Chapitre 280 L’aérolithe.
Le lendemain de la scène que nous venons de raconter, le boulevard des Invalides, désert, silencieux et vigoureusement ombré, présentait, à onze heures et demie du soir, l’aspect d’une forêt touffue des Ardennes. Le touriste qui fût entré à cette heure-là à Paris, par la barrière de Vaugirard ou la barrière des Paillassons – en supposant qu’un voyageur ait eu la fantaisie d’entrer dans la capitale par une de ces deux barrières, qui ne conduisent nulle part et ne ramènent d’aucun endroit –, ce touriste-là, disons-nous, se fût cru certainement à cent lieues de Paris, tant le spectacle de ces quatre longues rangées d’arbres hauts, forts, vigoureux, fantastiquement éclairés par la lune, offraient, avec leur front lumineux et leur pied sombre, l’image d’une armée de soldats géants faisant sentinelle autour des murailles d’une ville babylonienne.
Mais le personnage sur le front duquel se projetait l’ombre immense ne paraissait nullement atteint de la surprise qui eût assailli, à son entrée, un habitant d’une de nos lointaines provinces arrivant à Paris. Tout au contraire, ces ombreuses allées, que nous avons comparées à une forêt des Ardennes, ne paraissaient offrir au personnage qui animait cette mystérieuse solitude qu’un spectacle qui lui était familier, et nous dirons même – à la façon dont il recherchait les ténèbres les plus profondes dans cette obscurité –, qu’un asile qui était favorable à ses desseins.
Il parcourait le boulevard comme un homme contraint, pour une importante raison, à cette promenade nocturne, prêtant une attention toute particulière aux objets qu’il rencontrait sur son chemin, regardant au-dessous et au-dessus de lui, devant et derrière, à droite et à gauche, errant mélancoliquement, et, tout au contraire de l’ami Pierrot, évitant les rares endroits où se faisait le clair de lune.
À première vue, on eût été fort embarrassé pour dire à quelle classe de la société appartenait ce personnage ; mais, en l’étudiant avec attention, en le suivant dans les méandres de sa promenade, en observant ses gestes, en l’accompagnant dans ses allées et venues, en remarquant le soin avec lequel il examinait tel ou tel objet, plutôt que tel ou tel autre, on eût su bientôt à quoi s’en tenir sur la cause qui l’avait, à cette heure avancée de la nuit, conduit au boulevard des Invalides.
L’objet qu’il paraissait examiner avec le plus d’attention, et vers lequel, bien qu’il s’en éloignât de temps en temps, il semblait invinciblement attiré, était la grille de la comtesse Rappt.
Se glissant le long du mur et avançant la tête avec précaution jusqu’à toucher les barreaux, il plongeait son regard scrutateur dans le petit bois qui formait une espèce de massif à dix pas de l’autre côté de la grille.
Deux hommes seulement pouvaient avoir un motif plausible, ou un intérêt suffisant, pour se promener, à minuit, devant la grille de Régina : un amoureux ou un voleur.
L’amoureux, parce qu’il est au-dessus des lois ; le voleur, parce qu’il est au-dessous.
Or, l’homme en question n’avait nullement l’aspect d’un amoureux.
Ensuite, l’amoureux qui eût eu un motif plausible de se promener là, c’était Pétrus, et l’on sait que Salvator lui avait enjoint, ou de rester chez lui, ou de se promener partout ailleurs.
Disons que Pétrus avait religieusement observé la prescription de Salvator, dans ce qu’elle avait de plus sévère, et était resté chez lui.
Il est vrai qu’il avait été tout à fait rassuré par Salvator, qui était passé à l’atelier dès la veille au soir, et lui avait montré les cinq cent mille francs que, selon sa promesse, lui avait apportés et remis à neuf heures précises maître Baratteau.
Nous avons dit que le promeneur n’avait rien d’un amoureux, ajoutons qu’il n’avait surtout rien de Pétrus.
C’était un homme de moyenne taille, qui, vu de dos ou par-devant, présentait des deux côtés une surface arrondie. Il était habillé d’un long vêtement qui lui descendait jusqu’aux talons et qui, tombant à pic de son col sur ses souliers, ressemblait bien plus à une lévite ou à une robe de Persan qu’à une redingote ordinaire ; il était coiffé d’un chapeau bas de forme et large de bord, ce qui lui donnait l’air d’un ministre protestant ou d’un quaker américain ; enfin, sa figure était emboîtée dans un épais fourré de favoris qui, remontant jusqu’au-dessous des sourcils, ne laissaient à découvert qu’une très minime portion de sa figure.
Puisque ce n’était pas Pétrus, c’était donc le comte Ercolano ***.
Puisque ce n’était pas un amoureux, c’était donc un voleur.
C’était tout à la fois le comte Ercolano et un voleur.
Ce point clairement posé, nos lecteurs devinent ce qu’il attendait et comprennent pourquoi la grille du jardin de la comtesse Rappt attirait plus particulièrement son attention.
En arrivant sur le boulevard dès dix heures et demie, il en avait battu les coins et recoins, les allées et les contre-allées ; puis il s’était tenu à l’écart, après avoir bien étudié les lieux ; enfin, il avait reconduit au loin le dernier passant suspect qui s’était attardé dans ce quartier désert ; dès la nuit tombée, et une fois bien assuré d’être le maître de la place, il était revenu se promener mélancoliquement sur la chaussée dans l’allée contiguë au parc de la comtesse Rappt.
1∘ On pouvait le surprendre de trois façons différentes, et c’était pour parer à ce triple danger qu’il était venu, dès dix heures du soir, s’embusquer devant la grille, pour étudier de plus près les moyens d’attaque et leur opposer efficacement ses moyens de défense.
On pouvait venir de droite ou de gauche, et lui tomber dessus à l’improviste tandis qu’il échangerait les lettres contre les billets ; mais un compagnon de la trempe de celui que nous mettons en scène n’était point fait pour se laisser tomber dessus, même inopinément. Nous avons dit qu’il avait étudié minutieusement les lieux et s’était assuré que nul coin ne pouvait recéler une embuscade ; d’ailleurs, pour ce cas – car c’était un homme d’une haute prévoyance que le comte Ercolano –, pour ce cas, il avait passé, dans une ceinture complètement cachée sous sa grande lévite, il avait passé une paire de pistolets à deux coups et un poignard long et bien affilé ; il pouvait donc espérer défendre sa fortune ou tout au moins la vendre si chèrement, que ceux que voudraient y porter atteinte auraient à s’en repentir.
Par conséquent, il n’avait rien à craindre de ce premier côté.
2∘ Il est vrai que, d’autre part, le danger était plus grand.
Le danger était plus grand du côté de la rue Plumet, où était située la grande porte d’entrée de l’hôtel de Lamothe-Houdon, celle devant laquelle s’arrêtaient les voitures : on pouvait avoir fait cacher dans l’hôtel, derrière cette porte, une demi-douzaine de gaillards armés de fusils, de sabres et de hallebardes ; dans sa prévoyance, le comte Ercolano *** rêvait les armes les plus fantastiques, et cette demi-douzaine de gaillards pouvait foncer sur lui tandis qu’il échangerait les lettres contre les billets.
Mais c’était un homme d’une fécondité d’imagination peu commune que le comte Ercolano ***, et un gentilhomme de sa force ne devait pas être arrêté longtemps par un pareil obstacle.
Il alla donc, à pas de loup, explorer la rue Plumet, comme il avait exploré le boulevard, et, après s’être assuré que la rue était entièrement déserte, il étudia la porte de la rue, qu’il avait déjà laborieusement examinée la veille.
Le but de cette étude était de s’assurer qu’aucun changement dans son économie n’avait été pratiqué depuis vingt-quatre heures.
La porte était dans le même état que la veille.
C’était une immense porte de chêne à deux battants et à quatre panneaux ; de chaque côté, entre le panneau du haut et le panneau du bas, était un bouton de fer de la grosseur d’une orange.
Le comte Ercolano *** commença par toucher les boutons pour s’assurer de leur immobilité ; après quoi, il tira de sa large manche un engin de fer qui aurait eu la forme d’un 8, si les extrémités de ce 8 n’eussent présenté au sommet et à la base un cercle parfait au lieu de l’ovale, et si ces deux cercles, au lieu de se toucher, n’eussent été à une certaine distance l’un de l’autre, ce qui donnait à cet instrument, vu horizontalement, l’apparence suivante o-o ; il appliqua ce 8 ou cette S fermée sur les deux boutons de la porte, c’est-à-dire qu’il enclava chacun des boutons dans chacune des extrémités de l’engin ; l’engin alors s’adapta tellement aux boutons, les serra si étroitement et avec tant de précision, que le maître chanteur fit clapper sa langue d’un air d’orgueilleuse satisfaction.
— Oui, fit-il, songeant à l’illustre forgeron, ami et conseiller du roi Dagobert, et parodiant sans respect le couplet bien connu d’un vaudeville fort à la mode à cette époque :
Du haut des cieux, ta demeure dernière
Grand saint-Éloi, tu dois être content !
En effet, cet ingénieux instrument appliqué à la porte faisait, par devant, le même effet que les barres de fer font par derrière, c’est-à-dire qu’en tirant la porte à quatre chevaux, on n’eût pas même réussi à l’ouvrir.
3∘ Mais le troisième péril, le plus grand, le plus véritable, tout en venant toujours de l’hôtel, ne venait pas de la rue Plumet.
Le traquenard par lequel pouvait le plus aisément être pris le comte Ercolano ***, c’était, sans contredit, la grille même par laquelle la conférence devait avoir lieu.
Aussi, une fois son engin adapté à la porte de la rue Plumet, le comte Ercolano *** regagna-t-il le boulevard, qu’il inspecta de nouveau avec un soin plus minutieux que jamais ; car l’heure approchait, si lente que fût sa marche.
Onze heures trois quarts venaient de sonner. Il n’y avait donc pas de temps à perdre.
L’aventurier passa et repassa devant la grille, plongeant son regard aussi avant qu’il pouvait dans le jardin touffu comme un bois.
Mais il n’est pas plus de bois pour la lune que de grand homme pour son valet de chambre. Le comte Ercolano ***, favorisé par ce guide céleste, put donc fureter de l’œil dans les plus épaisses profondeurs du jardin et s’assurer qu’il était aussi désert que le boulevard.
Cependant ce jardin, momentanément désert, pouvait tout à coup, et en un instant, se peupler d’un monde de valets armés jusqu’aux dents. Ce fut du moins la pensée de notre compagnon ; aussi s’empressa-t-il de parer à l’événement.
Il empoigna d’abord un à un, et les uns après les autres, tous les barreaux de la grille, pour s’assurer qu’ils avaient, ainsi que les boutons de fer de la porte, conservé leur immobilité habituelle ; en d’autres termes, il voulut se convaincre qu’à l’aide d’un barreau mobile, enlevé à un moment donné, on n’allait pas s’élancer sur lui et lui faire rendre gorge.
Après un examen approfondi, il acquit cette certitude.
Restait la porte de la grille, qui, remplissant son devoir de porte, pouvait s’ouvrir à la première réquisition d’un ou de plusieurs habitants de l’hôtel.
Notre compagnon l’ébranla d’un bras vigoureux ; la porte parut fermée comme la veille.
Il eut la preuve qu’elle était, non seulement fermée, mais encore fermée à double tour, en passant le bras de l’autre côté de la grille et en s’assurant que le pêne était profondément entré dans la gâche, et que la gâche était solidement scellée dans la muraille.
— C’est égal, dit-il en essayant vainement de passer la tête entre deux barreaux, pour joindre la preuve de la vue à la preuve du toucher, je n’ai qu’une confiance très restreinte dans la solidité des gâches ; hélas ! j’en ai tant vu tomber autour de moi !
Et, ce disant, il tira de la poche de sa lévite une manière de chaîne de tournebroche de quatre ou cinq pieds de long.
Puis il l’enroula autour de la gâche, prenant le bouton du pêne pour point d’appui ; revint la passer autour d’un des barreaux, en fit autant de l’autre extrémité de la chaîne, repassa un double tour à la gâche et au bouton ; puis, ramenant à lui les deux bouts de la chaîne, il fit un de ces nœuds dits à la marinière, sans songer (on ne songe pas à tout) que ce nœud, fait par le comte Ercolano ***, pouvait, dans un cas donné, compromettre le digne capitaine Monte-Hauban.
— Que Balthasar Casmajou, qui m’a enseigné les premiers éléments de la serrurerie, soit placé, dans le ciel, à la droite de saint Éloi, murmura le reconnaissant aventurier, en passant, pour plus grande sûreté, un cadenas dans les anneaux soudés aux deux extrémités de la chaîne.
Et il leva vers la voûte étoilée un regard reconnaissant.
En baissant les yeux, il aperçut, à trois pas de lui, une ombre blanche.
C’était la comtesse Rappt.
L’ange du repos, qui veille invisiblement autour des tombes, ne foule pas plus doucement le gazon que ne l’avait fait la jeune femme.
En effet, elle était arrivée si doucement à trois pas de la grille, que, quoique l’oreille du comte Ercolano *** fût des plus exercées, celui-ci ne l’avait pas entendue venir.
Bien qu’il fût préparé à cette rencontre, et cela de longue main, la vue inopinée de la jeune femme produisit sur lui tout l’effet d’une apparition. Il ressentit une commotion semblable à celle dont il eût été atteint en touchant le fil d’une pile voltaïque ; instinctivement, il bondit de deux pas en arrière et regarda autour de lui, comme si cette subite apparition devait être le signal d’un danger.
Ne voyant rien que la forme blanche, n’entendant d’autre bruit que le murmure du vent dans les feuilles, il fit un pas pour se rapprocher.
Mais il n’acheva pas même le premier pas.
— Hum ! hum ! fit-il, si c’était un homme déguisé en femme, et que cet homme lâchât sur moi un coup de pistolet bien chargé. Diable ! on a vu des choses semblables, et de pires même !
— Est-ce vous, madame le comtesse ? demanda-t-il en s’effaçant derrière un arbre.
— C’est moi, répondit Régina d’une voix si douce, que le timbre de cette voix dissipa tout soupçon et toute crainte dans l’esprit de l’aventurier.
Aussi s’approcha-t-il aussitôt, et, s’inclinant avec respect :
— Madame, dit-il, je suis votre respectueux serviteur.
Mais, comme Régina n’était point venue dans le but d’échanger des politesses avec le comte Ercolano ***, elle se contenta de répondre par une légère inclination de tête, et, avançant son bras à la portée de la grille :
— Voici, dit-elle, les cinquante premiers mille francs, vous pouvez vérifier si les billets sont bons et si le compte y est.
— Dieu me garde de compter après vous, dit l’escroc en mettant les premiers cinquante mille francs dans sa poche droite.
Puis, regardant autour de lui et tirant une lettre de sa poche gauche :
— Voici la lettre, dit-il.
La princesse, moins confiante que le comte Ercolano ***, prit la lettre, l’éleva sous un rayon de la lune, et, bien assurée que c’était son écriture, elle la mit dans sa poitrine et tendit à l’aventurier une seconde liasse de cinquante mille francs.
— Même confiance, madame, dit celui-ci en lui remettant la seconde lettre.
— Dépêchons, dit Régina en prenant la lettre avec dégoût et en la soumettant, comme la première, à l’épreuve de la lune, épreuve qui continua sans doute de la satisfaire, car elle présenta au comte Ercolano *** une troisième liasse de billets.
— Toujours confiance, répéta celui-ci.
Et la troisième liasse de billets, suivant les deux premières, amena la remise de la troisième lettre.
Arrivé à la sixième, et au moment où il venait de la remettre à la comtesse, l’aventurier crut avoir entendu un bruit pareil au froissement des feuilles ; si léger qu’il fût, ce bruit fit passer un frisson par tout son corps.
Ce bruit l’effraya d’autant plus, qu’il n’en pouvait deviner la cause.
— Un instant, princesse ! s’écria-t-il en bondissant en arrière ; m’est avis qu’il se passe quelque chose autour de moi ; permettez que je m’en assure.
Et, disant cela, il tira et arma un pistolet sur le canon duquel se réfléchit un rayon de la lune.
En voyant le pistolet à la main du bandit, Régina fit elle-même un pas en arrière en poussant un faible cri. Ce cri, si faible qu’il fût, pouvait être un signal. Et l’escroc gagna la chaussée pour voir de plus loin.
— Oh ! mon Dieu, murmura Régina, s’en irait-il pour ne pas revenir ?
Et elle le suivit des yeux avec anxiété.
Le bandit recommença ses recherches, tenant toujours son pistolet à la main.
Il traversa le boulevard, regarda au loin, aussi loin que son œil put voir, retourna dans la rue Plumet pour s’assurer que la porte était toujours barricadée et ne faisait pas mine de s’ouvrir.
Les choses étaient dans l’état où il les avait laissées.
— C’est égal, dit-il en revenant sur ses pas, j’ai certainement entendu un bruit quelconque. C’est donc un mauvais bruit, puisque je n’en connais pas la source. Si je m’en allais tout bêtement ?… J’ai déjà trois cent mille francs dans ma poche, ce qui est un assez joli denier ; d’un autre côté, les deux cent mille francs restants sont diablement doux à palper…
Puis, regardant autour de lui d’un air qui indiquait qu’il commençait à se rassurer :
— Après tout, continua-t-il, je ne vois pas pourquoi je m’effraie si fort d’un bruit si léger ; l’affaire a trop bien commencé, par ma foi, pour ne pas finir de même. Reprenons la conversation où nous l’avons laissée.
Et l’aventurier, après avoir jeté à droite et à gauche un regard fauve et tortueux comme celui de l’hyène, revint à la grille, où la pauvre Régina, tremblant à l’idée que le misérable allait s’enfuir avec ses quatre dernières lettres, attendait debout, les dents serrées et se tordant les mains de désespoir.
Elle respira en voyant l’aventurier se rapprocher d’elle, et, levant les yeux au ciel avec une profonde expression de reconnaissance :
— Oh ! mon Dieu, murmura-t-elle, je vous remercie !
— Excusez-moi, madame, dit-il, mais j’avais cru entendre un bruit menaçant. Il n’en est rien ; tout est tranquille autour de nous, et, si vous le voulez bien, nous allons continuer. Voici votre septième lettre.
— Et voici votre septième liasse.
Le comte Ercolano *** la prit, et, tandis qu’il la mettait dans sa poche, à côté des six premières, Régina soumit la lettre au même examen que les précédentes.
— Décidément, pensa l’aventurier en tirant de sa poche la huitième lettre, cette comtesse Rappt est d’une suspicion outrageante ; je croyais cependant avoir mis dans cette négociation toute la politesse et toute la loyauté imaginables… Enfin !
Et, tirant la neuvième lettre, il dit, en manière de vengeance contre cette suspicion de Régina :
— Neuvième épître de la même au même. Le visage de Régina, pâle comme la lune qui l’éclairait, s’empourpra à cette injure des tons rouges du soleil couchant.
Elle échangea vivement la neuvième lettre contre la neuvième liasse, et, après avoir, non moins soigneusement que les autres, regardé cette lettre, elle la mit dans sa poitrine.
— Elle y tient, pensa l’aventurier en empochant les billets.
Puis, d’un ton gouailleur :
— Dixième et dernière lettre, dit-il, au même prix que ses sœurs aînées, quoiqu’elle les vaille toutes à elle seule ; mais vous savez nos conditions pour celle-ci, donnant, donnant.
— C’est juste, dit Régina en lui tendant la dernière liasse en même temps qu’elle allongeait la main vers la dernière lettre ; donnez et prenez.
— Confiance qui m’honore, dit l’aventurier en donnant la lettre et en prenant les billets ; là !
Et l’aventurier respira joyeusement.
On n’entendit pas même le souffle de Régina ; elle s’assurait que la lettre était bien de sa main comme les neuf autres.
— Et maintenant, continua l’impudent coquin, il est de mon devoir, madame la comtesse, de vous donner, après que vous m’avez enrichi, un conseil de galant homme. Croyez-en l’expé-rience d’un vieux routier, aimez toujours, n’écrivez jamais !
— Assez, misérable ! nous sommes quittes !… s’écria la comtesse.
Et elle s’éloigna rapidement.
En même temps, et comme si ces mots eussent été un signal convenu entre elle et quelque puissance supérieure, le comte Ercolano *** sentit tomber sur sa tête, pareil à un aérolithe descendu du ciel, un objet d’une telle grosseur et d’une telle pesanteur surtout, que l’aventurier fut étendu sur le sol avant même de s’être aperçu qu’il était tombé.
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