CHAPITRE IX
ROSE ESTHER
Les deux anciens camarades s’acheminaient vers la rue Fortuny. Leur dîner avait été gai, généreusement arrosé de vin vieux, réjoui par les souvenirs communs qui remontent entre deux hommes en pleine force, à cette heure de la vie où le passé nous porte déjà et ne nous écrase pas encore. Jacques devinait pourtant dans la gaieté de son ami quelque chose de forcé, quelque irritation secrète qui fouettait la verve d’Elzéar. Le tribun avait fait des allusions à son roman avec la princesse; ces demi-confidences laissaient entrevoir des affaires plus avancées que ne l’étaient en réalité les siennes. Andarran savait qu’il en fallait rabattre; elle lui était connue de longue date, cette manie d’étaler qui entrait pour moitié dans toutes les jouissances de Bayonne.
--C’est un orateur, pensait Jacques, il parle son plaisir et sa peine. Aime-t-il vraiment sa belle étrangère? Il la désire violemment, comme il désire tout: mais que désire-t-il d’elle? Sa personne seulement? Ou son éclat, son titre, son luxe, sa fortune?
Lui qui avait au plus haut degré la pudeur de ses sentiments intimes, il concevait mal cette sorte d’amour que l’aveu public n’épouvante pas. Elzéar éprouvait au contraire le besoin de tromper sa déconvenue avec des paroles. Gâté par les triomphes rapides et faciles, il était irrité contre Daria, contre lui-même; cabré devant l’obstacle, il s’en voulait de sa maladresse, il laissait s’allumer en lui les vagues fureurs de vengeance, l’envie méchante d’humilier l’objet du désir, de punir celle qui ne cédait pas assez vite à ce désir. Il ressentait tous les mouvements habituels à l’égoïste vanité de l’amour masculin, exaspérés ce soir-là par la chaleur du vin dans le sang, par la déception que venait de lui apporter un billet de la princesse. En rentrant chez sa mère, au sortir de l’Exposition, elle avait trouvé le jeune médecin polonais en consultation avec un confrère parisien. Alitée depuis deux jours, la comtesse Lourieff se plaignait de douleurs cruelles; l’indisposition de la vieille femme prenait un caractère alarmant. Très inquiète, Daria se dégageait d’un rendez-vous convenu pour le lendemain, elle ne pouvait prévoir le moment où il lui serait permis de quitter la malade.
Chemin faisant, Bayonne racontait à Jacques le peu qu’on savait de cette Rose Esther chez laquelle ils allaient. Une échappée du professorat, disait-on, une de ces jeunes victimes du brevet qui se lassent de l’ingrate course au cachet et vont chercher fortune au théâtre. Elle jouait depuis deux ou trois ans des bouts de rôle à la Porte-Saint-Martin. On y avait remarqué sa beauté un peu froide: personne ne s’était avisé de lui trouver du talent. Elle décourageait d’ailleurs par sa vie tranquille la chronique bruyante qui tire une actrice hors du pair. M. de Kermaheuc, son protecteur attitré, parlait rarement d’elle; quand il la nommait, c’était avec le respect attendri du bon chevalier de la Manche pour sa dame Dulcinée. Rose Esther ne recevait qu’un petit nombre d’amis sûrs; ils vantaient son intelligence cultivée, son esprit de conduite, son aimable sagesse. Soucieuse avant tout, semblait-il, de se ménager l’appui honorable du marquis, elle n’avait aucune attache avec le monde de la galanterie, elle frayait peu avec ses camarades du théâtre. Ceux-ci se vengeaient en lui prêtant d’autres liaisons, qui devaient être fort discrètes. On les supposait tout au moins; il était trop difficile d’admettre la fidélité de la jeune femme dans un attachement peut-être platonique, à coup sûr désintéressé, tant la gêne du vieux gentilhomme était notoire. Il y avait là un point obscur. Peu de gens cherchaient à l’éclaircir: Esther n’avait pas piqué la curiosité des Œdipes qui font profession de débrouiller ces énigmes parisiennes.
Ils s’en enquéraient depuis quelques jours; depuis la soirée triomphale qui avait attiré les regards sur cette figure de pénombre, auréolée par le brusque coup de lumière d’un grand succès au théâtre. Michel Trévoux, le nouveau directeur de la Porte-Saint-Martin, avait reçu et monté avec soin les Hussites, drame historique d’un jeune poète ami d’Esther, Daniel Heilbronn. Embarrassés dans le choix d’une interprète pour le principal rôle de femme, auteur et directeur avaient risqué la chance, confié ce rôle à la pensionnaire effacée qui en paraissait éprise. L’événement venait de justifier leur confiance. Adroitement construite, pleine de péripéties émouvantes, écrite dans une langue pittoresque, la pièce avait eu un succès à faire pleurer les bons camarades de l’auteur. Le public de la première représentation s’était surtout engoué de Martha, l’héroïne taborite qui marchait au supplice pour son amour et pour sa foi. Belle de passion contenue sous son masque tragique, tour à tour farouche et tendre, Esther avait révélé dans cette création des qualités qu’on ne soupçonnait pas. Ce fut un déchaînement d’enthousiasme, au dernier acte, quand Martha, traînée au bûcher avec son amant, gravit les rampes du Hradschin en jetant ses malédictions sur Prague; quand elle rendit par un jeu de scène expressif la lutte entre la femme amoureuse qui suivait jusque dans la mort son apôtre, et la mère qui se retournait vers son enfant, abandonné dans la ville maudite.
Au baisser du rideau, après des rappels frénétiques, la loge habituellement déserte de l’actrice s’était emplie de tout l’essaim de phalènes qui volent au feu du succès. On l’avait sacrée sur-le-champ grande tragédienne, espérance de l’art français. Gens de lettres et de théâtre, journalistes et mondains, c’était depuis quinze jours à qui approcherait la célébrité nouvelle, forcerait l’intimité réservée de sa vie. M. de Kermaheuc allait répétant à la Chambre et au cercle qu’il y avait quelque chose de détraqué dans le gouvernement du monde, puisqu’une fois par hasard on rendait justice au vrai talent. Il ajoutait tout bas: au vrai génie. Le marquis ressentait une joie naïve de ce rayon de soleil qui tombait enfin sur «la brave enfant»; et aussi un vague effroi, devant cette irruption du torrent parisien dans sa chère solitude de cœur: l’effroi qu’il aurait éprouvé, si la Seine eût soudainement atteint et inondé son petit bois de Kermaheuc.
Quant à Esther, elle avait reçu sa gloire comme une visite longtemps attendue, qui ne surprend pas et en annonce d’autres plus importantes. Elle s’était montrée sensible aux éloges des critiques influents, déférente à leurs conseils, circonspecte avec la foule des adulateurs, très peu disposée à changer son existence retirée, à la laisser envahir par les explorateurs d’étoiles. Parmi les hommes qui se faisaient présenter le soir de la première, elle avait accueilli avec distinction quelques personnages en vue dans la presse et dans la politique; avec une bonne grâce particulière Elzéar Bayonne, qui accompagnait la princesse Véraguine à la représentation des Hussites. Conquis par cette attention marquée, il avait promis sa visite pour le surlendemain; il s’était ensuite excusé dans un billet, Daria lui ayant assigné la même heure. Le matin de l’arrivée d’Andarran, un petit-bleu très aimable rappelait à Bayonne sa promesse et l’engageait à venir prendre une tasse de thé: une représentation de charité à la Porte-Saint-Martin donnait un soir de relâche aux interprètes du drame d’Heilbronn, l’actrice en profitait pour réunir et remercier quelques amis. Comme Elzéar s’excusait de nouveau par le téléphone, alléguant ses obligations envers le camarade qui l’accaparerait ce même soir, Esther avait répondu qu’amené par lui, cet ami serait le très bienvenu chez elle.
Tandis que Bayonne achevait ces explications, les deux députés arrivaient devant un mur de clôture, surmonté d’une grille en fers de lance, qui interrompait l’alignement des façades sur la rue Fortuny. Ce mur et une avant-cour de quelques mètres carrés isolaient une maison bâtie en retraite, étranglée entre les pans latéraux des deux hautes constructions voisines. D’épais manteaux de lierre tombaient de ces grands pans aveuglés, abritaient d’un double rideau le petit hôtel: nom trop ambitieux, peut-être, pour cette vieille et très modeste habitation, un seul étage à trois fenêtres sur rez-de-chaussée. Elle semblait oubliée là, blottie entre les beaux immeubles neufs en bordure sur la rue, comme une épave du passé, une dernière survivante de ces maisons des champs disséminées autrefois sur la plaine Monceau. A peine éclairé, retiré dans l’ombre sous les lierres, masqué par l’écran rébarbatif du mur noir et de la grille de fer, ce logis vieillot, avec sa mine muette et mystérieuse, évoqua dans l’esprit de Jacques le souvenir des croquis que donnent les journaux illustrés, quand ils reproduisent au cours d’une affaire criminelle la maison du drame.
Ils sonnèrent à la porte bâtarde percée au coin du mur. Sur le sable de la petite cour, les pas ne faisaient aucun bruit. Une servante ouvrit, introduisit les visiteurs dans le salon du rez-de-chaussée. Un mobilier où dominait le style Louis XIV, sans luxe, révélait un goût sévère et exercé; aux panneaux de toile de Jouy pendaient des estampes du grand siècle; elles représentaient les galanteries mythologiques, dessinées avec cette majesté froide qui conservait de la bienfaisance aux libertés des dieux. Un piano à queue chargé de partitions occupait un angle de la pièce. Des plantes vertes, peu de fleurs. On se serait cru chez une maîtresse de musique à son aise, installée avec quelques recherches de sobre élégance pour recevoir des élèves de bonne famille.
Bayonne trouva dans ce salon sept à huit hommes de connaissance. Deux journalistes, de ceux qui font autorité, complimentaient Heilbronn: l’heureux auteur des Hussites était tout jeune, tout crépu sous une toison embroussaillée de barbe et de cheveux roux, avec des petits yeux de furet qui clignotaient le long d’un nez flaireur, intelligent. Un des maîtres du théâtre contemporain, venu là pour reconnaître ces forces neuves et voir quel profit il en pourrait extraire, disséquait les Hussites derrière le piano, en compagnie d’un vieil académicien, philosophe aimable répandu dans tous les mondes. Le baron Sinda, «entré pour un instant, en voisin», disait-il, Olivier de Félines et Aristide Asserme, accablaient de leurs louanges la maîtresse de la maison. Bayonne présenta son ami: les nouveaux arrivants furent accueillis comme des habitués, avec cordialité, sans étonnement, avec une nuance exquise dans le geste qui semblait désigner à Elzéar un fauteuil accoutumé, au coin du foyer.
Rose Esther, mise très simplement, dans une robe de barège héliotrope à peine échancrée, était assise sur une chaise longue. Le port de tête, le buste droit, les mouvements rares, tout dans son attitude indiquait une réserve voulue, le souci de rappeler les convenances à qui les oublierait; sa personne décourageait les regards quêteurs par cette chasteté de maintien où une femme ne donne rien de son corps sous les plis du vêtement. Allongé, un peu grêle, ce corps ne gardait dans l’immobilité aucune des séductions serpentines qu’il avait à la scène. Tout le charme était sur le visage, un charme de figurine gothique. Des bandeaux à la vierge modelaient sous les cheveux noirs le dessin délicat de la tête; ils encadraient un ovale régulier où chaque trait était parfait en soi, le front, les joues, l’oreille faite au tour, les petites narines mobiles; la ligne mince des lèvres découvrait des dents admirables. La pâleur nacrée du teint se réchauffait au feu des grands yeux humides, modestement voilés sous les longs cils qui semblaient s’appliquer à éteindre des flammes intérieures d’intelligence et de volonté.
Attentive à la conversation qu’elle dirigeait avec tact, d’une voix basse et mesurée où chaque mot avait son prix, Esther s’étudiait visiblement à bannir de sa parole et de sa personne tout ressouvenir de l’actrice, à paraître dame jusqu’au bout des ongles. Elle avait étonné ses intimes par sa transfiguration dans le rôle de Martha, en y faisant jaillir la fougue de passion qu’on attendait si peu de cette fine vierge de missel.--«Tiens, tiens,--avait dit Asserme sur le palier de la loge,--est-ce que notre douce colombe aurait été couvée par un aigle?--Non: par un vautour!»--avait répondu avec un hochement de tête Michel Trévoux, le sceptique impresario.
La causerie roulait sur l’art dramatique, sur la pièce nouvelle, sur ce pays de Bohême d’où Heilbronn avait rapporté son drame. Andarran voulut placer un souvenir de ses voyages:
--Ma plus vive émotion à Prague, dit-il, je l’ai ressentie dans le cimetière israélite, au milieu de ces tombes errantes et désolées; je revois encore un pieux pèlerin, vêtu de la souquenille des juifs polonais: il déchiffrait les inscriptions hébraïques, il cherchait la sépulture d’un rabbin vénéré en Pologne; quand il eut trouvé la dalle exilée, il jeta les trois petites pierres rituelles d’un geste si lamentable, si touchant...
Cette effusion poétique n’eut pas l’effet que s’en promettait le pauvre Jacques. Il ne s’expliqua point l’instant de froid et de silence qui suivit, comme s’il eût jeté lui-même ses trois pierres dans le salon. Le vieil académicien regarda avec un sourire malicieux le poète Heilbronn, les autres... Esther releva aussitôt la conversation en mettant les députés sur le sujet où ils sont intarissables, leur cuisine parlementaire. Quand ils se furent animés au récit des dernières intrigues, elle demanda timidement:
--Est-il vrai,--excusez mon ignorance,--que nous soyons menacés d’une crise ministérielle?
--Dans notre partie, on espère toujours une crise ministérielle, prononça sentencieusement Asserme.--Je crois en effet que cet événement heureux est très prochain.
Andarran manifesta sa surprise.
--Est-ce possible? Tous les députés du centre à qui j’ai été présenté aujourd’hui paraissaient très confiants. Il n’y a, m’ont-ils dit, aucune interpellation dangereuse à l’horizon.
--Cher collègue, reprit Asserme, on tombe rarement sur une interpellation dangereuse; on glisse toujours sur une pelure d’orange, au moment où l’on s’y attend le moins. Vous verrez cela. Et j’ai idée que vous le verrez sous peu de jours. Ils ont trop duré. Ils ont mécontenté beaucoup de monde. Il se fait un déplacement à gauche dans l’opinion du pays.
--L’opinion du pays! Où prenez-vous cette bête fabuleuse? ricana l’un des journalistes.
--Mais, cher confrère, dans vos colonnes, chez vous autres qui tenez cet article.
--Merci. Dites l’opinion que vous désirez, flatteur, on vous la servira.
Tous les hommes éclatèrent d’un rire gouailleur.
--Et alors, continua Esther, ce serait M. Mirevault qui prendrait le pouvoir?
Elle lança cette interrogation d’un air innocent. On devinait une suite d’idées très arrêtée sous les phrases qu’elle laissait tomber négligemment.
--Mirevault? Pourquoi ça, Mirevault? s’écrièrent en cœur les quatre députés.
--Oh! je ne sais pas... Je vois que j’ai dit une sottise... J’avais entendu faire cette supposition par mon directeur, M. Trévoux. Quand il était dans l’industrie, il a eu de bons rapports avec M. Mirevault, qui était alors ministre, paraît-il.
--Il a été ministre, Mirevault? Le gros fabricant de tissus?--Félines cherchait dans ses souvenirs.--Quand donc? Vous rappelez-vous cela, vous, Asserme?
--Attendez donc, répondit Aristide en réfléchissant;--oui, je crois bien qu’il a été vaguement ministre du Commerce, au temps de Gambetta. C’était un ami du cher grand homme. Il n’en reste plus beaucoup. Mirevault est une relique, il la faut honorer.
--C’est une utilité, interrompit le journaliste,--un en-cas. Un Tirard moins long, plus large.
--Ah! ah! très joli!--Le baron Sinda, toujours plein d’égards pour la presse, crut devoir faire un succès à cette médiocre plaisanterie sur le respectable homme d’État. Il la salua de ce rire qui lui était particulier, qui ouvrait toute grande sa robuste mâchoire, avec le mouvement d’un brochet en train de happer des goujons. Le Triestin se leva, conclut par cet aphorisme:
--M. Mirevault est un homme pondéré, très pondéré. Son nom ferait une excellente impression dans le monde des affaires.--Mais il faut que je m’arrache: je dois aller ce soir à l’ambassade impériale, je suis venu un instant, en voisin. Belle voisine, je vous renouvelle la prière de la baronne: elle vous supplie de venir jeudi, pour dire à nos amis les beaux vers de M. Heilbronn, votre adorable scène du Ve acte. Ma femme sera si enchantée de faire votre connaissance.
--Veuillez présenter mes remerciements à Mme la baronne. Je ferai tous mes efforts. Je n’ose m’engager ferme. M. de Kermaheuc reviendra probablement ce jour-là de son triste pèlerinage, je me devrai à mon vieil ami: son chagrin aura grand besoin des consolations de l’amitié.
--Brûlons un cierge au mort breton, murmura Asserme à l’oreille de Bayonne:--Nous devons la petite débauche de ce soir à l’absence du vieux dragon.--Il ajouta à haute voix:--Ce pauvre marquis! Il enterre donc toujours? C’est le génie funéraire.
--Vous voulez dire le génie de la fidélité, interrompit sèchement Esther. Elle lança un regard coupant à l’incorrigible Aristide; elle ne tolérait jamais l’ombre d’une plaisanterie sur le marquis.
--Monsieur le baron, en vous en allant, faites-moi l’aumône d’un conseil; il y a là dans l’antichambre une gravure de Robert Nanteuil, une estampe du Cabinet du Roi; le marchand l’a laissée ici pour me tenter, j’aimerais avoir votre avis de collectionneur.
Elle accompagna Sinda dans le vestibule, y resta un moment avec lui. Félines profita de leur disparition pour replacer à ce nouvel auditoire l’anecdote de Trentesaux et de M. de Kermaheuc.
--S’il était ici, nous n’aurions pas eu l’avantage de voir ce soir Gédéon.
Esther rentra, elle entendit les derniers mots du récit d’Olivier. Un geste d’impatience lui échappa.
--Vraiment, monsieur de Félines, vous brouilleriez l’univers. Tout cela est fort exagéré. Je sais qu’il y a eu un malentendu entre ces messieurs, je voudrais être assez heureuse pour le faire cesser. Ne l’envenimez pas, de grâce.
Rose Esther était de ces personnes qui ne souffrent pas le bruit, les bris de vitres, et qui ont l’art d’ouater la vie autour d’elles, afin que tous y glissent discrètement.
Asserme vint prendre congé: un article à bâcler l’appelait à son journal. Elle le retint une minute dans l’embrasure de la porte, le temps de lui dire quelques mots, d’un ton bref et impératif qui contrastait avec son parler habituel.
--Ainsi, vous croyez à une crise imminente?
--Oui, ou je n’y connais plus rien.
--En ce cas, tâchez de vous arranger pour que Mirevault ait la présidence du prochain Cabinet.
--Quelle idée! D’où vient votre fantaisie pour cet empaillé?
--Fantaisie est mal dit. Je désire que Mirevault soit président du Conseil. J’ai mes raisons. Vous m’entendez?
--Mais ce n’est pas possible! Nous avons des engagements avec Boutevierge.
--Je ne sais pas si c’est possible, je sais que c’est indispensable. Casez celui-là où vous voudrez. Il faut que la présidence revienne à l’autre. J’en causais à l’instant avec le baron: il tient essentiellement à cette combinaison. J’ai promis à Sinda votre secours absolu.--A propos: il trouve fort sensée votre idée sur le sous-secrétariat des Beaux-Arts; cela vous irait comme une bague au doigt.--Faites-moi donc le plaisir de préparer sans retard le ministère Mirevault, à la Chambre et dans vos journaux.
Elle fixa sur Aristide un regard direct, chargé de sous-entendus, qui devait lui rappeler des obligations ou des espérances de plus d’une sorte. Le député s’inclina silencieusement, en signe de soumission aux ordres reçus. Il s’éloigna. Rose Esther revint à ses hôtes, souriante.
--Pardonnez-moi, cher monsieur de Félines, je vous ai brusqué. Mais aussi, vous avez aujourd’hui votre esprit féroce des soirs de bataille. Parions que vous venez encore d’en livrer une à votre abominable préfet.
--Je ne fais pas autre chose. Un affreux sectaire, qui démolit ma circonscription!
--Il y en a cependant de gentils. M. Trévoux m’a présenté l’autre soir un petit préfet qui avait de jolies manières, et des gants déchirés à force de m’applaudir.--Au fait, il se réclamait de vous, dans ma loge; il disait à M. Trévoux qu’il avait servi dans votre département, qu’il espérait bien y être replacé, si leur ami M. Mirevault revenait aux affaires. Comment donc me l’a-t-on nommé? Sallois, Sarrois...
--Sannois! un charmant garçon, un de ces républicains avec qui l’on peut s’entendre. Il vous a dit cela?
--Oh! pas à moi. Mon Dieu, de quoi est-ce que je me mêle? A vous écouter tous, on finirait par la gagner, votre vilaine rougeole politique!
Esther regarda la pendule, qui marquait onze heures et demie.
--Je suis confuse, mais il va falloir que je vous renvoie tous. Mon médecin m’ordonne beaucoup de repos, ce rôle est si fatiguant à jouer; et je dois répéter demain matin pour des raccords. Combien je vous suis reconnaissante, messieurs, de m’avoir apporté vos encouragements et vos conseils.
Les visiteurs se levèrent, gagnèrent la porte avec cette lenteur que mettent les hommes à sortir de chez une jolie femme de théâtre, chacun ayant le désir de partir le dernier, la fatuité d’espérer vaguement qu’on le retiendra, peut-être... Esther témoigna sa déférence au vieil académicien en le reconduisant.
--Cher maître, je réclame votre voix pour mon jeune poète, quand il ne sera plus jeune.--Elle montrait Heilbronn, qui durant cette soirée avait tout écouté, tout observé, sans souffler mot.
--Il en sera, il en sera, toussota le vieillard.--On mourra beaucoup pour vous être agréable, belle dame. Patience, il en sera. Je vous promets ma voix, jeune homme: pas cette fois; la bonne.
--Merci pour lui. Et si vous avez la bonté de m’amener M. l’administrateur général, prévenez-moi d’avance: je suis si petite fille que je me sens tout intimidée à la pensée de le recevoir.--Ah! j’allais oublier... Monsieur Bayonne!
Elle rappela Elzéar, qui endossait son paletot dans l’antichambre.
--Pardon, monsieur Bayonne... Seriez-vous assez aimable pour me donner encore une minute? J’ai un tout petit service à vous demander.
--Les autres hommes décochèrent au bénéficiaire de cet appel le mauvais regard de jalousie qu’ils ont pour le gagnant du gros lot convoité par tous. Ils sortirent.
--Décidément,--dit Félines à ses compagnons en traversant la petite cour,--au théâtre comme à la Chambre, il n’y en a que pour ces socialistes! Si Kermaheuc pouvait voir, du wagon où il roule, le Bayonne dans son nid...
Le vicomte retint un instant Andarran sur le trottoir.
--Savez-vous, cher ami, que cette petite Esther est précieuse! Le renseignement qu’elle m’a donné vaut pour moi son pesant d’or. Il me faut ce Sannois, coûte que coûte. Ce serait le salut de mon département. Un homme qui est avec nous, au fond de son cœur. Sa femme était toujours fourrée chez l’évêque; elle a de la ligne, de belles épaules, et un dégoût insurmontable pour les fonctionnaires républicains. On assurait même que le préfet avait lâché la franc-maçonnerie, pour complaire à sa préfète. Cela, j’en doute: avant d’avoir décroché sa première classe, ce serait maladroit. Sannois est maintenant chez ce butor de Cornille-Lalouze, qui l’accuse de trahison et demande sa tête. Qu’il me la repasse, et je m’engage volontiers à voter pendant trois mois pour le ministère qui me fera cadeau de ce phénix des préfets.--Dites donc, mais Bayonne ne sort pas! Allons-nous-en, je crois que nous l’attendrions longtemps. Pauvre marquis! «La seule âme qui lui chante la note juste...» C’est beau, la foi!
Et Félines s’éloigna au bras de Jacques, en fredonnant dans la rue:
Un marquis sage Est en voyage...