CHAPITRE X
EN FAMILLE
Quand la porte se fut refermée sur les partants, Elzéar s’informa avec un empressement courtois:
--En quoi puis-je être assez heureux pour vous servir?
Esther réfléchissait. Elle fit attendre un instant sa réponse.
--Et vous? Croyez-vous aussi à une crise imminente?
--Oh! nous autres socialistes, vous savez, nous sommes fort indifférents à ces accidents chroniques.
--Pourtant, s’il s’en produisait un, quelles seraient vos préférences? M. Mirevault?
--Celui-là ou un autre, peu importe. Ils se valent tous. Mais,--ajouta Bayonne avec un sourire,--vous allez me le rendre intéressant, ce drapier huguenot. Comme vous le... protégez! Vous le connaissez beaucoup?
--Je n’ai jamais vu M. Mirevault.
Ces mots furent suivis d’un long silence. Esther était venue s’asseoir sur une chaise basse, tout près du jeune homme, devant la cheminée où elle tisonnait. Dans cette action, toute sa personne secouée d’un petit frisson de froid se déraidissait. Rigide tout à l’heure et défendu par son immobilité, le corps de la femme réapparaissait, vivait, livrait insouciamment quelque chose de ses mystères sous les plis changeants du vêtement. Les jolis pieds se montraient sur les chenets, le buste s’inclinait vers la flamme. Sans coquetterie grossière, sans provocation; c’était plutôt la détente naturelle d’une jeune fille qui reprend ses aises et ne se surveille plus, après le départ des étrangers, lorsqu’elle se retrouve seule avec un membre de sa famille.
Elle releva enfin les yeux, fixés sur la braise ardente qui s’y mirait, les tourna vers Elzéar, bien en face.
--Écoutez. Je ne veux pas jouer au plus fin avec vous. Je vais être franche, comme je ne le fus peut-être jamais avec personne. Savez-vous chez qui vous êtes?
--Mais... chez la plus charmante, la plus aimable des...
--Oh! pas de madrigal. Ma question est sérieuse. Répondez. Si vous ignorez vraiment chez qui vous êtes, un instinct secret ne vous dit-il pas que vous vous trouvez ici en sûreté... dans un air de famille... comme dans votre famille?
--Qu’entendez-vous par là?--L’ignorance sincère d’Elzéar se peignait sur son visage intrigué.
--J’entends ces mots dans leur sens littéral. Mais d’abord, permettez-moi une question indiscrète. Est-ce que vous frayez avec vos cousins éloignés, les fils du célèbre David Bayonne, les descendants de votre grand-oncle Abel?
--Oh! la parenté est si lointaine! Ils ne s’en soucieraient guère, d’ailleurs; je vois mal ces fonctionnaires prudents bras dessus bras dessous avec un farouche socialiste. Il m’arrive même parfois de rire, à la pensée de la gêne où mon nom les met.
--Vous pourriez vous tromper.--Vous ne connaissez pas Joseph Bayonne, le préfet de la Basse-Gironde?
--Je l’ai croisé deux ou trois fois dans le salon de la Paix. Nous nous saluons, nous échangeons quelques mots. Il est poli.
--Et son frère, Louis-Napoléon, le directeur de la banque Nathan et Salcedo?
--Je le rencontre chez le baron Sinda. Il est plus rond, celui-là. Mais nous ne sommes pas liés.
--Je ne vous parle pas d’Alphonse, l’inspecteur de l’Université. Il y a des chances pour que vous ignoriez toujours ce savant timide, et pour qu’il vous ignore. Savez-vous seulement qu’il avait épousé en premières noces, lorsqu’il n’était encore que proviseur à Montauban, la fille de l’entrepositaire des tabacs dans cette ville, Émilienne Buissonnet?
--J’avoue que mes notions sont un peu confuses de ce côté.--Mais vous-même, quel intérêt?...
--Attendez. Émilienne Buissonnet lui donna une fille. Élevée dans un milieu d’universitaires et de pasteurs, bardée de brevets à dix-huit ans, la petite passait pour un prodige à Montauban. Le digne professeur aurait inventé l’Université et la pédagogie, si elles n’existaient pas; il ne concevait point d’autre carrière pour ses enfants. Il voulut pousser son aînée aux sommets de la hiérarchie dans l’enseignement féminin, il la fit entrer à l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses. Un beau jour, après deux années d’études où elle se distingua, plongeon subit de l’élève modèle. On n’entendit plus parler d’elle. Morte? Disparue? Enlevée par un mylord? Le problème ne passionnait que de rares initiés. Alphonse Bayonne avait de son second mariage assez d’enfants pour qu’on pût se perdre dans le nombre. A l’École, où l’on savait, comme dans le cercle de la famille et des proches, on fut discret, et pour cause. Quatre années passèrent, firent l’oubli. En dehors de quelques intéressés, et peut-être de M. le préfet de police, nul ne se doute que la fille de l’inspecteur général, l’élève de Fontenay, la studieuse Esther Bayonne, est aujourd’hui dans la robe de votre servante, Rose Esther de la Porte-Saint-Martin...
--Quoi! Vous seriez...
--Votre cousine indigne.--La jeune femme esquissa une révérence, avec un rien d’espièglerie qui mettait une grâce inattendue sur cette figure habituellement sérieuse.--Oh! une arrière-petite-cousine, dont le véritable état civil restera à jamais enseveli sous le nom de théâtre que le succès vient de consacrer. Cela vous fâche? ajouta-t-elle gentiment.
--Comment donc? Cela me ravit! protesta Elzéar avec gaieté.
--Oui, vous n’avez pas de préjugés, vous me comprendrez, vous. Ce n’est pas une aventure vulgaire qui m’a tirée de Fontenay: c’est une volonté réfléchie. J’ai considéré devant moi la morne tâche de l’institutrice d’État, médiocre, sans horizon; et, en regard, les perspectives illimitées du théâtre, indépendance, fortune, gloire. Ai-je donc fait autre chose que de prendre exemple sur nos frères les normaliens, quand ils fuient la classe ingrate d’un lycée de province pour se jeter dans le journalisme, dans le théâtre? Car c’est surtout au théâtre qu’on les voit, dans nos coulisses, où les plus avisés édifient leur réputation, leur fortune. Quelle différence, je vous prie? Comme eux, j’avais mon plan, et des ambitions aussi hautes pour le moins que les leurs. Je n’allais pas chercher sur la scène une vie facile, le désordre, l’argent bassement gagné. J’en attends plus et mieux: le vrai trône des reines de demain.--Mais si j’expliquais à fond ma pensée, vous me traiteriez de bas bleu...
--Non, dites,--appuya Elzéar, très intéressé.
--A une fille qui a passé par Fontenay,--et je serai toujours reconnaissante à mes maîtres de l’avance intellectuelle qu’ils m’ont donnée sur les grues que je coudoie,--à un esprit qui a médité les enseignements de cette forte éducation, vous accorderez peut-être le droit de porter quelques, jugements sur l’histoire et sur les hommes. Il ne reste dans ce Paris, n’est-il pas vrai, qu’une seule idée commune à tous, le plaisir; partant, une seule institution solide, le théâtre; et la femme de théâtre, pour peu qu’elle sorte du pair, est déjà aujourd’hui la rivale, l’égale des femmes les plus enviées, les plus respectées. A mesure que cette société achèvera de s’émietter, et en attendant le coup final que vous lui porterez, l’effet nécessaire de tant de causes s’accusera chaque jour davantage: encore un peu, et la comédienne bien douée, belle, illustre, sera l’unique puissance féminine, l’unique régulatrice de ce monde en décomposition; comme le furent dans les sociétés semblables une Aspasie, une Imperia... Mais il y a quelque chose de changé, à l’honneur de notre temps: une courtisane dissolue ne suffirait plus à ce gouvernement social. Il y faudra de la tenue, de la respectabilité, cette culture intellectuelle sans laquelle ni l’homme ni la femme ne peuvent rien de grand. Seule, la comédienne qui aura en main ces armes pourra relever la vraie citadelle française, le salon dictatorial où tout se prépare, où tout se consomme.--Vous ne riez pas, Elzéar.--Vous permettez, n’est-ce pas, que je vous appelle ainsi: puisque nous devons cousiner!...--Ceci fut dit avec une câlinerie charmante.--Vous ne riez pas: dans votre sphère d’homme, vous avez bâti de même un grand avenir sur le rêve logique; oh! plus grand que le mien, grand comme votre génie! Mais je sais beaucoup de vous, et je devine le reste. Vous aussi, tout jeune, votre vision a refait le monde, votre action le refera dans la réalité; avec l’audace du désir et la puissance du vouloir qui marquent ceux de notre race pour le gouvernement de ce monde.
Il écoutait, captivé, ému par cet écho de ses anciennes pensées, par les souvenirs où elle le reportait. Elle touchait juste: il se reconnaissait, il retrouvait sa formation première dans ce rêve fraternel, ce rêve logique, comme elle disait. Certes, c’était bien une Bayonne qui parlait ainsi, avec l’élan fougueux et raisonné, avec l’intelligence et la volonté de leur race.
--Pour monter où je veux, reprit-elle, il y a un sacrement indispensable: il faut être de la Maison; vous savez, la Maison sacro-sainte, la Maison de Molière. Fille de Bohême partout ailleurs, là seulement l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au respect de ce peuple par le sceau administratif. Le sociétariat aux Français! Première marche de ce trône où la comédienne de l’avenir régnera officiellement sur Paris. J’y ai toujours pensé. J’ai déjà fait quelques tentatives. Le bon M. de Kermaheuc, qui connaît mon désir, s’était chargé de la première. Ce fut l’acte le plus héroïque de sa vie. Lui qui ne met jamais les pieds dans un ministère, il est allé un matin à l’instruction publique. Timidement, gauchement, le pauvre cher homme, il pressentit le ministre; surpris et flatté par la démarche insolite du hautain gentilhomme, le ministre fut tout miel, s’engagea presque. Par malheur, M. de Kermaheuc avait alors un de ses curés privé de traitement; il voulut du même coup soulager sa conscience, il parla de son recteur. Coulant sur le décret de Moscou, le ministre redevint intraitable sur le Concordat. Le naturel du marquis reprit vite le dessus, il s’échauffa, rua dans le brancard, traita le grand maître de l’Université comme le dernier des laquais. J’ai bien ri quand il me conta la scène, le soir, en s’excusant. Je l’ai consolé, c’était parfait. Je ne pouvais désirer un meilleur amorçage de l’affaire, introduite de cette façon, par lui, de très haut: le souvenir en reste cloué dans les mémoires bureaucratiques, c’est le principal. Maintenant, après le succès retentissant des Hussites, la porte de la rue Richelieu s’ouvrira facilement, il ne faut plus qu’un homme au pouvoir pour donner la clef. C’est ici que nous revenons à Mirevault.
--Je saisis mal: puisque vous ne le connaissez pas!...
--Aussi n’est-ce pas de lui que je me soucie. On le dit ordinaire: un piétiste borné, toujours conduit par la main qui sait le prendre, lui attacher ses œillères. Et cette main est celle de mon oncle Joseph Bayonne, le préfet. Chef de cabinet au Commerce, quand le bonhomme avait ce département, Joseph y faisait tout. Il retrouverait le même rôle chez son patron, à la présidence du Conseil. Qu’il s’implante là, seulement, et je serai sociétaire avant six mois.
--Permettez-moi à mon tour, fit Elzéar, d’être amicalement indiscret. D’après ce que vous venez de dire, la famille, votre père, vos oncles, ne vous auraient pas tenu rigueur?
--Ah! fit-elle avec un soupir, mon père, c’est autre chose. Ce savant est un juste, un simple. Il serait encore professeur à Montauban, confiné dans ses devoirs et dans ses livres, si les vigoureux poignets de ses frères ne l’avaient pas soulevé. Quand une vague impétueuse monte, elle porte à la surface les algues molles qu’elle entraîne; ainsi de nous, des Bayonne: on ne laisse personne en route; sans quoi mon pauvre père y fût resté. Il consentira peut-être à me revoir, avec le temps; il en faudra beaucoup avant que son cœur me pardonne ma fuite de Fontenay, cette désertion du drapeau universitaire. Avec mes oncles, rien de pareil à craindre. Ils sont pratiques. Lorsque j’ai débuté dans la figuration, ils ont fait la grimace et le silence sur la morte. Mon oncle Napoléon m’est revenu le premier: les financiers ne sont pas des puritains. Depuis que le grand succès de l’autre soir m’a mise en valeur, comme il dirait, cet aimable homme me comble, il me traite de puissance à puissance. Un matin, il m’a amené le préfet: après le succès, naturellement. Nous nous sommes compris, nous avons échangé des paroles. Si j’ai besoin de lui pour le sociétariat, l’oncle Joseph a encore plus besoin de moi pour se hisser dans la place où il me sera utile.--Qui pensait à un ministère Mirevault? Le voici en bon train. Asserme y est attelé; je le tiens par bien des côtés; c’est un lanceur émérite, vous le savez. A la Chambre et dans les journaux, il va faire le lit de Mirevault, créer cet état d’opinion où le nom d’un homme politique devient possible, d’abord, puis obsédant, inévitable. Les deux journalistes que vous avez vus ici achèveront la besogne. Félines a mordu à l’hameçon, il amadouera la droite. Un officier de mes amis, attaché à la maison du Président, préparera les voies en jetant le nom dans les conversations de l’Élysée. Duputel viendra alors le proposer avec son autorité parlementaire, d’après les indications de Sinda, qui a barre sur ce vieux ficellier; et j’ai pu démontrer au banquier les avantages que présentera pour lui, pour tout le monde des affaires, une combinaison où mes oncles Bayonne joueront un rôle prépondérant. D’autres encore s’en occupent. Je vous dis que c’est fait. Vous allez rire: figurez-vous que l’austère Mirevault, excité par Joseph, voulait venir me rendre une visite de cérémonie. Je l’en ai fait dissuader. L’imbécile! Pourtant il sera ministre: il le faut, je le veux.
Une saccade nerveuse agita sa petite main. Elzéar la regardait, cette main mignonne qui tapotait les pincettes; il pensait qu’elle avait ourdi et jeté sur tout Paris, du fond de la maison silencieuse, le large filet qui allait se refermer dans le marais parlementaire, en ramener le ministère voulu. Il la regardait, cette menotte, il se prenait à en aimer la grâce et la force.
Il était d’autant plus agacé par la piqûre d’une idée, devenue importune depuis quelques instants.
--M’en voudrez-vous, dit-il, si je pousse plus loin l’indiscrétion? Que pense de tout cela votre... votre ami, l’intraitable marquis?
La physionomie d’Esther, presque enjouée tandis qu’elle développait ses grands desseins, reprit son masque grave, avec une ombre de douce tristesse.
--De ce sujet aussi, je vous parlerai librement; mais vous me croirez moins franche, c’est trop complexe! M. de Kermaheuc est le seul devoir que ma conscience se reconnaisse, le seul attachement vrai que mon cœur s’avoue. Il m’a ramassée, avec tendresse et respect, alors qu’au sortir de Fontenay j’errais dans la rue, frappant vainement à la porte des petits théâtres. Nous sommes d’une race loyale dans les comptes, n’est-ce pas, et qui paie strictement son dû. Je dois à ce vieillard l’honorabilité de ma vie; je lui dois l’unique affection solide qui m’ait protégée. Affection paternelle... maintenant...; vous me croirez si vous voulez. Je l’aime pour sa noblesse de sentiments; je l’aime, c’est singulier à dire, pour tout ce que je sens en lui d’inaccessible à ma nature, et de bon et de beau, pourtant. Je l’aime avec ma complexion morale de Fontenay, avec cet idéalisme qu’on essayait de nous inculquer là-bas. Et, d’autre part, je suis superstitieuse: M. de Kermaheuc est mon fétiche; il me semble que si cette grande ombre d’un passé mort se retirait de moi, rien ne me réussirait plus. J’ai fait bien des sacrifices pour lui épargner un chagrin.--Ce qu’il pense des choses temporelles dont nous parlions tout à l’heure? Il ne les voit pas, il vit au-dessus. On ne trompe pas un homme en lui celant ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui n’existe pas pour lui. M. de Kermaheuc se croit malheureux, et je ne sais pas d’être plus heureux, à mon sens: parce que je ne connais à personne une pareille puissance d’illusion.
--Je continue à vous bourreler,--reprit Elzéar; il y avait de l’humeur et du soupçon dans son accent.--Votre existence ne va-t-elle pas changer, avec l’aisance qu’apportent les gros succès de théâtre?
--Questionnez donc franchement! Vous voulez dire que mes appointements de comparse n’eussent pas suffi à me faire vivre, sans l’appui de M. de Kermaheuc? Pauvre homme! Des fleurs, quelques menues gâteries, un bijou ancien le jour de ma fête; ce qu’il ferait pour une nièce préférée. Je n’ai pas reçu de lui autre chose, et ses moyens ne lui permettraient pas davantage. La vieille maison où vous êtes représente la part d’héritage qui m’est revenue de ma mère, morte peu après mon équipée, peut-être de ce coup, hélas! Et s’il y a eu au début de ma carrière, cette terrible carrière du théâtre, des nécessités cruelles, des... abdications,--je ne cache rien, vous le voyez,--ne me faites pas souvenir de ces tristesses, Elzéar, laissez-moi oublier les heures de torture. Depuis quinze jours, les directeurs se pendent à la sonnette de la prestigieuse Martha: désormais, je serai maîtresse de moi-même, libre de mon choix, si ce cœur que je n’ai guère eu le loisir d’écouter devait parler quelque jour. Il ne m’entraînera jamais, je veux l’espérer, à des faiblesses qui jetteraient ouvertement le ridicule sur mon vieil ami, qui compromettraient le nom vénéré dont je dois être la gardienne...
--Le nom dont vous devez être la gardienne?...
Esther mordit ses lèvres minces, comme pour rattraper un mot de trop.
--Sans doute; tout le monde connaît et je proclame hautement cette espèce d’adoption affectueuse du bon marquis. C’est ce que je voulais dire. Vous l’entendez assez. Vous ne me prêterez pas des idées absurdes qui sont bien loin de mon esprit.
Elle s’inquiétait à tort. En ce moment, Elzéar ne s’attachait guère à pénétrer les arrière-pensées ou les espérances cachées sous cette phrase équivoque. Il était tout à l’agacement instinctif qui aiguillonne la vanité d’un homme, dès qu’il voit se dresser brusquement, dans l’intimité affectueuse de l’entretien avec une jolie femme, une de ces barrières qu’elle élève d’un mot devant le désir possible, la chance future, la tentation d’un instant... L’élevait-elle pour refréner ce désir possible, ou pour le stimuler en lui donnant plus d’élan?...
Elzéar continua, presque méchamment:
--M. de Kermaheuc ignore-t-il vos origines? Elles doivent choquer singulièrement ses préjugés.
--Il sait seulement que j’ai quitté une de ces écoles qu’il abomine. Il porte cette belle action au crédit de mes scrupules de conscience. Pourquoi le détromper, puisqu’il m’en aime mieux?
--Et vous pouvez prendre sur vous de flatter toutes ses rengaines mérovingiennes, vous, la femme d’esprit libre et instruit?
--Je lui parle avec piété des choses mortes qu’il aime: je n’y ai pas de peine, puisqu’elles sont belles. J’en ai moins encore à lui parler avec dégoût des choses vivantes qu’il n’aime pas, puisqu’elles ne sont guère propres. Ne pensez-vous point que les hommes se plaisent surtout à entendre maudire ce qu’ils détestent, plus encore qu’à entendre louer ce qu’ils chérissent? Enfin je cherche à lui plaire comme je peux, même si je ne suis pas toujours bien convaincue. On est souple, n’est-ce pas?
Comme pour en donner la preuve, elle s’était levée avec une ondulation harmonieuse de toute sa personne, elle vint jeter ce mot dans un sourire ingénu à l’oreille du jeune homme. Il sentit passer, tout proche, le parfum tiède de la gorge délicatement moulée sous le barège entr’ouvert. Elle avait vu se former un nuage sur le front d’Elzéar, à ses dernières reparties; elle le vit se fondre dans une sensation capiteuse. Elle se rassit plus près de lui; penchée amicalement sur le bras du fauteuil qu’il occupait, elle lui dit, changeant brusquement de sujet:
--Mais c’est assez parler de moi. Je vais être pressante à mon tour. Pourquoi délaissez-vous votre mère, Elzéar? Rachel est de bon conseil, elle vous aime. Afin d’enrichir le fils oublieux, un peu grisé par sa vie de luttes, par sa gloire, la vieille mère travaille. Elle vient d’entrer en affaires avec le baron Sinda, pour l’exploitation d’un vaste gisement de kaïnite dans le duché d’Anhalt... Une opération très fructueuse, au dire du baron. Rachel édifie la fortune de l’Enfant prodigue.
--Vous êtes donc en relations avec ma mère?
--Je l’ai rencontrée quelquefois dans le quartier, nous sommes si proches voisines! Je rencontre plus souvent votre sœur, chez une dame qui nous donne à toutes deux des leçons de musique. On cause. Nathalie monte en graine. Je soupçonne dans son imagination une idée fixe: elle attend que cet étourdi de Félines ait croqué le dernier morceau de son patrimoine, elle s’offrira alors pour arracher aux usuriers le château de Crémeuse et remettre à flot le vicomte. Je crains qu’elle ne se leurre d’une chimère. Félines ne l’a jamais vue, et le temps passe. Vous devriez soigner un peu plus votre mère, mon ami; et vous devriez vous rapprocher des autres Bayonne, vos parents.
--Y pensez-vous? que j’aille leur jeter dans les jambes un socialiste!
--Mon petit cousin, avec tout votre esprit, vous êtes un grand nigaud. Un socialiste tel que vous, chef de parti, remueur d’idées, terreur des ministères, et qui sait mener de front une vie élégante, conserver de belles relations, le Lassalle parisien, comme on vous nomme, ce n’est plus un épouvantail, c’est un allié précieux. Quand vous vous êtes lancé dans le mouvement, les grands Bayonne ont gémi, sans doute, comme ils l’ont fait sur mon entrée au théâtre. S’ils pardonnent aujourd’hui à mon succès, combien plus ils triomphent du vôtre! Ils voudraient seulement que vous le missiez au fonds commun de la famille, et vous l’y devez mettre, Elzéar. Que deviendrons-nous, Seigneur! avec les mauvais desseins qu’on voit déjà se former contre nous, si nous ne faisons pas corps, solidement? Unis, nous sommes invincibles, d’autant plus forts que nous avons un pied dans tous les camps. Mes oncles le comprennent à merveille. Ils ne m’en veulent plus d’être au théâtre, dans le seul lieu d’asile où ce peuple absurde et galant oublie ses velléités d’ostracisme en applaudissant ses favorites: comme Assuérus, il écoutera toujours Esther, et les sœurs d’Esther; car elles sont nos sœurs, presque toutes celles qui ont du talent. De même, mes oncles inventeraient un socialisme tel que le vôtre, si vous ne leur aviez épargné cette habileté. Je sais qu’ils vous guettent, qu’ils vous attendent, très renseignés sur vous. Dès que Joseph, sous le couvert de Mirevault, aura le gouvernement dans sa main, il ne demandera qu’à vous y ménager un accès facile.--Ainsi, ajouta-t-elle avec une moue de badinage persuasif,--vous allez ouvrir l’aiguille sur la voie où vous êtes posté, et livrer passage au train Mirevault-Bayonne, qui est signalé; d’abord, pour obliger votre petite cousine; ensuite, pour hâter votre propre arrivée aux affaires.
--Mais ce n’est pas sérieux! Il y a un abîme entre le pouvoir et nous.
--Ne dites donc pas nous, mais moi, vous qui êtes le seul homme de votre parti! Il n’y a pas d’abîme: à peine un fossé, qui se comble chaque jour. La force des choses pousse de votre côté ces gens-là: pour que la soudure se fasse, vous n’aurez qu’à marquer le pas sur place, à vous délester de quelques utopies.
--Vous me connaissez mal. Sous les dehors sceptiques que je porte dans le monde, je crois à mes idées. Je n’en sacrifierai aucune.
--Je connais votre idéalisme, je l’aime. On ne fait rien sans cette paire d’ailes. Mais il faut que l’idéalisme sache devenir pratique; c’est par là que nous sommes supérieurs, nous autres, et que vous le serez. Vos idées resteront stériles, si l’amour du pouvoir ne les féconde pas. Qu’est-ce que des idées qu’on n’applique jamais? Cela s’appelle des rêves.
--Peut-être. Je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes.
Cette phrase que Daria lui avait dite, un jour, Elzéar la prononça plus faiblement, comme une leçon qu’il répétait, comme l’écho mourant d’une autre voix qui l’aurait poursuivi. Esther s’en rendit compte, ses yeux attentifs lisaient dans ce cœur combattu. Elle se renversa sur son siège avec un geste de découragement.
--C’est vrai, j’ai tort. J’ai affaire à trop forte partie. Folle que j’étais, de croire que ma voix pourrait prévaloir contre celle... celle qui parle en vous.
Il sentait approcher l’assaut. Il se raidit, répliqua durement:
--A quelle voix faites-vous allusion?
De nouveau, elle se rejeta en avant, lui prit affectueusement les mains, avec de fréquentes hésitations dans les mots craintifs, très doux:
--Ne m’en veuillez pas, Elzéar. Une sympathie irréfléchie m’entraîne; je n’ai aucun droit à vos confidences. Ne craignez rien: ce n’est pas cette main qui fera saigner votre cœur.--Et la petite main marquait sur sa poitrine la place du cœur.--Rachel, votre mère, pourrait seule faire écouter les paroles que voudraient vous dire tous ceux qui vous aiment. Je sais par elle, et par mes oncles, très informés, ce qui est su de tout Paris, ce que vous ne cherchez pas à dissimuler. Au début, tous les vôtres se sont réjouis des belles perspectives ouvertes devant vous: une haute alliance, une immense fortune, une destinée égale à votre mérite... Mais votre mère et les autres parents se sont enquis; leur satisfaction s’est changée en crainte. On ne peut faire fonds, disent-ils, sur un caprice altier; cette fantaisie n’ira jamais jusqu’à consentir au projet d’union que vous formez sûrement; le préjugé contre notre race est si fort dans ces pays barbares! Il sera invincible, plus puissant même que la passion. Les vôtres s’inquiètent d’autre part; on leur signale chez... chez cette noble personne... une frénésie dans l’absolu des idées que ne tempérerait aucun sens pratique... c’est eux qui le disent! Ils vous imaginent déjà poussé par cette influence aux extrêmes, sombrant dans les apostolats chimériques, et retombant meurtri du haut de votre rêve, ayant tout perdu dans ce désastre, le grand bonheur que vous attendez d’une autre, la situation riche de promesses que votre talent vous avait faite, tout enfin!
Elle se tut, sans le quitter des yeux. Le visage altéré disait ce qu’il souffrait. Un chirurgien débridait ses plaies cachées, mettait à nu ses pensées inavouées. Oui, il les avait formés, ces projets; sans les regarder en face, sans y consentir expressément: on les lui montrait, vivaces. Oui, il les ressentait, ces craintes: tous les mirages s’évanouiraient à la fois, ceux de la passion, ceux de l’ambition; au lieu du pouvoir qu’on venait de lui faire palper comme un fruit mûr, il ne resterait dans sa main qu’un grelot de chimère, secoué derrière une agitée; tant d’espoirs accumulés s’écrouleraient dans quelque catastrophe tragique. Tout ce que lui avait déjà murmuré sa claire raison, aux intervalles de l’ivresse, Esther venait de le préciser à haute voix. Il lui semblait qu’elle ne parlât pas du dehors, cette femme, mais au fond de lui-même, comme une conscience; et il l’aurait battue, comme on voudrait parfois battre sa conscience.
Elle attendait cet effet du coup hardiment frappé; elle eut peur d’être allée trop loin.
--Oh! pardonnez, Elzéar, c’est eux qui parlent de la sorte; des politiques, des calculateurs. Moi, femme, je ne juge pas si vite. Je sais qu’elle est belle, je sens qu’elle est très haute, digne de vous; je vous comprends, je l’envie. N’écoutez que votre cœur, cherchez le bonheur, c’est déjà le tenir que de le chercher ainsi.--Il y a des créatures déshéritées qui n’auront même pas connu les joies de cette recherche!
Il fallait attendre, elle le devinait, avant de recoudre la plaie trop cuisante. Elle s’absorba dans la contemplation du foyer. Après une pause d’un silence irrité, d’abord, honteux ensuite, il dit machinalement, pour dire quelque chose, pour échapper à sa propre pensée, plus que par intérêt vrai:
--Vos derniers mots ressemblent à une plainte. Vous n’êtes donc pas heureuse?
Les petites épaules se haussèrent.
--Quelle question? Si l’action et le travail ne vous suffisent pas, à vous, un homme, pensez-vous qu’une pauvre femme s’en contente? Ces sources de la vie, où tous veulent boire, croyez-vous qu’on les épuise avec l’attachement paternel d’un vieillard, avec les vaines couronnes de théâtre qu’on aimerait rapporter à un maître élu, beau, éloquent, supérieur aux autres hommes? L’équilibre et la santé du cœur, à défaut de mieux, je n’ai ressenti ce bienfait qu’à Fontenay, durant la courte période où je me suis donnée à un maître.
Elle se leva, elle alla ouvrir un bonheur du jour, en retira une liasse de cahiers d’écolière.
--Ce sont mes cahiers de l’école, les notes recueillies aux conférences du bon M. Pécaut. Mes compagnes et moi, nous l’avons aimé. Il croyait, l’excellent homme, nous croyions nous-mêmes que nous prenions intérêt à son prêche; non, je l’ai compris plus tard; nous aimions le doux rêveur, comme les petites filles de cet âge aiment leur directeur spirituel, quel qu’il soit. Je retrouve ici, j’y relis de temps à autre les formules sonores qui nous emballaient: «L’idéal moral contemporain... la dignité de la personne humaine... le mystère de liberté que l’âme porte en elle... l’issue ouverte vers la vie éternelle...» Ce fut une sorte de haschisch intellectuel, reçu des mains d’un prophète en qui nous avions foi. Pourquoi m’en suis-je si vite dégoûtée? A la réflexion je me suis rendu compte. Il y a dans l’esprit ardent et précis de notre race comme un feu qui brûle la paille de tous ces mots creux. On applique sur nous, pour un instant, le léger vernis de calvinisme; il s’écaille bientôt, le véritable esprit de nos pères reparaît. Le mien n’a pas moisi dans ce sirop de religion laïque que notre maître agitait pour nous; j’ai pris mesure du bonhomme et mon enthousiasme s’en est allé avec sa puissance de persuasion. Alors, j’ai quitté l’école, comme je vous le disais, je suis venue chercher des applications pratiques de ma force de vie dans la réalité terrestre, là où nous les chercherons toujours, nous autres.--C’est égal: je me reporte parfois à ce temps, à ma brève griserie d’âme, et je me dis que ce furent de bons jours, les seuls où l’illusion féconde ait habité dans mon sein. Parfois aussi, j’envie mes anciennes compagnes, celles qui ont suivi simplement l’âpre chemin du devoir enseigné, avec un cœur résigné à leur sort modeste, un esprit docile à la grave parole du maître... Tenez, écoutez comme c’est joli, ce qu’il nous disait, quand on ne creuse pas.
Elle lut à Elzéar quelques extraits du sermonnaire philosophique.--Lui donner le temps de se remettre, le bercer avec des paroles quelconques, comme on berce un enfant blessé, elle obéissait à cette juste intuition en prolongeant sa lecture.
Il se remettait, il la regardait, il ne lui en voulait plus; il admirait cette créature changeante, multiforme, qui avait à sa harpe intérieure tant de cordes diverses, douces ou fortes. Il l’interrompit, cette fois avec un élan d’intérêt sincère:
--Ainsi, vous n’êtes pas heureuse, Esther?
Elle referma les cahiers, qu’elle continua de balancer dans sa main.
--Je vous répondrai par un passage des Hussites où vous m’avez trouvée bonne; sans doute parce que la femme parlait sous le masque de la comédienne, avec les souvenirs de prime jeunesse où je m’égarais tout à l’heure. Vous vous rappelez la scène? quand l’Apôtre entre dans la chambre où Martha travaille, pour imposer un nouveau sacrifice à la jeune fille éprise de lui...
Elle se leva; debout devant Elzéar, elle récita lentement, de sa chaude voix de théâtre:
C’est beaucoup demander à votre faible sœur Que lui vouloir toujours des vertus sans douceur, Un cœur rude au combat, un front lourd de pensée. Je ne suis qu’une femme, ô Maître; et quand, lassée Par l’accablant effort de mon travail du jour, J’entends passer les chants de nos filles d’amour, Je cours à ma fenêtre; et je l’ouvre, et j’écoute... O honte! Sur leurs pas mon âme s’en va toute Au pays inconnu du tendre enchantement. Là je n’irai jamais! Jamais un mot aimant, Espoir ou souvenir qui met dans l’humble chambre Une fleur en avril, une flamme en décembre!
Ils demeurèrent un instant silencieux. Elzéar montra du doigt le piano:
--Esther, voudriez-vous me faire d’autre musique? On dit que là aussi vous avez beaucoup de talent.
D’un signe de tête, elle indiqua la pendule; son visage exprima la surprise de l’heure avancée, l’irrésolution, une incertitude triste.
--Une autre fois... Voyez comme il est tard!
A ce rappel, qui signifiait la fin de leur tiède intimité, à l’idée de se retrouver dans la rue froide et noire, en solitude avec son chagrin, loin de ce foyer, loin de cette robe où il laissait quelque chose de lui-même, des parcelles de sa vie déjà prises,--Elzéar se sentit envahi par une immense lâcheté. Elle le désarma contre les instincts obscurs émus au fond de son être.--Qui les analysera, qui les expliquera, ces chocs soudains, contraires, des pensées et des désirs? Ce fut lui, cette fois, qui se pencha, prit les mains de la jeune femme, brusquement, en tremblant:
--Esther, chère Esther, grande petite Esther, soyez heureuse. Je le veux. Que faut-il pour cela, dites!
Un ravissement ineffable transfigura le front sérieux, les grands yeux humides. De la gorge précipitamment soulevée, les paroles sortirent, enivrées, pressées dans une hâte heureuse:
--Oh! rien, ce mot! Je l’aurai eu, le mot aimant, ma fleur d’avril, ma flamme de décembre. Ne le deviniez-vous pas, que vous étiez l’attendu, l’espéré, depuis longtemps, vous si beau, si grand, vous l’orgueil de ma race!
Encore assez maître de ses sens pour regarder au dedans de lui-même, Elzéar croyait y voir une forme blanche, un long cygne neigeux qui s’enfuyait, s’évanouissait: fantôme qui tantôt l’appelait à sa suite, douloureusement, tantôt le poussait furieusement sur cet autre sein, palpitant devant lui. A cette dernière impulsion, il obéit; d’un geste inconscient, il attira les mains qu’il serrait. Les cahiers qu’elles tenaient leur échappèrent: tombés sur les carreaux du foyer, ils flambèrent subitement au contact des braises.
--Oh! mes cahiers de Fontenay! Les cahiers du bon maître!
La physionomie mobile à miracle prit l’expression d’une fillette en contemplation devant sa cruche cassée, l’air de confusion enfantine et perverse qui devait ajouter une pointe de perversité au désir émané d’elle. En un seul mouvement d’une grâce hardie elle tomba sur les genoux, tenta d’arracher les feuillets aux flammes: trop tard, ses doigts s’y brûlèrent; pivotant alors sur elle-même, légère, rapide, elle se retrouva agenouillée tout contre Elzéar, souriante, les mains tendues, murmurant à voix basse:
--Mes seules joies d’âme étaient là! Plus de passé. Remplace. Toute à toi...
Il se baissait pour la saisir. Plus prompte, elle se redressa d’elle-même; dans une détente lascive de tout l’être, elle s’abattit sur lui, les bras noués autour de son cou, les yeux dans ses yeux, cherchant ses lèvres avec des lèvres où montaient dans un râle, suppliantes, impérieuses, ces paroles étouffées:
--Assez de lutte, assez de pensée! Je t’ai voulu. Je te veux... Prends-moi...