‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 27 sur 50 · Chapitre 315 Ce que nous avons vu tous.

Chapitre 315 Ce que nous avons vu tous.

Revenons à M. Lorédan de Valgeneuse, que nous avons laissé étendu et mortellement blessé sur l’herbe du bois de Boulogne.
Ses deux témoins reçurent son dernier soupir quelque temps après le départ de Salvator, de M. de Marande et des deux généraux.

C’est une chose grave, c’est une minute solennelle que ce moment où l’ami que vous avez amené là, rieur, vivant, le sourire du dédain sur les lèvres, meurt entre vos bras, la bouche crispée, les membres roidis, les yeux hagards et retournés.

Seulement, les émotions sont plus ou moins vives, selon l’homme qui meurt, selon ceux qui le regardent mourir.

La Providence a voulu que l’amitié, ce diamant sans tache, fût sinon l’apanage des cœurs purs – qui peut se vanter de la pureté de son cœur ? – du moins celui des cœurs bons.

Les cœurs frivoles et viciés connaissent de nom la sainte déesse et en rient comme de ces honnêtes femmes que les débauchés raillent parce qu’ils ne les peuvent avilir.

Il ne faut donc pas nous exagérer la douleur qu’éprouvèrent, non pas les deux amis, mais les deux compagnons de M. de Valgeneuse, lorsqu’il fut constant pour eux que Salvator ne s’était pas trompé dans sa prédiction, et que Lorédan venait de rendre le dernier soupir.

Ils furent fort chagrinés de cette mort, c’est le mot qui convient à la situation, mais peut-être encore plus embarrassés du cadavre. Entrer avec le mort dans Paris, c’était grave. Les lois sur le duel, assez rigides à cette époque, atteignaient les témoins plus sévèrement que l’adversaire survivant, lequel était censé avoir défendu sa vie ; en outre, ils allaient sans doute être obligés de remplir à la barrière, pour l’entrée de ce cadavre, toutes sortes de formalités fort assommantes ; enfin, disons le mot, le duel avait un peu traîné en longueur, et les deux amis avaient faim.

Cet aveu tout réaliste, que nous sommes forcé de faire, donne assez exactement la mesure de leur douleur.

Ils étaient venus tous trois dans la voiture de Lorédan ; il fut décidé que la voiture et les deux domestiques ramèneraient le corps à Paris et que Camille et son compagnon reviendraient de leur côté.

On fit avancer la voiture ; les deux domestiques, tranquilles comme s’il s’agissait d’une simple promenade du matin, étaient sur le siège. Camille les appela.

Ils avaient entendu les deux coups de pistolet ; ils avaient vu s’éloigner Salvator, M. de Marande et ses deux témoins ; mais tout cela ne leur avait rien dit de positif sur la catastrophe.

Toutefois, que l’on se rassure aussi sur l’émotion qu’éprouvèrent, à la vue du cadavre de leur maître, les deux serviteurs. Lorédan, dur, fantasque, brutal, était médiocrement aimé de ses domestiques. Il était strictement servi parce qu’il était dur et payait exactement. Voilà tout.

Et c’est suffisant, en effet, pour ceux qui, n’ayant pas une part d’affection à donner à tout ce qui les approche, jugent inutile de demander aux autres ce qu’ils ne leur donnent pas.

Les deux domestiques se contentèrent donc de pousser quelques exclamations de surprise, bien plus que de regret ; après quoi, se croyant quittes envers le mort, ils aidèrent les jeunes gens à placer le cadavre dans la voiture.

Camille leur ordonna de revenir au pas. Il lui fallait le temps de se procurer un cabriolet et de préparer Suzanne au coup qu’elle allait recevoir.

À la porte Maillot, les deux jeunes gens trouvèrent un fiacre qui revenait de Neuilly ; ils l’arrêtèrent et se firent conduire à la barrière de l’Étoile.

Là, ils se séparèrent ; Camille chargea son compagnon de passer chez lui, de prévenir sa femme de l’accident survenu et du retard qu’il apportait à sa rentrée. Sûr que la commission serait faite, Camille s’achemina rue du Bac.

Il pouvait être dix heures et demie du matin.

L’hôtel de Valgeneuse avait sa physionomie accoutumée ; le suisse plaisantait dans la cour avec la lingère ; mademoiselle Nathalie, la femme de chambre réinstallée, coquetait dans l’antichambre avec un jeune groom entré depuis quelques jours seulement au service de Lorédan.

Quand Camille ouvrit la porte, mademoiselle Nathalie riait à gorge déployée des bons mots du nouveau valet de chambre.

Il fit un signe à Nathalie, qui vint droit à lui, et à laquelle il demanda s’il pouvait parler à Suzanne.

— Ma maîtresse est encore endormie, monsieur de Rozan, répondit la chambrière ; ce que vous avez à lui dire est-il important ?

Il va sans dire que mademoiselle Nathalie accompagnait cette question, au moins indiscrète, du sourire le plus impertinent.

— De la plus haute importance, répondit sérieusement Camille.

— En ce cas, et si monsieur le désire, je vais réveiller ma maîtresse.

— Faites, et au plus tôt, j’attendrai dans le salon.

Et, en effet, tandis que la femme de chambre prenait le couloir qui conduisait à la chambre de Suzanne, Camille entra dans le salon.

La femme de chambre s’approcha du lit de sa maîtresse, à qui la chaude atmosphère de la chambre permettait de dormir les bras et la poitrine hors du lit ; elle avait ses cheveux dénoués et épars ; sa tête, au teint mat, se dessinait sur la masse sombre, et sa poitrine haletait sous le poids de quelque doux rêve.

— Mademoiselle, murmura Nathalie à l’oreille de la jeune fille, mademoiselle.

— Camille !… cher Camille !… balbutia Suzanne.

— Eh bien, justement, continua Nathalie en secouant légèrement sa maîtresse, il est là, il vous attend.

— Lui ? demanda Suzanne en ouvrant les yeux et en regardant autour d’elle ; et où est-il donc ?

— Au salon.

— Qu’il entre, ou plutôt non, dit-elle. Mon frère est-il rentré ?

— Pas encore.

— Que Camille entre au boudoir, et, une fois entré, qu’il s’enferme en dedans.

La femme de chambre fit quelques pas pour regagner la porte.

— Attends, attends, dit Suzanne.

Nathalie s’arrêta.

— Viens, dit la jeune fille.

La femme de chambre obéit.

Mademoiselle de Valgeneuse étendit la main, prit un miroir à manche et à cadre sculptés posé sur la table de nuit, se regarda dans la glace, et, sans tourner les yeux vers sa femme de chambre :

— Comment me trouves-tu ce matin, Nathalie ? demanda-t-elle de l’air le plus languissant du monde.

— Belle comme hier, comme avant-hier, comme toujours, répondit celle-ci.

— Sois franche avec moi, Nathalie ; dis, est-ce que tu ne me trouves pas un peu fatiguée ?

— Un peu pâle, en effet ; mais les lis aussi sont pâles, et personne n’a encore eu l’idée de leur reprocher leur pâleur.

— Enfin !… dit la jeune fille.

Puis, avec un soupir tout parfumé de nocturne volupté :

— Eh bien, ajouta-t-elle, puisque tu ne me trouves pas trop laide ce matin, fais, comme je te le disais, entrer Camille dans le boudoir.

Nathalie sortit. Derrière elle, Suzanne se leva languissamment, chaussa des bas de soie rose, fourra ses pieds dans des pantoufles de satin bleu brodées d’or, passa une grande robe de cachemire serrée autour de sa taille par une cordelière, renoua ses longs cheveux sur le sommet de sa tête, jeta un second coup d’œil dans une psyché pour s’assurer de l’ensemble comme elle s’était assurée du visage, et passa dans le boudoir, dont Nathalie, en femme expérimentée, avait diminué la clarté en tirant les triples rideaux de gaze, de mousseline et de taffetas rose.

— Camille ! s’écria-t-elle en distinguant, avec le regard de son cœur plutôt qu’avec les yeux de son corps, Camille de Rozan assis sur une causeuse au fond du boudoir.

— Oui, chère Suzanne, répondit Camille en se levant et en allant à elle.

Et il la reçut dans ses bras.

— Tu ne m’embrasses pas ? dit-elle en lui jetant ses deux bras nus au cou.

— Pardonne-moi, répondit Camille en fermant avec ses lèvres les yeux languissants de la jeune fille, mais j’ai une triste nouvelle à t’annoncer, Suzanne.

— Ta femme sait tout ? s’écria la jeune fille.

— Non, répondit Camille, au contraire, je la crois à cent lieues de rien soupçonner.

— Tu ne m’aimes plus ? continua la jeune fille en souriant.

Cette fois, un baiser fut la seule réponse de Camille.

— Alors, dit mademoiselle de Valgeneuse en frémissant, tu vas partir, tu retournes en Amérique, pour une raison ou pour une autre ; enfin, tu es forcé de me quitter, de partir, n’est-ce pas ?

— Non, Suzanne, non, ce n’est point cela encore.

— Eh bien, à quel propos me dis-tu donc que tu m’apportes une mauvaise nouvelle, puisque tu m’aimes toujours et que nous ne nous quittons pas ?

— C’est une nouvelle bien triste, Suzanne, dit le jeune homme avec un soupir.

— Ah ! j’y suis, s’écria la jeune fille, tu es ruiné ; mais qu’importe, mon bien-aimé ! ne suis-je pas riche pour deux, pour trois, pour quatre ?

— Ce n’est point encore cela, Suzanne, répondit Camille.

Il y eut un moment de silence pendant lequel, entraînant son amant vers la fenêtre, Suzanne souleva vivement un des rideaux. La lumière extérieure fit alors irruption dans l’appartement et éclaira le jeune homme.

Suzanne plongea son regard dans celui de Camille et lut, en effet, dans les yeux de son amant, une profonde expression d’inquiétude.

Mais tout cela ne lui disait rien de positif.

— Voyons, dit-elle, regarde-moi bien en face ; que t’est-il arrivé de malheureux ?

— À moi personnellement, rien ! dit Camille.

— C’est donc à moi, alors ?

Le Créole hésita un instant ; puis, enfin :

— Oui ! dit-il.

— Eh bien, si c’est à moi, tu peux parler sans crainte, Camille ; je défie tous les malheurs de ce monde, puisque je possède ton amour !

— Mais nous ne sommes pas seuls au monde, Suzanne.

— En dehors de nous, Camille, dit la jeune fille avec un accent passionné, je t’ai déjà dit que rien ne pouvait m’atteindre.

— Pas même la mort d’un ami ?

— Est-ce qu’il y a des amis ! répondit Suzanne.

— J’avais cru que Lorédan était pour toi, non seulement un frère, Suzanne, mais encore un ami.

— Lorédan ! s’écria Suzanne, est-ce de lui que tu veux me parler ?

— Oui, fit Camille d’un signe de tête et comme si sa bouche refusait d’entrer dans d’autres explications.

— Ah ! dit-elle, il s’agit du duel de Lorédan ; je sais tout.

— Comment ! tu sais tout ? demanda le jeune homme stupéfait.

— Oui, je sais qu’il a insulté M. de Marande à la Chambre des pairs et qu’il doit se battre aujourd’hui ou demain. – Mais, ajouta-t-elle avec un sourire, je plains M. de Marande !

— Suzanne ! dit à voix basse le Créole, ne sais-tu que cela ?

— Oui.

— Alors tu ne sais pas tout !

La jeune fille regarda son amant avec inquiétude.

— Ils se sont battus, ajouta Camille.

— Déjà !

— Oui.

— Eh bien ?

— Eh bien, Lorédan…

Camille s’arrêta, n’osant achever.

— Lorédan est blessé ? s’écria-t-elle.

Camille ne répondit point.

— Tué ? fit la jeune fille.

— Hélas !…

— Impossible !

Camille baissa la tête en signe d’affirmation.

Suzanne jeta un cri où il y avait plus de rage que de douleur et tomba sur la causeuse.

Camille sonna Nathalie, et, au bout de quelques secondes, leurs secours réunis parvinrent à ranimer Suzanne.

Alors la jeune fille congédia Nathalie, et, tombant dans les bras de Camille, elle pleura abondamment.

Peu de temps après, le valet de chambre frappa à la porte.

Prévenu par le cocher, il accourait avertir le Créole que le corps de Lorédan venait d’entrer à l’hôtel. En ce moment, Nathalie reparaissait à la porte de la chambre à coucher de Suzanne. Camille déposa la jeune fille sur la causeuse, courut à Nathalie, et lui donna un ordre tout bas.

— Qu’avez-vous dit tout bas, Camille ?

— Un instant, ma chère Suzanne !… dit Camille.

— Je veux le voir ! s’écria Suzanne en se redressant sur ses pieds.

— J’ai donné l’ordre qu’on le portât dans sa chambre à coucher.

Suzanne laissa échapper un gémissement ; pas une larme n’était sortie de ses yeux. Bientôt, Nathalie reparut. Au bruit qu’elle fit, Suzanne se retourna.

— Est-il déposé sur son lit ? demanda la jeune fille.

— Oui, mademoiselle, répondit la chambrière.

— Eh bien, je vous ai dit que je voulais le voir.

— Allons-y donc, dit Camille. Et, tendant le bras à Suzanne, il essaya d’affermir son cœur au spectacle qu’il allait mettre sous les yeux de sa compagne.

Suzanne ouvrit la porte du boudoir qui donnait sur le salon, traversa le salon, et, d’un pas ferme, s’avança vers la chambre à coucher de son frère.

Avant d’arriver à la chambre à coucher, il fallait traverser une petite pièce tendue en nattes des Indes, avec des encadrements de bambou.

C’était le fumoir de Lorédan.

Jusqu’à deux heures du matin, les trois jeunes gens y avaient bu et fumé.

Tout, dans cette petite pièce, dont l’atmosphère était imprégnée de la triple odeur du tabac, de l’alcool et de la verveine, était resté dans l’état où les jeunes gens l’avaient laissé. Des bouts de cigarette émaillaient le tapis ; des petits verres à moitié pleins de liqueur, des tasses à thé à moitié vides, une ou deux bouteilles couchées à terre indiquaient que les jeunes gens, au lieu de penser, comme Jarnac, à Dieu et aux choses sérieuses, n’avaient, comme la Châtaigneraie, pensé qu’aux choses frivoles.

Suzanne frissonna en voyant une trace de sang qui coupait la pièce d’une porte à l’autre.

Elle montra, sans rien dire, cette trace de sang à Camille.

Puis, avec un sanglot étouffé, elle cacha sa tête dans la poitrine du jeune homme, en hâtant le pas et s’écartant de la ligne droite qu’elle n’eût pas pu suivre sans marcher sur le sang de son frère.

En voyant ce désordre, Camille avait senti malgré lui la rougeur lui monter au front.

Une voix lui disait tout bas que c’était une mauvaise façon de se préparer à une chose aussi grave qu’un duel, que de s’y préparer en raillant, en fumant et en buvant.

Il lui semblait qu’il n’était plus seulement témoin, mais qu’il était complice de la mort de Lorédan.

C’est avec ces idées qu’il entra dans la chambre à coucher où était étendu le cadavre.

La chambre à coucher présentait au plus grand complet ce contraste que, dans certains moments, présentent les choses inanimées avec les événements de la vie.

C’était plutôt une chambre de petite maîtresse qu’une chambre d’homme.

Elle était tendue d’étoffe de Lyon à fond légèrement teinté d’azur avec de gros bouquets de fleurs aux couleurs naturelles noués par des rubans d’argent.

Le plafond, les rideaux de la fenêtre et les rideaux du lit étaient d’étoffe pareille. Les meubles étaient en bois de rose.

Le tapis, d’un ton neutre se rapprochant de la feuille morte, faisait tout valoir, meubles et tentures.

Une glace qui éclairait le fond du lit et qui était destinée à refléter de plus douces images reproduisait le cadavre dans toute sa pâleur et toute sa rigidité.

Suzanne se précipita sur le lit, et, soulevant la tête du mort, elle s’écria avec un accent dans lequel les larmes se faisaient jour enfin :

— Mon frère ! mon frère !

Camille, demeuré debout près de la porte, les bras croisés sur la poitrine, la tête un peu penchée, dans l’attitude du recueillement, regardait cette scène avec une émotion dont lui-même se serait cru incapable.

Il est vrai que cette émotion lui venait plutôt des sanglots et des plaintes qu’exhalait sa maîtresse que de la vue du corps de marbre de son ami.

Camille laissa la jeune fille se livrer librement à sa douleur ; puis, quand s’éteignit un peu cette bruyante manifestation, se rapprochant d’elle :

— Suzanne ! ma chère Suzanne ! murmura-t-il à son oreille.

La jeune fille poussa un soupir, tous ses nerfs se détendirent ; elle se laissa glisser et tomba à genoux.

Camille lui prit la main ; puis, passant un de ses bras sous son épaule, il la souleva, et, sans résistance de la part de la jeune fille, il l’entraîna vers la porte, lui fit traverser le fumoir, puis le salon.

Tous deux rentrèrent dans le boudoir sombre.

Camille, tenant toujours Suzanne dans ses bras, se laissa alors tomber avec elle sur le canapé.

Un instant, tout fut aussi silencieux, là où étaient ces deux êtres vivants, que dans la chambre funèbre où était ce mort qu’ils venaient de quitter.

Enfin, la première, Suzanne rompit le silence.

— Ainsi, dit-elle d’une voix sombre, ainsi me voilà seule sur la terre, sans famille, sans parents, sans amis !

— Tu oublies que je suis là, Suzanne ! dit le jeune homme éteignant, avec un baiser sur les lèvres de la jeune fille, la dernière syllabe du dernier mot qu’elle venait de prononcer.

— Toi, dit-elle, toi, sans doute, tu me restes, tu m’aimes, tu me le dis du moins.

— Donne-moi l’occasion de te le prouver.

— Dis-tu vrai ? s’écria la jeune fille.

— Aussi vrai que, jusqu’à toi, je n’ai véritablement aimé personne, dit le Créole.

— Si bien, reprit Suzanne, que, si je trouvais dans mon malheur même une occasion pour toi de me prouver ton amour, tu n’hésiterais pas ?

— Je l’accepterais avec empressement, avec reconnaissance, avec bonheur !

— Eh bien, écoute.

Camille frissonna malgré lui.

Il lui sembla qu’avec ces paroles une espèce de pressentiment venait de l’effleurer de son aile funèbre ; mais il eut la force de cacher cette sensation que rien ne justifiait, et, le sourire sur les lèvres :

— Parle, répondit-il.

— Mon frère mort, je ne dépends plus de personne, je n’ai plus de ménagement à garder avec personne, plus de crainte, plus de respect pour qui que ce soit ou pour quoi que ce soit au monde. Je suis libre, je ne dépends que de moi, je puis donc faire de moi ce qu’il me plaira d’en faire.

— Sans doute, Suzanne ; mais où veux-tu en venir ?

— Je veux dire qu’à partir d’aujourd’hui je suis à toi, que je t’appartiens corps et âme.

— Eh bien ?

— Eh bien, nous vivrons l’un pour l’autre. Je ne te quitte plus d’une heure !

— Y penses-tu, Suzanne ? s’écria le jeune homme ; oublies-tu ?…

— Que tu es marié ? Non ; mais que m’importe ?

Camille passa son mouchoir sur son front mouillé de sueur.

— Écoute, Camille, continua la jeune femme, réponds-moi comme tu répondrais à Dieu : est-ce elle ou moi que tu aimes ?

Le jeune homme hésita.

— Oh ! réponds, dit-elle, car toute ma vie dépend peut-être des paroles qui vont sortir de ta bouche ; pour laquelle de nous deux vis-tu ? avec laquelle de nous deux veux-tu vivre ?

— Suzanne ! ma chère Suzanne ! s’écria le Créole en la serrant dans ses bras.

Mais la jeune femme le repoussa doucement.

— Un baiser n’est pas une réponse, dit-elle d’une voix glacée.

— C’est qu’en vérité, répondit le Créole, ta demande n’est pas une demande, Suzanne.

— Je ne te comprends pas.

— Oh ! fit le jeune homme en joignant les mains, tu doutes de moi ?

— Alors c’est donc moi que tu aimes ? dit-elle en l’attirant sur sa poitrine.

— Oh ! oui, toi, toi seule, répondit le Créole d’une voix étouffée, toi seule, rien que toi !

— Eh bien, dit Suzanne, nous quittons Paris dans huit jours ; nous allons au Havre, à Marseille, à Bordeaux, à Brest, où tu voudras ; là, nous prenons le premier bâtiment qui part pour l’Amérique, pour les Indes, pour l’Océanie. Si une contrée te déplaît, nous irons dans une autre ; si une partie du monde te fatigue, nous irons dans une autre. Nous irons tant que le flot nous portera, tant que le vent nous poussera ; nous chercherons un paradis, et, ce paradis trouvé, nous nous y arrêterons.

— Mais, Suzanne, s’écria le jeune homme, songes-tu à la fortune qu’il faut pour mener une pareille vie ?

— Ne t’occupe pas de cela.

— Mon amie, ma fortune, à moi, vient en grande partie de ma femme… dit Camille.

— Tu la lui laisseras toute ; nous réaliserons la mienne ; nous vendrons cet hôtel, nous nous ferons deux millions : cent mille livres de rente. Avec cent mille livres de rente, on dispose de l’avenir.

— Mais ces deux millions, demanda Camille, es-tu bien sûre de les avoir ?

Suzanne tressaillit : une pensée terrible lui traversait l’esprit en même temps que ces paroles l’atteignaient au cœur.

Elle frissonna de la tête aux pieds ; ses mains, ses joues, son front, devinrent blancs et froids comme le marbre.

— Ah ! dit-elle, toi aussi, tu as entendu parler de lui !

— De qui ? demanda Camille.

— De rien, de personne, dit Suzanne en passant ses mains sur ses yeux comme pour se réveiller d’un mauvais songe.

— Suzanne, Suzanne, tes mains sont glacées, dit le jeune homme.

— Oui, c’est vrai ; j’ai froid, Camille.

— Rentre dans ta chambre, mon enfant chérie ! ces émotions te brisent.

— Ô Camille, s’écria Suzanne avec un accent terrible, nous sommes séparés pour jamais !

— Suzanne, dit le jeune homme véritablement ému, reviens à toi ; la douleur t’égare. C’est moi, Camille ; je suis près de toi, je t’embrasse, je t’aime !

— Non ! tu sais bien que je dis vrai ; toi aussi, tu as entendu parler de lui.

— C’est donc vrai, ce que l’on dit ? demanda Camille.

— Que dit-on ?

— C’est donc vrai, cette histoire de testament qui commence à transpirer dans le monde ?

— Tu vois bien ! tu vois bien ! Oui, c’est vrai ; oui, quand cet homme voudra, je serai plus pauvre, plus ruinée que l’enfant qui vient au monde, puisque l’enfant qui vient au monde a un père et une mère, et que moi, je n’ai plus personne.

— Alors il y a un autre héritier ?

— Oui, Camille, oui ; je l’avais oublié ; il y a l’héritier véritable ; mon frère voulait réaliser, voulait vendre, voulait… Le pauvre insensé ! il faisait des projets, mais ne se pressait pas de les accomplir ; la mort s’est pressée, elle.

— Et cet héritier se nomme ?…

— Pour nous, Conrad de Valgeneuse – nous le croyions mort ; pour les autres, Salvator.

— Salvator ! le commissionnaire mystérieux ? cet homme étrange ? s’écria l’Américain. Alors tout va bien, Suzanne, dit Camille ; cet homme s’est jeté dans ma vie, à moi aussi ; cet homme a touché d’une main rude à mon honneur. J’ai un compte à régler, moi aussi, avec M. Conrad de Valgeneuse.

— Que feras-tu ? demanda Suzanne tremblant de crainte et d’espérance à la fois.

— Je le tuerai, répondit résolument le Créole.

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