Chapitre 335 Tout est bien qui finit bien.
Les sorcières ont un cœur, comme presque toutes les personnes naturelles, et leur cœur déborde à l’occasion, d’autant plus abondamment qu’il est plus profondément enfoui.
Le lecteur, qui se souvient de la laideur repoussante de la Brocante, sera peut-être bien étonné quand nous lui dirons que deux fois, dans sa fantastique existence, la Brocante fut trouvée si belle, par deux hommes qui se connaissaient en beauté, Jean Robert et Pétrus, que tous deux en gravèrent le souvenir, l’un sur le papier, l’autre sur la toile.
Mais, en narrateur fidèle, quels que soient l’étonnement et l’incrédulité de nos lecteurs, nous nous croyons forcé de dire la vérité.
La Brocante fut belle en deux occasions : la première fois, le jour de la disparition de Rose-de-Noël ; la seconde fois, le jour de la rentrée de la jeune fille dans la maison de la rue d’Ulm.
On sait que, quand Salvator voulait obtenir quelque chose de la Brocante, il n’avait que trois mots à prononcer : c’était son Sésame, ouvre toi !Il disait : « J’emmène Rose-de-Noël », et aussitôt la Brocante s’exécutait, quoi qu’elle en eût.
Elle adorait cette enfant trouvée.
Tout méchant, tout égoïste a – si cachée qu’elle soit – une fibre que l’enfance fait vibrer un jour.
Cette vieille, sinistre et égoïste créature adorait Rose-de-Noël, ainsi que nous l’avons dit au début de ce récit.
Vous souvenez-vous de cet admirable pianto de Triboulet dans le Roi s’amuse de notre cher Hugo ? Eh bien, le cri d’effroi, d’horreur de la Brocante, fut de la même grandeur quand, à son retour, elle apprit que Rose-de-Noël avait disparu.
Certes, ce père bouffon qu’on appelle Triboulet est d’une beauté sublime en apprenant l’enlèvement de sa fille ; ainsi fut belle la Brocante en apprenant l’enlèvement de Rose-de-Noël.
Si je n’avais pas peur de sembler paradoxal, je chercherais à démontrer que la perte d’un enfant est aussi cruelle, aussi terrible, au moins, pour la mère adoptive que pour la mère véritable.
Chez l’une, le cri de la douleur part des entrailles : c’est un lambeau de la chair qui se détache ; chez l’autre, l’agonie sort du cœur : c’est la vie qui s’en va.
J’ai connu un vieillard qui avait élevé un enfant pendant vingt-cinq ans : il est tombé roide mort en apprenant que son fils avait triché au jeu. Un père véritable l’eût réprimandé et l’eût envoyé en Belgique ou en Amérique attendre la prescription de son crime.
La Brocante devint véritablement grande à cette nouvelle. Elle remua tout Paris bohème ; elle évoqua toute la grande truanderie parisienne ; elle offrit de mettre en garantie, de donner, au besoin, pour le recouvrement de cette pierre précieuse qu’on appelle un enfant d’adoption, le joyau principal de la couronne du premier roi de Bohême, conquis dans une mémorable bataille sur Satanas lui-même. Enfin, sa douleur fut poussée à l’extrême, et elle n’eut d’égale que sa joie en retrouvant l’enfant.
Ce jour-là, Jean Robert, Pétrus, Ludovic et, par-dessus tout, Salvator s’exclamèrent sur la beauté triomphante de la sorcière.
Et voilà pourquoi nous nous sommes permis de dire que cette hideuse vieille fut belle deux fois dans sa vie.
Toutefois, sa beauté ne dura guère.
On se souvient que Rose-de-Noël, jusqu’au moment fixé pour épouser Ludovic, devait entrer dans un pensionnat. Quand Salvator annonça cette nouvelle à la Brocante, la sorcière fondit en larmes ; puis, se levant et regardant Salvator d’un œil menaçant :
— Jamais ! dit-elle.
— Brocante, fit doucement Salvator, ému, au fond, du bon sentiment qui dictait ces paroles, Brocante, il faut que cette enfant prenne la science du monde où elle va entrer. Ce n’est pas tout de connaître le langage des corneilles et des chiens ; la société demande une éducation plus variée. Le jour où cette pauvre enfant mettrait le pied dans le plus petit salon, elle y serait dépaysée comme un sauvage des forêts vierges dans une salle des Tuileries.
— C’est ma fille, dit amèrement la Brocante.
— Certes ! dit Salvator d’un ton grave. Et puis ?…
— Elle m’appartient, continua la Brocante en voyant Salvator si convaincu de ses droits maternels.
— Non ! répondit Salvator ; elle appartient au monde ; elle appartient surtout, avant tout, par-dessus tout, à l’homme qui l’a sauvée en l’aimant, ou qui l’a aimée en la sauvant ; il est son père d’adoption (un médecin est un père !) comme tu es sa mère ! Il faut donc l’élever pour le monde où elle va vivre, et ce n’est pas toi, Brocante, qui peux l’instruire. Donc, je l’emmène.
— Jamais ! répéta la Brocante d’une voix stridente.
— Il le faut, Brocante, dit sévèrement Salvator.
— Monsieur Salvator ! s’écria la sorcière d’une voix suppliante, laissez-la moi encore une année, une année seulement !
— C’est impossible !
— Une petite année, je vous en supplie ! J’ai eu bien soin de la chère enfant, je vous assure ; j’aurai plus soin d’elle encore ! Je l’habillerai de soie et de velours ; il n’y aura pas de fille plus jolie qu’elle. Je vous en supplie, monsieur Salvator, laissez-la-moi encore une année, rien qu’une année !
La pauvre sorcière pleurait en prononçant ces paroles. Salvator, attendri profondément, ne voulut cependant rien laisser paraître de son émotion. Loin de là, il feignit d’être irrité. Il fronça le sourcil et dit laconiquement :
— C’est décidé !
— Non ! non ! non ! répéta coup sur coup la Brocante. Non, monsieur Salvator, vous ne ferez pas cela. Elle est encore toute maladive. Avant-hier, elle a eu un spasme terrible. M. Ludovic venait de la quitter. Un quart d’heure après son départ, elle a poussé un cri en disant : « J’étouffe ! » Le sang lui est monté jusqu’aux yeux. Pauvre petite Rose ! À ce moment là, monsieur Salvator, j’ai bien cru la perdre. Peu s’en est fallu. Elle s’est renversée sur sa chaise, elle a fermé les yeux, puis elle a poussé des cris !… quels cris, bon Dieu ! des cris de l’autre monde, monsieur Salvator ! Alors je l’ai prise dans mes bras, je l’ai étendue par terre comme M. Ludovic me l’avait ordonné, et je lui ai dit : « Rose ! ma Rosette ! ma petite Rose ! » enfin tout ce que j’ai pu lui dire ; mais elle criait si fort, qu’elle ne m’entendait pas. Et il fallait voir sa pauvre petite poitrine se rétrécir, comme si elle eût été mise dans un étau, et les veines de son cou se gonfler et rougir, à croire qu’elles allaient éclater !… Oh ! monsieur Salvator ! j’ai vu bien des spectacles tristes dans ma vie, mais jamais de plus tristes que celui-là ! Enfin, elle a pleuré ; ses larmes l’ont rafraîchie comme une bonne pluie ; elle a rouvert ses beaux yeux et elle a souri : elle était encore sauvée pour cette fois ! Mais vous ne m’écoutez pas, monsieur Salvator…
Ce naïf récit de la crise la plus grande de la femme avant ou après l’enfantement, qu’on appelle le spasme, avait causé à notre ami Salvator une émotion si vive, qu’il avait tourné la tête pour la cacher.
— Je sais cela, Brocante, dit Salvator d’une voix qu’il essaya de rendre sèche ; Ludovic me l’a raconté ce matin, et c’est pour cela que je veux l’emmener. Cette enfant a besoin des plus grands soins.
— Et où voulez-vous la conduire ? demanda la Brocante.
— Je te l’ai dit, dans un pensionnat.
— Vous n’y songez pas, monsieur Salvator ! N’est-ce pas dans un pensionnat qu’on avait mis la pauvre Mina ?
— Sans doute.
— Ne l’a-t-on pas enlevée ?
— De ce pensionnat-là, Brocante, on ne l’enlèvera pas.
— Qui la veillera donc ?
— Tu le sauras tout à l’heure. Avant tout, où est-elle ?
— Où elle est ? dit la sorcière en regardant Salvator d’un œil égaré et frémissante en voyant que le moment où elle allait se séparer de l’enfant approchait.
— Eh bien, oui ! où est-elle ?
— Elle n’est pas ici, balbutia la vieille femme ; pour le moment, elle est absente ; elle est…
— Tu mens, Brocante ! interrompit Salvator.
— Je vous jure, monsieur Salvator…
— Tu mens, te dis-je ! répéta le jeune homme en regardant la Brocante d’un œil sévère.
— Grâce, monsieur Salvator ! s’écria la pauvre vieille, qui tomba à genoux et saisit les mains de Salvator. Grâce, ne l’emmenez pas ! vous me tuez ! c’est ma mort !
— Allons, relève-toi ! dit Salvator de plus en plus ému ; si tu l’aimes véritablement, tu dois désirer d’être fière d’elle ! Eh bien, laisse-la s’instruire, et tu la verras quand tu voudras.
— Vous me le promettez, monsieur Salvator ?
— Je te le jure, dit solennellement le jeune homme. Appelle-la donc.
— Oh ! merci ! merci ! s’écria la vieille femme en couvrant les mains de Salvator de larmes et de baisers.
Puis, se relevant avec une vivacité qu’on n’était pas en droit d’attendre de son âge :
— Rose ! Rosette, ma chère Rose ! cria-t-elle.
À cet appel, Rose-de-Noël apparut.
Les chiens aboyèrent joyeusement, la corneille battit des ailes.
Ce n’était plus l’enfant que nous avons vue, au commencement de cette histoire, dans le capharnaüm de la rue Tripperet ; ce n’était plus la jeune fille habillée comme la Mignon de notre regrettable Ary Scheffer ; ce n’était plus le visage maladif des pauvres enfants de nos faubourgs : c’était une grande et longue jeune fille aux yeux profondément enfouis sous des sourcils noirs et épais, un peu hagards peut-être, mais d’où jaillissaient de vivifiantes flammes.
À son entrée dans la salle de réception de la Brocante, ses joues, d’un ton rose d’une grande douceur, s’empourprèrent violemment dès qu’elle aperçut Salvator.
Elle alla à lui, sauta à son cou, l’entoura de ses bras, et l’embrassa tendrement.
— Et moi ? dit d’une voix triste la Brocante en regardant cette scène d’un œil jaloux.
Rose-de-Noël courut vers la Brocante, et, la serrant dans ses bras :
— Chère mère ! dit-elle en l’embrassant.
À ce moment, un nouveau personnage entra, ou plutôt sauta, bondit, comme une balle élastique, dans la salle.
— Eh ! Brocante ! dit ce personnage en faisant la roue pour arriver sans doute plus vite auprès de la personne à laquelle il s’adressait, je vous annonce de la compagnie, quatre femmes de la haute ! qui viennent se les faire tirer – leurs écus, s’entend ; car, pour les cartes, bernique ! va-t’en voir s’ils viennent, Jean.
Puis, apercevant Salvator :
— Pardon, dit-il en se remettant sur ses pieds et en baissant les yeux ; pardon, monsieur Salvator, je ne vous voyais pas.
— C’est toi, gamin ! dit Salvator à Babolin, que le lecteur le moins perspicace a sans doute reconnu.
— Je suis lui-même ! dit Babolin, comme l’avait dit avant lui, et devait le dire longtemps après, le célèbre sire de Framboisy.
— De quelle compagnie parles-tu ? demanda Salvator.
— Quatre dames, répondit Babolin, qui viennent sans doute se faire dire leur bonne aventure.
— Fais-les monter, dit Salvator.
Et, au bout d’un instant, quatre jeunes femmes entrèrent dans la salle.
— Voici, dit Salvator à la Brocante en lui désignant les quatre femmes, voici les personnes chargées de l’éducation de Rose-de-Noël.
La sorcière tressaillit.
— Madame, dit Salvator en montrant Régina, apprendra à l’enfant le dessin, dont Pétrus lui a déjà donné les principes ; madame, continua-t-il en regardant mélancoliquement Carmélite, lui apprendra la musique ; madame, ajouta-t-il en montrant madame de Marande et en la regardant presque en souriant, lui apprendra la tenue de la maison… l’économie domestique. Quant à madame, acheva-t-il en regardant tendrement Fragola, elle lui apprendra…
Régina, Carmélite et Lydie ne le laissèrent pas achever ; elles dirent en même temps d’une même voix :
— Le bien ! l’amour !
Salvator les remercia des yeux.
— Voulez-vous venir avec nous, mon enfant ? dit Régina.
— Oui, bonne fée Carita ! répondit Rose-de-Noël.
La Brocante frémit de tous ses membres ; ses joues devinrent si rouges, qu’un moment Salvator craignit qu’elle ne fût atteinte d’un coup de sang.
Il alla à elle.
— Brocante, dit-il en lui prenant la main, du courage ! voici quatre anges que Dieu t’envoie pour te sauver de l’enfer. Regarde-les. Ne crois-tu pas que cette enfant que tu aimes sera mieux sous leurs ailes blanches que sous tes griffes noires ? Allons, du cœur, pauvre vieille ! je te le répète, tu ne la quitteras pas. Et un de ces bons génies t’adoptera comme elle adopte ton enfant. Laquelle de vous adopte la Brocante ? ajouta-t-il en regardant les quatre femmes.
— Moi ! dirent-elles à la fois.
— Tu vois, Brocante, dit Salvator.
La vieille femme baissa la tête.
— Et c’est ce qui prouve, ajouta philosophiquement le jeune homme en regardant à la fois la sorcière et le quatre femmes, que, dans le monde à venir, il n’y aura plus d’orphelins, car la société sera leur mère !
— Ainsi soit-il ! s’écria non moins philosophiquement Babolin en faisant ironiquement le signe de la croix.
Une année après cette scène, Rose-de-Noël, riche de deux millions que lui laissait malgré lui M. Gérard, épousait notre ami Ludovic, qui est devenu un de nos plus illustres médecins et une de nos plus grandes notabilités scientifiques.
Et, comme pour justifier le proverbe qui dit : Tout est bien qui finit bien, Rose-de-Noël a recouvré la santé par l’amour ; ce qui prouve que Molière, ainsi que le disait Jean Robert, est encore le plus illustre docteur que l’on connaisse, puisqu’il a créé l’Amour médecin !
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