‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 23 sur 50 · Chapitre 311 Du discours de M. Lorédan de Valgeneuse à la Chambre des pairs et de ce qui s’ensuivit.

Chapitre 311 Du discours de M. Lorédan de Valgeneuse à la Chambre des pairs et de ce qui s’ensuivit.

La victoire de Navarin, dernière réaction de l’Europe contre l’Asie, venait d’être achetée au prix de six années de combats incessants et de luttes gigantesques. Les Épaminondas, les Alcibiades, les Thémistocles modernes stupéfiaient le monde entier ; on eût dit qu’ils avaient retrouvé comme Thésée les pesantes épées de leurs pères, enfouies dans les champs de Marathon, de Leuctres et de Mantinée.

À ce sentiment d’indépendance renaissant chez les Grecs, après tant d’années de sommeil, sous le souffle de la révolution française, le cœur entier de l’Europe avait battu. Hugo et Lamartine les avaient chantés, Byron était mort pour eux. Leur cause était en quelque sorte devenue la cause de la France, et l’on avait gémi à leur défaite comme on applaudissait à leurs victoires.

Mais, plus ce sentiment était universel et national, moins il était du goût de M. de Villèle ; et l’on doit se rappeler que nul plus que lui ne s’était montré ennemi de la révolution hellénique.

Aussi, quand M. Lorédan de Valgeneuse, dont les opinions ultra-royalistes étaient connues, demanda la parole, la moitié, ou plutôt les trois quarts des pairs, qui partageaient les opinions de l’honorable pair, crièrent-ils d’une seule voix :

— Parlez ! parlez !

Après avoir résumé brièvement les phases principales de l’insurrection, M. de Valgeneuse en arriva, au milieu des applaudissements de la salle tout entière, à déplorer ces événements sinistres que l’on glorifiait du nom de victoires.

— Toutefois, dit-il, nous ne saurions adresser un reproche au gouvernement de la majorité ; par un sentiment chevaleresque qui remonte aux croisades, il a admis cette fatale coalition contre les Turcs. Gardons toute notre colère, réservons toute notre sévérité pour ceux qui les ont méritées, pour ceux qui, par folie ou par intérêt, entretiennent les révolutions chez les autres, ne pouvant les fomenter chez eux. Je ne veux nommer personne, ajouta l’orateur, et cependant le nom d’un banquier célèbre est sur toutes les lèvres. On sait à quelle caisse la Révolution puise les trésors qui l’alimentent. Or, je vous le demande, messieurs, dussé-je payer la question de mon sang, en songeant aux émeutes des jours derniers, n’est-il pas permis de dire que celui qui subventionne les émeutiers de la Grèce peut bien aussi subventionner les Grecs de Paris ?

Cette antithèse souleva un tonnerre d’applaudissements ; le nom de M. de Marande vola de bouche en bouche ; on n’aimait pas le banquier, à la Chambre des pairs ; son élévation subite, inattendue au ministère des finances n’avait point infirmé l’opinion que l’on avait de lui. On fut donc enchanté de le voir si publiquement accusé par M. de Valgeneuse.

Il y eut cependant, au milieu de ces applaudissements, plusieurs murmures.

Le général Herbel interrompit le jeune pair, et, de sa place, protesta contre ce qui venait d’être dit, sommant M. de Valgeneuse de rétracter des paroles qui avaient tout le caractère d’une grossière insulte.

— Insulte, soit ! répliqua M. de Valgeneuse, puisque la vérité vous semble une insulte…

— Mais, s’écria un autre pair, il n’est pas possible que vous accusiez sérieusement M. de Marande d’avoir subventionné les émeutiers de la rue Saint-Denis.

— C’est vous qui le nommez, monsieur, et non pas moi, répondit M. de Valgeneuse de la façon la plus impertinente.

— Jésuite ! murmura le général assez haut pour être entendu.

M. de Valgeneuse releva le mot vivement, mais non pas pour s’en fâcher, comme on eût pu le croire.

— Si le général croit m’offenser, dit-il, en m’appelant jésuite, il commet la plus grave erreur. C’est absolument comme si je l’appelais militaire. Je ne pense pas qu’il verrait là une injure.

La discussion en resta là, et l’on passa à l’ordre du jour. En rentrant chez lui, vers cinq heures, le général Herbel trouva M. de Marande qui l’attendait. Le banquier était déjà prévenu de l’incident de la Chambre et des détails qui l’avaient accompagné.

En l’apercevant, le général, de son côté, se douta de la cause qui l’amenait, lui tendit la main, et le fit asseoir.

— Général, dit le banquier, j’ai appris avec le plus grand étonnement que M. de Valgeneuse m’avait, sans me nommer, il est vrai, mais en me désignant aussi clairement que possible, insulté à la Chambre des pairs ; il est vrai qu’en même temps, avec une satisfaction mêlée d’orgueil, j’ai appris que vous m’aviez défendu. Être insulté par M. de Valgeneuse et défendu par vous, c’est un double honneur auquel j’ai été on ne peut plus sensible. Aussi je n’ai pas voulu perdre une minute avant de venir vous remercier de votre intervention dans cette affaire.

Le général s’inclina de l’air de l’homme qui veut dire : « Je n’ai fait que remplir mon devoir d’honnête homme. »

— Puis, continua le banquier, cela m’a donné un espoir : c’est que, vous étant rallié à moi sans en être prié par moi, vous voudriez bien ne point m’abandonner dans la suite que j’ai l’intention de donner à cette insulte.

— Je suis à votre disposition, mon cher monsieur de Marande, et, par ma foi, vous connaissant comme je vous connais, j’ai été sur le point de ne pas attendre la démarche que vous faites près de moi et de demander en votre nom, en sortant de la Chambre, réparation à votre insulteur.

— Voilà une attention qui me comble, général, car elle indique tout le cas que vous voulez bien faire de ma personne.

— Maintenant, dit le général, vous connaissez votre adversaire ?

— Peu.

— C’est un jeune fat qui n’a nulle consistance dans les idées.

— Oh ! fit M. de Marande en fronçant le sourcil et en donnant à son visage une expression de haine qu’on ne l’eût pas cru susceptible d’atteindre.

— Ces sortes de drôles, fit le général, ont rarement, après dîner, la même opinion qu’ils avaient auparavant.

— Eh bien, mais, général, dit en riant M. de Marande, il y a un moyen de l’empêcher de changer d’opinion après dîner.

— Lequel ?

— C’est de tout régler avec lui avant dîner.

Le banquier tira sa montre.

— Il n’est que cinq heures ; il ne dîne pas avant six heures et demie ; si vous voulez bien me servir de premier témoin, nous allons monter en voiture pour en chercher un second ; et, en route, nous dirons un mot des conditions du combat.

— De tout mon cœur, répondit le général ; seulement, j’ai peur qu’on ait dételé.

— Peu importe ! j’ai ma voiture, fit M. de Marande. – Rue Mâcon, no 4, dit-il au cocher.

La voiture partit au galop.

— Où diable sommes-nous ? demanda le général en voyant la voiture s’arrêter devant la porte de Salvator.

— Nous sommes où j’ai dit à mon cocher de nous conduire.

— Oh ! la vilaine rue !

Puis, regardant la maison :

— C’est là que nous allons ? demanda le comte Herbel.

— Oui, général, répondit M. de Marande en souriant.

— Oh ! la vilaine maison !

— Eh bien, dit M. de Marande, c’est dans cette rue et dans cette maison que demeure un des hommes les plus honnêtes et les plus braves que je connaisse.

— Comment l’appelez-vous ?

— Salvator…

— Salvator… Et quelles sont ses fonctions ?

M. de Marande sourit.

— Mais, à ce que l’on assure, il est commissionnaire.

— Ah ! ah ! je commence à m’y reconnaître ; oui, oui, j’ai entendu parler de cette espèce de philosophe par le général La Fayette, qui en faisait grand cas.

— Non seulement vous avez entendu parler de lui, général, mais, plus d’une fois, vous avez causé avec lui.

— Où cela ? demanda le général étonné.

— Chez moi.

— J’ai causé, chez vous, avec un commissionnaire ?

— Oh ! vous comprenez qu’il n’avait pas chez moi sa veste et ses crochets ; il était en habit comme vous et moi et on l’appelait M. de Valsigny.

— J’y suis, s’écria le général ; un jeune homme charmant !

— Eh bien, je vais lui demander d’être mon second témoin. C’est un homme fort influent dans les élections et les réélections ; or, je serais bien aise qu’il pût rendre témoignage à tout un côté du monde qui ne voit qu’à travers les carreaux de ma voiture.

— Très bien ! dit le général en suivant le banquier.

Ils montèrent les trois étages et arrivèrent devant la porte de Salvator. Ce fut lui qui ouvrit.

Le jeune homme venait de rentrer. Il était encore en veste et en pantalon de velours.

— Mon cher Valsigny, dit M. de Marande, je viens vous demander un service.

— Parlez, fit Salvator.

— Vous m’avez mainte fois offert votre amitié en échange de la mienne. Eh bien, de cette amitié, je viens vous demander une preuve.

— À vos ordres.

— Je me bats demain en duel ; voici M. le général Herbel qui a accepté d’être un de mes témoins ; voulez-vous me faire l’honneur d’être l’autre ?

— Volontiers, monsieur, et je ne vous demande que deux choses : la cause du duel et le nom de celui qui vous a insulté.

— M. Lorédan de Valgeneuse vient de m’attaquer d’une façon si inconvenante à la Chambre, que je ne puis me dispenser de lui en demander raison.

— Lorédan ! s’écria Salvator.

— Vous le connaissez ? demanda M. de Marande.

— Oui, répondit Salvator en hochant tristement la tête, oh ! oui, je le connais !

— Mais le connaissez-vous assez intimement pour refuser de me servir de témoin contre lui ?

— Écoutez, monsieur, dit lentement et gravement Salvator ; je hais M. de Valgeneuse pour des raisons que vous connaîtrez un jour, et ce jour est très prochain, si j’en crois mes pressentiments. J’aurais même une offense personnelle à venger sur lui ; mais il y a de par le monde un homme à qui j’ai juré de ne pas toucher à un cheveu de sa tête ; or, il me semble, messieurs, que, si j’acceptais le rôle de témoin et que, dans la rencontre qui va avoir lieu, il arrivât un malheur à notre ennemi, je ne tiendrais pas exactement la parole que j’ai donnée.

— Vous avez raison, mon cher Valsigny, dit M. de Marande, et il ne me reste plus qu’à vous demander pardon de vous avoir dérangé.

— Si je ne puis vous servir de témoin, dit Salvator, je puis peut-être vous être d’une certaine utilité comme chirurgien ; et, si vous voulez bien m’accepter, je me mets à votre disposition.

— Je savais bien que vous me rendriez un service quelconque, dit M. de Marande en tendant la main à Salvator.

Et il sortit, suivi du général, lequel se chargea de venir prendre, le lendemain matin, le jeune homme, qui, à titre de chirurgien, croyait pouvoir sans inconvénient assister au combat.

De la rue Mâcon, on se rendit à la rue de Luxembourg, où demeurait le général Pajol, lequel accepta sans hésitation la proposition de M. de Marande.

Un quart d’heure après, les deux généraux entraient dans le salon de M. de Valgeneuse, qu’ils trouvèrent couché sur un canapé, riant à gorge déployée des bons mots que débitaient Camille de Rozan et un autre jeune fat de ses amis.

— Monsieur, dit le comte Herbel, le général Pajol et moi désirons vous entretenir quelques instants en particulier.

— Mais pourquoi donc en particulier, messieurs ? s’écria Lorédan. Vous pouvez, au contraire, parler devant mes amis ; je n’ai rien de caché pour eux.

— En ce cas, monsieur, reprit sèchement le comte Herbel, nous avons l’honneur de vous demander, de la part de M. de Marande, réparation de l’insulte que vous lui avez faite.

— Vous êtes les témoins de M. de Marande ? demanda Lorédan.

— Oui, monsieur, répondirent en même temps les deux généraux.

— Eh bien, messieurs, dit M. de Valgeneuse en se levant et en désignant les deux jeunes gens, voici les miens. Veuillez vous entendre avec eux ; je leur donne mes pleins pouvoirs.

Puis, saluant assez dédaigneusement les deux témoins de M. de Marande, il sortit en disant à Camille :

— Je fais servir. Dépêchez-vous d’en finir, Camille ; je meurs de faim.

— Messieurs, dit le général Herbel, vous connaissez l’injure dont nous venons vous demander réparation ?

— Oui, dit Camille en souriant imperceptiblement.

— Je crois donc inutile, continua le général, d’entrer dans des détails.

— En effet, complètement inutile, continua Camille avec le même sourire.

— Avez-vous l’intention de réparer l’offense que vous nous avez faite ?

— Cela dépend du genre de réparation.

— Je vous demande si vous êtes disposés à faire des excuses ?

— Oh ! pour cela, non, dit Camille ; toute excuse, au contraire, nous est expressément défendue.

— Alors, repartit le général, il ne nous reste plus qu’à régler les différentes conditions du combat.

— Vous êtes insulté, dit Camille, faites vos conditions.

— Voici ce que nous avons l’honneur de vous proposer : on se battra au pistolet.

— Au pistolet, très bien.

— Les adversaires seront placés à quarante pas de distance et pourront faire ou ne pas faire chacun quinze pas.

— De sorte que, si chacun fait ses quinze pas, on se battra à dix pas ?

— À dix pas, oui, monsieur.

— C’est une jolie distance : à dix pas, soit.

— Les pistolets seront pris chez Lepage, afin qu’ils soient parfaitement inconnus aux adversaires.

— Qui les prendra ?

— Chacun de nous en apportera une paire, ou, si vous l’aimez mieux, le garçon armurier qui chargera les armes en apportera deux paires ; on tirera au sort ceux dont on se servira.

— Tout va bien. Maintenant, le lieu du rendez-vous ?

— Allée de la Muette, si vous voulez bien.

— Allée de la Muette. Il y a, au bout de l’allée, une espèce de petite plaine où rien ne peut servir de guide à l’œil et qui semble faite exprès pour une rencontre.

— Va pour la petite plaine.

— Ah ! nous oublions l’heure.

— Il ne fait pas clair avant sept heures ; mettons le rendez-vous à neuf.

— À neuf ; parfaitement, monsieur… Au moins, on a le temps de faire un bout de toilette.

— Il ne nous reste plus, messieurs, qu’à vous présenter nos salutations, dirent les deux militaires.

— Recevez les nôtres, firent les deux jeunes gens en se levant.

À peine ceux-ci avaient-ils disparu, que M. de Valgeneuse rentra dans le salon en disant :

— Ah ! lambins que vous êtes ! j’ai cru que vous n’en finiriez pas.

— Voici nos conventions, dit Camille.

— Nos conventions, fit Lorédan, je les connais : nous sommes convenus de dîner à six heures et demie, il est six heures trente-cinq minutes.

— Mais je parle du duel.

— Et moi du dîner. Un duel peut se remettre, un dîner jamais. À table, donc !

— À table ! dirent en même temps les deux jeunes gens. Et tous trois s’élancèrent vers la salle à manger, où mademoiselle Suzanne de Valgeneuse les attendait.

Le dîner fut un éclat de rire à trois services : on y médit de tout Paris, et particulièrement du banquier ; on s’acharna à ridiculiser M. de Marande ; on l’abîma politiquement, financièrement, moralement et, par-dessus tout, physiquement. Il ne fut pas plus question du duel du lendemain que de l’empereur de la Chine.

Était-ce par respect pour la présence d’une femme, par insouciance ou par orgueilleuse certitude du résultat ? Nous l’ignorons, ou plutôt nous pensons qu’il y avait un peu de tout cela dans le silence des trois jeunes gens.

Ils en étaient au dessert, quand le domestique particulier de M. de Valgeneuse présenta à son maître une carte sur un plat d’argent. Lorédan jeta les yeux sur la carte.

— Conrad ! s’écria-t-il.

— Conrad, murmura tout bas mademoiselle de Valgeneuse en pâlissant légèrement ; que nous veut-il ?

De son côté, et malgré lui, Lorédan devint pâle comme la tasse de Sèvres qu’il portait à ses lèvres.

Camille s’aperçut de cette double émotion qui atteignait à la fois le frère et la sœur.

— J’ai le chagrin de vous quitter un moment, balbutia M. de Valgeneuse.

Et, se tournant vers le domestique :

— Faites entrer dans mon cabinet, dit-il.

Puis, se levant :

— À tout à l’heure, messieurs.

Et il se dirigea vers la porte qui conduisait de la salle à manger à son cabinet.

Salvator l’attendait debout.

Il était impossible d’être vêtu plus élégamment que ne l’était Salvator et d’avoir un aspect plus calme et plus noble que ne l’avait le jeune homme. C’était bien, cette fois, Conrad de Valgeneuse, comme il s’était fait annoncer.

— Que me voulez-vous ? lui demanda Lorédan avec un regard plein de haine.

— Je désire causer un instant avec vous, répondit Salvator.

— Oubliez-vous qu’il n’y a qu’un sujet de conversation possible entre nous ?

— La haine que nous avons l’un pour l’autre. Non, mon cousin, je ne l’oublie pas, et ma visite en est la preuve.

— Viendriez-vous pour qu’une bonne fois nous en finissions avec cette haine ?

— Nullement.

— Alors que me voulez-vous ?

— Je vais vous le dire, mon cousin. Vous vous battez demain, n’est-ce pas ?

— Que vous importe ?

— Cela importe, non seulement à moi, mais à nous deux, comme vous allez voir. Vous vous battez donc demain avec M. de Marande, à neuf heures, au bois de Boulogne, au pistolet. Vous voyez que je suis bien instruit.

— Oui, reste à savoir dans quels lieux vous puisez vos instructions.

Salvator haussa les épaules.

— De quelque façon que j’aie appris votre duel, il n’en résulte pas moins que j’en suis instruit, et ce sera le sujet de notre conversation, si vous le voulez bien.

— Viendriez-vous, par hasard, pour me faire de la morale ?

— Moi ? Oh ! par exemple ! je suppose, au contraire, que vous vous en faites à vous-même, et surabondamment ! non, je viens tout simplement vous rendre un service.

— Vous !

— Cela vous étonne ?

— Si vous êtes venu pour plaisanter, je vous préviens que vous avez mal choisi votre temps.

— Je ne plaisante jamais avec mes ennemis, dit gravement Salvator.

— Alors finissons-en ; que me voulez-vous ? Dites !

— Connaissez-vous particulièrement M. de Marande ?

— Je le connais assez bien pour lui donner, je l’espère, demain, une leçon dont il se souviendra, si toutefois il a le temps de se souvenir.

— Allons, fit Salvator, je vois que vous ne le connaissez point particulièrement. M. de Marande, jusqu’ici, a donné parfois des leçons, mais n’en a pas encore reçu.

Lorédan regarda son cousin en pitié et, à son tour, haussa les épaules.

— Ah ! cela vous fait hausser les épaules, répliqua Conrad ; je m’explique que vous ayez confiance en vous-même. Mais ayez un instant confiance en moi et écoutez ce que je vous dis : M. de Marande vous tuera.

— M. de Marande ! s’écria, en éclatant de rire, le jeune homme.

— Ah ! ah ! cela vous amuse ! En effet, un banquier tuer un homme de votre naissance et de votre mérite : la bonne histoire, un pistolet contre un sac d’écus ! Eh bien, c’est là que vous allez comprendre l’étendue du service que je vous rends. M. de Marande s’est déjà battu quatre fois, à ma connaissance, et, à chaque fois, il a tué son homme ; entre autres à Livourne, M. de Bedmar, qui était de vos amis, autant que je puis me rappeler.

— M. de Bedmar est mort d’apoplexie, répondit Lorédan quelque peu troublé.

— M. de Bedmar est mort d’un coup de pistolet. Mon cousin, sachez une chose, c’est que, chaque fois qu’une famille veut dissimuler, pour une raison ou pour une autre, le genre de mort d’un de ses membres, elle appelle l’apoplexie à son secours, c’est d’une simplicité d’enfant. Eh bien, écoutez ceci : demain, entre neuf heures et neuf heures un quart du matin, vous mourrez, comme M. de Bedmar, d’une apoplexie, et j’ajoute, si cela peut vous être agréable, que je ferai mettre dans les journaux le genre de mort que vous aurez choisi.

— Allons, c’est assez railler, dit M. de Valgeneuse en s’animant de plus en plus, et je vous prie d’en rester là, si vous ne voulez point que la conversation prenne une autre tournure.

— Quelle tournure voulez-vous qu’elle prenne ? Vous imagineriez-vous, par hasard, mon cousin, que vous êtes de taille à me jeter par la fenêtre ? S’il en était ainsi, par hasard, regardez-moi.

Et, en disant ces mots, Conrad étendit deux bras dont les muscles se dessinaient sur le drap de son habit.

— Terminons, dit-il ; que voulez-vous ?

— Je viens vous demander quelles sont vos dernières volontés, vous promettant de les exécuter fidèlement.

— Certainement, dit Lorédan, vous avez parié avec quelqu’un des vôtres de me faire cette mystification.

— Je ne parie jamais, monsieur, et ne mystifie personne. Je vous dis que vous serez tué, parce que l’homme contre lequel vous vous battez demain, outre qu’il a fait ses preuves, est foncièrement brave ; tandis que vous – tenez, regardez-vous dans cette glace –, tandis que vous, vous êtes blême et votre visage est inondé de sueur. J’ajouterai, au reste, que si vous n’êtes pas tout à fait mort demain, il y a de par le monde un homme qui continuera ce que M. de Marande aura commencé.

— Vous, sans doute ? répliqua Lorédan en jetant à son cousin un regard de haine.

— Non ; moi, répondit Salvator, je ne viens qu’en troisième.

— De qui parlez-vous donc, alors ?

— Du père de la jeune fille que vous avez enlevée et que j’ai sauvée de vos mains, du père de Mina ; écoutez-moi donc sérieusement, dit Conrad, aussi sérieusement que je vous parle ; car, si vous ne succombez pas sous les coups de l’un, vous tomberez sous ceux des autres ; eh bien, au nom de votre père, qui était pur parmi les purs, au nom de votre mère, que la douleur a conduite au tombeau, au nom de vos aïeux, ces vertueux gentilshommes dont nulle tache n’a souillé le blason, au nom du respect humain, s’il vous reste une vertu, au nom du Dieu juste, s’il vous reste une croyance, je vous adjure de me dire quels actes commis par vous j’aurai à réparer.

— Monsieur, c’est trop de folie ou d’impertinence ! s’écria Lorédan ; je vous ordonne de sortir de chez moi !

— Et moi, pour la seconde fois, je vous adjure de ne pas laisser derrière vous un acte qui puisse entacher mille années de vertus.

— Cessons cette plaisanterie, monsieur, et sortez ! dit impérieusement M. de Valgeneuse.

Mais Conrad resta calme et immobile à sa place.

— Pour la troisième fois, reprit-il, je vous adjure de dire ce que vous avez fait de mal, pour qu’après vous je change en bien ce mal que vous avez fait.

— Sortez, sortez ! s’écria Lorédan, sautant sur le cordon de sa sonnette et la faisant retentir violemment.

— Que Dieu vous fasse miséricorde à l’heure de votre mort ! dit gravement Conrad.

Et il sortit.

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