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CHAPITRE XIII

LA SÉANCE CONTINUE

A la table de la Bibliothèque, Jacques s’attardait sur des feuillets qu’il couvrait d’une écriture irrégulière, tantôt lâchée, tantôt serrée, nerveuse.

AU LIEUTENANT PIERRE ANDARRAN,

Colonne expéditionnaire du Soudan méridional.

«D’après mes calculs, mon bon Pierre, tu dois rallier bientôt le Sénégal. Je ne t’ai pas écrit ces derniers temps: il y avait peu de chances pour qu’une lettre te rejoignît dans tes vagabondages à travers le Soudan. Je veux espérer que tu en rapporteras contentement et santé intacte; mais ne te plains pas, s’il y a des jours où cette vie sévère te pèse; pense à ton frère: il fait plus rude et plus sot métier. Voici un an bien sonné que j’y suis attelé: un siècle! Ai-je assez déchanté, depuis la matinée où j’apportais ici mes illusions, ma bonne volonté?

«Je connais maintenant mon sort, et mon impuissance: pauvre petit rouage entraîné dans le mouvement incohérent d’une énorme machine à ne rien faire, ou à faire le mal! Se révolter, se mettre en travers, disent-ils du dehors, ceux qui n’ont pas éprouvé le pouvoir d’annihilation de la machine! Imagines-tu la chétive roue qui se révolterait dans les engrenages d’une usine? Elle se brise, voilà tout. C’est mon cas. Savoure le programme d’une de mes journées: elles sont toutes pareilles.

«Le matin, notre vol de rapaces s’abat sur les ministères; écœurantes stations dans les antichambres, sous le regard narquois du vieil huissier: il nous reçoit avec mépris, comme des mendiants, que nous sommes. Longue attente sur une chaise Empire, devant une pendule Empire, où l’heure administrative est plus lente que sur les autres, avec des sonneries ironiques, comme des bâillements. Pour tuer le temps, on lit les journaux du département, qui vous outragent et vous calomnient. Enfin la porte s’ouvre: un monsieur, qui a toujours l’air de se croire là depuis cent ans, comme la chaise et la pendule, vous écoute distraitement, en pensant à la façon dont il défendra son portefeuille. Sourire de danseuse, promesses évasives. On les transmet aux pauvres diables, avec le remords de les berner. Les premiers temps, j’étais tout feu pour les justes réclamations, pour les cas vraiment intéressants, pitoyables. Insensiblement, le cœur se cuirasse, comme chez le médecin ou le croque-mort. Ces plaintes, ces larmes humaines deviennent des dossiers qu’on expédie. Te rappelles-tu les Grenaud, ces deux pauvres vieux, près de chez nous? Leur fils a été condamné, pour je ne sais quelle frasque, aux compagnies de discipline. La mère Grenaud attend et pleure chaque jour son garçon. Je m’étais juré de le leur rendre. Il se conduit bien, m’écrivait le colonel. Famille cléricale, a écrit le préfet. Rien à espérer encore. Cependant, je leur envoyais hier un vague mot d’espoir, avec détachement et ennui: j’expédiais l’affaire Grenaud; et j’avais honte de mon usure professionnelle.

«Deux heures. Ali-Baba va dans sa caverne. Croirais-tu que, chaque fois, en mettant le pied sur la marche de ce seuil par où j’entre d’habitude, rue de Bourgogne, je ressens la nausée du voyageur qui monte à l’échelle d’un paquebot, avec la certitude d’avoir là-haut le mal de mer?--Un tour dans la salle des séances. Du dehors, le public aperçoit un simulacre d’activité, de travail; et des silhouettes qui se détachent en relief, des orateurs, des chefs, un Boutevierge, un Bourgne, un Duputel, un Bayonne... Au dedans, autre optique; après quelques semaines d’accoutumance, on ne voit plus que ce broyeur collectif, la Chambre, broyant à vide, broyant ses propres éléments, à défaut d’autre substance. Mon œil habitué y distingue à peine les individus: ils se fondent dans les grands tronçons où la physionomie générique du groupe efface les différences individuelles.

«A droite, les nobles ruines d’un vieux château: une garnison décimée se défend là sans espoir, pour l’honneur. On lui envoie encore quelques boulets, c’est le tir traditionnel; on ne redoute plus ses sorties. Les républicains divisés se menacent les uns les autres du château fantôme, comme d’un épouvantail; parfois, ils y vont embaucher nuitamment des auxiliaires, qu’ils ne payent jamais, et sur le dos desquels ils se raccommodent.

«Au centre, un troupeau compact suit avec une résignation ovine les bergers qui le mènent paître. Facile à conduire, mais sujet aux paniques, prompt aux débandades, ce troupeau soutient mollement les chefs, qu’il lâche aux tournants de la route. On a sur leurs bancs l’horreur de toute innovation, de toute réforme, de toute idée originale. Une bouche s’ouvre-t-elle pour émettre une motion indépendante, vous êtes sûr d’entendre aussitôt l’exclamation ironique: «Encore un bon esprit!» Ce grognement revient sans cesse et juge un homme. Mon vieux maître Ferroz prétend que c’est bien ainsi, et qu’un État menacé comme le nôtre ne dure que par la force d’inertie d’un grand corps mort, immobile au centre des mouvements contraires. Il a peut-être raison.

«Entre ce pâturage et la montagne socialiste, sous diverses étiquettes de signification nulle, environ 150 francs-maçons, qui sont avant tout des francs-maçons. Ce mot te les définit assez. Ils représentent les 25 ou 30,000 citoyens actifs, organisés, qui ont le goût et l’intelligence de la politique violente, qui la font et en vivent dans nos provinces; héritiers directs de la société des Jacobins, me disait un historien, très bon républicain. Mêmes cadres, mêmes effectifs, mêmes moyens d’action. Ils exploitent les mauvais souvenirs laissés par les gens d’Église, ils flattent les humeurs défiantes de nos masses populaires et satisfont les appétits individuels. Depuis cent ans, pendant tous les intérims du pouvoir personnel, le pays est mené par cette milice qui garde seule le sens de la discipline et de l’autorité.

«Enfin, sur la montagne, la petite bande hurlante et menaçante des loups maigres, comme les appelle leur chef, mon camarade Bayonne: les socialistes, vrais maîtres de cette Chambre. Du premier coup d’œil, on voit que la vie et le commandement sont là. On n’aperçoit qu’eux, on n’entend qu’eux. Du talent, presque tous, et de la gueule à défaut de talent; infatigables dans l’obstruction, audacieux dans l’attaque, ils sont surtout admirables de cohésion. Leurs propositions ne passent pas; leurs idées s’infiltrent, démolissent nos projets de lois, paralysent les majorités intimidées. Ferroz explique d’un mot cette domination: «Ils ont une physiologie; les autres n’en ont pas.» Leur force réside surtout, à mon avis, dans l’assentiment secret qu’ils nous arrachent, quand ils font la critique impitoyable d’un régime usé. Nos intérêts leur résistent, nos consciences sont avec eux.

«Elles le taisent en séance; elles le chuchotent, elles le crient parfois dans les couloirs.--Oh! l’abrutissante flânerie des couloirs, les propos veules dans la fumée des cigarettes, la contagion du désœuvrement et du découragement! Représente-toi un de nos grands cafés de province, à l’heure de l’absinthe, lorsque les voyageurs de commerce y révèlent les secrets d’État; élargis le cadre, décuple le nombre des habitués: c’est l’intérieur du Palais-Bourbon. Je me dis souvent que la plus efficace des réformes parlementaires serait de mettre dans ces salles des billards, des dominos, des cartes; combien de saignées et de blessures on épargnerait à la France, si on leur rendait leur manille! A défaut de ces distractions, nous allons nous lamentant sur notre paralysie congénitale, sur notre impuissance à accoucher d’une loi, d’un acte, d’une réforme. La claire vue et le dégoût de sa propre inutilité, sentiment odieux entre tous à une réunion d’hommes! On s’exaspère contre le gouvernement absent, on s’épouvante du lendemain. Il y a là, je te le répète, beaucoup de braves gens, méconnaissables quand ils «refont le monstre» dans l’hémicycle, perspicaces, patriotes et sincères dans les couloirs. Esprits divisés sur tout, unanimes dans l’affirmation dont ils vous assourdissent:--Ça ne peut plus aller!--Ça ne peut plus durer!--Comment ça finira-t-il?--Il suffirait de quatre hommes et d’un caporal!--Mais qui? Comment?--Le voyez-vous?

«Diatribes d’opposants, penses-tu. Détrompe-toi: tu les entendrais sortir des bouches républicaines, des plus autorisées, des plus gavées par le régime. Un de ses fondateurs, homme spirituel et considérable, disait l’autre jour: «Nous marchons sur une planche pourrie au-dessus des latrines.» Ils ne cachent plus la nausée qu’ils ont de leur œuvre. Je les observe en séance; sais-tu ce qu’ils regardent? Ils regardent obstinément les deux portes d’accès, le tambour de gauche, le tambour de droite; tous cherchent à deviner: par laquelle entrera-t-il? Crois-moi, je te le jure, ils l’appellent tous, à ces portes, le libérateur, l’ordonnateur; on le voit venir dans leurs yeux, on l’entend approcher dans leurs cœurs. Dans les couloirs, on ne parle que de lui, l’inconnu. Chaque jour un peu plus, leur attente énervée crée son objet, comme disait notre philosophe.

«Cependant, les plus laborieux essayent de mettre sur pied une loi d’affaires. Elle s’effondre vers le soir, à l’heure des chauves-souris. Asserme l’appelle ainsi, le coup de fièvre nerveuse d’entre cinq et six; quand s’élèvent et tournoient d’un vol fou, sous le lustre qui s’allume, les amendements incongrus, les motions baroques. On les accepte pêle-mêle, par surprise. Aux jours de crise, c’est l’heure où nos vespertilions agités cassent un ministère, une institution épargnée, une pièce de la charpente sociale. On s’en va, enfin, la gorge sèche, les mains moites, la tête vide, l’appétit coupé, le cœur ulcéré contre les autres et contre soi-même. Je m’évade, emportant sous le bras un ballot d’imprimés, «la distribution»: élucubrations de toutes les cervelles parlementaires en mal de projets, papiers fastidieux que personne ne lit, où passent des centaines de mille francs. Ils encombraient mon appartement; une dame charitable m’a offert de m’en débarrasser: elle porte ces paperasses aux pauvres aveugles, ils en font des sacs qu’ils vendent aux fruitiers. Touchant et beau symbolisme, les papiers de la Chambre qui retournent aux aveugles!

«A deux ou trois reprises encore, j’ai tenté de parler sur les sujets que je possède. On monte au comptoir, c’est le nom familier qu’ils donnent à leur tribune, les jambes lourdes, le trac dans la poitrine, ce même trac que tu dis avoir éprouvé, les premières fois que tu allais au feu chez tes nègres. Après quelques minutes, ça va tout seul; ça irait, du moins, si l’on pouvait dominer les clameurs furibondes qui brisent le plus puissant organe; et surtout si l’on pouvait dominer cette voix intérieure de la vérité, qui crie au dedans de nous plus fort qu’eux tous. Pour se faire écouter, ici, il faut mentir, flatter une des passions antagonistes, entrer dans le jeu tortueux d’un des partis. Cherche-t-on la vérité vraie, celle qui fait à tous les hommes, à toutes les idées, leur part de justice, l’interruption classique hurle aussitôt: «Distinguo! Distinguo!» Cette opération primordiale de l’esprit humain, comparer et distinguer, elle est tenue à crime, ici. Il faut couvrir les siens, frapper traîtreusement les autres, être injuste, volontairement aveugle. Mon Dieu! Je reconnais que c’est la condition même de la politique parlementaire. Mais je ne m’y ferai jamais, j’y renonce. J’aurais trop de honte en pensant à ceux qui m’ont enseigné les méthodes de discernement, le souci de l’équité intellectuelle. Il me semblerait que mes vieux maîtres, Taine, Renan, tous les autres, se relèvent dans la tombe pour me souffleter de leur mépris.

«Malheur à qui n’entre pas dans le mensonge conventionnel! On peut y entrer par la droite, par la gauche, par le milieu; mais il y faut entrer. Tiens, l’autre jour, je voulais rompre mon vœu de silence, dénoncer une erreur de notre politique étrangère, l’abdication française dans un pays que j’ai parcouru, que je connais bien. Le ministre de la Guerre me prend sous le bras.

--«Y songez-vous? me dit le vieux guerrier, qui avait solennellement affirmé la veille sa confiance dans notre vaillante armée.--Quand cette question est venue au conseil, j’ai dû opposer mon veto aux partisans de l’intervention. Ne savez-vous point que je n’ai pas un homme disponible, et que toute démonstration militaire révélerait notre faiblesse, aboutirait à un échec désastreux?

--«Mais alors, les milliards dépensés, notre puissance refaite, vos propres paroles?...

--«Rien, vous dis-je. Dans deux ans, si je suis encore là, vous aurez un instrument magnifique. Aujourd’hui, rien; le désastre, si nous bougeons. Mais il ne faut pas le dire!

«Je me tus. Je croyais avoir reçu une confidence exceptionnelle. L’instant d’après, dans les couloirs, j’apprenais que le même seau d’eau glacée avait été versé à droite, à gauche, sur Lebrun, sur Boutevierge, sur dix autres.

«Ah! le mensonge universel dont nous sommes complices, le déguisement perpétuel du néant trop connu! Nous en souffrons autant que de notre impuissance. Les sages disent bien que tout gouvernement doit cacher son secret, que Louis XIV et Napoléon mentaient, comme Mirevault, comme nous. C’est exact: mais c’est plus agaçant, aujourd’hui que tout le monde gouverne; et l’on y réussit moins aisément, des bouts de vérité fuient de toutes parts. Comment soutenir un mensonge qui est partout, à la Chambre, dans les rédactions de journaux où je vais flâner, où les grands publicistes démentent avec découragement, preuves en mains, les assurances optimistes qu’ils viennent de faire imprimer pour les masses?--Il n’y a plus rien, proclament aussi ceux-là: mais il ne faut pas le dire, on ruinerait le régime, on éclairerait l’étranger... L’étranger! il y voit plus clair que nous, il sait toutes nos défaillances, il ne redoute qu’une chose, l’instant où ce peuple averti se ressaisirait! N’importe: on doit l’endormir dans le grand mensonge, ce peuple; le patriotisme veut, paraît-il qu’on le berce d’illusions jusqu’au moment où il se réveillera au fond de l’abîme.--Il ne faut pas le dire! Il faut comprimer à deux mains son cœur, ce cœur où coule le sang de France, pourtant, qui n’est pas fait pour le tremblement et le mensonge; on ne peut l’ouvrir qu’à son frère, comme je fais, avec la crainte d’être entendu. Quel scandale, si l’on disait tout haut, devant cinq cents personnes, ce que chacune d’elles dit tout bas au voisin: Il n’y a plus rien, sous les mots de parade!--Il ne faut pas le dire! Et l’on se tait, on se rassied, on regarde plus anxieusement le tambour de gauche, le tambour de droite, les deux portes: par laquelle entrera-t-il, celui qui dira et fera?

«Je n’en suis pas encore à l’appeler, moi, le libéral incorrigible dont tu raillais toujours les utopies. Mais l’expérience, cette faucheuse d’illusions, m’a contraint de reconnaître que le grand médecin Ferroz a raison, lorsqu’il dit: La médecine anglaise n’est pas faite pour le malade français; tonique au-delà du détroit, débilitante en deçà.--Quand auront-ils le bon sens et le courage de confesser cette vérité, tous ceux qui pensent comme moi? Ce jour-là, nous renaîtrons.

«En attendant, j’écoute avec mélancolie la cloche de Duputel, qui sonne le glas dans le vacarme; elle me reporte aux tintements si doux de la cloche d’Eauze, égrenant ses bonnes heures, dans le bleu calme du soir, sur nos deux chères femmes. Je ne te donne pas de leurs nouvelles: tu dois être plus favorisé que moi. Tu as certainement de longues lettres de Marie, qui m’écrit à peine quelques mots. Sous peu, je te parlerai d’elle; voici les vacances de Pâques, je vais aller enfin respirer un peu, à la Bourdette.

«Ouf! Ai-je bavardé! C’est mon état. Je t’ai retracé, tel que je le vois ici, le tableau de la France; non, pas de la France: de ses maîtres occasionnels. Frère, fais-en un autre, là-bas, un plus beau. Je t’embrasse.

«Jacques.»

La semaine suivante, il écrivait de la Bourdette:

«Ah! mon bon Pierre, notre cher petit coin est empoisonné! Je ne le reconnais plus, je ne m’y reconnais plus. Moi qui espérais y trouver une détente! La méchante fée Politique a métamorphosé la terre natale. Elle peut dessécher jusqu’aux fleurs des champs. Je l’avais déjà pressenti, aux vacances dernières; je m’en convaincs, maintenant que je me fais vieux député. Quand je ferme les yeux, quand je revois en imagination ces campagnes que j’aimais tant, ces poétiques paysages où je promenais mes rêves, ils m’apparaissent sous la figure d’un échiquier électoral. La nature n’est plus pour moi qu’une circonscription. Le village sur le coteau, bon; celui de la vallée, si joli sous les peupliers, au bord de l’eau, mauvais. Ces vieilles maisons qui me racontaient le passé, avec les millésimes gravés sur le linteau de la porte,--1692, 1702,--ne me suggèrent aujourd’hui que ces chiffres: trois voix pour, deux voix contre. Les braves paysans qui me souriaient tous, quand j’allais, petit enfant, boire une jatte de lait dans leurs fermes, ce sont des électeurs; hostiles, quelques-uns; des ennemis, ces voisins qui ont servi avec notre père, reçu des mains de notre mère les remèdes qu’elle leur portait. Si j’entre au presbytère pour dire bonjour au vieux curé, c’est de la politique; de la politique, le verre de vin que je bois au cabaret de Fourchon. Sous le toit moussu de la mère Gironne, qui nous faisait de si bonnes crêpes, des visages féroces me guettent; derrière le bois de la Gélise, où nous allions cueillir les églantines pour Marie, les deux Laurent veulent ma peau.

«Les amis sont fidèles; mais je les battrais, quand ils m’appellent «Môssieu le Député», avec leur air finaud, à la fois servile et autoritaire, qui sous-entend: «Monsieur notre domestique.» Ils vous ont des euphémismes, pour faire comprendre qu’on est leur chose, que les élections générales approchent, que le valet envié et méprisé doit redoubler de zèle, afin de mériter le bulletin qui le réélira... Ah! les pauvres gens, s’ils savaient avec quel soulagement voluptueux je le brûlerais d’avance, ce bulletin de malheur qu’ils font chanter comme un appeau!

«Il faut les défendre, pourtant, chaque jour, à chaque heure. Ils sont traqués, fusillés comme des lapins. Certes, l’arbitraire de l’ancien temps était dur, l’historien que j’ai tâché de devenir en sait quelque chose; non moins odieuse est la tyrannie qui s’épanouit dans nos villages, sous les murs où mentent les trois mots libérateurs. Les gens de la Loge valent les gens du Roi. Un exemple, entre vingt. Je dois te quitter pour aller voir la receveuse de notre bureau de poste; tu la connais, cette brave fille qui soutient sa mère infirme, octogénaire. Elle s’est refusée à renseigner mes adversaires sur ma correspondance. Crime impardonnable! Un beau jour, à Paris, au cœur de l’hiver, une dépêche de la receveuse m’apprend qu’elle est frappée disciplinairement, envoyée en disgrâce à l’autre bout de la France; on lui donnait quarante-huit heures pour remettre le service et détaler, avant d’avoir vendu ses pauvres meubles; il y avait un pied de neige sur les routes. C’était la ruine pour elle, la mort pour sa vieille mère malade. Je cours au sous-secrétariat des Postes. Le collègue qui a décroché cette demi-timbale fait l’innocent: il avait signé la petite vilenie sans savoir, sur la foi des bureaux. Le bon apôtre me propose une cote mal taillée; je me fâche tout rouge, je menace d’un gros tapage; il rapporte provisoirement son arrêté; et il me démontre, avec sa froide expérience du jeu de massacre, combien mal je sers mes protégées: elles seront encore plus malheureuses, s’il les laisse à leur poste, sans défense, entre les griffes des oiseaux de proie. Il avait raison. On leur a rendu la vie impossible. Je viens d’obtenir pour elles une recette équivalente, je vais de ce pas les conseiller de partir, dans leur intérêt, et de céder la place à la surveillante qu’on me destine. Je reprendrai ce soir ma lettre, plusieurs fois interrompue par les doléances que m’apportaient d’autres victimes...»

Jacques revenait de cette course, il rentrait par le jardin, quand une voix étranglée le héla du perron: folle de teneur, secouée par les sanglots, Marie agitait un télégramme:

--Jacques! Viens vite!... Pierre... Pierre dangereusement blessé... Mort, pour sûr!

Le colonel télégraphiait de Saint-Louis: «Lieutenant Andarran grièvement blessé après action d’éclat. Rapatrié à Saint-Louis. Gardons bon espoir. Donnerai nouvelles.»

--On nous trompe, il est mort!--répétaient Marie et tante Sophie. Les deux femmes avaient déjà résolu de partir, sur l’heure, pour prendre le paquebot du Sénégal, qui devait appareiller le lendemain. A grand’peine, Jacques leur fit comprendre la folie de ce projet. Marie ne voulait rien entendre.

--Qui le soignera comme moi? Ma place est près de lui quand il souffre! S’il vit, je suis sûre qu’il m’appelle...

Elles se laissèrent enfin convaincre. Elles attendraient un nouveau télégramme. Il partirait seul, ce même soir.

Il se mit en route, le cœur déchiré par les douleurs qu’il laissait derrière lui, par l’imagination des souffrances, de l’agonie peut-être, qui l’attendaient au terme du voyage.

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