Chapitre 287 Où M. Jackal cherche un dénouement à la vie accidentée de M. Gérard,.
Salvator arriva chez M. Jackal juste au moment où M. Gérard commençait sa course effrénée.
Pour M. Jackal, on le sait, il n’y avait ni jour ni nuit. À quelle heure dormait-il ? Personne ne le savait : il dormait comme mangent les gens pressés, sur le pouce.
L’ordre était donné une fois pour toutes qu’à quelque heure que se présentât Salvator, il fût introduit.
M. Jackal écoutait un rapport qu’il lui paraissait sans doute être d’un certain intérêt ; car il fit prier Salvator de vouloir bien lui accorder cinq minutes.
Au bout de ces cinq minutes, Salvator entrait par une porte juste au moment où l’agent sortait par l’autre.
Salvator déposa dans un coin la nappe, nouée par les quatre bouts, qui contenait les restes de l’enfant, et Roland, avec un gémissement plaintif, se coucha près de ces tristes reliques.
M. Jackal regarda faire le jeune homme en haussant ses lunettes, mais ne lui demanda point ce qu’il faisait.
Salvator s’avança vers lui.
Le cabinet n’était éclairé que par une lampe à abat-jour vert ; elle formait un cercle de lumière sur le bureau de M. Jackal, mais le cercle ne s’étendait point au-delà.
Il en résulta que, quand les deux hommes furent assis, leurs genoux se trouvaient parfaitement éclairés, mais que leurs deux têtes se perdaient dans l’ombre.
— Ah ! ah ! dit le premier M. Jackal, c’est vous, cher monsieur Salvator ; je ne vous savais point à Paris.
— Je n’y suis revenu, en effet, que depuis quelques jours, répondit Salvator.
— Et à quelle circonstance nouvelle dois-je le plaisir de vous voir ? Car, ingrat que vous êtes, on ne vous voit que lorsque vous ne pouvez faire autrement.
Salvator sourit.
— On n’est pas toujours maître de se laisser aller à ses sympathies, dit-il ; puis je cours beaucoup.
— Et d’où venez-vous en ce moment, monsieur le coureur ?
— Je viens de Vanves.
— Eh ! eh ! feriez-vous la cour à la maîtresse de M. de Marande, comme votre ami Jean Robert la fait à sa femme ? Le pauvre homme n’aurait pas de chance !
Et M. Jackal fourra dans ses fosses nasales une énorme prise de tabac.
— Non, dit Salvator, non… Je viens de chez un de vos amis.
— De chez un de mes amis ?… répéta M. Jackal en ayant l’air de chercher.
— Ou de chez une de vos connaissances, j’aime mieux cela.
— Vous allez m’embarrasser, reprit M. Jackal ; j’ai peu d’amis, et il m’eût été facile de deviner ; mais j’ai grand nombre de connaissances.
— Ah ! je ne vous laisserai pas chercher longtemps, dit le jeune homme d’un ton grave : je viens de chez M. Gérard.
— M. Gérard ! fit le chef de la police en ouvrant sa tabatière et en y creusant jusqu’au fond la place de ses doigts : M. Gérard ! qu’est-ce que c’est que cela ? Mais vous vous trompez, mon cher monsieur Salvator, je ne connais pas le moindre Gérard.
— Oh ! si fait, et un seul mot, ou plutôt une seule désignation, va vous mettre sur la voie : c’est l’homme qui a commis le crime pour lequel vous allez demain faire exécuter M. Sarranti.
— Ah ! bah ! s’écria M. Jackal en reniflant bruyamment sa prise de tabac, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ? Vous croyez que je connais cet homme, un assassin ? Pouah !
— Monsieur Jackal, dit Salvator, notre temps à tous deux est précieux ; nous n’en avons à perdre ni l’un ni l’autre, quoique nous l’occupions différemment et que nous le dirigions vers deux buts opposés ; employons-le donc utilement. Écoutez-moi sans m’interrompre ; d’ailleurs, nous nous connaissons depuis trop longtemps pour jouer au fin l’un contre l’autre ; si vous êtes une puissance, j’en suis une aussi, vous le savez Je ne veux pas vous rappeler que je vous ai sauvé la vie ; je veux dire seulement que celui qui portera la main sur moi ne me survivra pas vingt-quatre heures.
— Je sais cela, dit M. Jackal ; mais croyez bien que je mets mon devoir avant ma vie, et que ce n’est point en me menaçant…
— Je ne vous menace pas, et la preuve, c’est qu’au lieu de la forme affirmative, je vais prendre la forme interrogative. Croyez-vous que celui qui portera la main sur moi me survive vingt-quatre heures ?
— Je ne crois pas, dit tranquillement M. Jackal.
— Je ne voulais pas vous dire autre chose… Maintenant, allons au but. – C’est demain que l’on exécute M. Sarranti.
— Je l’avais oublié.
— Vous avez la mémoire courte ; car, à cinq heures du soir, aujourd’hui même, vous avez fait prévenir l’exécuteur des hautes œuvres de se tenir prêt pour demain.
— Mais pourquoi diable ce Sarranti vous tient-il tant au cœur ?
— C’est le père de mon meilleur ami, de l’abbé Dominique.
— Eh bien, oui, je sais cela ; le pauvre jeune homme avait même obtenu un sursis de la bonté royale, trois mois ; car, sans cela, il y a six semaines que son père serait mort. Il est allé à Rome, je ne sais pourquoi faire, mais sans doute qu’il n’a pas réussi ou qu’il est mort en chemin ; on ne l’a pas revu. C’est bien malheureux !
— Pas si malheureux que vous croyez, monsieur Jackal ; car, tandis qu’il allait à Rome, sans doute pour obtenir grâce, il me laissait ici pour faire justice. Or, je me suis mis à l’œuvre, et, avec l’aide de Dieu, qui n’abandonne pas les bons cœurs, j’ai réussi.
— Vous avez réussi ?…
— Oui, et malgré vous ; c’est la seconde fois, monsieur Jackal.
— Quelle était la première ?
— Bon ! vous avez oublié Mina et Justin, la jeune fille enlevée par mon cousin Lorédan de Valgeneuse. Je crois que je ne vous apprends rien de nouveau, n’est-ce pas, en vous disant que je suis Conrad ?
— Je dois vous avouer que je m’en doutais.
— Depuis que je vous l’ai dit, ou à peu près, dans votre voiture en revenant du bas Meudon, le jour ou plutôt la nuit où nous sommes arrivés trop tard pour sauver Colomban, mais assez tôt pour sauver Carmélite, n’est-ce pas ?
— Oui, fit M. Jackal ; je m’en souviens ; et vous dites donc ?…
— Je dis que vous savez mieux que moi l’histoire que je vais vous raconter ; mais je crois qu’il est important que vous sachiez que je ne l’ignore pas tout à fait. Deux enfants ont disparu du château de Viry. On a accusé M. Sarranti de les avoir fait disparaître : erreur ! L’un, le garçon, Victor, a été tué par M. Gérard et enterré dans le parc, au pied d’un chêne ; l’autre, la jeune fille, Léonie, au moment où elle allait être égorgée par la concubine Orsola, a poussé de tels cris, qu’un chien est venu à son secours et a étranglé celle qui voulait l’égorger. L’enfant s’est sauvée tout effarée, et, sur la grande route de Fontainebleau, a trouvé une bohémienne qui l’a recueillie ; vous connaissez cette bohémienne : elle se nomme la Brocante, elle demeure rue d’Ulm, numéro 4 ; vous avez été chez elle, avec maître Gibassier, la veille du jour où Rose-de-Noël a disparu ; or, Rose-de-Noël n’était autre que la petite Léonie. Je n’ai point été inquiet d’elle, je savais qu’elle était entre vos mains ; je ne vous en parle donc que pour mémoire.
M. Jackal fit entendre une espèce de grognement qui lui était habituel et qui n’était pas sans analogie avec celui de l’animal que rappelait son nom.
— Quant au petit garçon enterré au pied d’un arbre, il est inutile de vous dire comment, avec l’aide de Brésil, aujourd’hui Roland, je l’ai trouvé tout en cherchant autre chose ; vous savez l’endroit, n’est-ce pas ? je vous y ai conduit ; seulement, le cadavre n’y était plus.
— Croyez-vous que ce soit moi qui l’ai enlevé ? demanda M. Jackal en absorbant une énorme prise de tabac.
— Non pas vous ; mais c’est M. Gérard, que vous aviez prévenu.
— Honnête Gérard, dit M. Jackal, si tu entendais ce que l’on dit de toi, comme tu t’indignerais !
— Vous vous trompez, il ne s’indignerait pas, il tremblerait.
— Mais enfin, qui a pu vous faire supposer que c’était M. Gérard qui avait enlevé l’enfant ?
— Oh ! je n’ai pas supposé, j’ai été certain, et cela du premier coup ; si certain, que je me suis dit que ce n’était que dans sa maison de Vanves, pour plus grande tranquillité, que M. Gérard avait pu transporter ce pauvre squelette. Alors vous comprenez bien, par une belle nuit comme celle-ci, pendant laquelle il ne faisait ni ciel ni terre, j’ai aidé Roland à sauter par-dessus les murs du jardin de la maison que M. Gérard habite à Vanves, j’ai sauté après lui, et je lui ai dit : « Cherche, mon bon chien, cherche ! » Roland a cherché, et, quoique je ne veuille pas faire l’application des paroles de l’Évangile à un quadrupède, Roland a trouvé. Au bout de dix minutes, il grattait le gazon de la pelouse avec une telle rage, que j’ai été obligé de l’enlever par son collier pour que, le lendemain, on ne vît pas ses traces. J’étais sûr que le cadavre était là. Comme nous étions entrés, nous sortîmes ; seulement, au lieu de jeter Roland du dehors au dedans, je le jetai du dedans au dehors, et je le suivis ; voilà toute l’histoire ; vous devinez le reste, n’est-ce pas, monsieur Jackal ? Ce n’est pas M. Sarranti, qui est en prison depuis six mois, ce n’est pas lui qui, il y a trois mois, a déterré le cadavre du pied du chêne de Viry pour le transporter au milieu de la pelouse de la maison de Vanves ; or, si ce n’est pas M. Sarranti, c’est M. Gérard.
— Hum ! fit M. Jackal sans répondre autrement que par une exclamation ; mais… Non, rien.
— Oh ! achevez ; vous alliez me demander pourquoi, instruit de la présence du cadavre dans la maison de M. Gérard, je n’ai point agi plus tôt ?
— Ma foi, dit M. Jackal, j’avoue que j’allais vous faire cette question par simple curiosité, car ce que vous me racontez ressemble bien plus à un roman qu’à une histoire.
— C’est pourtant une histoire, cher monsieur Jackal, et des plus authentiques même. Vous désirez savoir pourquoi je n’ai pas agi plus tôt ; je vais vous le dire. Je suis un sot, cher monsieur Jackal ; je crois toujours l’homme meilleur qu’il n’est. Je me figurais que M. Gérard n’aurait pas le courage de laisser périr un innocent à sa place, qu’il quitterait la France, et que, d’Allemagne, d’Angleterre ou d’Amérique, il révélerait tout ; mais point ! L’ignoble canaille n’a point bougé.
— Peuh ! fit M. Jackal, ce n’est peut-être pas tout à fait sa faute, et il ne faut pas lui en vouloir irrémissiblement pour cela.
— De sorte que, ce soir, je me suis dit : Il est temps !
— Et vous êtes venu me chercher pour que nous allions ensemble procéder à l’exhumation du cadavre.
— Non point ; oh ! je m’en suis bien gardé ! Comme nous disons, nous autres chasseurs, on ne prend pas deux fois un renard à la même coulée. Non, cette fois, j’ai fait ma besogne moi-même ?
— Comment, vous-même ?
— Oui ; voici en deux mots. Je savais qu’il y avait ce soir un grand dîner électoral chez M. Gérard. Je me suis arrangé de manière à éloigner pendant une heure ou deux M. Gérard de ses convives. Je suis entré alors ; j’ai pris sa place à la table, tandis que Brésil grattait dessous ; bref, Brésil a si bien gratté, qu’au bout d’un quart d’heure, je n’ai eu qu’à jeter la table de côté et à montrer aux convives de M. Gérard la besogne qu’avait faite mon chien. Ils étaient dix ; le onzième cuvait son vin je ne sais où. Ils ont signé un procès-verbal tout à fait en règle, puisqu’il y a parmi les signataires un médecin, un notaire et un huissier. Tenez, voici le procès-verbal ; et, quant au squelette, ajouta Salvator en se levant, en apportant la nappe pliée en quatre sur le bureau de M. Jackal et en la dénouant, et quant au squelette, le voilà !
Si habitué que fût M. Jackal aux péripéties des drames journaliers qui se déroulaient devant lui, il s’attendait si peu au dénouement de celui-là, qu’il recula son fauteuil en pâlissant, et, contre son habitude, sans chercher à dissimuler l’émotion qu’il éprouvait.
— Maintenant, dit Salvator, écoutez-moi bien. je vous jure devant Dieu que si M. Sarranti est exécuté demain, c’est vous, vous seul, monsieur Jackal, que je rends responsable de sa mort ! C’est clair, n’est-ce pas ? et vous n’accuserez pas mon langage d’ambiguïté ? Ainsi donc, voici les pièces à conviction. – Il montra les ossements. – Je vous les laisse ; le procès-verbal me suffit : il est signé de trois officiers publics : un médecin, un notaire, un huissier. Je vais de ce pas porter ma plainte au procureur du roi ; si besoin en est, j’irai au garde des sceaux ; j’irai au roi, s’il est nécessaire.
Et Salvator, saluant sèchement le chef de la police, sortit de son cabinet, suivi de Brésil, et laissant M. Jackal tout étourdi de ce qu’il venait d’apprendre et on ne peut plus inquiet de la menace qui venait de lui être faite.
M. Jackal connaissait Salvator de longue date, il l’avait vu plus d’une fois à l’œuvre, le savait homme de résolution et était bien convaincu qu’il ne promettait jamais rien qu’il ne pût tenir.
Salvator sorti et la porte fermée derrière lui, il se demanda donc très sérieusement ce qu’il pouvait faire.
Il y avait un moyen bien facile de tout concilier : c’était de laisser tout simplement M. Gérard se tirer d’affaire comme il pourrait ; mais c’était déchirer de ses propres mains une trame si laborieusement ourdie ; c’était faire d’un bonapartiste un héros ; plus qu’un héros, un martyr ; c’était, à la veille des élections, transformer un candidat, patronné en quelque sorte par le gouvernement, en un misérable assassin. Sans compter que M. Gérard ne manquerait pas, dès qu’il se verrait pris, de tout avouer, en accusant M. Jackal de complicité ; décidément, ce moyen si facile était un mauvais moyen. Il y en avait un autre, et ce fut à celui-là que M. Jackal s’arrêta. Il se leva précipitamment, alla droit à la fenêtre, et tira un bouton caché dans l’embrasure. Aussitôt dix ou douze sonnettes retentirent, depuis le corps de logis qu’habitait M. Jackal jusqu’à la porte de la préfecture.
— De cette façon, murmura-t-il en revenant s’asseoir, j’aurai du moins le temps d’aller prendre les ordres du ministre de la justice.
Comme il achevait ces mots à demi-voix, un huissier annonça M. Gérard.
M. Gérard, pâle, vert, livide, suant, tremblant, entra dans le cabinet.
— Ah ! monsieur Jackal ! s’écria-t-il ; monsieur Jackal !
Et il tomba sur un fauteuil.
— C’est bien, c’est bien ! dit M. Jackal ; remettez-vous, honnête monsieur Gérard ; nous avons le temps de penser à vous.
Puis, à l’huissier, et à demi-voix :
— Descendez vite ! vous avez vu sortir un jeune homme et un chien, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur.
— On va arrêter l’homme et le chien ; car l’un est aussi dangereux que l’autre ; mais que, sur la tête de ceux qui les arrêtent, il ne soit fait aucun mal ni à l’homme ni au chien ; vous entendez ?
— Oui, monsieur.
— Alors dépêchez-vous ; je n’y suis plus pour personne. Que l’on mette les chevaux à la voiture. Allez !
L’huissier disparut comme une vision.
M. Jackal se retourna du côté de M. Gérard. Le misérable semblait près de s’évanouir. Il n’avait plus la force de parler. Il joignait les mains.
— C’est bien, c’est bien, dit M. Jackal avec dégoût ; on avisera, soyez tranquille ; mais, en attendant, mettez-vous à la fenêtre et dites-moi ce qui se passe dans la cour.
— Comment ! vous voulez que, dans l’état où je suis ?…
— Honnête monsieur Gérard, dit le chef de la police, vous venez me demander un service, n’est-ce pas ?
— Oh ! oui ; et un grand service, monsieur Jackal !
— Eh bien, alors, la vie n’est qu’un échange de services ; j’ai besoin de vous, vous avez besoin de moi : entraidons-nous.
— Je ne demande pas mieux.
— Si vous ne demandez pas mieux, allez à la fenêtre.
— Mais moi ?
— Vous ? Vous viendrez après ; au plus pressé d’abord. Si je ne faisais pas prendre son rang à chaque affaire je serais encombré. L’ordre, honnête monsieur Gérard, l’ordre avant tout. Allez à la fenêtre d’abord.
M. Gérard alla à la fenêtre en s’aidant des meubles qu’il trouva sur sa route : il semblait avoir les jambes brisées ; il ne marchait plus, il rampait.
— J’y suis, murmura-t-il.
— Alors ouvrez-la.
Tandis que M. Gérard ouvrait la fenêtre, M. Jackal s’établissait confortablement dans son fauteuil, tirait sa tabatière, y puisait une prise et poussait un soupir de satisfaction.
C’était dans la lutte qu’il était vraiment grand, et, cette fois, il avait trouvé dans Salvator un athlète digne de lui.
— La fenêtre est ouverte, dit M. Gérard.
— Alors regardez dans la cour ce qui s’y passe.
— Un jeune homme traverse la cour.
— Bien.
— Quatre agents se précipitent sur lui.
— Bien.
— Une lutte s’engage.
— Bien. Regardez avec attention ce qui va se passer, honnête monsieur Gérard ; car ce jeune homme tient votre vie entre ses mains.
M. Gérard frissonna.
— Oh ! mais, s’écria-t-il, il y a un chien.
— Oui, oui, et un chien qui a un fier nez, allez !
— Le chien le défend.
— Je m’y attendais.
— Les agents crient à l’aide.
— Mais ils ne lâchent pas le jeune homme, n’est-ce pas ?
— Non, ils sont huit après lui.
— Ce n’est point assez, morbleu !
— Il se débat comme un lion.
— Brave Salvator !
— Il en tient un sous ses pieds ; il en étouffe un autre ; le chien en étrangle un troisième.
— Diable ! voilà qui se gâte. Que font donc les soldats ?
— Ils arrivent.
— Ah !…
— Ils le terrassent.
— Et le chien ?
— On lui a mis la tête dans un sac, et on lui lie le sac autour du cou.
— Ces drôles sont fort ingénieux quand il s’agit de leur peau.
— On emporte l’homme.
— Et le chien ?
— Le chien suit.
— Après ?
— L’homme, le chien et les agents disparaissent sous une voûte.
— Tout est fini ; refermez la fenêtre, honnête monsieur Gérard, et venez vous asseoir sur ce fauteuil.
M. Gérard referma la fenêtre et revint s’asseoir, ou plutôt tomber sur le fauteuil.
— Là, fit M. Jackal, causons de nos petites affaires maintenant… Vous avez donné un grand dîner électoral, honnête monsieur Gérard ?
— J’ai cru, dans la position où j’étais, et me proposant pour la députation…
— Oui, pouvoir essayer de cette petite corruption culinaire. Je ne vous blâme pas, cher monsieur Gérard, cela se fait ; seulement, vous avez eu un tort.
— Lequel ?
— C’est de quitter vos convives au milieu du repas.
— Mais, monsieur Jackal, on est venu me dire que vous vouliez me parler à l’instant même.
— Il fallait remettre les affaires au lendemain et dire, comme Horace : Valeat res ludicra1 !
– Je n’ai point osé, monsieur Jackal.
— De sorte qu’en votre absence, vous avez laissé vos convives à table ?
— Hélas ! oui.
— Sans songer que la table était posée à l’endroit même où vous aviez transporté le cadavre de ce malheureux enfant !
— Monsieur Jackal ! s’écria l’assassin, comment savez-vous ?…
— Mais est-ce que ce n’est pas mon état de savoir ?
— Alors, vous savez ?…
— Je sais qu’en rentrant chez vous, vous avez trouvé vos convives en fuite, la maison déserte, la table renversée et la fosse vide.
— Monsieur Jackal, s’écria le misérable, où peut être le squelette ?
M. Jackal tira un coin de la nappe posée sur son bureau et mit à nu les ossements.
— Le voilà, dit-il.
M. Gérard poussa un cri terrible, se leva comme un fou, et se précipita vers la porte.
— Eh bien, que faites-vous donc ? demanda M. Jackal.
— Je n’en sais rien… je me sauve.
— Bon ! où cela ? Vous ne ferez point quatre pas, dans l’état où vous êtes, sans être arrêté !… Monsieur Gérard, quand on veut être voleur, meurtrier, parjure, il faut une autre tête que la vôtre ; je commence à croire que vous étiez né pour être honnête. Allons, venez ici et causons tranquillement, comme on doit faire quand la situation est grave.
M. Gérard revint tout en chancelant et s’assit sur le fauteuil qu’il venait de quitter un instant auparavant.
M. Jackal releva ses lunettes et regarda le misérable avec les mêmes yeux dont le chat regarde la souris qu’il tient entre ses griffes.
Puis, au bout d’un instant de cet examen, qui semblait faire perler la sueur sur le front chauve de l’assassin :
— Mais savez-vous, continua M. Jackal, que vous seriez un homme véritablement précieux pour un mélodramaturge comme M. Guilbert de Pixérécourt ou un romancier comme M. Ducray-Duminil : quelle vie plus fertile en incidents dramatiques que la vôtre, bon Dieu ! quelles scènes poignantes, quelles péripéties palpitantes d’intérêt contient le drame inconnu de votre existence, sans compter ce chien ! Où avez-vous donc connu ce chien-là ? Mais c’est un descendant du chien de Montargis ! Il faut que ce diable de Brésil ait personnellement quelque chose contre vous.
M. Gérard poussa un gémissement.
M. Jackal ne parut pas l’entendre et continua.
— Sur mon honneur, tout Paris voudrait applaudir un drame de cet acabit-là. Il est vrai qu’il n’a pas de dénouement encore ; mais nous sommes là pour lui en faire un, n’est-ce pas, honnête monsieur Gérard ? La toile vient de baisser sur le quatrième acte : table renversée, fosse vide, convives et domestiques fuyant la maison maudite – tableau !
— Monsieur Jackal, murmura l’assassin d’une voix suppliante, monsieur Jackal !…
— Oh ! je sais bien ce que vous allez dire : que vous ne savez plus comment vous tirer de là ; dame ! cela vous regarde : dans une collaboration, chacun fait sa part, ou l’un des deux est volé ; moi, j’ai fait la mienne : j’ai arrêté le défenseur de l’innocence et le chien vertueux.
— Comment ?
— Ce jeune homme qui renversait et étouffait mes agents, ce chien qui les étranglait. Pour qui croyez-vous qu’on mettait à l’un la tête dans un sac et à l’autre les menottes au mains ? C’était pour vous, ingrat !
— Ce jeune homme ? ce chien ?…
— Ce jeune homme, honnête monsieur Gérard, c’est Salvator, le commissionnaire de la rue aux Fers, l’ami de l’abbé Dominique, fils de M. Sarranti ; le chien, c’est Brésil, le chien de votre pauvre frère, l’ami de vos pauvres neveux, Brésil, que vous avez cru tué et que, comme un maladroit que vous êtes, vous avez manqué ou plutôt frappé à une mauvaise place, et qui vous dévorera tout vivant s’il vous rencontre jamais, vous pouvez être tranquille !
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! fit M. Gérard laissant tomber sa tête dans ses deux mains.
— Bon ! dit M. Jackal, voilà que vous faites l’imprudence d’appeler le bon Dieu ; mais, malheureux, s’il regardait de votre côté, juste au moment où il a sous la main un orage comme celui-ci, mais vous seriez foudroyé à l’instant même. Ah ! ma foi, tenez, c’est un dénouement comme un autre, et un dénouement moral ; qu’en dites-vous ?
— Monsieur Jackal, au nom de ce qui vous reste de pitié dans l’âme, ne plaisantez pas comme cela, vous me tuez !
Et il laissa tomber ses bras le long du fauteuil, renversant sur le dossier sa tête livide.
— Voyons, voyons, ne vous troublez pas ainsi, dit M. Jackal ; ce n’est, morbleu ! pas le moment de pâlir, de vous trouver mal, d’inonder mon parquet de sueur. De l’imagination, monsieur Gérard, de l’imagination !
L’assassin secoua la tête sans répondre. Il était anéanti.
— Prenez garde, dit M. Jackal, si vous me laissez finir le drame seul, je pourrai bien ne pas le finir à votre satisfaction. Moi, en auteur moral et en chef de police logique, voici mon avis : je trouve, par un ressort dramatique quelconque, moyen de faire évader le jeune homme et le chien ; je les laisse aller chez le procureur du roi, chez le garde des sceaux, chez le grand chancelier, où ils voudront ; je fais reconnaître l’innocence de l’innocent, la culpabilité du coupable, et, au moment où le bourreau fait la toilette du condamné, je fais crier par cent comparses : « M. Sarranti est libre, c’est M. Gérard qui est le vrai coupable ! le voilà, le voilà ! » Et je fais pousser M. Gérard dans le cachot que vient de quitter M. Sarranti en triomphe, au milieu des bravos et des applaudissements de la multitude.
M. Gérard ne put étouffer un gémissement en même temps qu’un frisson parcourait tout son corps.
— Ah ! que vous êtes donc nerveux ! dit M. Jackal ; si j’avais seulement trois collaborateurs comme vous, je ne serais pas huit jours sans avoir la danse de Saint-Guy. Voyons, parlez à votre tour. Que diable ! je vous dis : « Voilà mon dénouement » ; je ne vous dis pas qu’il soit bon. Parlez à votre tour, proposez-moi le vôtre, et, s’il est meilleur, je l’accepterai.
— Mais je n’ai pas de dénouement, moi ! s’écria M. Gérard.
— Bon ! je n’en crois rien ; vous n’êtes pas venu ici sans une intention quelconque.
— Oh ! non ; j’étais venu pour vous demander un conseil.
— C’est médiocre, ce que vous me dites là !
— Puis, en route, j’ai réfléchi.
— Voyons le résultat de vos réflexions.
— Eh bien, il m’a semblé que vous étiez aussi intéressé que moi à ce qu’il ne m’arrivât point quelque malheur.
— Pas tout à fait ; mais n’importe ! allez toujours.
— Je me suis dit, par exemple, que j’avais douze heures au moins devant moi.
— Douze heures, c’est beaucoup ; mais, enfin, mettons douze heures.
— Qu’en douze heures, on fait bien du chemin.
— On fait quarante lieues, en payant trois francs de guides.
— Qu’en dix-huit heures, je suis dans un port de mer ; en vingt-quatre heures, en Angleterre.
— Seulement, il fallait un passeport pour cela.
— Sans doute.
— Et vous êtes venu me le demander ?
— Justement.
— Me laissant toute liberté, après votre départ, de sauver ou de faire exécuter M. Sarranti ?
— Je n’ai jamais demandé sa mort…
— Qu’autant qu’elle pourrait assurer votre vie ; je comprends cela.
— Eh bien, que dites-vous de ma demande ?
— De votre dévouement ?
— De mon dénouement, si vous voulez.
— Je dis que c’est plat, que la vertu n’est pas punie, c’est vrai, mais que le crime ne l’est pas non plus.
— Monsieur Jackal !
— Mais, enfin, puisque nous ne trouvons pas mieux.
— Vous acceptez ? s’écria M. Gérard en bondissant de joie.
— Dame, il le faut bien.
— Oh ! cher monsieur Jackal !
Et l’assassin tendit les deux mains à l’homme de police ; mais l’homme de police retira les siennes et fit tinter un timbre.
L’huissier entra.
— Un passeport en blanc ? demanda M. Jackal.
— Pour l’étranger, ajouta timidement M. Gérard.
— Pour l’étranger, répéta M. Jackal.
— Ouf ! fit M. Gérard en s’affaissant dans son fauteuil et en s’essuyant le front.
Il se fit un silence de glace entre les deux hommes, M. Gérard n’osant regarder M. Jackal, M. Jackal fixant obstinément ses petits yeux gris sur ce misérable, de l’agonie duquel il semblait ne vouloir perdre aucun détail.
La porte se rouvrit, et, en se rouvrant, fit tressaillir M. Gérard.
— Décidément, dit M. Jackal, prenez garde au tétanos ; car, ou je me trompe bien, ou c’est la maladie dont vous mourrez.
— J’ai cru… dit en balbutiant M. Gérard.
— Vous avez cru que c’était un gendarme ; vous vous êtes trompé, c’est votre passeport.
— Mais, fit timidement M. Gérard, il n’est pas visé !
— Oh ! homme de précaution que vous êtes ! répondit M. Jackal. Non, il n’est point visé et n’a pas besoin de l’être : c’est un passeport d’agent spécial, et, à moins que vous ne rougissiez de voyager pour le compte du gouvernement…
— Non, non, s’écria M. Gérard ; ce sera beaucoup d’honneur pour moi.
— En ce cas, voici votre diplôme : « Laissez voyager et circuler librement… »
— Merci, merci, M. Jackal ! interrompit le misérable en saisissant le passeport d’une main tremblante, sans laisser le temps au chef de police de continuer sa lecture. Et maintenant, à la grâce de Dieu !
Et il s’élança hors du cabinet.
— À la grâce du diable ! s’écria M. Jackal ; car, si le bon Dieu se mêle de tes affaires, vil coquin ! tu es un homme perdu !
Puis, sonnant de nouveau :
— La voiture est-elle prête ? demanda M. Jackal à l’huissier.
— Elle attend depuis dix minutes.
M. Jackal jeta un coup d’œil sur lui-même ; il était en tenue irréprochable : habit noir, pantalon noir, escarpins, gilet blanc et cravate blanche.
Il sourit en homme satisfait, passa un grand pardessus, descendit de son pas habituel, monta en voiture, et dit :
— Chez M. le ministre de la justice, place Vendôme.
Puis, presque aussitôt, se ravisant :
— Qu’est-ce que je dis donc ! il y a grande fête au château de Saint-Cloud ; jusqu’à deux heures du matin, les ministres y seront.
Et, passant la tête par la portière :
— À Saint-Cloud, cocher ! dit-il.
Puis, se parlant à lui-même et s’accommodant du mieux possible dans son coin :
— Ah ! par ma foi, dit-il en bâillant, cela tombe bien, je dormirai en route.
La voiture partit au grand trot, et M. Jackal, qui semblait commander au sommeil à volonté, n’était pas encore arrivé au Louvre, qu’il était déjà profondément endormi.
Il est vrai qu’arrivé Cours-la-Reine, il était réveillé de la façon la plus inattendue.
La voiture était arrêtée ; par chacune des deux portières ouvertes, deux hommes montés sur les marchepieds appliquaient un pistolet sur la poitrine de M. Jackal, tandis que deux autres maintenaient le cocher.
Les quatre hommes étaient masqués.
M. Jackal se réveilla en sursaut.
— Hein ! qu’y a-t-il ? que me veut-on ?
— Pas un mot, pas un geste, dit un des deux hommes, ou vous êtes mort.
— Comment ! s’écria M. Jackal encore mal éveillé, on arrête à minuit aux Champs-Élysées ? Mais par qui donc la police est-elle faite ?
— Par vous, monsieur Jackal ; mais rassurez-vous, il n’y a pas de votre faute. Nous ne sommes pas des voleurs.
— Et qui donc êtes-vous, alors ?
— Nous sommes des ennemis qui avons dévoué notre vie et qui tenons la vôtre entre nos mains ; ainsi pas un mot, pas un geste, pas un souffle, ou, nous vous le répétons, vous êtes mort.
M. Jackal était pris sans savoir par qui ; il n’avait aucun secours à espérer, il se résigna.
— Faites de moi ce que vous voudrez, messieurs, dit-il.
Un des hommes lui banda les yeux avec un mouchoir, tandis que l’autre continuait de lui tenir le pistolet sur la poitrine ; autant en faisaient les deux autres du cocher.
Quand le cocher et M. Jackal eurent les yeux bandés, un des quatre hommes monta dans l’intérieur de la voiture, et le deuxième s’assit sur le siège près du cocher, auquel il prit les rênes des mains ; les deux autres montèrent derrière.
— Où vous savez, dit avec l’accent du commandement l’homme qui occupait l’intérieur de la voiture.
La voiture tourna sur elle-même, et, sanglés par un vigoureux coup de fouet, les chevaux l’enlevèrent au galop.
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