Chapitre 312 Le roi attend.
Le rendez-vous, comme nous l’avons dit, était au bois de Boulogne.
Hélas ! tout s’en va. Encore un de nos souvenirs de jeunesse disparu ! encore un bois habité au lieu d’un bois désert ! Et, quand nos neveux verront ce parc anglais, ciré, frotté, épinglé, luisant, verni comme un tableau d’exposition commandé par un bourgeois, ils ne voudront jamais croire aux anciennes descriptions que nous avons faites du débris de cette vieille forêt de Louvois, que ce roi pillard qu’on appelait François Ieravait fait entourer de murailles pour y prendre plus commodément le plaisir de la chasse.
Ils ne comprendront pas non plus qu’il fut un temps où c’était là qu’étant sûr de ne rencontrer personne, on se donnait rendez-vous pour se battre, et cela si naturellement, que les témoins de l’homme qui recevait les conditions de son adversaire eussent cru les témoins de cet adversaire fous, ou de mauvaise compagnie, s’ils eussent pris un autre rendez-vous que la porte Maillot ou l’allée de la Muette.
Puis il y avait comme une fatalité qui se posait ailleurs – à Clignancourt ou à Saint-Mandé – : les duels y étaient presque toujours malheureux.
Il semblait, au contraire, que les nymphes du bois de Boulogne, dans la grande habitude qu’elles avaient de voir charger les pistolets ou tirer les épées, dérangeassent les balles d’un souffle, écartassent les épées d’un geste.
Il y avait là, à la porte Maillot, un restaurateur qui avait fait fortune rien qu’avec les duels qui n’avaient pas eu lieu, ou avec ceux qui avaient eu une heureuse issue.
Hâtons-nous de dire que ce n’était point cette raison conservatrice qui avait fait choisir le bois de Boulogne aux témoins de M. de Marande et de M. Lorédan de Valgeneuse.
De part et d’autre, ils avaient compris qu’ils allaient assister à un de ces duels où la terre boit du sang.
Le matin du jour fixé pour le duel, le bois, au reste, présentait l’aspect le plus pittoresque.
On était au mois de janvier, c’est-à-dire en plein hiver, et le bois était en harmonie parfaite avec la saison.
Le ciel s’abaissait, d’un blanc de neige ; l’atmosphère était sèche et limpide, le sol étincelant de givre qui renvoyait à l’air les étincelles que le soleil lui jetait de la cime des arbres jusqu’au tronc ; les arbres laissaient tomber avec une négligence gracieuse de longs panaches scintillants comme des stalactites ; ce qui donnait au bois l’aspect d’une immense décoration taillée dans une grotte de sel.
Le premier arrivé fut Salvator, qui, faisant arrêter sa voiture dans la contre-allée, s’engagea dans le bois et alla reconnaître l’endroit désigné.
Il était là depuis quelque minutes, quand il entendit tout à la fois un bruit de voix et de pas.
Il se détourna et vit s’approcher M. de Marande, le général Pajol et le comte Herbel.
Ils étaient suivis d’un domestique à la livrée de M. de Marande, et qui portait un portefeuille sous le bras.
Le banquier tenait un paquet de lettres arrivées évidemment au moment de son départ ; il les lisait tout en marchant, déchirant celles qui lui semblaient sans valeur, remettant les autres à son domestique avec des annotations qu’il y faisait au crayon sur le fond de son chapeau.
En apercevant Salvator, il alla à lui et lui serra étroitement la main en disant :
— Ces messieurs ne sont pas encore arrivés ?
— Non, répondit Salvator ; vous êtes en avance de dix minutes.
— Tant mieux ! dit le banquier, j’avais si grand-peur d’être en retard, que, quelque diligence que j’aie fait faire à mes secrétaires, j’ai laissé six ou sept ordonnances à l’hôtel, en donnant l’ordre que l’on me les apportât aussitôt qu’elles seraient copiées.
Il regarda sa montre.
— Si ces messieurs n’arrivent qu’à neuf heures, comme mon chef de cabinet m’a promis qu’à neuf heures ces ordonnances seraient ici, j’aurai le temps de les signer pendant que vous mesurerez la distance et chargerez les armes. En attendant, n’est-ce pas, vous m’excuserez si je lis mes lettres ?
— N’auriez-vous pu remettre les ordonnances à plus tard ? demanda le général Herbel.
— Impossible ! le roi les attend ce matin ; et vous savez, messieurs, que le roi n’est pas la patience incarnée.
— Faites, répondirent les deux généraux.
— À propos, monsieur Salvator, dit M. de Marande, où croyez-vous que l’on se battra ?
— Là, dit Salvator.
— Je voudrais bien me mettre tout de suite à mon poste, dit M. de Marande, afin de ne pas avoir à me déranger.
— Vous pouvez vous mettre ici, dit Salvator ; seulement, c’est la mauvaise place : les arbres que vous avez derrière vous peuvent aider au point de mire.
— Ah ! pardieu ! cela m’est bien égal, dit M. de Marande en allant se mettre à la place indiquée par Salvator et en continuant de lire, de déchirer et d’annoter ses lettres.
Les deux généraux se connaissaient en courage militaire ; Salvator se connaissait en courage civil, et cependant ils contemplèrent avec une mutuelle admiration le sang-froid de cet homme, qui, au moment d’accomplir un acte aussi solennel que celui de jouer sa vie, lisait tranquillement sa correspondance du matin.
Sa figure, au reste, que l’on pouvait parfaitement voir, puisqu’il était nu-tête et que son chapeau lui servait de pupitre, sa figure n’était pas plus animée que s’il eût fait une addition ; sa main courait sur le papier, sans trouble, sans agitation, comme s’il eût été assis dans son fauteuil de cuir, devant son bureau, à côté de sa caisse.
Et cette sérénité lui venait évidemment de ce qu’il ne croyait point à sa mort. En effet, c’est une force toute-puissante que cette foi dans la destinée que la Providence donne aux grands ambitieux et aux fous, et qui les fait, aveuglément, sans dévier de leur route, sans broncher aux pierres du chemin, marcher droit à leur but. Nous avons tous, à peu près, conscience de la tâche que nous avons à remplir ici-bas, et celui qui en a la conscience intime peut regarder en souriant la mort qui vient de son côté ; car, à coup sûr, la mort passera près de lui s’il n’a pas accompli son œuvre.
C’est ce qui explique le calme des grands conquérants en face du danger.
À neuf heures précises, les trois jeunes gens arrivèrent sur le terrain, M. de Valgeneuse d’un air nonchalant, les deux témoins d’un air plus grave qu’on n’eût dû l’attendre de personnages si légers.
En même temps, au bout de l’avenue, apparaissait un courrier qui arrivait à grande course de cheval.
Il apportait les ordonnances qu’attendait M. de Marande.
Les jeunes gens jetèrent un regard sur le cavalier ; mais, reconnaissant que celui-ci avait affaire au banquier, ils n’y firent pas autrement attention.
— Nous voici, dit le Créole en s’avançant vers les deux généraux ; nous regrettons de vous avoir fait attendre.
— Vous n’avez point de regrets à exprimer, messieurs : vous n’êtes jamais en retard, répondit assez sèchement le général Herbel, qui se souvenait des impertinences de la veille.
— En ce cas, nous sommes à vos ordres, dit le second témoin de M. de Valgeneuse.
Ce dernier allait traverser le fourré où il se trouvait pour laisser les témoins s’entendre, quand il aperçut Salvator. Il frissonna involontairement en faisant siffler d’une manière fébrile le petit jonc à pomme de lapis-lazuli qu’il tenait à la main.
— Ah ! ah ! vous ici ! dit-il dédaigneusement en regardant Salvator.
— Moi-même, répondit gravement celui-ci.
— Messieurs, dit Lorédan en se tournant vers ses témoins, je ne sais si l’on a voulu nous faire insulte en amenant ce commissionnaire ; mais, à moins qu’il ne soit venu pour emporter le blessé sur ses crochets, je le récuse comme témoin.
— Je ne suis pas venu comme témoin, monsieur, dit froidement Salvator.
— Comme amateur, alors ?
— Non, comme chirurgien, et tout à votre service.
M. de Valgeneuse se retourna d’un air de mépris et s’éloigna en haussant les épaules.
Les quatre témoins déposèrent, à quelque pas de M. de Marande, les boîtes de pistolets qu’ils tenaient à la main.
M. de Marande, placé à l’endroit où il devait essuyer le feu, avait le genou en terre, et, avec une plume qu’il trempait dans un encrier que lui tenait le courrier, signait les ordonnances après les avoir lues hâtivement.
En voyant ces deux hommes à ce moment suprême, l’un froidement occupé à continuer sa besogne journalière, l’autre fiévreux, agité, cherchant à dissimuler son trouble, il n’eût pas été difficile de dire lequel de ces deux hommes était le brave et le fort.
Salvator les examinait tous les deux, philosophant sur cette grave question de savoir quel est le plus sot, du monde qui commande le duel, ou de l’homme qui se soumet à ce commandement.
— Ainsi, pensait-il, la balle distraite de ce fat peut trancher la vie de ce fort. Voici un homme qui a fait de grands travaux dans sa sphère, qui a élucidé les questions financières les plus épineuses, un homme qui a été utile à son pays, enfin, et qui peut l’être longtemps encore ; voici, d’un autre côté, un cerveau vide, un cœur mauvais, un être, non seulement inutile à ses semblables, mais encore malfaisant dans ses actes, dangereux par son exemple, un méchant, enfin ; voici ces deux hommes en présence, et, tout à l’heure, peut-être la sottise aura tué l’intelligence, la faiblesse aura vaincu la force ; Arimane l’aura emporté sur Oromaze… Et nous sommes au XIXe siècle, et nous croyons encore au jugement de Dieu !
En ce moment, le général Herbel s’approcha de M. de Marande.
— Monsieur, dit-il au banquier, ayez la bonté de vous préparer.
— Mais, dit M. de Marande, je suis tout prêt.
Et il continua de lire et de signer les ordonnances.
— Vous ne m’entendez pas, reprit le général en souriant ; je vous dis de vous relever et de vous tenir debout.
— M. de Valgeneuse va-t-il faire feu ?
— Non ; mais, pour que la circulation s’établisse, pour que votre sang reprenne son équilibre, que votre posture a distrait…
— Ah ! bah ! dit M. de Marande en hochant la tête.
— Demandez à notre chirurgien, dit le général en regardant Salvator.
— Cela vaudrait mieux, répondit celui-ci en faisant un pas vers le banquier.
— Croyez-vous donc que mon sang soit agité ?… reprit M. de Marande. Parole d’honneur, si j’avais le temps, je vous donnerais mon pouls à tâter, et vous verriez qu’il n’a pas deux pulsations de plus à la minute.
Il montra ce qui lui restait de ses ordonnances.
— Mais, par malheur, ajouta-t-il, il faut que tous ces papiers soient lus et signés d’ici à cinq minutes.
— C’est insensé, ce que vous faites ! dit le général ; le mouvement que vous donnez à votre main vous empêchera d’ajuster.
— Bah ! répondit avec insouciance M. de Marande en parafant ses papiers, je ne crois pas qu’il me tue, général ; ni vous non plus, n’est-ce pas ? Faites donc charger les pistolets. Veillez à ce qu’on n’oublie pas les balles, et mesurez les quarante pas.
Le général Herbel courba la tête sans répondre et rejoignit les témoins. Salvator regarda faire le banquier d’un air plein d’admiration. On était convenu de se battre à quarante pas, chacun pouvant en faire quinze pour se rapprocher de son adversaire. Les pistolets visités et chargés, on mesura les pas.
M. de Valgeneuse se trouvait sur la route du général Pajol, qui les mesurait.
— Pardon, monsieur, dit celui-ci à Lorédan, soyez assez bon pour me laisser passer.
— Faites, monsieur, dit Lorédan en pirouettant sur les talons et en faisant sauter avec sa badine les étoiles de givre étincelant à la cime des hautes herbes, qu’il décapitait comme Tarquin.
— Drôle ! murmura le général.
Et il continua de mesurer la distance.
Les pas mesurés, on répéta les conventions à M. de Valgeneuse en lui remettant son pistolet.
Au troisième coup frappé dans la main, les adversaires pouvaient marcher l’un sur l’autre ou tirer de leur place, à leur fantaisie.
— Très bien, messieurs, dit M. de Valgeneuse en jetant sa badine à terre. Je suis tout prêt.
— Quand vous voudrez, monsieur, dit le comte Herbel à M. de Marande, en lui présentant le pistolet.
— Mais quand M. de Valgeneuse voudra lui-même, dit celui-ci en prenant le pistolet, en le passant sous son bras gauche et en se remettant à signer.
— Mais voici…
— N’avons-nous pas le droit, M. Lorédan et moi, de faire chacun quinze pas au-devant l’un de l’autre et de tirer à volonté ?
— Oui, répondit le général.
— Eh bien, qu’il les fasse et qu’il tire, je tirerai après. Vous le voyez, je n’ai plus que deux ordonnances à signer.
— Vous allez vous faire tuer comme un lièvre au gîte, dit le général.
— Lui ! répondit M. de Marande en levant sur le comte deux yeux où rayonnait la certitude du résultat ; lui ! répéta-t-il. Je vous parie cent louis, général, que la balle ne m’effleurera même pas… Donc, quand vous voudrez, général.
— C’est bien décidé ?
— Le roi attend, dit M. de Marande en signant son avant-dernière ordonnance et en commençant de lire la dernière.
— Il n’en démordra pas, murmura Salvator.
— C’est un homme mort, dit le général Pajol.
— Il faut voir, fit le comte Herbel, que la confiance du banquier commençait à gagner.
Et ils démasquèrent M. de Marande, qui resta appuyé sur un genou, ayant à son côté son domestique, qui lui tenait l’encrier.
— Ah çà ! dit M. de Valgeneuse, est-ce que notre adversaire compte se battre dans la posture de la Vénus accroupie ?
— Levez-vous, s’il vous plaît, monsieur, dirent à la fois les deux témoins de Lorédan.
— Puisque vous le voulez absolument, messieurs… dit le banquier.
Et il se leva.
— Donne-moi une plumée d’encre, Comtois, et range-toi à l’écart, dit M. de Marande à son domestique. Puis, se tournant vers M. de Valgeneuse.
— Je suis debout, monsieur, et tout à vos ordres, dit-il, mais sans cesser de lire l’ordonnance.
— C’est une mystification ! s’écria M. de Valgeneuse en faisant mine de jeter son pistolet.
— Nullement, monsieur, répondit le général Herbel ; nous allons donner le signal : marchez et tirez.
— Mais cela ne se fait pas, dit Lorédan.
— Vous voyez bien que si, dit le second témoin de M. de Marande en montrant celui-ci, qui, son pistolet sous le bras et sa plume entre les lèvres, achevait tranquillement de lire son ordonnance avant de la signer.
— Je vous préviens que toute cette comédie ne me touche pas le moins du monde, et que je vais tuer monsieur comme un chien, dit M. de Valgeneuse en grinçant des dents.
— Je ne crois pas, monsieur, répondit le comte.
Lorédan baissa les yeux sous le regard sinistre du général.
— Eh bien, monsieur, dit M. de Marande sans lever la tête, quand vous voudrez !
— Donnez le signal, fit Lorédan.
Les témoins se regardèrent afin d’agir avec ensemble.
On devait frapper trois coups.
Au premier, les adversaires armeraient le pistolet ; au second, ils se mettraient au port d’armes ; au troisième, ils marcheraient l’un sur l’autre.
Au premier coup, M. de Marande passa, en effet, la main droite sous son bras gauche et arma le pistolet.
Mais, au second coup et au troisième, il ne fit d’autre mouvement que de prendre la plume à sa bouche et de s’apprêter à signer.
— Hum ! hum ! toussa le général Pajol pour prévenir M. de Marande que le moment était arrivé, et que son adversaire marchait sur lui.
En ce moment, M. de Marande avait achevé de lire, de signer, de parafer sa dernière ordonnance. Il la laissait tomber de la main gauche tandis que, de la droite, il jetait la plume.
Il releva la tête, et, de ce mouvement, rejeta en arrière ses cheveux, qui reprirent sur son front le pli qu’ils avaient l’habitude de tenir.
Sa figure était calme jusqu’à la sérénité.
— Les cent louis tiennent-ils, général ? demanda-t-il en souriant et sans effacer la moindre partie de son corps.
— Oui, dit le comte, et puissé-je les perdre !
En ce moment, Lorédan avait atteint sa limite ; il fit feu.
— Vous avez perdu, général, fit M. de Marande.
Et, prenant son pistolet sous son bras, il tira sans paraître ajuster.
M. de Valgeneuse tourna sur lui-même et tomba la face contre terre.
— Eh bien, dit le banquier en jetant son pistolet et en ramassant son ordonnance, je n’ai pas tout à fait perdu ma journée. À neuf heures un quart du matin, j’ai gagné cent louis et débarrassé la terre d’un drôle.
Pendant ce temps, Salvator s’était précipité, suivi des deux jeunes gens, au secours du blessé.
M. de Valgeneuse, les poings crispés, le visage livide, la bouche frangée d’une écume de sang, se roulait sur l’herbe, les regards égarés et à moitié éteints.
Salvator ouvrit l’habit, le gilet, déchira la chemise du blessé et découvrit la plaie. La balle était entrée au-dessous de la mamelle droite, et sans doute, en traversant la poitrine, avait été chercher le cœur. Aussi, après avoir regardé attentivement la blessure, Salvator se releva-t-il sans prononcer une parole.
— Y a-t-il danger de mort ? demanda Camille de Rozan.
— Il y a plus que danger, il y a mort, dit Salvator.
— Comment ! pas d’espérance ? demanda le second témoin.
Salvator jeta encore un regard sur le blessé et secoua négativement la tête.
— Ainsi, vous affirmez, demanda Camille, que notre ami ne survivra pas à sa blessure ?
— Pas plus, monsieur, dit sévèrement Salvator, que Colomban n’a survécu à sa douleur.
Camille tressaillit et fit un pas en arrière.
Salvator salua et rejoignit les deux généraux, qui l’interrogèrent sur l’état du blessé.
— Il n’a pas dix minutes à vivre, répondit Salvator.
— Vous ne pouvez rien pour lui ? demandèrent les deux témoins.
— Rien absolument.
— Alors, que Dieu ait pitié de lui ! dit M. de Marande, et partons, car le roi attend.
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