avait pas longtemps.

Arriverait-il trop tard ?

Une crainte fit place à l’autre.

Il plongea, avec la frénésie de l’effroi, sa main dans le sol mouvant, et jeta un cri de joie.

Le squelette y était toujours.

Il avait senti cette douce et soyeuse chevelure d’enfant qui avait tant épouvanté Salvator.

Elle le rassurait, lui…

Il se mit à creuser.

Détournons les yeux de la hideuse besogne.

Respirons l’air pur.

Regardons les belles étoiles du ciel, poussière d’or qui jaillit sous les pas de Dieu.

Écoutons si, par cette nuit sereine, ne descendraient pas jusqu’à nous, à travers les espaces incommensurables de l’éther, quelques notes du cantique céleste que chantaient les anges en adorant le Seigneur.

Il sera bien temps de ramener nos regards sur la terre quand l’homme maudit sortira pâle et frissonnant du massif sombre, tenant la bêche d’une main, et, de l’autre, quelque chose d’informe dans son manteau.

Maintenant, que cherche-t-il de son œil hagard et clignotant ?

Il cherche un endroit sûr pour lui confier le funèbre dépôt qu’il vient de reprendre à celui qui ne l’est plus.

M. Gérard marcha sans s’arrêter jusqu’à l’autre extrémité du parc, déposa son manteau à terre, et commença à creuser.

Mais, au troisième ou quatrième coup de bêche, il secoua la tête en murmurant :

— Non, non, pas ici !

Et il reprit son manteau, fit cent pas sous l’épaisseur des arbres, s’arrêta une seconde fois, hésita… Puis, secouant encore la tête :

— Trop près de l’autre ! dit-il.

Enfin, une illumination lui traversa le cerveau.

Une seconde fois, il ramassa son manteau, et, de la même course fiévreuse dont il avait déjà fait deux étapes, il se remit en chemin.

Cette fois, il se dirigeait vers l’étang ; cette fois, il n’avait plus peur de voir un spectre glisser à la surface.

Le spectre, il le tenait enfermé dans son manteau.

Arrivé sur le bord de l’étang, il déposa le manteau sur le gazon et commença à le dénouer.

En ce moment, un hurlement lointain et lugubre se fit entendre.

C’était celui de quelque chien pleurant dans une ferme voisine.

— Oh ! non ! non ! dit-il, pas là ! pas là ! un chien l’en a déjà tiré… Puis, si l’on vidait l’étang, on trouverait ce squelette… mais que faire ?… Mon Dieu, inspirez-moi.

Cette prière sembla avoir monté au ciel, comme si elle n’eût pas été un blasphème.

— Oui, oui, murmura le misérable, c’est cela ! c’est cela !

Ces ossements, si bien cachés qu’ils fussent dans le parc de Viry, pouvaient y être découverts une seconde fois, y ayant été découverts une première.

M. Gérard les emporterait avec lui et les enfouirait dans son jardin de Vanves. À Vanves, M. Gérard était, plus que partout ailleurs, l’honnête M. Gérard. Il reprit le manteau, mais laissa la bêche, et se dirigea rapidement vers la grille du parc donnant sur le pont Godeau.

Il avait la clef de cette grille et il l’ouvrit sans difficulté.

Chose étrange ! depuis qu’il tenait ce squelette dans son manteau, la terreur des choses surnaturelles avait disparu.

Il est vrai qu’une autre terreur avait succédé à la première, et que l’honnête M. Gérard n’avait rien perdu au change.

La grille refermée, M. Gérard coupa à travers les terres pour arriver le plus vite possible à la grande route. Roland nous a montré le chemin qu’il avait suivi. Barnabé avait tenu parole : il attendait avec son fiacre à l’endroit indiqué.

Il faisait même mieux qu’attendre : il dormait sur son siège ; mais, si bien qu’il dormît, M. Gérard, en ouvrant la portière, donna à la voiture une secousse qui le réveilla.

— Hum ! fit Barnabé, c’est vous, notre bourgeois ?

— Oui, c’est moi, fit M. Gérard ; ne vous dérangez pas.

— Voulez-vous, dit le cocher en avançant la main, que je mette sur mon siège ce paquet-là, qui paraît vous embarrasser ?

Et maître Barnabé désignait le manteau.

— Non pas ! non pas ! s’écria M. Gérard effrayé ; ce sont des plantes rares et qui demandent à être préservées de tout cahot ; je les porterai sur mes genoux.

— Comme vous voudrez… Et nous retournons ?

— À Vanves, dit M. Gérard.

— En route pour Vanves ! dit le cocher en fouettant ses chevaux.

Et la lourde voiture repartit.

Voilà comment il s’était fait que Salvator n’avait pas trouvé, sous le grand chêne et près du massif, le squelette qu’il était venu y chercher.

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