‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 28 sur 50 · Chapitre 316 Où le soleil de Camille commence à pâlir.

Chapitre 316 Où le soleil de Camille commence à pâlir.

Vous vous rappelez sans doute, chers lecteurs – ou, si vous ne vous le rappelez pas, je fais appel à vos souvenirs –, cette jeune et belle Créole de la Havane qui vous a été présentée un seul instant, c’est vrai, mais enfin qui vous a été présentée sous le nom de madame de Rozan et qui avait fait son entrée dans les salons de madame de Marande le soir où Carmélite y avait chanté la romance du Saule ?

Cette entrée, nous l’avons dit et nous le répétons, avait fait sur tous les invités un prodigieux effet.

Présentée dans le monde sous les auspices de madame de Marande, c’est-à-dire de l’une de ses plus gracieuses souveraines, la belle Créole, en quelques jours, était devenue la beauté à la mode, et on se l’arrachait dans tous les salons de Paris.

Brune comme la nuit, rose comme l’Orient, les yeux pleins d’éclairs, les lèvres pleines de désirs, madame de Rozan, avec un regard, avec un sourire, attirait à elle, non seulement les hommes, mais encore les femmes, si bien qu’au milieu d’un salon, elle ressemblait à une planète environnée d’étoiles.

On lui prêtait mille victoires et pas une défaite, et c’était justice ; vive, ardente, passionnée, à son insu peut-être provocante, il y avait bien dans son fait une nuance de coquetterie assez prononcée, mais rien de plus, et, si elle laissait, comme disait Camille avec plus de pittoresque que de bon goût, les gens s’amuser aux bagatelles de la porte, elle savait les arrêter avant même qu’ils en eussent touché le seuil. Le secret de sa vertu était dans son amour pour Camille, et, qu’on nous permette de le dire en passant, puisque nous trouvons une si bonne occasion de le faire, c’est le secret de toutes les vertus de la femme : cœur amoureux, corps vertueux.

Madame de Rozan en était là ; elle était amoureuse de son mari, mieux que cela, elle l’adorait – adoration mal placée, nous en convenons, surtout si nous nous souvenons de ce que nous avons raconté au chapitre précédent, mais parfaitement compréhensible pour ceux qui n’ont point oublié cet éclat superficiel, cet attrait miroitant dont la nature avait, en le créant, doué Camille.

Et, en effet, on l’a vu dans le cours de notre récit, Camille, jeune, beau, capricieux plutôt que distingué, amusant plutôt que spirituel, suffisamment vernissé de l’esprit de Paris, Camille, néanmoins, léger, frivole, fantasque, gai jusqu’à la folie, devait plaire à toutes les femmes et en particulier à une jeune fille à la fois indolente et passionnée, avide de plaisir et attendant le plaisir avec impatience.

Les triomphes de madame de Rozan étaient donc superficiels. Elle en rapportait fidèlement toute la gloire à son mari, et cependant on verra tout à l’heure pourquoi cette Créole amoureuse et triomphante était, malgré ses succès éclatants, d’une mélancolie si profonde, qu’on l’eût crue en proie à quelque secrète maladie de l’âme ou du corps. On en avait fait la remarque dans plusieurs salons en voyant la pâleur de ses joues et le cercle bistré de ses yeux : une douairière jalouse affirmait qu’elle était poitrinaire ; un amoureux repoussé insinuait qu’elle avait un amant ; un autre, plus charitable, avait découvert que son mari la battait ; un médecin matérialiste l’accusait, ou plutôt la plaignait, d’être trop rigoureuse observatrice de ses devoirs conjugaux ; enfin, tout le monde disait son mot, mais personne ne disait le véritable.

Et maintenant, si le lecteur veut nous suivre jusqu’à la chambre à coucher de la belle jeune femme, il apprendra en quelques instants, s’il ne l’a deviné déjà, le secret de cette affliction qui commençait à inquiéter tout Paris.

Le soir des funérailles de M. Lorédan de Valgeneuse, c’est-à-dire vingt-quatre heures après la scène que nous avons racontée dans le précédent chapitre, madame Camille de Rozan, plongée dans une bergère de velours rose, se livrait à l’exercice le plus singulier que l’on puisse attendre d’une jolie femme dans une chambre à coucher, à une heure du matin, heure à laquelle toute femme de l’âge et de l’aspect de la belle Dolorès doit être étendue dans son lit, le front plein de rêves et la bouche pleine de promesses.

Assise devant une petite table de laque de Chine, elle était occupée à charger une charmante paire de pistolets à manche d’ébène, à canon damasquiné d’or, qui, dans ses mains du plus beau marbre, ressortaient étrangement.

Après avoir chargé ses pistolets avec une régularité et une précision qui eussent fait honneur à un directeur de tir, madame de Rozan en examina minutieusement les batteries, en fit jouer les chiens l’un après l’autre ; puis, cet examen terminé, elle déposa les pistolets à sa droite et prit un petit poignard à sa gauche.

Dans les mains de la jolie Créole, ce poignard ne devait certes pas sembler effrayant ; la gaine était d’argent niellé d’or ; le pommeau, merveilleusement sculpté, était de fer incrusté de pierreries, si bien que ce chef-d’œuvre d’orfèvrerie ressemblait bien plus à un bijou de femme qu’à une arme meurtrière ; et pourtant, à voir les éclairs qui jaillissaient de ses yeux en regardant la lame, on eût été saisi de peur et l’on eût été fort embarrassé de dire lequel envoyait les rayons les plus fauves, du poignard ou des yeux.

Le poignard examiné avec le même soin que les pistolets, elle le reposa sur la table, fronça le sourcil, et, s’enfonçant dans sa bergère, croisa les deux bras sur sa poitrine et médita.

Elle était plongée depuis dix minutes, à peu près, dans cette méditation, quand elle entendit un pas bien connu d’elle dans le corridor qui conduisait à sa chambre à coucher.

— C’est lui, dit-elle.

Et, avec la rapidité de la pensée, amenant à elle le tiroir de la table, elle y mit les pistolets et le poignard, repoussa le tiroir, en ôta la clef, et cacha cette clef dans la poche de sa robe de chambre.

Elle se leva vivement ; Camille entra.

— C’est moi, dit-il. Comment ! tu n’es pas encore couchée à cette heure, mignonne ?

— Non, répondit froidement madame de Rozan.

— Mais il est une heure, mon enfant chérie, dit Camille en la baisant au front.

— Je le sais, répondit celle-ci du même ton, avec le même accent glacé.

— Tu es donc sortie ? demanda Camille en jetant son manteau sur une causeuse.

— Je ne suis pas sortie, répondit laconiquement madame de Rozan.

— Alors il t’est venu du monde ?

— Personne n’est venu.

— Et tu as veillé jusqu’à cette heure ?

— Vous le voyez.

— Que faisais-tu ?

— Je vous attendais.

— Ce n’est pas ton habitude.

— Quand les habitudes sont mauvaises, il faut en changer.

— Oh ! de quel ton tragique tu dis cela ! fit Camille commençant à se déshabiller.

Madame de Rozan, sans répondre, se rassit dans la bergère.

— Eh bien, demanda Camille, ne te couches-tu pas ?

— Non, j’ai à vous parler, dit la Créole d’une voix sombre.

— Diable ! ce que tu as à me dire est donc bien triste, que tu me l’annonces de cette façon-là ?

— Fort triste.

— Qu’y a-t-il, ma chère ? demanda Camille en se rapprochant ; es-tu malade ? as-tu reçu une mauvaise nouvelle ? que s’est-il passé depuis tantôt ?

— Il ne s’est rien passé depuis tantôt, répondit la Créole, sinon ce qui se passe tous les jours ; je n’ai reçu aucune nouvelle, et je ne suis point malade, comme vous l’entendez, du moins.

— Alors pourquoi cet air funèbre ? demanda en souriant Camille ; à moins, ajouta-t-il en essayant d’embrasser sa femme, que ce ne soit en souvenir de notre pauvre ami Lorédan.

— M. Lorédan n’était point notre ami ; M. Lorédan était votreami, voilà tout ; ce ne peut donc pas être cela.

— Alors je donne ma langue aux chiens, dit Camille en jetant son habit sur un fauteuil, tout fatigué qu’il était d’avoir soutenu si longtemps un si maussade sujet de conversation.

— Camille, demanda madame de Rozan, n’avez-vous remarqué nul changement en moi, depuis quelques semaines ?

— Non, ma foi, répondit Camille ; tu es toujours charmante.

— Vous n’avez pas vu ma pâleur ?

— Le climat de Paris est si traître ! D’ailleurs, je te dirai une chose, moi : c’est que cette pâleur te va à ravir ; et, si j’ai remarqué une chose, c’est que tu devenais tous les jours plus belle.

— Le cercle qui entoure mes yeux ne vous a pas révélé mes insomnies ?

— Ma foi, non ! J’ai cru que tu mettais du khol, c’est la mode.

— Camille, vous êtes bien égoïste ou bien frivole, mon pauvre ami, fit la jeune femme en secouant la tête. Et deux larmes roulèrent le long de ses joues.

— Tu pleures, mon amour ? demanda Camille d’un air stupéfait.

— Mais regarde-moi donc, dit-elle en allant à lui et en croisant les bras ; je meurs !

— Oh ! dit Camille frappé de la pâleur et de la sinistre expression du visage de sa femme, en effet, ma pauvre Dolorès, tu me sembles souffrante.

Et, la prenant par la taille, il s’assit et essaya de l’attirer sur ses genoux. Mais la jeune femme, se dégageant de l’étreinte, s’éloigna brusquement en jetant sur lui un regard de colère.

— Assez de mensonges comme cela ! dit-elle énergiquement ; je suis lasse et honteuse de mon silence, et j’ai soif d’une explication.

— Et quelle explication veux-tu que je te donne ? demanda Camille d’un ton aussi naturel que si la demande le surprenait réellement.

— Mais c’est bien simple : l’explication de ta conduite depuis le jour où, pour la première fois, tu as mis le pied à l’hôtel Valgeneuse.

— Encore tes soupçons ! dit Camille avec impatience ; je croyais t’avoir rassurée à ce sujet.

— Camille, ma foi en toi était aussi grande que mon amour. Quand je t’ai interrogé sur tes relations avec mademoiselle Suzanne de Valgeneuse, et que tu m’as assuré qu’elle n’avait pour toi et que tu n’avais pour elle que des sentiments affectueux ou tout au plus fraternels, je t’aimais, je ne demandais qu’à te croire ; je t’ai cru.

— Eh bien, après ? dit l’Américain.

— Attends, Camille ; ce serment que tu m’as fait, il y a quatre mois, le renouvellerais-tu aujourd’hui ?

— Sans aucun doute.

— Ainsi, tu m’aimes aujourd’hui comme il y a un an, c’est-à-dire au jour de notre mariage ?

— Un peu plus qu’il y a un an, répondit Camille avec un accent de galanterie qui contrastait étrangement avec le visage sombre de sa femme.

— Et tu n’aimes pas mademoiselle de Valgeneuse ?

— Naturellement, ma chère.

— Tu le jurerais ?

— Je le jure, dit Camille en riant.

— Non, point ainsi ; non, point de ce ton, mais solennellement, mais devant Dieu.

— Je le jure devant Dieu, répondit Camille, qui nous a déjà donné une preuve de l’importance qu’il attachait aux serments d’amour.

— Eh bien, devant Dieu, Camille, s’écria la Créole avec une profonde expression de dégoût, tu es un hypocrite et un lâche, un parjure et un traître !

Camille bondit et voulut parler ; mais, d’un geste souverain, la jeune femme lui imposa le silence.

— Assez de mensonges, vous ai-je déjà dit ; je sais tout. Depuis quelques jours, je vous épie, je vous suis, je vous vois entrer à l’hôtel Valgeneuse, je vous en vois sortir. Ne vous donnez donc pas la honte et la peine de feindre un instant de plus.

— Oh ! fit Camille impatienté, vous savez que j’aime peu ces sortes de scènes, chère amie ; laissons ces propos équivoques aux bourgeois et aux manants, et tâchons de rester l’un devant l’autre ce que nous passons pour être dans le monde, c’est-à-dire des gens bien élevés. Il n’existe rien entre moi et mademoiselle de Valgeneuse. Je te l’ai juré, je te le rejure ; cela doit te suffire, il me semble.

— C’est par trop d’impudence ! s’écria la Créole exaspérée du ton léger avec lequel Camille traitait sa douleur. Tiens, nieras-tu ceci ?

Puis, tirant une lettre de sa poitrine, elle la déplia vivement, et, sans avoir besoin de lire, répéta ces mots qu’elle contenait :

« Camille, cher Camille, où es-tu à cette heure, où je ne vois que toi, où je n’entends que toi, où je ne pense qu’à toi ? »

– Oh ! à mon tour, c’est moi qui vous dis : « Assez ! » s’écria Camille en arrachant violemment la lettre des mains de la Créole et en la déchirant.

— Oh ! déchirez, déchirez, dit celle-ci ; je la sais malheureusement par cœur.

— Ainsi, non contente de me suivre et de m’espionner, vous décachetez mes lettres ou vous crochetez mes serrures ? s’écria Camille le visage empourpré de colère.

— Eh bien… oui… Après ?… Oui, je te suis… oui, je t’espionne ; oui, je décachette tes lettres ; oui, je crochette tes serrures !

Mais tu ne me connais donc pas, malheureux ? tu ne sais donc pas de quoi je suis capable ? Regarde-moi en face. Est-ce que, par hasard, j’aurais l’air d’une femme qu’on trompe impunément ?

Et, en effet, si belle qu’elle fût, elle était effrayante à voir ; un peintre eût trouvé, dans l’expression farouche de ses yeux et dans la violente contraction des muscles de son visage, un admirable modèle pour Médée ou pour Judith.

Camille, en la voyant ainsi, recula d’un pas, légèrement effrayé et ne trouvant pas une parole à lui dire. Mais, sentant tout le danger de la situation si le silence se prolongeait un moment de plus, il tenta d’arriver à composition par la flatterie.

— Oh ! que tu es belle ainsi ! s’écria-t-il ; mais regarde-toi donc, et compare-toi aux autres femmes ; est-ce qu’il y en a une plus belle que toi ? est-ce qu’il peut y en avoir une aussi aimée que toi ?

— Il ne me convient pas d’être aimée seulement plus que les autres, dit fièrement la Créole ; je veux être aimée seule.

— Mais c’est bien ainsi que je l’entends, dit Camille.

— Au fait ! dit Dolorès ; maintenant que j’ai les preuves en main, essayeras-tu de nier que tu aies une intrigue avec cette méchante créature ?

Ce mot de créature, appliqué à sa bien-aimée Suzanne, froissa Camille ; il fronça le sourcil sans répondre.

— Oui, répéta Dolorès, oui, méchante créature ! ni l’épithète ni le substantif ne sont déplacés. Oh ! je la connais aussi bien que vous, plus que vous, mieux que vous, peut-être, et il m’a suffi d’un soir pour la connaître.

Et quelque chose comme un nuage de honte passa sur le front de la jeune femme tandis qu’elle prononçait ces mots, si peu significatifs en apparence.

Pendant ce temps, Camille avait entrevu un biais et s’en était emparé.

— Écoute, dit-il à la jeune femme : eh bien, quoique ce soit assez indélicat, ce que je vais te dire, je ne nierai pas que Suzanne ne soit quelque peu amourachée de moi.

— Alors elle t’aime ? s’écria la Créole ; tu avoues qu’elle t’aime ?

— On n’est pas maître, chère amie, d’inspirer ou de ne pas inspirer de l’amour, répondit Camille ; tout au plus, répondit-il philosophiquement, est-on libre d’aimer ou de ne pas aimer ?

— Aimes-tu ou n’aimes-tu pas mademoiselle Suzanne de Valgeneuse ? demanda Dolorès, qui ne voulait pas permettre à Camille de lui glisser dans la main.

— Je ne l’aime pas… C’est-à-dire, il y a aimer et aimer ; c’est la sœur de mon ami, je ne la hais pas.

— Aimes-tu d’amour mademoiselle Suzanne de Valgeneuse ? Plus clairement encore, mademoiselle Suzanne de Valgeneuse est-elle ta maîtresse ?

— Ma maîtresse ?

— Puisque je suis ta femme, elle ne peut pas être autre chose.

— Non, certainement, elle n’est pas ma maîtresse.

— Et tu ne l’aimes pas d’amour ?

— D’amour ? Non.

— Je veux bien te croire.

— Ah ! c’est fort heureux, dit Camille en étendant les bras.

— Attends, Camille : je veux bien te croire, mais il me faut une preuve.

— Laquelle ?

— Partons.

— Comment, partons ? s’écria Camille étonné ; et à propos de quoi partir ?

— Parce qu’il n’est pas honnête de laisser se fourvoyer ainsi mademoiselle de Valgeneuse. Elle t’aime, dis-tu : donc, elle espère ; tu ne l’aimes pas : donc, elle souffre. Espoir et souffrance, il y a un moyen de tout faire cesser : partons.

Camille essaya de plaisanter.

— J’admets qu’un départ soit un dénouement, dit-il ; nous en voyons l’exemple dans une foule de comédies ; encore faut-il savoir où l’on va.

— On va où l’on est aimé, Camille ; le lieu où l’on est aimé, c’est la véritable patrie. Où tu voudras, j’irai – à cent lieues de la France, à mille lieues de la France –, mais partons.

— Sans doute, répondit Camille, et je t’eusse moi-même proposé depuis longtemps un voyage en Italie ou en Espagne, si je n’eusse craint tes reproches.

— Mes reproches, à moi ?

— Oui. Comprends donc. « Moi qui ai vécu des années à Paris, je n’ai plus véritablement grand-chose à y voir, me disais-je ; mais elle, mais ma pauvre Dolorès, qui, comme toutes les jeunes filles de notre pays, a caressé si longtemps ce doux rêve – voir Paris et mourir –, ne vais-je pas l’éveiller brusquement avant que son rêve soit achevé ? »

— Si cette délicate attention te retenait seule, Camille, que rien ne retarde plus notre départ ; j’ai vu de Paris ce que j’en voulais voir.

— Eh bien, soit, ma chère, dit Camille, nous partirons.

— Quand cela ?

— Mais quand tu voudras.

— Partons demain, alors.

— Oh ! fit l’Américain stupéfait, demain ?

— Sans doute, puisque rien ne vous retient à Paris que la crainte de m’éveiller de mon rêve.

— Rien, rien, dit Camille, c’est bientôt dit. N’eût-on que ses malles à bourrer, c’est une affaire de plus de vingt-quatre heures. Demain ! répéta Camille ; et nos achats, nos visites, nos règlements ?

— Mes malles sont faites, mes achats sont faits, nos règlements sont payés ; et j’ai fait porter hier, pour prendre congé, des cartes dans toutes les maisons où nous avons été reçus.

— Mais encore faut-il quelques jours pour serrer la main à ses amis.

— D’abord, avec ton caractère, Camille, on n’a pas d’amis, on n’a que des connaissances. Ta connaissance la plus intime était Lorédan ; Lorédan a été tué hier, il a été enterré aujourd’hui. Tu n’as plus une seule main à serrer à Paris ; partons donc demain.

— Quant à cela, c’est impossible.

— Fais attention à ce que tu me réponds, Camille.

— Sans doute. Et mes fournisseurs, que diraient-ils si je partais ainsi ? J’aurais l’air de faire banqueroute. Je pars, je ne fuis pas.

— Combien demandes-tu de temps pour que ton départ n’ait pas l’air d’une fuite ? Réponds.

— Mais je ne sais…

— Trois jours, est-ce suffisant ?

— En vérité, une pareille insistance est déraisonnable, ma chère.

— Quatre jours, cinq jours, six jours, répéta d’une voix stridente la jeune femme, qui paraissait arrivée au paroxysme de la colère, est-ce assez ?

— Tu y tiens ? demanda Camille, qui commençait à s’inquiéter de cette irritation de sa femme.

— Comme je tiens à ma vie.

— Eh bien, huit jours.

— Huit jours, soit, dit résolument madame de Rozan ; mais, aussi vrai, ajouta-t-elle en regardant le tiroir où étaient enfermés le poignard et les pistolets, aussi vrai que ma résolution était prise avant ton entrée dans cette chambre, si d’aujourd’hui en huit jours nous ne sommes point partis, le neuvième jour, toi, elle et moi, Camille, nous serons devant Dieu pour y répondre chacun de notre conduite.

La jeune femme prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille ne put s’empêcher de frissonner.

— C’est bien, dit-il en fronçant le sourcils comme à une double pensée, c’est bien ; dans huit jours, nous partirons ; c’est moi, à mon tour, qui t’en donne ma parole d’honneur.

Et, prenant son habit, qu’il avait, comme nous l’avons dit, jeté sur un fauteuil, il se retira dans sa chambre, attenante à celle de sa femme, et, sans se rendre compte de ce qu’il faisait, s’enferma à clef et poussa le verrou.

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On se souvient qu’en quittant mademoiselle Suzanne de Valgeneuse, à la fin de l’avant-dernier chapitre, notre ami Camille avait cru trouver un moyen bien simple de se débarrasser de Salvator, ou, si vous l’aimez mieux, de Conrad, c’est-à-dire de l’héritier légitime des Valgeneuse.

Mais il ne suffit pas, en ce monde plein de contrariétés, de trouver un moyen de se débarrasser de ce qui gêne : entre le moyen et l’exécution, il y a parfois un abîme.

En conséquence de la résolution prise, Camille de Rozan s’était présenté chez Salvator, et, ne l’ayant pas trouvé, il avait laissé sa carte.

Or, le lendemain de la scène conjugale que nous venons de raconter, Salvator – sous son véritable nom de Conrad de Valgeneuse – se faisait annoncer chez le gentilhomme américain.

Celui-ci, légèrement ému, comme le sont en général, au moment décisif, tous les hommes qui prennent des décisions rapides, et plutôt avec leur tempérament qu’avec leur raison, celui-ci, disons-nous, ordonna au domestique de faire passer le visiteur au salon et le rejoignit au bout d’un instant.

Mais, pour que l’on comprenne bien ce qui va suivre, disons d’où venait Salvator en se présentant chez Camille.

Il venait de chez sa cousine, mademoiselle Suzanne de Valgeneuse.

À sa première demande d’être introduit près de la jeune fille, on lui avait répondu que mademoiselle de Valgeneuse ne recevait pas.

Il avait insisté et avait été repoussé de nouveau.

Mais il était patient, notre ami Salvator, et ce qu’il voulait, il le voulait bien.

Il avait donc pris une seconde carte, et, à la suite de son nom de Conrad de Valgeneuse, il avait écrit au crayon :

« Vient pour s’entendre sur l’héritage. »

Jamais parole magique, jamais talisman merveilleux n’ouvrit la porte d’un château de fée avec plus de promptitude. On le fit entrer dans le salon, où mademoiselle de Valgeneuse le vint rejoindre quelques instants après.

Le désespoir où l’avait plongée la perte de sa fortune l’avait prodigieusement changée : son front était blême, sa joue hâve, son œil terne ; elle ressemblait à ces belles et fiévreuses filles des Maremmes dont le regard vague semble flotter dans un monde inconnu du nôtre. Le frisson de la mal’aria, qu’elle semblait porter en elle, gagna en quelque sorte Salvator, et, lorsqu’elle entra, il frissonna involontairement.

Salvator, pour se présenter chez sa cousine, avait revêtu le costume, non seulement d’un homme du monde, mais encore d’un élégant du jour, sous sa plus rigoureuse étiquette.

En le voyant si supérieurement distingué, si parfaitement beau, les yeux de la jeune fille s’allumèrent d’une lueur sinistre, et il en jaillit des éclairs de colère et de haine.

— Vous avez à me parler, monsieur ? dit-elle sèchement et d’un air de hauteur dédaigneuse.

— Oui, ma cousine, répondit Salvator.

Mademoiselle de Valgeneuse fit une moue assez méprisante en entendant ce mot de cousine, qui lui parut d’une familiarité injurieuse.

— Et que pouvez-vous me vouloir ? répondit-elle sur le même ton.

— Je viens vous parler, continua Salvator, que les airs dédaigneux de mademoiselle de Valgeneuse laissaient parfaitement indifférent, de la position qui vous est faite par suite de la mort de votre frère.

— Alors cette question d’héritage, dont vous désirez m’entretenir ?…

— Vous comprenez son importance, n’est-ce pas ?

— Vous prétendez que cet héritage vous appartient, je crois ?

— Je ne prétends pas, j’affirme.

— Affirmer ne coûte rien. Nous plaiderons.

— Affirmer ne coûte rien, en effet, dit Salvator ; mais plaider coûte beaucoup ; vous ne plaiderez pas, ma cousine.

— Et qui m’en empêchera ? Vous ?

— Dieu m’en garde !

— Qui donc, alors ?

— Votre bon sens, votre raison, votre notaire surtout.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que vous avez fait venir hier votre notaire, qui est en même temps le mien, M. Baratteau, un bien brave homme ! que vous lui avez dit de vous mettre au courant de vos affaires ; et, en apprenant que vous n’aviez plus rien, vous lui avez demandé conseil ; il vous a conseillé de ne pas plaider parce que le testament que je possède est fait de manière à ne donner chance à aucun procès.

— Je consulterai mon avoué.

— Scylla ne vous donnera pas un meilleur conseil que Charybde.

— Alors que voulez-vous, monsieur ? Je ne comprends pas le but de votre visite, à moins que vous n’ayez dessein de vous venger sur une femme de la haine que vous portiez à son frère.

— Je n’ai de haine contre personne, dit-il ; je n’en avais pas même contre Lorédan : comment se pourrait-il que j’en eusse contre vous ? Il eût suffi d’un mot pour nous rapprocher, votre frère et moi. Il est vrai que ce mot était peu de chose, c’était le mot conscience, et il ne devait jamais le prononcer. Je ne viens donc pas pour vous faire injure, et, loin de là, si vous voulez m’écouter, vous apprendrez que le cœur que vous croyez gonflé de haine n’est rempli pour vous que de la plus respectueuse compassion.

— Je vous remercie humblement de votre aimable pitié, mon cher monsieur ; mais les femmes de ma race ne s’abaissent pas à l’aumône, elles s’élèvent à la mort.

— Veuillez m’écouter, mademoiselle, dit respectueusement Salvator.

— Oui, je comprends, vous allez m’offrir une pension viagère pour qu’on ne dise pas dans le monde que vous avez laissé mourir une parente à l’hôpital.

— Je ne vous offre rien, répondit Salvator sans s’arrêter aux outrageantes suppositions de la jeune fille ; je suis venu chez vous avec l’intention de m’informer de vos besoins et avec le désir et l’espoir de les satisfaire.

— Alors expliquez-vous clairement, reprit Suzanne étonnée ; car je ne sais plus où vous en voulez venir.

— C’est cependant bien simple. Combien dépensez-vous personnellement par an ? en d’autres termes encore, quelle somme vous faut-il par année pour tenir votre maison sur le pied où elle est aujourd’hui ?

— Je l’ignore complètement, dit mademoiselle de Valgeneuse ; je ne me suis jamais occupée de ces détails.

— Eh bien, je vais vous le dire, moi, reprit Salvator : du vivant de votre frère, vous dépensiez, à vous deux, cent mille francs par an.

— Cent mille francs ! s’écria la jeune fille stupéfaite.

— Or, je présume que vous, ma cousine, vous entriez pour le tiers à peu près dans cette dépense ; c’est donc trente à trente-cinq mille francs qu’il vous faut par année.

— Mais, monsieur, interrompit Suzanne stupéfaite encore cette fois – seulement, stupéfaite pour une autre cause, car la pensée commençait à lui venir que, pour une raison ou pour une autre, son cousin allait l’enrichir et qu’elle pourrait alors courir les grandes routes avec Camille –, mais, monsieur, je dépense à peine cette somme.

— Soit, dit Salvator ; mais il y a des années mauvaises. Je vous lègue donc, en prévision de ces mauvais temps, cinquante mille francs par année ; le capital restera chez maître Baratteau, et vous en toucherez, soit mensuellement, soit trimestriellement, à votre guise enfin, le revenu. Ma proposition vous semble-t-elle acceptable ?

— Mais, monsieur, reprit Suzanne, dont le visage s’empourpra de joie, en supposant que j’accepte, faut-il encore que je sache quel droit j’ai à recevoir un pareil don ?

— Quant à vos droits, mademoiselle, dit Salvator en souriant, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, vous n’en avez aucun.

— Alors je veux dire à quel titre ? reprit vivement la jeune fille.

— À titre de nièce de mon père, mademoiselle, reprit gravement Salvator. Acceptez-vous ?

Tout un monde d’idées s’agita dans le cerveau de la jeune fille à cette proposition si nettement formulée ; elle entrevit vaguement qu’il était une race de créatures supérieures à celles qu’elle avait connues jusque-là et à elle-même ; que ces créatures, émanées sans doute plus directement de Dieu et qui avaient reçu du ciel la vivifiante transmission du bien, étaient jetées ici-bas pour corriger le mal qu’y faisaient les êtres inférieurs. Elle distingua, comme à travers les brumes d’un rêve, tous les horizons roses des plaines de l’amour ; sa vie, flottante et indécise jusqu’à la mort de son frère, noire, agitée, tumultueuse depuis trois jours, refléta tout à coup les couleurs de l’arc-en-ciel ; mille promesses caressantes comme des brises d’été rafraîchissaient son front, et ce fut le cœur en proie à toutes les ivresses de l’espoir qu’elle releva sur Salvator son regard, où rayonnait, cette fois, la plus vive reconnaissance.

Elle l’avait jusque-là regardé avec sa haine ; mais, en jetant maintenant sur lui des yeux reconnaissants, elle ne put réprimer un mouvement d’admiration : elle le trouva beau, splendide, rayonnant, et elle n’hésita point à lui manifester son admiration par son regard, sinon par ses paroles.

Salvator ne parut point remarquer l’impression que sa vue produisait sur la jeune fille, et il lui demanda pour la seconde fois et aussi gravement que la première :

— Acceptez-vous, ma cousine ?

— Avec une vive reconnaissance, répondit mademoiselle de Valgeneuse d’une voix profondément émue et en tendant ses deux mains au jeune homme.

Mais celui-ci salua et fit un pas pour se retirer.

— Je vais, mademoiselle, dit-il, et de ce pas, faire dresser, chez maître Baratteau, l’acte qui vous constitue héritière d’un million. Dès demain, vous pourrez toucher le premier semestre.

— Mon cousin ! s’écria-t-elle en l’arrêtant de sa voix la plus douce, Conrad ! est-il possible que vous me haïssiez ?

— Je vous le répète, mademoiselle, dit Salvator souriant mais froid, je ne hais personne.

— Est-il possible, Conrad, continua Suzanne en donnant à sa voix et à son visage l’expression de la plus vive affection, est-il possible que vous ayez oublié qu’une partie de notre vie, enfance et jeunesse, s’est écoulée côte à côte ; que nous avons un passé commun ; que nous portons le même nom, et qu’enfin le même sang coule dans nos veines ?

— Je n’ai rien oublié, Suzanne, dit tristement Salvator, pas même les projets que nos pères formaient sur nous, et c’est parce que je me suis souvenu, au contraire, que vous me voyez chez vous aujourd’hui.

— Dites-vous vrai, Conrad ?

— Je ne mens jamais.

— Mais alors, croyez-vous avoir fait assez pour la nièce de votre père en assurant, même aussi généreusement que vous le faites, son bien-être matériel ? Je suis seule au monde, Conrad ; seule à partir de ce jour. Je n’ai plus ni parent, ni ami, ni soutien.

— C’est Dieu qui vous punit, Suzanne, dit gravement le jeune homme.

— Oh ! vous êtes sévère jusqu’à la dureté.

— N’avez-vous rien à vous reprocher, Suzanne ?

— Rien de grave, Conrad ; à moins que vous n’appeliez fautes graves des coquetteries de jeune fille ou des caprices de femme.

— Est-ce par coquetterie ou par caprice, reprit solennellement Conrad, que vous avez prêté les mains à cette odieuse machination dont le résultat a été le rapt d’une jeune fille de votre pensionnat, rapt exécuté sous vos yeux par votre frère et avec votre concours ? Croyez-vous que Dieu ne punisse pas, un jour ou l’autre, un semblable caprice ? Eh bien, Suzanne, ce jour est arrivé, et Dieu vous punit par l’abandon, l’isolement, l’absence de toute famille : châtiment sévère mais mérité et, par conséquent, juste.

Mademoiselle de Valgeneuse baissa la tête : une rougeur qu’elle n’avait pu contenir envahissait son visage. Un instant après, elle releva le front lentement, et, comme cherchant ses mots :

— Ainsi, dit-elle, vous, mon plus proche et mon dernier parent, vous me refusez, non seulement votre amitié, mais encore votre appui. Je ne suis pas une pécheresse endurcie, cependant, Conrad. Le fond de mon cœur est bon, croyez-moi, et je pourrais peut-être réparer, avec votre aide, une faute horrible sans doute, mais qui a son atténuation, sinon son excuse, dans sa cause. C’est ma tendresse fraternelle qui m’a poussée à cette mauvaise action. Où est cette jeune fille ? J’irai me jeter à ses pieds ; j’irai lui demander pardon. Elle était orpheline et sans fortune, je la prendrai avec moi, j’en ferai mon amie, ma sœur ; je la doterai, je la marierai. Enfin, pour faire oublier ce peu d’années consacrées au mal, je passerai ma vie à faire le bien. Seulement, je vous le demande en grâce, encouragez-moi, aidez-moi, assistez-moi.

— Il est trop tard, dit Salvator.

— Conrad, insista la jeune fille ne soyez pas l’archange punisseur. J’ai entendu souvent prononcer votre nom de Salvator comme le nom d’un homme de bien. Ne soyez pas aussi sévère que Dieu, vous qui n’êtes qu’une de ses créatures. Tendez la main à qui vous implore au lieu de le pousser plus avant dans l’abîme. À défaut d’amitié, ayez de la compassion, Conrad ; nous sommes encore jeunes tous deux, tout n’est donc pas désespéré. Étudiez-moi, mettez-moi à l’épreuve, essayez de me trouver en faute, et, si je mets au bien l’ardeur que j’ai mise au mal, vous verrez, Conrad, quels trésors de dévouement et d’affection sincère peut contenir un cœur vierge de bien.

— Il est trop tard ! répéta mélancoliquement Salvator. Je suis dans le monde moral une sorte de médecin, Suzanne ; j’ai pris à tâche de panser et de guérir les blessés que fait la société à toute heure. Le temps que j’ai passé auprès de vous est un temps volé à mes malades. Laissez-moi donc retourner vers eux et oubliez que vous m’avez vu.

— Non, s’écria impétueusement la jeune fille, il ne sera pas dit que je n’aurai pas mis toute insistance… Je vous supplie, Conrad, d’essayer de devenir mon ami.

— Jamais ! répondit amèrement le jeune homme.

— Soit murmura Suzanne en réprimant un geste de dépit ; mais, puisqu’il vous a plu de m’obliger si généreusement, je ne sais pas pour quelle cause, voulez-vous, en cette matière-là, m’obliger tout à fait ?

— Le cause est celle que je vous ai dite, Suzanne, riposta sévèrement Salvator ; je vous le jure devant Dieu. Quant à vous obliger tout à fait dans le sens que vous dites, je ne demande pas mieux ; mais expliquez-vous, je ne vous comprends pas. Avez-vous besoin d’une année à l’avance ?

— Je veux quitter Paris, répondit Suzanne, et non seulement Paris, mais l’Europe. Je veux me retirer dans une solitude, en Amérique ou en Asie ; j’ai horreur du monde ; j’ai donc besoin de toute la fortune que vous me faites la grâce de me donner.

— Où vous serez, Suzanne, votre revenu vous parviendra ; n’ayez aucune crainte à ce sujet.

— Non, dit Suzanne, qui sembla hésiter, j’ai besoin d’avoir toute ma fortune avec moi ; je veux l’emporter et qu’on ignore ici le lieu que j’aurai choisi pour ma retraite.

— Si je vous comprends, Suzanne, c’est tout votre capital, c’est-à-dire un million, que vous demandez ?

— N’avez-vous pas dit, tout à l’heure, que ce million était déposé chez M. Baratteau ?

— Et je vous le répète, Suzanne. Quand le voulez-vous ?

— Le plus tôt possible.

— Quand comptez-vous partir ?

— Aujourd’hui, si je pouvais.

— Aujourd’hui, il est trop tard pour réaliser cette somme.

— Quel temps faut-il donc ?

— Vingt-quatre heures tout au plus.

— Ainsi, demain à pareille heure, dit mademoiselle de Valgeneuse, dont les yeux rayonnèrent de bonheur, je pourrai partir, emportant un million ?

— Demain, à pareille heure.

— Ô Conrad ! s’écria la jeune fille avec une sorte d’exaltation amoureuse, pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés sur une meilleure route ! Quelle femme j’eusse été entre vos mains ! De quel ardent amour je vous eusse entouré !…

— Adieu, ma cousine, dit Salvator, qui ne voulait pas en entendre davantage. Que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait, et qu’il vous préserve de celui que vous avez peut-être dessein de faire encore.

Mademoiselle de Valgeneuse frissonna involontairement.

— Adieu, Conrad, dit-elle, osant à peine le regarder ; je vous souhaite, moi, tout le bonheur que vous méritez, et, quoi qu’il arrive, je n’oublierai jamais que, pendant un quart d’heure, à votre contact, je suis redevenue une honnête femme et un bon cœur.

Salvator salua mademoiselle de Valgeneuse et se rendit, ainsi que nous l’avons dit au commencement de ce chapitre, chez Camille de Rozan.

— Monsieur, dit-il dès qu’il aperçut l’Américain, j’ai trouvé votre carte à la maison, et je suis venu m’informer, aussitôt que je l’ai pu, de la raison qui m’a valu l’honneur de votre visite.

— Monsieur, répondit Camille, vous vous nommez bien Conrad de Valgeneuse ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes, par conséquent, le cousin de mademoiselle de Valgeneuse ?

— En effet.

— Eh bien, monsieur, ma visite n’était à autre fin que de savoir de vous qui, à ce que j’ai entendu dire, êtes héritier direct, quelles sont vos intentions à l’endroit de mademoiselle Suzanne ?

— Je veux bien vous répondre, monsieur ; mais encore faut-il que je sache à quel titre vous m’interrogez. Êtes-vous l’homme d’affaires de ma cousine, son avoué, son conseil ? Sur quoi me faites-vous l’honneur de me questionner ? sur ses droits ou sur ses sentiments ?

— Sur les uns et sur les autres.

— Alors, mon cher monsieur, vous êtes à la fois son parent et son homme d’affaires ?

— Ni l’un ni l’autre. J’étais l’ami intime de Lorédan, et je crois avoir un titre suffisant pour m’informer du sort de sa sœur, qui désormais est orpheline.

— Très bien, mon cher monsieur… Vous étiez l’ami de M. de Valgeneuse ; alors pourquoi vous adressez-vous à moi dont il était le mortel ennemi ?

— Parce que je ne connais pas d’autre parent que vous.

— C’est donc à ma charité que vous avez recours ?

— À votre charité, si le mot vous plaît.

— En ce cas, cher monsieur, pourquoi me parlez-vous sur ce ton ? pourquoi êtes-vous si agité, si nerveux, si fébrile ? Celui qui remplit le pieux devoir que vous remplissez en ce moment n’est pas troublé comme vous l’êtes. Une bonne action s’accomplit froidement : que vous arrive-t-il ?

— Monsieur, nous ne sommes pas ici pour discuter de mon tempérament.

— Sans doute ; mais nous sommes ici pour discuter les intérêts d’une personne absente ; il faut donc le faire avec calme. En deux mots, qu’est-ce que vous me faites l’honneur de me demander ?

— Je vous demande, dit violemment Camille, ce que vous comptez faire à l’égard de mademoiselle de Valgeneuse.

— J’ai l’honneur de vous répondre, cher monsieur, que c’est une affaire entre ma cousine et moi.

— Autrement dit, vous refusez de me répondre ?

— Je refuse, en effet, et je ne le dis pas autrement que je ne veux le dire.

— Eh bien, monsieur, comme je parle au nom du frère de mademoiselle de Valgeneuse, je regarde votre refus comme un manque de cœur.

— Que voulez-vous, mon cher monsieur ! mon cœur n’est pas pétri de la même matière que le vôtre.

— Moi, monsieur, je dirais franchement ma pensée, et, si un ami m’interrogeait, je ne le laisserais pas inquiet sur le sort d’une orpheline.

— Alors, mon cher monsieur, pourquoi avez-vous laissé Colomban inquiet sur le sort de Carmélite ? demanda Salvator d’une voix sévère ?

L’Américain devint blême et frissonna : il avait essayé d’égratigner, et il était mordu.

— Tous les passants me jetteront donc à la tête ce nom de Colomban ! s’écria Camille plein de rage. Soit ! Vous paierez pour tous, continua-t-il en regardant Salvator d’un air menaçant, et vous me rendrez raison.

Salvator sourit, comme doit sourire le chêne en voyant s’agiter le roseau.

— Plût au ciel que je vous rendisse la raison ! murmura-t-il en faisant avec mépris allusion à la provocation de Camille.

Mais celui-ci, ne se connaissant plus, s’élançait sur lui et semblait vouloir joindre le geste à la menace, quand Salvator, avec ce calme énergique dont nous lui avons vu faire preuve trois ou quatre fois pendant ce drame, prit la main que Camille avançait, et, la serrant vigoureusement, fit reculer l’Américain de deux pas, et, se reposant à la place où il était avant ce mouvement, lui dit :

— Vous voyez bien que vous n’êtes pas de sang-froid, mon cher monsieur. Ils en étaient là, quand un domestique entra, tenant une lettre qu’apportait en toute hâte un commissionnaire.

Camille jeta la lettre sur la table ; mais, sur l’insistance du domestique, il la reprit, et, demandant la permission à Salvator, il lut ce qui suit :

« Conrad sort de chez moi. Nous l’avons calomnié. C’est un cœur noble et magnanime. Il me donne un million : c’est vous dire que toutes les tentatives que vous pourriez faire auprès de lui à ce sujet sont désormais inutiles. Faites donc votre malle au plus vite : nous allons d’abord au Havre, et nous partons demain à trois heures.

« Votre Suzanne. »

— Répondez que c’est convenu, dit Camille au domestique en déchirant la lettre, dont il jeta les morceaux dans le foyer de la cheminée. – Monsieur Conrad, ajouta-t-il en relevant la tête et en allant vers Salvator, je vous demande pardon de l’étrangeté de mes paroles ; elles n’ont d’excuse que mon amitié pour Lorédan. Mademoiselle de Valgeneuse me fait connaître la conduite fraternelle que vous avez tenue envers elle. Il ne me reste plus qu’à vous exprimer tous mes regrets de la conduite que j’ai tenue, moi, envers vous.

— Adieu, mon cher monsieur, dit sévèrement Salvator ; et, pour que ma visite n’ait pas été inutile, évitez, si vous m’en croyez, de briser le cœur d’une femme. Toutes n’ont pas l’angélique résignation de Carmélite.

Et, ayant salué Camille, Salvator se retira, laissant le jeune Américain quelque peu troublé de la scène qui venait de se passer.

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