‹ Les Mohicans de Paris Tome VChapitre 49 sur 56 · Chapitre 279 Où maître Pierre-Nicolas Baratteau étudie le Code civil et le Code pénal sous la direction de Salvator.

Chapitre 279 Où maître Pierre-Nicolas Baratteau étudie le Code civil et le Code pénal sous la direction de Salvator.

Le soulagement apporté dans l’état moral et physique du digne maître Baratteau ne fut pas long, car presque aussitôt Salvator reprit :
— Dites-moi, continua Salvator, à quelle peine serait condamné un officier public qui aurait soustrait un testament ?

— Mais je ne sais, je ne me souviens pas, dit le notaire, dont les yeux se fermèrent comme pour échapper aux regards ardents du jeune homme.

— Eh bien, dit Salvator en étendant la main vers un livre dont la tranche était divisée en cinq couleurs différentes, si vous ne le savez pas, je vais vous l’apprendre ; si vous ne vous en souvenez plus, je vais vous en rafraîchir la mémoire.

— Oh ! dit vivement le notaire, c’est inutile.

— Je vous demande pardon, dit Salvator prenant le Code, c’est, au contraire, de toute nécessité ; d’ailleurs, ce ne sera pas long : sans être notaire, j’ai fort étudié ce livre et n’aurai besoin que d’un instant pour y trouver ce que je cherche. Article 254 du Code pénal, livre III.

Maître Baratteau essaya d’arrêter Salvator, car il connaissait aussi bien que lui l’article en question ; mais Salvator écarta la main que le notaire étendait pour lui reprendre le Code, et, trouvant enfin l’article qu’il cherchait :

— « Article 254 », dit-il ; c’est cela ; hum ! écoutez bien.

La recommandation était inutile, le notaire écoutait de reste.

— « Quant aux soustraction, destruction, enlèvement de pièces, ou de procédures criminelles, ou d’autres papiers, registres, actes ou effets contenus dans des archives, greffes ou dépôts publics, ou remis à un dépositaire public, en cette qualité, les peines seront contre les greffier, archiviste, notaire, ou autre dépositaire négligent, de trois mois à un an d’emprisonnement, et d’une amende de cent francs à trois cents francs. »

— Peuh ! sembla dire maître Baratteau, supposons le maximum de la peine, c’est-à-dire un an de prison et trois cents francs d’amende, j’aurais encore fait là une assez bonne affaire.

Salvator lut sur le visage de maître Baratteau comme dans un livre tout grand ouvert.

— Attendez, attendez, honnête monsieur Baratteau, dit-il ; il y a encore un article qui concerne le même sujet.

Maître Baratteau poussa un soupir.

— « Article 255 », continua Salvator.

Et il lut :

— « Quiconque se sera rendu coupable des soustraction, enlèvement ou destruction, mentionnés en l’article précédent, sera puni de la réclusion. »

— Bah ! sembla dire le notaire, appelons la peine emprisonnement ou réclusion, c’est exactement bonnet blanc ou blanc bonnet… en supposant, toutefois, que l’on ait retrouvé l’autre testament, ce qui me paraît impossible, attendu que M. de Valgeneuse m’a assuré l’avoir jeté au feu – j’aurais toujours fait une excellente affaire.

Par malheur pour le digne homme, Salvator ne le laissa pas longtemps dans cette quiétude. En effet, comme on va voir, la position n’était pas tout à fait telle que se la faisait maître Baratteau. Salvator reprit le second paragraphe de l’article 255.

— « Si le crime est l’ouvrage du dépositaire lui même », lut-il, « il sera puni des travaux forcés à temps. »

La figure du notaire se décomposa si rapidement et si complètement, que Salvator eut peur de le voir tomber du haut mal et étendit la main sur la sonnette pour appeler du secours.

Mais le notaire l’arrêta.

— Qu’allez-vous faire ? s’écria-t-il.

— Je vais envoyer chercher un médecin ; vous ne me paraissez pas bien, mon cher monsieur.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit le notaire, ne faites pas attention ; je suis sujet à des faiblesses d’estomac ; j’ai eu tant d’affaires aujourd’hui, que je n’ai pas pris le temps de déjeuner.

— Et vous avez eu tort, dit le jeune homme ; il est bon de faire des affaires, mais pas au détriment de sa santé, et, si vous voulez déjeuner, j’attendrai patiemment que vous ayez fini ; nous reprendrons notre conversation après.

— Non, non, continuez, dit le notaire ; je suppose que vous n’avez plus grand-chose à me dire ; et remarquez que c’est une observation que je vous fais, et non un reproche, mais voilà une dizaine de minutes que nous causons pénalité, exactement comme si nous étions, vous un juge d’instruction, et moi un criminel. Abrégeons donc, s’il vous plaît.

— Eh ! cher monsieur Baratteau, s’écria Salvator, ce n’est pas moi qui fais traîner la chose en longueur, je suppose ; c’est vous qui faites toute sorte de difficultés.

— Ah ! vous comprenez, dit le notaire, c’est qu’il vous est échappé tout à l’heure un terme dur à mon égard.

— Je crois avoir dit que vous étiez…

— Inutile de le répéter, interrompit le notaire ; je consens à l’oublier, et même à vous faire encore, en souvenir de votre père, mes offres de service ; mais formulez plus raisonnablement votre demande ! Vous me couperiez en quatre morceaux, que vous ne me feriez pas donner ce que je n’ai pas. Voyons, expliquez-vous catégoriquement.

— Eh bien, c’est ce que je vais faire, répondit Salvator ; et, pour abréger, je passe rapidement, de l’article 255 du Code pénal, aux articles 1382 et 1383 du Code civil, livre III, titre IV, chapitre II. Ne vous impatientez pas, nous y sommes.

Le notaire voulut encore interrompre Salvator ; mais celui-ci ne lui en laissa pas le temps et reprit :

— « Article 1382. Tout fait quelconque de l’homme qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer.

« Article 1383. Chacun est responsable du dommage qu’il a causé, non seulement par son fait, mais encore par sa négligence ou son imprudence. »

Salvator releva la tête, et, avec lenteur et gravité, le doigt sur les articles :

— Voilà à quoi, dit-il, la loi condamne les soustracteurs ; je ne parle de la mort civile, de la perte des droits de citoyen que pour mémoire, c’est un détail dans l’ensemble. Et, maintenant que je vous ai rappelé la loi, permettez-moi de vous réitérer ma demande : Voulez-vous être assez bon pour me remettre cinq cent mille francs, d’ici à demain, neuf heures du matin ?

— Mais, s’écria le notaire en faisant semblant de se cogner le front contre son bureau, c’est à se briser la tête contre la muraille ; c’est à en perdre la raison, si toutefois je ne l’ai pas déjà perdue en ce moment, car le langage que vous me tenez me paraît si insensé, qu’il me faut croire à un abominable cauchemar.

— Rassurez-vous, honnête monsieur Baratteau, vous êtes parfaitement éveillé, et je crois que vous en donnez la preuve.

Le notaire ne savait pas encore ce que Salvator allait lui dire ; mais il tremblait instinctivement comme s’il l’eût su.

— Une dernière fois, dit le jeune homme, me jurez-vous que vous n’avez ni reçu ni vu le testament du marquis de Valgeneuse ?

— Oui, oui, je vous jure devant Dieu et devant les hommes que je n’ai jamais ni reçu ni vu ce testament.

— Eh bien, moi, à mon tour, dit froidement Salvator en tirant un papier de sa poche, je vous répète, afin que vous ne l’oubliiez pas, que vous êtes le plus infâme coquin que j’ai jamais vu. Tenez !

Et Salvator, arrêtant de la main gauche M. Baratteau, qui semblait vouloir, pour la seconde fois, sauter sur lui, lui montra de la droite le testament qu’il avait déjà montré, on s’en souvient, à M. Lorédan de Valgeneuse, dans le cabaret de Châtillon, où Jean Taureau et son ami Toussaint-Louverture avaient si rudement mené le pauvre gentilhomme.

« Ceci est le double de mon testament olographe, dont la seconde copie sera déposée entre les mains de M. Pierre-Nicolas Baratteau, notaire, rue de Varennes, à Paris, chacune des copies écrite de ma main, et ayant valeur d’original.

« Ce 11 juillet 1821.

« Marquis de Valgeneuse. »

— Il y a sera, s’écria le notaire, il n’y a pas est !

— C’est vrai, dit Salvator ; mais voici, caché sous mon pouce, un simple mot qui comble la lacune.

Il démasqua le mot, et maître Baratteau put en effet lire, la sueur de l’agonie au front, ce seul mot, écrit au-dessous des quelques lignes que nous avons citées :

Reçu,

P.-N. Baratteau.

Cette précieuse signature était accompagnée d’un de ces parafes en nœud d’amour comme les notaires seuls savent en faire.

Maître Baratteau essaya de sauter sur le testament comme avait, en pareille circonstance, tenté de le faire Lorédan de Valgeneuse ; mais Salvator, devinant l’intention et prévenant le mouvement, lui serra si vigoureusement le bras, que celui-ci lui dit d’une voix suppliante :

— Ah ! monsieur Conrad, vous me brisez le bras !

— Misérable ! fit Salvator le lâchant avec dégoût et remettant le papier dans sa poche, jure donc devant Dieu et devant les hommes que tu n’as ni vu ni reçu le testament du marquis de Valgeneuse !

Puis, se reculant, croisant les bras et le regardant :

— En vérité, dit-il, j’admire jusqu’où peut aller l’engourdissement de la conscience humaine ! J’ai là devant moi un misérable qui devait croire que, par suite de son crime, un malheureux jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans s’était brûlé la cervelle, et ce misérable avait suivi son convoi, vivait sans remords, acceptait la considération publique qui faisait fausse route en entrant chez lui ; il vivait de la vie des autres hommes, avait une femme, des enfants, des amis, riait, mangeait, dormait sans se dire que ce n’était pas dans un cabinet élégant, en face d’un bureau façon de Boule qu’il devrait être, mais au pilori, mais au bagne, mais aux galères ; en vérité, la société qui nous offre de pareilles monstruosités est bien mal faite et a besoin de cruelles réformes !

Puis, changeant de ton :

— Allons, dit-il en fronçant énergiquement le sourcil, finissons-en. Mon père m’a laissé par testament la totalité de ses biens, meubles et immeubles : vous me devez donc, à titre de restitution et de réparation, sans préjudice des peines portées au Code pénal, la totalité des biens de mon père, estimée dans le testament quatre millions ; plus l’intérêt de ces quatre millions pendant sept ans, soit quatorze cent mille francs, non compris les intérêts des intérêts et les dommages auxquels me donnent droit les articles 1382 et 1383 ; vous me devez donc, sans parler quant à présent de ces dommages, clairement et nettement à cette heure, une somme de cinq millions quatre cent mille francs. Vous voyez donc que ma demande est plus raisonnable et plus modeste que vous ne dites, puisque ce que j’exige pour le moment ne constitue pas même le dixième de ma fortune. Remettez-vous donc et terminons au plus tôt cette sale affaire.

Le notaire semblait n’avoir rien entendu : les yeux fixés à terre, la tête penchée sur sa poitrine, les bras roidis et collés le long du corps comme des bras de mannequin, abattu, atterré, anéanti, on eût dit le dernier coupable en présence de l’archange punisseur du jugement dernier.

Salvator lui frappa sur l’épaule pour le tirer de cet engourdissement, et lui dit :

— Eh bien, à quoi songeons-nous ?

Le notaire tressaillit, comme s’il eût senti la main du gendarme de la cour d’assises ; il leva sur son interlocuteur des yeux effarés, hagards, insensés, puis laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et reprit son attitude morne et désespérée.

— Holà ! maître escroc, dit Salvator, auquel la vue de cet homme n’inspirait que du dégoût ; holà ! maître escroc, parlons peu, mais parlons vite et bien. Je vous ai dit et je vous répète qu’il me faut cinq cent mille francs pour demain à neuf heures du matin.

— Mais c’est impossible ! balbutia tout bas le notaire sans relever la tête, de peur de rencontrer le regard du jeune homme.

— C’est votre dernier mot ? demanda Salvator. Dès qu’il s’agit de prendre, un homme comme vous ne doit pas être embarrassé ; il me les faut.

— Je vous jure… essaya de dire le notaire.

— Ah ! bon ! encore un serment, fit Salvator avec un sourire de suprême mépris ; c’est le troisième depuis une demi-heure, et je ne crois pas plus à celui-là qu’aux deux premiers. Une dernière fois – entendez-vous bien ? c’est la dernière –, voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner les cinq cent mille francs que je demande ?

— Mais alors accordez-moi un mois pour les trouver !

— Je vous ai déjà dit que c’était demain à neuf heures qu’il me les fallait ; j’ai dit à neuf heures, pas à dix, ce serait trop tard.

— Seulement une semaine !

— Pas une heure, vous dis-je.

— Alors c’est impossible ! s’écria le notaire d’une voix désespérée.

— En ce cas, je sais ce qu’il me reste à faire, répliqua Salvator en se dirigeant vers la porte.

En voyant le jeune homme prendre cette direction, le notaire retrouva toutes ses forces, et bondit entre la porte et lui.

— Pour l’amour de Dieu, monsieur de Valgeneuse, ne me déshonorez pas ! dit-il d’une voix suppliante.

Mais, en détournant la tête, comme s’il répugnait à le voir, Salvator l’écarta du bras et continua son chemin.

Le notaire le gagna de vitesse une seconde fois, et, appuyant la main sur le bouton de la serrure :

— Monsieur Conrad, s’écria-t-il, au nom de votre père, qui avait de l’amitié pour moi, épargnez-moi le déshonneur !

Et il prononça ces mots d’une voix si faible, qu’à peine pouvait-on les entendre. Salvator fut inébranlable.

— Voyons, laissez-moi passer, dit-il.

— Encore un mot, dit le notaire : c’est non seulement la mort civile, mais la mort réelle qui va entrer par cette porte, si vous l’ouvrez avec de si terribles intentions ; je vous préviens que, non seulement je ne survivrai pas à ma honte, mais encore que je ne l’attendrai pas : derrière vous, je me fais sauter la cervelle.

— Vous ? dit Salvator le regardant en face avec un air de défi ; c’est la seule bonne action que vous pourriez faire, et c’est pour cela que vous ne la ferez point.

— Je me tuerai, dit le notaire, et, en mourant, j’emporterai votre fortune avec moi, tandis qu’en accordant du temps…

— Vous êtes un niais, répondit Salvator. Est-ce que mon cousin Lorédan de Valgeneuse ne me répond pas de vous, comme vous me répondez de lui ? Allons, arrière, vous dis-je !

Le notaire se laissa glisser à ses pieds, lui prit en sanglotant les genoux, les couvrit de larmes en criant :

— Pitié, mon bon monsieur Conrad ! pitié !

— Arrière, misérable ! dit le jeune homme en le repoussant du pied.

Et il fit encore un pas vers la porte.

— Eh bien, je consens à tout, à tout ce que vous voudrez ! s’écria le notaire en saisissant la veste du commissionnaire pour l’empêcher de sortir.

Il était temps : Salvator venait de mettre la main sur le bouton de la porte.

— Enfin ! ce n’est pas sans peine, dit Salvator en revenant prendre sa place près de la cheminée, tandis que le notaire reprenait la sienne derrière son bureau.

Une fois assis, le notaire poussa un soupir et parut disposé à retomber dans son apathie. Ce n’était point l’affaire de Salvator.

— Or çà, dépêchons, dit-il ; c’est déjà bien du temps perdu dans une pareille affaire. Avez-vous la somme ou les valeurs représentatives de la somme chez vous ?

— J’ai une centaine de mille francs, dit le notaire, en écus, or et billets.

Et, ouvrant sa caisse, il étala les cent mille francs sur le bureau.

— Et pour les quatre autres cent mille francs ? demanda Salvator.

— J’ai ici pour huit cent mille francs, à peu près, de titres, coupons de rentes, obligations, actions, etc., etc., répondit maître Baratteau.

— Bien ; vous avez toute la journée pour faire argent de cela ; seulement, je vous préviens que j’ai besoin de cet argent en billets de banque de mille ou de cinq mille francs, et non en numéraire.

— Ce sera comme vous voudrez.

— Alors donnez-moi le tout en billets de mille francs.

— Soit.

— Vous diviserez les cinq cent mille francs en dix liasses de cinquante mille francs chacune.

— Ce sera fait ainsi que vous le désirez, dit le notaire.

— Bien.

— Et il vous faut cet argent ?…

— Demain avant neuf heures, je vous l’ai dit.

— Il sera chez vous ce soir.

— Ce sera encore mieux.

— Où faudra-t-il vous porter cela ?

— Rue Mâcon, no 4.

— Voulez-vous me dire sous quel nom je dois vous demander, car je suppose que vous ne portez pas le vôtre, puisque l’on vous croit mort ?

— Vous demanderez le commissionnaire de la rue aux Fers, M. Salvator.

— Monsieur, dit solennellement le notaire, je vous promets que, ce soir, à neuf heures, je serai chez vous.

— Oh ! je n’en doute pas, répondit Salvator.

— Mais puis-je espérer, mon bon monsieur Conrad, qu’après avoir exécuté ponctuellement vos ordres, je n’aurai plus rien à craindre de vous ?

— Je réglerai ma conduite sur la vôtre, monsieur ; selon que vous ferez, je ferai moi-même. Pour le moment, je compte vous laisser en repos ; ma fortune est trop bien placée chez vous pour que je cherche un autre placement ; c’est donc quatre millions neuf cent mille francs que je laisse provisoirement entre vos mains : usez-en si cela vous plaît, mais n’en abusez pas.

— Ah ! monsieur le marquis, vous me sauvez la vie, dit maître Baratteau les yeux baignés des larmes de la joie et de la reconnaissance.

— Provisoirement, dit Salvator.

Et il quitta ce cabinet où son cœur, depuis qu’il y était entré, s’était soulevé tant de fois de honte et de dégoût.

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