‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 45 sur 50 · Chapitre 334 Où une dévote tue un voltairien.

Chapitre 334 Où une dévote tue un voltairien.

Nous avons laissé notre ami Pétrus établi chez le comte Herbel, son oncle, en qualité de garde-malade ; c’est de là qu’il avait écrit à Régina que, l’accès de goutte du comte une fois passé, il recouvrerait sa liberté et irait rejoindre sa belle amie.

Mais la goutte est, hélas ! semblable aux créanciers : elle ne vous quitte que bien juste à l’heure de la mort, c’est-à-dire quand elle ne peut plus faire autrement.

Or, l’accès de goutte du comte Herbel était loin de passer aussi vite que l’avait rêvé son neveu ; loin de là, il se renouvelait d’heure en heure, et le général, dans un de ses mauvais moments, avait songé à faire une niche à la goutte en se faisant sauter la cervelle.

Pétrus aimait tendrement son oncle ; il avait deviné sa pensée, et, quelques bonnes paroles parties du cœur, suivies d’une ou deux larmes furtives, avaient attendri à ce point le général, qu’il avait renoncé à son sinistre projet.

Ils en étaient là tous les deux, quand ils virent entrer, comme un ouragan, la marquise de la Tournelle, vêtue de noir de la tête aux pieds.

— Oh ! s’écria le comte Herbel, la mort est-elle si prochaine, qu’elle m’envoie le plus grand tourment de ma vie ?

— Cher général, dit d’une voix qu’elle essaya de rendre émue la marquise de la Tournelle.

— Eh bien, qu’y a-t-il ? demanda brusquement le comte. Ne pouvez-vous me laisser mourir en paix, marquise ?

— Général, vous savez les malheurs arrivés à l’hôtel de Lamothe-Houdon !…

— Je vois ce que c’est, dit le comte Herbel en fronçant le sourcil et en se pinçant les lèvres ; vous avez deviné que, mon neveu et moi, nous cherchions le chemin le plus court pour sortir de la vie, et vous êtes venue l’abréger.

— Vous n’êtes pas en gaieté aujourd’hui, général.

— Avouez qu’il n’y a guère de quoi, répondit le comte en regardant tour à tour la marquise et sa jambe : la goutte et…

Il allait dire et vous, mais il s’arrêta et reprit :

— Enfin, que me voulez-vous ?

— Vous consentez à m’écouter ? dit joyeusement la marquise.

— Le moyen de faire autrement ? répondit le comte en haussant les épaules.

Puis, se tournant du côté de son neveu :

— Pétrus, dit-il, il y a trois jours que tu n’as respiré l’air de Paris ; je te rends ta liberté pour deux heures, mon enfant ; car je connais les causeries de madame la marquise, et je ne doute pas qu’elle ne me fasse le plaisir de prolonger celle-ci jusqu’à ton retour. Mais pas plus de deux heures, tu m’entends, où je ne réponds pas de moi.

— Dans une heure, je serai ici, mon oncle ! s’écria Pétrus en serrant cordialement la main du général ; le temps d’aller chez moi.

— Bah ! s’écria celui-ci, si tu as quelque visite à faire, ne te gêne pas.

— Merci, mon bon oncle ! dit le jeune homme en saluant la marquise et en se retirant.

— Maintenant, à nous deux, marquise ! dit d’un ton moitié sérieux, moitié ironique, le comte Herbel, après le départ de son neveu. Voyons, franchement, nous sommes seuls ; entre nous, vous voulez abréger ma vie, n’est-ce pas ?

— Je ne veux pas la mort du pécheur, général ! dit onctueusement la dévote.

— À présent que M. Rappt, votre fils…

— Notre fils, interrompit vivement la marquise de la Tournelle.

— À présent, dis-je, insista le général, que M. Rappt, votre fils, est allé rendre compte de sa vie devant le tribunal suprême, vous n’avez plus à me demander pour lui mon héritage.

— Il ne s’agit pas de votre héritage, général.

— À présent, continua le comte Herbel sans paraître prêter la moindre attention aux paroles de la marquise, à présent que l’illustre et loyal maréchal de Lamothe-Houdon, votre frère, est mort, vous n’avez plus à me demander mon appui, comme à votre dernière visite, pour faire voter une de ces lois monstrueuses dont les peuples se servent pour jeter les rois en prison ou en exil, les couronnes royales aux quatre vents et les trônes à la rivière. Or, si ce n’est ni du compte Rappt, ni du maréchal de Lamothe-Houdon que vous avez à m’entretenir, qu’est-ce qui peut me procurer l’honneur de votre visite ?

— Général, dit la marquise de la Tournelle d’une voix plaintive, j’ai bien souffert, bien vieilli, bien changé, depuis ce double malheur ! Je ne viens pas vous parler de mon frère ou de notre fils…

— Votre fils ! interrompit le comte Herbel d’un air impatient.

— Je viens vous parler de moi, général.

— De vous, marquise ? demanda le comte en regardant la dévote d’un air défiant.

— De moi et de vous, général.

— Tenons-nous bien ! murmura le comte Herbel. Quelle agréable thèse pouvons-nous avoir à soutenir ensemble, marquise ? sur quel intéressant sujet ?

— Mon ami, commença de sa voix la plus mielleuse la marquise de la Tournelle en jetant au comte Herbel des regards de colombe amoureuse, mon ami, nous ne sommes plus jeunes !

— À qui le dites-vous, marquise ! répondit ou plutôt soupira le général.

— L’heure de réparer les fautes de notre jeunesse, continua madame de la Tournelle sur le ton de la langueur et de la dévotion, a sonné pour moi depuis longtemps : ne sonnera-t-elle pas pour vous, enfin, mon ami ?

— Qu’est-ce que vous appelez au juste l’heure de la réparation, marquise ? demanda d’un air de défiance et en fronçant le sourcil le comte Herbel ; à l’horloge de quelle paroisse l’avez-vous ouïe sonner ?

— N’est-il pas temps, général, de nous souvenir que, dans notre jeunesse, nous nous sommes tendrement aimés ?

— Franchement, marquise, je ne crois pas qu’il soit temps de s’en souvenir.

— Vous nieriez que vous m’avez aimée ?

— Je ne le nie pas, marquise, je l’oublie.

— Vous me contestez les droits que j’ai à votre souvenir ?

— Absolument, marquise ; il y a prescription !

— Vous êtes devenu un fort méchant homme, mon ami.

— Vous savez que les vieux diables se font ermites, et les hommes, diables en vieillissant. Pour peu que vous y teniez, marquise, je vous montrerai mon pied fourchu.

— Ainsi vous ne vous faites aucun reproche ?

— Pardonnez-moi, marquise, je m’en fais un.

— Et lequel ?

— Celui de vous faire perdre un temps précieux.

— C’est une manière indirecte de me congédier, dit la marquise courroucée.

— Vous congédier, marquise ! s’écria le comte Herbel d’un air bonhomme. Vous congédier ! répéta-t-il. Quel vilain mot prononcez-vous là ?… Qui diable songe à vous congédier ?

— Vous ! répondit madame de la Tournelle ; vous qui, depuis mon entrée ici, ne songez à me dire que des impertinences.

— Avouez, marquise, que vous aimeriez mieux m’en voir faire.

— Je ne vous comprends pas ! interrompit vivement madame de la Tournelle.

— Ce qui prouve suffisamment, marquise, que nous avons tous les deux passé l’âge où l’on fait des sottises au lieu d’en dire.

— Je vous répète que vous êtes un très méchant homme, et que mes vœux et mes prières ne vous sauveront pas.

— Je suis donc réellement en péril, marquise ?

— Vous êtes plus qu’à moitié damné !

— Vraiment !

— Je vois d’ici dans quels sites vous passerez votre vie immortelle.

— Parlez-vous de l’enfer, marquise ?

— À moins que je ne parle du paradis.

— Entre l’enfer et le paradis, marquise, il y a le purgatoire, et, à moins que vous ne me le fassiez faire en ce moment, il me sera bien accordé là-haut la faveur de méditer sur mes erreurs d’ici-bas ?

— Oui, si vous vous amendez.

— De quelle façon ?

— En avouant vos fautes et en les réparant.

— C’est donc une faute de vous avoir aimée, marquise ? dit galamment le comte Herbel. Avouez vous-même que j’aurais mauvaise grâce à m’en repentir.

— Il n’y aurait que justice à la réparer.

— Je vois ce que c’est, marquise ; vous voulez me confesser et me faire faire une pénitence ; si elle ne dépasse pas mes forces, je vous jure ma foi de gentilhomme que je l’accomplirai.

— Vous plaisanterez jusqu’à votre dernière heure ! dit la marquise d’un air de dépit.

— Oh ! bien longtemps encore après, marquise.

— Enfin, voulez-vous, oui ou non, réparer vos fautes ?

— Indiquez-m’en le moyen.

— Épousez-moi.

— On ne répare pas une faute par une autre, ma chère amie.

— Vous êtes un indigne !

— Indigne de vous épouser, certainement.

— Vous refusez ?

— Positivement. Si c’est une récompense, je la trouve trop faible ; si c’est une pénitence, je la trouve trop forte.

À ce moment, la figure du vieux gentilhomme se contracta si violemment, que la marquise de la Tournelle frissonna involontairement.

— Qu’avez-vous, général ? s’écria-t-elle.

— Un avant-goût de l’enfer, marquise, dit en souriant avec mélancolie le comte Herbel.

— Vous souffrez beaucoup ?

— Horriblement, marquise.

— Voulez-vous que j’appelle ?

— C’est inutile.

— Puis-je vous être bonne à quelque chose ?

— Certainement.

— De quelle manière ?

— En vous retirant, marquise.

La façon non équivoque dont ces trois mots furent prononcés firent pâlir la marquise de la Tournelle, qui se leva précipitamment et regarda le vieux général de cet œil plein de venin dont les dévotes ont le privilège.

— Soit ! dit-elle ; que le diable prenne votre âme !

— Ah ! marquise, dit le vieux gentilhomme en soupirant tristement, je vois que je suis à vous pour l’éternité !

— À ce moment, Pétrus entra dans la chambre à coucher, dont la marquise venait d’entrouvrir la porte.

Sans faire attention à madame de la Tournelle, en voyant le visage décomposé du comte, il courut vers son oncle et l’entoura de ses bras en disant :

— Mon oncle ! mon cher oncle !

Celui-ci regarda Pétrus d’un œil plein de tristesse, en disant :

— Est-elle partie ?

À ce moment, la marquise fermait la porte.

— Oui, mon oncle, répondit Pétrus.

— La malheureuse ! soupira le général, elle m’a achevé.

— Revenez à vous, mon cher oncle ! s’écria le jeune homme, que la pâleur du comte effrayait ; j’ai amené avec moi le docteur Ludovic ; voulez-vous me permettre de le faire entrer ?

— Je le veux bien, mon enfant, répondit le comte, quoique la présence d’un médecin soit inutile… Il est trop tard.

— Mon oncle ! mon oncle ! s’écria le jeune homme, ne prononcez pas de semblables paroles.

— Du courage, garçon ! et, quand j’ai toujours vécu en gentilhomme, ne me laisse pas mourir en bourgeois, en m’attendrissant sur mon trépas. Va chercher ton ami !

Ludovic entra. Au bout de cinq minutes, Pétrus put lire dans les yeux de Ludovic l’arrêt de mort du comte Herbel. En effet, après avoir tendu la main au jeune docteur, le général, saisissant avec effusion la main de son neveu :

— Mon enfant, dit-il de sa voix la plus touchante, la marquise de la Tournelle me demandait tout à l’heure, sentant sans doute ma mort prochaine1, de me confesser à elle des fautes de ma vie. Je n’en ai commis qu’une seule à ma connaissance ; il est vrai qu’elle est irréparable : j’ai négligé de voir le plus honnête homme que j’aie rencontré dans ma vie ; je veux parler de ton corsaire de père. Tu diras à ce vieux jacobin que mon seul regret, en mourant, a été de ne pouvoir lui serrer la main.

Les deux jeunes gens tournèrent la tête pour cacher au bon gentilhomme les larmes qui coulaient de leurs yeux.

— Eh bien, Pétrus, dit le comte Herbel, qui remarqua ce mouvement et en comprit le sens, n’es-tu pas un homme ? et la vue d’une lampe qui s’éteint est-elle un spectacle assez extraordinaire pour que tu me caches ta loyale figure à mon dernier moment ? Approche-toi de moi, mon enfant ; vous aussi, docteur, son ami. J’ai beaucoup et longtemps vécu, et j’ai cherché, sans en avoir l’air, le dernier mot de l’existence ; ne le cherchez pas, mes enfants, car vous arriveriez comme moi à cette mélancolique conclusion qu’à l’exception d’un ou deux bons sentiments, comme celui que vous m’avez inspiré, ton père et toi, le plus doux moment de la vie, c’est l’heure où on la quitte.

— Mon oncle ! mon oncle ! s’écria Pétrus en sanglotant ; au nom du ciel, laissez-moi croire que nous avons encore bien des jours à philosopher sur la vie et sur la mort.

— Enfant ! dit le comte Herbel en regardant son neveu d’un œil à la fois plein de regret, d’ironie et de résignation, enfant, tiens, regarde !

Puis, se levant comme s’il était appelé par un chef militaire :

— Présent ! dit-il comme le vieux Mohican de la Prairie.

C’est ainsi que mourut le descendant des Courtenay, le général comte Herbel !

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