‹ Les morts qui parlentChapitre 14 sur 23 · DEUXIÈME PARTIE - CHAPITRE XII

DEUXIÈME PARTIE - CHAPITRE XII

UN CŒUR IRRÉSOLU

Le cabinet Mirevault, constitué après une semaine de négociations laborieuses, gouvernait depuis onze mois. Les modérés lui reprochaient son radicalisme, et l’avant-garde de sa majorité l’accusait de modérantisme. Rien n’était changé par ailleurs. Les bureaux administraient les mêmes foules soumises, avec le même système, appliqué par le même personnel. Les percepteurs percevaient les mêmes impôts, les juges jugeaient selon le même code, les rentiers touchaient les mêmes rentes, les hommes de peine peinaient sur les mêmes travaux. Les parleurs parlaient le même langage.

Les projets financiers énumérés dans la déclaration ministérielle, et dont quelques-uns menaçaient la richesse acquise, étaient rentrés dans les portefeuilles pour n’en plus sortir. On discutait à temps perdu le budget traditionnel, «les quatre vieilles». Des combinaisons ingénieuses y faisaient apparaître les recettes correspondantes à de nouvelles majorations de dépenses. On avait créé des places supplémentaires pour caser les épaves du précédent gouvernement et les créatures du nouveau. Les députés du centre grognaient et ils marchaient toujours: ces bons chiens de garde continuaient le dévouement d’habitude à la maison occupée par un autre maître; ils se résignaient au collier plus serré, à la pâtée moins copieuse. Le «premier Paris» des grands journaux officieux ne différait pas de celui qu’on lisait, douze mois auparavant, dans ces graves organes du bon sens et des intérêts dirigeants: des avertissements sages s’y glissaient, tempérés par une nuance de vive sympathie pour la personne de Mirevault. Le ministère ayant une étiquette semi-radicale, les droitiers entendaient tomber de la tribune des propos plus désobligeants pour eux: ils trouvaient chez les ministres plus d’obligeance à les satisfaire dans les questions de détail, un sourire plus avenant, des complaisances moins épouvantées par le qu’en-dira-t-on. La religion était plus maltraitée dans les harangues officielles, le clergé moins houspillé dans la pratique courante. L’exacte tolérance du gouvernement se manifestait, le 1er janvier et le 14 juillet, par les trois croix qui tombaient automatiquement, à la même heure, sur les trois poitrines d’un évêque, d’un pasteur, d’un rabbin.

Les augures chagrins avaient pronostiqué au ministère semi-radical une tension des rapports diplomatiques, un refroidissement des puissances amies. L’événement confondait leurs prévisions. Amère déconvenue pour le centre gauche, les ralliés, la droite; une pudeur patriotique empêchait ces groupes d’en faire l’aveu. M. de Kermaheuc se frottait les mains: dès le premier jour, il avait prédit à Andarran le bon accueil que le Cabinet rencontrerait au dehors.

--Vous n’avez donc jamais éprouvé l’obéissance des nouveaux serviteurs? Pour se faire agréer dans la maison, ils sont plus souples que les anciens, ils reçoivent avec plus de soumission les ordres et les reproches. Aussi les étrangers ont-ils un faible pour les Jacobins, quand ils les savent inoffensifs et les présument obséquieux. Ils les aiment tout neufs, ils les préfèrent très foncés, partant plus empressés à tout sacrifier afin d’obtenir vite la savonnette impériale ou royale.

Jacques objectait au vieux chouan l’intimité cordiale de nos hommes d’État avec d’augustes personnages.

--Soit, répondait-il; mais pourvu qu’ils ne se fassent pas saigner!

--Qu’entendez-vous par là?

--Vous ne vous rappelez pas Bernadotte? Son chirurgien n’obtint jamais la permission de le saigner, parce que le roi avait sur le bras un tatouage: un bonnet phrygien avec la devise: «Mort aux Rois!» Nos maîtres ont ce même tatouage; ils y pensent toujours avec gêne devant leurs grands amis, et ils saluent trop bas. J’aimais mieux ceux de quatre-vingt-douze; c’étaient des brigands; mais ils retroussaient leurs manches, montraient fièrement le tatouage, et forçaient l’Europe vaincue à les saluer.

Plus juste que cet homme emporté par ses rancunes, la nation savait bon gré à un ministère qui flattait son amour-propre et rassurait ses inquiétudes. Elle jouissait des bienfaits de la paix en applaudissant les sociétés belliqueuses qui allaient suspendre des couronnes à la statue voilée. Elle avait des sujets de fierté. Notre empire colonial s’agrandissait: à chaque édition nouvelle des atlas scolaires, le rose pâle de France couvrait une plus vaste étendue de déserts africains. On savait d’ailleurs--les journaux l’avaient dit--qu’un article sanglant d’un de nos meilleurs chroniqueurs venait d’humilier cruellement le souverain d’un empire hostile; tandis que les couplets malicieux d’un chansonnier de Montmartre avaient fait une piqûre cuisante à l’orgueil britannique. Ces victoires morales de l’esprit français relevaient les cœurs bien placés. Au Parlement, on ne discutait presque jamais les questions extérieures, ou on les vidait en quelques mots, dans une interpellation convenue d’avance. D’un consentement tacite, les députés se déchargeaient de ces responsabilités délicates sur les ministres spéciaux, sauf à les juguler après coup, si quelque accroc venait compromettre la paix glorieuse promise aux électeurs.

Il semblait que la main d’une bonne fée eût feutré la route où Mirevault avançait sans bruit, sans cahots trop rudes, entre des oppositions amorties avec la connivence indulgente des hommes et des choses. A voir la mollesse des attaques, chez les grands lutteurs de presse ou de tribune qui harcelaient précédemment tous les pouvoirs, on était tenté de croire que leur virilité oublieuse de la lutte s’usait ailleurs, dans les enchantements d’une Circé. La pensée intelligente de Mirevault--la sienne ou quelque autre--détournait toutes les activités vers les préparatifs de la future exposition décennale. On y travaillait déjà. Cet incomparable instrument de règne faisait son office de dérivatif. Il comprimait toutes les turbulences sous le poids des intérêts coalisés pour la réussite de la grande entreprise. Il donnait du travail aux ouvriers en chômage, de la patience aux commerçants découragés, des espérances de gain ou de plaisir aux mécontents; et c’était un douzième ministère qui offrait aux disponibles et aux faméliques ce qu’ils ne trouvaient plus dans l’encombrement des onze autres, une réserve inépuisable de fonctions, de traitements, de décorations en perspective.

Les affaires allaient bien. La balance du commerce se relevait en notre faveur, sur les tableaux dressés par d’agiles manieurs de chiffres. Tous les grands services publics prenaient un essor parallèle: on constatait l’accroissement proportionnel des maisons d’école et des licences de cabaretiers, des bourses de lycée et des crimes juvéniles, des chaires de facultés et des cafés-concerts; même progression rapide pour les dépôts aux caisses d’épargne et pour les recettes du pari mutuel. Le ministère Mirevault avait inauguré, à Paris seulement, deux prisons modèles, un musée des Arts de la femme,--création d’Aristide Asserme,--un vaste hôpital pour les alcooliques, un second pour les syphilitiques, et plusieurs monuments commémoratifs de nos gloires républicaines. La province suivait ce mouvement ascensionnel. Le réseau des chemins de fer d’intérêt électoral s’étendait sur nos régions les plus déshéritées. Les grands bazars se multipliaient, activaient les transactions qu’ils arrachaient à la routine du petit commerce. Les anciens boutiquiers, ruinés, demandaient au député local de leur procurer «quelque chose à Paris», gérance d’immeubles, courtage d’assurances, loge de concierge. Les enfants s’obstinaient à ne pas naître, mais les vieillards s’acharnaient à ne pas mourir, et leur longévité compensait dans les statistiques l’indigence de la natalité. Quelques moralistes grognons répétaient leur antienne habituelle sur l’alcoolisme, la dépopulation, l’augmentation des divorces et de la criminalité; on les laissait dire: les valeurs sud-africaines étaient fermes, la Tharsis et le Rio-Tinto montaient; l’ordre matériel n’avait jamais paru mieux assuré.

On en rapportait le mérite au Directeur de la sûreté générale, l’ex-préfet Joseph Bayonne, qui avait quitté le cabinet du ministre pour réorganiser cet important service. Il y faisait sentir un doigté universellement apprécié. Son frère Louis-Napoléon avait eu l’honneur de mener à bien la souscription au grand emprunt sibérien, pris ferme par la maison Nathan et Salcedo, couvert cinquante-quatre fois. Le baron Sinda n’avait pas été moins heureux dans le placement du petit emprunt néo-calédonien. Les journaux sérieux enregistraient avec une satisfaction patriotique ces signes indiscutables de la prospérité nationale. La prospérité particulière d’Aristide Asserme s’étalait, depuis le succès de l’emprunt calédonien, dans la victoria attelée d’un cheval de prix qui le conduisait aux cimetières: le sous-secrétaire d’État des Beaux-Arts y parlait éloquemment sur les gens de talent qui n’étaient plus.

Rose Esther avait fait à la Comédie-Française un premier début honorable dans le Lion amoureux de Ponsard; pour son second début, elle avait composé avec intelligence le rôle de Chimène; une acclamation unanime saluait depuis lors la grande tragédienne dans le nouveau drame de Daniel Heilbronn, la Chaldéenne. Avec cette œuvre, où passaient toutes les somptuosités et tous les mystères du vieil Orient, l’auteur et son interprète s’étaient emparés de notre première scène. Les personnages de marque se disputaient les invitations, d’ailleurs rares et discrètes, qui réunissaient de loin en loin l’élite du Paris littéraire et politique dans le modeste salon de la rue Fortuny. On y admirait la douce autorité, l’influence pacifiante de cette femme distinguée; elle devinait avec un tact miraculeux, elle indiquait d’un mot gracieux à chacun de ses amis la voie utile où il pourrait faire le plus de bien, recueillir le plus d’avantages particuliers. Par une dérogation exceptionnelle au décret de Moscou, Esther venait d’être autorisée à accepter en Angleterre une invitation du prince héritier de la couronne. «Accueillie à Londres comme une reine, écrivait notre ambassadeur dans sa dernière dépêche, l’artiste a su donner à son immense succès personnel le caractère vraiment imposant d’un triomphe national.»

M. Cornille-Lalouze était satisfait: on avait envoyé dans son département le préfet radical qui chagrinait depuis si longtemps le vicomte de Félines; et le vicomte se félicitait de ses rapports avec son nouvel administrateur, ce Sannois qui «trahissait» chez M. Cornille-Lalouze. Le rapprochement passait la mesure permise, à en croire les paroles consternées avec lesquelles le baron Lebrun aborda un jour M. de Kermaheuc:

--Où allons-nous? Voilà Olivier de Félines qui se rallie, lui aussi! Vous savez qu’il a invité son préfet au château de Crémeuse, et qu’il l’a promené de commune en commune, dans son phaéton?

--Pourquoi pas? ricana le marquis.--Il avait besoin d’une réclame électorale, il s’est procuré une alliance russe dans ses moyens: la visite d’un personnage prestigieux avec lequel il n’a pas une idée en commun. Le préfet, c’est le tsar du pauvre--du pauvre député. On le racole, on s’arbore deux heures à ses côtés, et l’on est sacré aux yeux des populations.

--Félines n’a pas un génie assez subtil pour avoir machiné cela tout seul!

--Bah! Il y en a tout là-haut qui ne sont pas plus malins que lui et qui ont inventé le procédé. Il imite, ce singe.

--Que diront les Princes? gémit le baron Lebrun.

M. de Kermaheuc sourit.

--Dites donc, mon cher Lebrun, il est trois heures. Les Princes vous font savoir qu’ils arriveront sur les cinq heures, à la barrière de Clichy, et qu’il est expédient d’aller vous y faire tuer. Vous irez?

--Mais...--le député se rebiffa, très digne, un peu interloqué.--Pouvez-vous douter?...

--Oh! non. Je ne doute pas. Au contraire.

--Vous-même, mon cher marquis, ne nous montreriez-vous pas le chemin?

--Jamais de la vie! C’est même toute la différence des temps. Si notre Roi l’eût ordonné, nous aurions été encore quelques centaines de vieux serins prêts à nous faire tuer pour lui avec joie. Quelques centaines d’hommes prêts à mourir, cela fait beaucoup de monde: beaucoup plus que ne croit l’arithmétique. Mais nous étions de vieux serins. Vous, mon cher Lebrun, vous n’êtes pas un serin, loin de là; vous êtes très fort, vous trouveriez quelque combinaison savante pour réussir, sans risquer ces fâcheuses extrémités. Votre combinaison raterait. Vous en chercheriez une autre. Elle raterait de même.--Et voilà pourquoi votre fille est muette.--Sans rancune, mon bon Lebrun?

M. de Kermaheuc serra la main de son collègue.

--Vieil intransigeant! Esprit impolitique!--murmura celui-ci en s’éloignant d’un air maussade. Sa mauvaise humeur redoubla quand il vit, sur le divan de la buvette, Olivier de Félines en conférence avec Asserme.

--Mon cher collègue, disait Aristide, vous savez que je suis prêt à tout pour vous obliger. Mais vous me demandez vraiment l’impossible. Coryphée, cette petite Judith! Un pareil avancement du premier coup, à l’Opéra! Y pensez-vous? Elle n’a eu qu’un accessit dans la classe de danse, et encore voulait-on vous être agréable. Nous n’avons qu’une place à pourvoir: je l’ai promise à Pélussin pour la jeune Sarah Calmer, une ballerine du premier quadrille; à Paulin Renard pour une autre, à un sénateur pour une troisième. On me mettra bientôt sur les bras toute la classe de Mme Théodore, et je dois compter avec tous les groupes de la Chambre. Soyez juste: donner la préférence à votre protégée, ce serait le monde renversé!

--Il est renversé, affirma gaiement Félines. Ne dit-on pas que nous verrons sous peu le citoyen Bayonne orné d’un portefeuille?

--Oh! comme vous vous avancez...

--Moins vite qu’il ne recule. Allons, ne faites pas l’étonné. Nous voyons tous le jeu d’Elzéar, depuis quelques mois. Il évolue, il ménage votre ministère, il a calmé cette grève d’accord avec vous. On parle déjà de lui comme d’un ministrable. On précise: les Colonies...

--Mon Dieu! je puis bien vous confier que Mirevault a une idée...

--C’est invraisemblable! s’écria Olivier.

--Mettons, si vous aimez mieux, qu’on l’a eue autour de lui, fit à demi-voix, avec un clignement d’yeux, le sous-secrétaire d’État. Bayonne travaille les questions coloniales, il en a parlé avec autorité, ses vues nouvelles ont fait impression sur la Chambre. L’opinion comprendrait qu’un champ d’expériences limité fût ouvert, prudemment, en pays neuf, aux hardiesses socialistes; ne fût-ce que pour en démontrer l’inanité. Une mission temporaire dans une de nos possessions d’outre-mer achèverait d’assagir Elzéar. S’il y réussissait, pourquoi lui serait-il interdit, plus tard, de coordonner au pavillon de Flore certaines méthodes sanctionnées par une première épreuve? Mais ce ne sont là que des conjectures, à lointaine échéance.

--Ah! fit Olivier, vous ne lui reprocherez pas, à celui-là, de n’avoir qu’un accessit de danse! Le premier prix, c’est justice.--En attendant, gare à vous, si vous me jetez cette grande bringue de Sarah Calmer dans les jambes de la petite Judith, qui est si gentille.

--Elles le sont toutes, dit en riant Aristide; et nous sommes tous comme les officiers d’Holopherne devant la terrible patronne de Mlle Judith: «Qui pourrait mépriser ce peuple hébreu, qui a de si jolies femmes?»

--Cet Aristide ne sera jamais sérieux!

L’exclamation joviale venait de Paulin Renard, qui s’approchait pour circonvenir le sous-secrétaire d’État.

--Pardon, répliqua le créole: je citais la Sainte Écriture.

Et il échappa au solliciteur en se hâtant vers la salle des séances, où il devait défendre un supplément de crédit demandé par l’Observatoire.

--Je m’adresse, dit-il solennellement en prenant la parole, à une assemblée qui ne recule devant aucun sacrifice budgétaire pour améliorer le sort de nos fonctionnaires; elle ne repoussera pas la légère allocation que je lui demande pour le service des astres, ces fonctionnaires de l’infini...

· · ·

Ce même jour, dans le silence de la bibliothèque, assis en face l’un de l’autre à une table, Elzéar Bayonne et Jacques Andarran écrivaient. Un coup d’œil jeté sur leur correspondance nous apprendra comment l’année révolue avait passé sur ces deux hommes.

Avant de prendre la plume, Elzéar tira de son portefeuille et relut lentement une lettre timbrée de l’étranger.

M. Elzéar Bayonne,

député, à Paris.

Krasnoï Rok, près Briansk,

Gouvernement de Tchernigoff, mars 18..

«Vos lettres se font rares, mon ami. Ne savez-vous pas avec quel intérêt j’attends des nouvelles de votre action, de votre travail,--de vous, enfin, tout court? Un an, bientôt, un an que ma vie est comme suspendue, dans cette solitude où je pense sans agir. Et ma pensée se reporte souvent à notre brusque séparation, à ces dernières journées si tristement pleines: la courte maladie, la fin rapide de ma bonne vieille mère, mon départ précipité pour ramener ici ce pauvre corps; votre adieu singulier, presque distrait, tant vous paraissiez affairé de cette crise ministérielle, absent de mon chagrin, préoccupé par le misérable événement parlementaire. Oui, je vous redis encore une fois mon grief: j’ai pu croire que votre cœur se dérobait, au moment même où le mien était frappé. Moi qui vous reprochais, la veille encore, de trop sacrifier votre haute mission à vos sentiments intimes, j’étais tentée de vous adresser le reproche contraire, ce jour où l’intrigue d’un Mirevault vous faisait négliger l’amie qui partait, avec une vraie peine, pour un long temps. Je n’ai pas compris. Vous aviez aussi vos griefs, sans doute: vous ne me pardonniez pas ce que vous appeliez ma cruauté, ce qu’il fallait appeler ma défiance sauvage: elle luttait contre l’empire que vous preniez sur moi, si vite. M’en voudriez-vous encore de cette défense bien naturelle? Etes-vous certain qu’elle m’ait été facile?

«Je cherche à vous suivre, avec les maigres indications de mon journal. J’ai peine à démêler votre rôle, vos idées, votre but, dans l’assoupissement où il semble que ce ministère ait chloroformé la vie politique. Vous dormez donc tous à Paris? L’heure presse, pourtant: les peuples attendent un cri de délivrance; partout le monde tressaille, partout s’accumulent les forces de destruction et d’enfantement. Elles appellent l’homme qui saura les utiliser. Ah! si vous pouviez voir ce que je vois ici! Ici, je me révolte, garrottée devant la tâche tentatrice et impossible. Sujet dangereux à traiter par lettre: je vous raconterai. C’est chez vous, dans votre Paris, que le cri libérateur doit retentir. Là sont les ouvriers de l’œuvre universelle; et vous êtes le premier d’entre eux, celui en qui j’ai foi pour cette mission rédemptrice, ne l’oubliez pas, Elzéar. Nous allons la reprendre ensemble, n’est-ce pas?

«J’ai hâte de rentrer dans ce Paris où l’on vit, où vous vivez. Ces interminables affaires m’ont trop longtemps retenue dans mon ermitage. Tout est si lent sur notre terre où nul ne compte avec le temps! J’aime mes forêts, et de loin je les regrette; j’y ronge mon frein, quand j’y suis emprisonnée. J’en ai fini avec ma laborieuse besogne, le règlement de la situation embarrassée que laissait ma pauvre mère. Il se trouve qu’en dépit de sa gestion insouciante, je suis encore sottement, follement riche. A quoi bon, grand Dieu, si cette arme doit rester inutile dans mes mains? Mais il n’en sera pas ainsi. Je sens en moi un afflux de force et de vie, après ce long repliement intérieur. J’ai repuisé de la vie dans l’eau natale dont je vous parlais naguère, dans mon vivier ensommeillé sous les saules. Avant un mois, je serai à Paris. Je la rapporte, cette vie, à qui voudra faire d’elle un grand emploi. Le connaissez-vous, mon ami, celui sur qui j’aimerais me décharger de ce fardeau?

«S’il n’en veut plus, j’irai me pendre aux belles breloques du jeune Cantador: vous n’ignorez pas ma secrète passion pour ce volcan neigeux.--Mais je préfère l’élu de ma pensée; si celui-là est demeuré le même, c’est à lui que je dis: A bientôt,--à toujours!--Daria.»

Elzéar réfléchit un long moment sur cette lettre. Son imagination la complétait par d’autres lignes que Mrs. Ormond lui avait malicieusement fait voir, la veille, chez les Sinda. Il y avait lu ceci:

«... My dear Arabella, soyez un amour; passez chez Redfern, dites-lui que je le retiens pour moi seule, à la fin du mois prochain. Je n’ai plus une nippe, j’arriverai toute nue, chérie. Prévenez-le que je veux qu’on me fasse très belle... Daria.»

Bayonne répondit à la lettre qu’il venait de relire.

«Daria, chère Daria!--Vous permettez que je vous appelle encore du nom qui vous donnait à moi, dans les premiers jours de l’enchantement, quand mon audace fut agréée?--Daria, n’accusez pas mon silence. Vous connaissez les exigences tyranniques de mes journées, passées sur la brèche, dans la fièvre et le bruit de ce lieu; vous savez qu’elles ne laissent aucun loisir pour l’expression de la plus chère pensée. Ne me rappelez plus ce moment de torpeur douloureuse où je vous vis partir, sortir de ma vie soudainement comme vous y étiez entrée. C’était vous-même, me semblait-il, qu’on emportait dans ce cercueil. J’étais bien persuadé à cette minute qu’elle s’évanouissait pour toujours, l’apparition d’un instant. Qu’ai-je senti alors, et qu’ai-je manifesté? Je ne sais plus. L’homme n’est pas toujours maître des puissances de folie qui se déchaînent en lui. Elles me consternaient, à l’heure où vous me quittiez. Elles vont m’exalter, puisque vous me revenez. Rapportez-moi votre force pour réaliser l’idéal que vous me montrez.

«Prenez garde de le mettre trop haut, chère âme révoltée. Laissez-moi vous supplier de le rabattre jusqu’au point où la main du politique peut en saisir quelque chose, pour le transformer en idées positives, applicables à la réalité. Vous incriminez mon inaction, si je lis bien entre vos lignes. Vous me jugerez moins sévèrement, quand je vous expliquerai les faits, les conditions où je me meurs, et, s’il faut les avouer, les raisons de ma lassitude. Je suis las de ma parole. Elle les a secoués, d’abord; ils en ont pris l’habitude, elle ne les effraye même plus. Ils ne compteront désormais, et nous n’avancerons de quelques pas, qu’avec des actes pratiques. Ces actes, la possibilité en est refusée au théoricien trop absolu. Il doit se rapprocher des hommes, il doit se plier à leurs routines grossières, pour leur faire malgré eux quelque bien. Les hommes ne se rendent qu’aux forces matérialisées; elles ne se font reconnaître et subir que dans les places d’où tombe le commandement coutumier. Les hommes n’ont qu’indifférence et dédain pour les idées pures. Qu’est-ce que des idées qu’on n’applique jamais? Cela s’appelle des rêves.--Je vous entends frémir de colère: les vôtres sont si beaux!

«Ne me méprisez pas. Je n’ai rien dit. Je ne connaîtrai que vos rêves, s’il vous plaît mieux ainsi. Dès que je reverrai, là, devant moi, vos yeux inspirateurs de ce qu’il faut penser et faire, je ne penserai plus de mon propre fonds, je penserai à travers vous. Venez. A l’espoir que vous me rendez, je sens renaître un autre moi-même, aboli pendant une année. J’ai pu m’égarer, loin de mon guide; j’ai pu hésiter sur la direction de ma vie, alors que je la croyais rejetée, précipitée du sommet où un miracle de bonté l’avait élevée. A peine si j’ose croire au bonheur que vous faites réapparaître. J’ai peur. On vous préviendra contre moi. Le monde, jaloux de ce bonheur, envenimera des apparences; il ressuscitera de vieilles légendes; ses méchants propos me peindront à vos yeux indigne de votre choix, infidèle à votre souvenir, que sais-je encore? Vous ne les écouterez pas, Daria. Vous reprendrez mon humble vie, qui ne s’est vraiment donnée qu’à vous; vous descendrez jusqu’à elle, vous la ferez digne de vous en la touchant de vos chères mains. Venez, je vous l’offre à genoux, aimée!--Elzéar.»

Bayonne alla jeter cette lettre à la boîte, dans le salon des Conférences. Des journaux traînaient sur la table. Ses yeux tombèrent sur les colonnes élogieuses qui célébraient les triomphes de Rose Esther à Windsor. Grandi par l’éloignement, le prestige de la comédienne rayonnait à travers ces comptes rendus; sur la scène aristocratique où elle s’exhaussait, dans l’éblouissement d’une rampe aux feux plus intenses, elle apparaissait plus désirable de tous ces hommages, de tous ces regards qui la nimbaient d’une brûlante auréole de désirs.

Le député rentra dans la Bibliothèque, se rassit devant le même buvard, prit dans la même papeterie une feuille de même format; après une seconde d’indécision, il en choisit une de plus petit modèle; il y traça rapidement des lignes qui bientôt s’entrecroisèrent, envahirent les marges, sur la page insuffisante.

«J’en crois volontiers les journaux, ma chère Esther, quand ils nous disent que l’Angleterre est à vos pieds. On n’avait pas vu pareille apothéose depuis Rachel. Je vous souhaite sa force de résistance. Heureusement, je vous sais inlassable, organisée comme Rachel pour suffire à l’adoration de tout un peuple.

«Vous m’aviez demandé de vous écrire quelques mots à Londres. Je crains qu’ils ne passent inaperçus dans le courrier d’une souveraine adulée. Je la saisis pourtant, cette occasion d’écrire: le papier souffrira des choses que je ne résous jamais de vous dire en face. Esther, mon cœur encore plus que ma fierté proteste contre le supplice que vous m’infligez depuis quelques mois. Je ne me résigne pas à ces bonheurs rares et furtifs. Vous savez ce que j’ai sacrifié avec ivresse, le soir où votre volonté charmeuse m’a enlacé,--pour toujours, disiez-vous: et je le croyais, alors! Rappelez-vous... «Toute à toi...» Quelle ironie dans ce mot, dans ce souvenir, quand je songe à ce qui a suivi, aux pauvres heures que j’ai dû mendier, à votre inexplicable préférence pour un vieillard qui ne vous est rien, dites-vous. Afin de ménager les susceptibilités de ce quinteux, vous exigez une perpétuelle immolation de mon amour. Que dois-je penser? Si du moins je ne rencontrais que lui entre vous et moi! J’y trouve la terre entière. Toujours de mystérieux obstacles, d’inintelligibles refus, je ne sais quelle conjuration de tous et de vous-même pour me soustraire le meilleur de votre vie, de cette vie où je ne suis qu’un misérable accessoire! Pardonnez-moi si les doutes qui me torturent se font jour ici, brutalement. Que suis-je donc pour vous? Un caprice? Un jouet? Un instrument qu’on néglige après l’avoir essayé? Hélas! j’ai lieu de craindre que ce soit ma destinée, de n’être jamais qu’un instrument dans les mains où je remets mon cœur!

«Esther, pardonnez-moi la franchise de ma plainte; mesurez-en l’amertume à la force de la passion qui me l’arrache. Je voulais vous écrire froidement, vous fuir courageusement... Et cet effort pour me libérer me fait mieux constater votre fascination. Prenez-moi tout entier, ou rejetez-moi, rendez-moi aux chimères sur lesquelles vous avez cruellement soufflé! Je ne veux plus d’une indigne aumône. Je me mépriserais, comme vous me méprisez sans doute, si les résolutions que vous devinez devaient être encore vaincues par un de ces baisers qui font tout oublier; tu le sais trop, ensorceleuse, tu sens trop bien qu’ils auront toujours pouvoir sur moi, pour ma honte et ma félicité... Ah! comme je t’aime, quand même!--Elzéar.»

Il se leva, il alla reprendre sa place dans l’hémicycle, où un de ses lieutenants dénonçait «l’esclavage des travailleurs».--«Il y a plus dur esclavage, celui des passions,» songeait Bayonne. Il retournait au travail, comme y retourne le forçat qui traîne une double chaîne; tiré alternativement d’un côté, de l’autre, il ne sait pas lui-même lequel serre le plus, des deux anneaux de fer qui le meurtrissent, lequel fait boiter davantage...

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