‹ Les morts qui parlentChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE XIV

CHAPITRE XIV

LES SOUDANAIS

Huit jours après son départ de Bordeaux, Jacques était à l’hôpital militaire de Saint-Louis. Heureuse surprise! Il y trouvait son frère hors de danger, en bonne voie de guérison.

--Le lieutenant l’a échappé belle, disait le chirurgien-major. Quelques millimètres plus bas, ce morceau de plomb mâché que je lui ai cueilli entre les côtes perforait le poumon. La balle a contourné les organes essentiels; et nous avons eu cette chance que le paludisme n’ait pas envenimé la fièvre. Maintenant, je réponds de mon gaillard: encore quinze jours de repos, puis un bon bateau, une cure d’air de France et vous aurez un frère réparé à neuf pour faire un capitaine.

Jacques apportait le plus efficace des cordiaux: une bouffée toute chaude de cet air de France, l’atmosphère de la famille, de l’enfance, lait nourricier qui réconforte l’homme dans l’épreuve; et les paroles vivantes de Marie, les cadeaux choisis avant de connaître la cruelle dépêche, friandises, cigares, livres préparés pour l’envoi habituel, emballés par les mains de la jeune fille. Aux menus soins qu’elles avaient pris, ces mains, avec l’inventif génie de l’amour, on les devinait longtemps attardées sur chaque objet; à leur caresse présente sur les choses, on les sentait désolées de ne pouvoir se poser sur la plaie du cher blessé. L’aîné raconta les terreurs, les larmes, le désespoir de Marie quand on l’avait empêchée de partir. Il administra ce cordial, stoïquement; il s’arrachait du cœur le baume bienfaisant à un autre, il eût eu moins de peine à tirer le sang de ses veines pour l’infuser au frère qui allait vivre de son sacrifice.

Interrogé sur l’action où il avait failli périr, l’officier en parla avec une sécheresse déconcertante pour la curiosité de Jacques. Celui-ci connaissait depuis l’enfance le trait distinctif de son cadet, cette froide retenue de parole sur tout ce qui le concernait; il dut renoncer à obtenir de ce taciturne le beau récit de bataille qu’on attendait à la Bourdette.

--C’est bien simple. J’étais détaché avec ma compagnie au poste de Kankan. Samory prononça un mouvement offensif dans la direction de Bissandougou. Ses gens construisirent un tata sur le Sankarani, un ouvrage assez fort, protégé par une épaisse chemise de terre battue et par un marigot de la rivière. Ils ont appris à remuer la terre. Je reçus ordre de me porter sur eux et de les déloger. Ils étaient plus nombreux, mieux armés que nous ne croyions. Quelques sofas tinrent ferme sur la crête de leur fortin, tandis que nous escaladions la brèche ouverte de notre mine. L’un d’eux, au moment où mon adjudant allait le sabrer, me lâcha son coup de fusil, presque à bout portant, de haut en bas. Cela t’explique le trajet bizarre du projectile dans mon individu. Il n’y a pas eu de trouble chez les hommes, heureusement: ils ont pris le tata. Mon transport jusqu’à Siguiri a été assez pénible. Là j’ai été bien soigné, puis évacué sur Saint-Louis. Mais l’extraction de la balle n’a été faite qu’ici.

Les camarades de Pierre complétèrent ce récit succinct. Un flottement s’était produit dans la petite colonne d’assaut, à la vue du lieutenant qui tombait. Avant de perdre connaissance, il se fit placer sur une civière de branches, ordonna au clairon de sonner la charge, à quatre hommes sûrs de le reporter, au milieu de la colonne, jusqu’au sommet de la brèche d’où il venait d’être précipité.--«Sachez que je veux mourir là-dedans, avait-il dit en montrant le fortin; faites-moi ce plaisir, mes enfants!» D’un seul élan, ses hommes avaient franchi le mur, balayé les sofas, porté dans la place leur chef sans connaissance. Comment il n’était pas mort dans la misérable paillote où on l’avait déposé, sans secours, à peine pansé, comment il avait résisté aux souffrances du portage jusqu’à Siguiri, cela ne pouvait s’expliquer que par une énergie égale dans sa constitution physique et dans son moral.

Les quinze jours que demandait le major, Jacques les passa près de son frère, dans la société des officiers qui se relayaient chez leur camarade. Après une semaine de vie commune, il était lié avec la plupart d’entre eux. On sait combien se fait vite, en terre lointaine, cette absorption intime du nouvel arrivant dans la petite famille française qui l’adopte, lui impose ses préoccupations et ses intérêts. Initié heure par heure aux idées, aux travaux, aux espérances des «Soudanais,» Andarran découvrait avec admiration un monde inconnu. Vus de loin, du Parlement, ces officiers coloniaux lui avaient toujours paru des serviteurs méritants, un peu encombrants, auxquels il fallait sans cesse allouer des crédits pour des entreprises aléatoires, sans profit avéré. Sur place et au contact immédiat, il les jugeait autrement. Un trait commun caractérisait ces hommes d’action et les différenciait des hommes de parole parmi lesquels Jacques vivait: du sous-lieutenant à l’officier supérieur, chacun d’eux avait porté au maximum de rendement sa valeur individuelle; chacun s’était développé dans toutes les directions, essayé contre toutes les difficultés qui trempent le caractère et assouplissent l’intelligence. Dans chacun de ces jeunes hommes, les nécessités multiples et changeantes de leur tâche exerçaient à la fois un combattant, un explorateur, un diplomate, un administrateur, un ingénieur, un planteur; un chef complet, en deux mots, prompt à la décision, debout sous la responsabilité. Comme tous les militaires, ceux-ci avaient la démangeaison de l’avancement; mais une autre passion apparaissait chez eux au premier plan, elle primait l’aiguillon de l’ambition personnelle: la passion du but qu’ils s’étaient assigné. Chacun d’eux caressait une idée fixe, une conception particulière, plan de campagne ou projet d’exploration auquel il eût tout sacrifié.

Jacques, devenu le confident de leurs projets, l’était aussi des découragements que ces cœurs fervents rapportaient de Paris, quand ils avaient tenté sans succès de faire agréer leurs vues dans les bureaux. Entre tous, un petit capitaine lui laissa une impression profonde. Celui-là venait de passer toute une année chez le roi Tiéba; il avait vécu chez ce nègre comme Robinson, lui seul blanc, ne parlant que l’idiome, ne mangeant que la nourriture de son hôte; il s’était astreint aux duretés de cet exil avec l’espoir de gagner Tiéba à un vaste plan d’opérations dans la boucle du Niger. Ce plan, qui paraissait rationnel, le capitaine était allé le proposer en haut lieu, à Paris.

--On m’a fait bon accueil au Ministère, disait-il à Jacques; mais on ajoutait aussitôt: «Patience, attendez, pas un mot de votre projet, surtout; il faut conquérir d’abord des personnalités influentes du Parlement et de la Presse, qui ont d’autres manières de voir.»--On me citait messieurs... messieurs..., aidez-moi, je ne me rappelle pas bien leurs noms...

Andarran les reconnaissait, les complétait, ces noms estropiés: Boutevierge, Pélussin, Asserme; Nahasson, l’un des deux journalistes qu’il avait rencontrés chez Esther, le terrible péager qui levait tribut sur toutes les idées, à l’entrée de toutes les avenues du pouvoir. Il y avait quelque chose de si drôle et de si triste dans l’étonnement candide du soldat, ignorant de ces puissances parisiennes, intimidé devant elles, et tout interloqué à la pensée qu’il fallût les prendre pour intermédiaires entre ses chefs et lui.

--Qui sont ces messieurs? demandait-il. Puisque mes chefs jugent mon projet opportun, exécutable avec les moyens dont ils disposent, pourquoi ne passe-t-on pas à la réalisation?--Et il racontait ses démarches inutiles, le retour au Soudan avec son illusion malade, brisée, vivace quand même.

A chaque découverte nouvelle qu’il faisait dans cette élite, Jacques questionnait son frère:

--En avez-vous beaucoup comme celui-là?

--Avec des aptitudes inégales, cela va sans dire, ils sont tous au point, répondait Pierre; tous capables d’agir et de commander. En es-tu donc si surpris? Rien là que de naturel. Ce sont des Français, placés dans les conditions normales de leur développement, à l’école de l’action et de la responsabilité. Autant que j’ai pu comparer avec nos voisins, les Anglais et les Allemands des colonies limitrophes, nous donnons de meilleurs sujets après un même dressage.

--Cependant, objectait Jacques, les colonies de ces voisins sont productives, les nôtres onéreuses.

--Ça, c’est une autre question. Gagner de l’argent n’est pas notre affaire, mais la vôtre, à vous les civils.--Une pépinière d’hommes,--ne demande pas autre chose à nos colonies, jusqu’à ce que tu aies changé nos systèmes et nos mœurs, réveillé chez nos compatriotes l’esprit d’entreprise. Mes camarades l’ont retrouvé dans l’exercice de leur profession.

--Pourtant, insistait Jacques, le seul but raisonnable de vos efforts est la mise en valeur de cet immense empire. Comme nous tous, tu attends certainement une rémunération prochaine de nos sacrifices.

--Pas un radis! Si rien ne change, les quelques kilos d’huile ou de café que nous pourrons tirer de ce sol nous coûteront cent fois le prix que tu les payes chez l’épicier de ton quartier.

--Mais, alors... Si votre œuvre ne doit rien produire!...

--Des hommes, je te le répète. Ne regrettez pas votre argent. On ne payera jamais trop cher cette denrée-là. Tu te lamentes tout le jour sur le manque d’hommes: nous en formons. Nous formons les cadres du relèvement national. Quand vous aurez accumulé assez de ruines, vous viendrez chercher dans nos rangs des réorganisateurs. Quand vous aurez achevé de transformer en une garde nationale l’armée métropolitaine, nous vous donnerons une armée auxiliaire: et je te réponds qu’elle fera réfléchir nos adversaires européens. Si vous vouliez bien nous en fournir les moyens, nous mettrions demain à votre disposition cent mille, deux cent mille soldats incomparables, Sénégalais, Soudanais, Haoussas; des baïonnettes qui ne raisonnent pas, ne reculent pas, ne pardonnent pas; des forces dociles et barbares comme il en faudra toujours pour gagner cette partie barbare et inévitable, la guerre. L’Angleterre assujettit le monde avec quelques régiments de cipayes. Nous vous façonnons les mêmes instruments pour un même service.

Les paroles de Pierre ouvraient à son frère des perspectives nouvelles. Jacques avait subi à Paris l’entraînement général, il s’était associé aux promoteurs des entreprises coloniales. Une fois de plus, les faits lui démontraient l’éternelle infirmité des ouvriers aveugles que nous sommes: ils manquent le résultat illusoire qu’ils se promettaient de leur travail, ils en obtiennent un autre, inattendu, préférable; le travail n’est pas perdu, c’est l’essentiel. Il avait cru semer à grands frais, sur ces terres exotiques, la moisson future des richesses; rien de pareil n’y pousserait avant un long temps; mais la semence coûteuse donnerait d’abord des hommes. Tout ce que voyait Andarran, tout ce qu’il entendait l’affermissait dans une conviction joyeuse: il y aura désormais au delà des mers, depuis le Congo jusqu’à la Chine, un vaste trésor humain d’intelligence, de dévouement, de résolution, où la France pourrait puiser pour tous ses besoins. Aux époques les plus fécondes de son histoire, alors même que le Premier Consul suscitait des instruments à la mesure de ses desseins, la France avait eu aussi bien, elle n’avait pas eu mieux que cette réserve de serviteurs, préparés en Afrique et en Extrême-Orient aux plus difficiles, aux plus grandes tâches.

Qui donc le disait malsain et fiévreux, cet air du Sénégal? Jacques le sentait réparateur. Autant et plus que son frère blessé, le Parisien trouvait dans cet hôpital de Saint-Louis les bienfaits d’une convalescence, la bonne sensation d’un afflux de vie dans un organisme débilité. Les fièvres pernicieuses, il les avait laissées ailleurs, avec cette saveur bilieuse du dégoût qu’il emportait chaque soir dans la bouche, quand son pied las descendait les marches du Palais-Bourbon. Très loin, là-bas, s’évanouissait le cauchemar habituel: la chose croulante et pitoyable qui simulait un gouvernement, l’humiliation d’en être, d’y traîner son impuissance avec l’effroi patriotique du lendemain; le mouvement sans but, le vain bavardage, les morts qui parlaient, leurs regards inquiets et veules, haineux et sournois... Il ne rencontrait dans son nouvel entourage que des regards tranquilles, ce regard de l’homme normal placé chaque jour en face de l’acte nécessaire, du danger, de la mort. Avec irritation, avec pitié, il pensait aux braves gens, riches d’intelligence et de cœur, qu’il coudoyait dans les couloirs de la Chambre; comme lui, ils se déformaient sous la machine absurde qui les broyait; comme les Soudanais, bons écoliers de leur œuvre virile, ces braves gens mal employés feraient merveille, si on les changeait de milieu; ils rendraient tout ce que rendent naturellement, ainsi que le disait Pierre, des Français mis à l’école de l’action et de la responsabilité.

Andarran s’expliquait mieux, à cette heure, les paniques gouvernementales dont tout Paris s’amusait, les folles terreurs que les maîtres du pouvoir ne savaient pas dissimuler, quand un de ces officiers, désigné à l’attention par quelque exploit, rentrait en France sans soupçonner l’épouvante qu’il semait devant lui. Le député s’expliquait l’avortement de tous les projets d’armée coloniale: demander cette création au Parlement, c’était exiger d’un condamné qu’il forgeât la hache pour son supplice; un sûr pressentiment leur disait qu’ils en mourraient. Tôt ou tard, dans quelque heurt accidentel, ce coin de fer bien trempé toucherait un pan de la frêle façade qui masquait le néant; il suffirait de cet attouchement pour qu’elle s’effondrât, la chose croulante et pitoyable.

Comment elle tenait encore, Jacques s’en rendait compte lorsqu’il essayait d’intéresser les officiers à ses doléances politiques. Il constatait chez eux une parfaite indifférence pour tout ce qui le passionnait. Les uns, comme le petit capitaine du roi Tiéba, ignoraient ces noms, fameux à Paris, qui remplissaient la bouche du député: ceux-là révéraient craintivement une puissance malfaisante qui leur apparaissait de loin colossale, irrésistible. D’autres, mieux instruits, haussaient les épaules et laissaient dire l’abstracteur de quintessences: pour eux, le gouvernement parisien était une gêne dont il fallait s’accommoder; un de ces vastes marais qu’ils rencontraient dans leurs explorations, obstacles naturels qu’on apprenait à tourner avec la moindre perte de temps, le moindre dommage pour l’œuvre poursuivie. Appliqués tout entiers à cette œuvre, ils se souciaient peu de ce qui grouillait dans le marais.

--Mon pauvre Jacques, disait Pierre, je n’ai pu m’empêcher de sourire, en lisant ici ta dernière lettre. Tu ne t’en aperçois pas, mais tu es emporté toi-même dans la danse épileptique dont tu te plains. Je ne reconnais plus ta philosophie. Tu vois noir, c’est toujours un tort. Là où tu te ronges le cœur, il doit y avoir du bon, comme partout, et des occasions d’être utile.

--On est toujours gêné par quelqu’un, concluait l’officier. Si ce n’étaient pas ces oiseaux-là, ce seraient d’autres. On fait quand même ce qu’on doit faire.

Les forces du convalescent revenaient vite. Le médecin lui permit quelques promenades au bras de son frère, sur cette Langue de Barbarie où souffle l’haleine salubre du vent de mer. Les habitants de Saint-Louis vont la respirer sous les beaux cocotiers qui ombragent leur avenue. Là, au hasard des rencontres, Jacques acheva de passer en revue l’État-major des Soudanais.

--Nous avons aussi nos ratés, dit un jour Pierre.--Regarde-moi celui-là, avec sa mine de capitaine d’habillement tombé dans la graisse et dans le malheur!

Jacques ne put retenir un sourire à la vue du vieil officier qui passait. Court et bedonnant dans sa tunique, on eût dit une citrouille plantée sur deux échalas tortueux. Il y a des cheveux malheureux. Elles étaient faites de cheveux malheureux, les mèches plates, grisonnantes, qui battaient ces joues poupines. Tout l’homme était gauche, harassé, dans son allure de gros lièvre timide.

--Le capitaine Saccalaïs, un original qu’on nous envoie du Tonkin. Petite cervelle, et peu meublée, sorti du rang, trente ans de services, jamais de chance; du cœur à en revendre, pourtant. Le pauvre diable est veuf, affligé de six enfants, des filles pour la plupart, déjà grandes. Il n’a que sa solde, 6,084 francs; dans trois ans, la retraite: 2,900 francs. L’an dernier, comme on organisait à Hanoï un détachement pour reprendre une pagode sur les pirates du Yen-Thé, il a sollicité un tour de faveur: «Vous comprenez, mon colonel, si j’avais la chance d’attraper la croix, ça serait une chose capitale, pour mes filles; capitale... 250 francs!»--Il y est allé, l’affaire a été dure, il a repris la pagode, tel que tu le vois, trottinant sur son bourricot annamite; il y a eu le bras fracassé. Mais le capitaine n’a pas de chance: il attend encore sa croix. Voilà comme ils sont, nos ratés. Salue, très bas.--Et Pierre porta respectueusement la main à son képi devant le gros homme qui repassait près d’eux, avec son pauvre sourire d’humble malchanceux.

--Attends donc... Saccalaïs... Nous en avons un à la Chambre!

--Oui, fit Pierre, je crois qu’il a un frère député.

Jacques se rappela ses débuts au Palais-Bourbon, le collègue aux sept enfants qui sollicitait des voix pour une place de questeur, ce même jour. Il avait échoué, le bruit s’étant répandu que ce postulant mentait, ne jouissait que d’un seul rejeton, s’attribuait indûment la paternité de six neveux ou nièces, smala d’un frère militaire qu’il avait sur les bras. Andarran regretta de tout son cœur que le subterfuge du collègue n’eût pas réussi: pour une fois, la faveur eût été justice.

--Voici la contre-partie du capitaine, reprit Pierre; une tête bien logée sur un bon et beau coffre, une volonté qui force la chance.--Il montrait un colonel qui les dépassait au petit galop de son cheval. L’homme était jeune encore, maigre et souple comme sa latte d’acier, avec une assurance tranquille de toute la personne, et, dans les yeux, ce regard de commandement qui descend, sûr de se faire obéir.--Un chef, continua Pierre. Soudan et Congo, Madagascar et Tonkin, il a fait partout les plus rudes étapes, sans trêve ni repos, depuis douze ans. Partout il a frappé des coups justes et vigoureux, brisé ou tourné les obstacles: partout il a laissé des peuplades pacifiées, des établissements créés avec rien. Un responsable, pèse bien ce titre. Quand il assigne un but, on y vole: on sait qu’on sera récompensé du succès, couvert par lui en cas d’échec. Tout le maniement des hommes est là-dedans. Il n’y a peut-être pas vingt personnes dans ton milieu qui connaissent le nom de cet officier. Je te dis, moi, que vous pouvez lui confier demain des armées, des provinces. Il s’est essayé à tout, il s’est montré supérieur en tout. Il a fait obéir des Français, il a fait travailler des nègres.

--Tant qu’il n’aura pas fait travailler des députés... interrompit Jacques avec un rire sceptique.

--Il ne tente jamais l’impossible. Il les ferait peut-être obéir. Tout le savoir et tout le pouvoir de la vie tiennent dans ce mot. Si nos chefs savent commander, c’est qu’ils ont longtemps obéi. Les vôtres, où ont-ils obéi, avant de commander à tous?

Le jour fixé pour le départ arriva. Jacques était partagé entre la joie de ramener son frère au foyer de famille et le regret d’abandonner ce coin de terre. Il lui semblait qu’il quittait la vraie France. Il avait connu chez les Soudanais un sentiment inéprouvé; ces hommes lui avaient rendu la part du patrimoine héréditaire qui manquait cruellement à sa génération: cette confiance tranquille dans la primauté indiscutable et dans l’avenir de la patrie, ce contentement ineffable qui sonnait jadis dans la parole de son père, quand Régis disait «la France», avec un accent d’orgueil et de sécurité perdu depuis ce temps. Longuement, durant les journées de mer, sa pensée songeuse travailla sur l’antithèse où elle s’attachait: les germes de recomposition qu’il laissait en Afrique, les ferments de décomposition qu’il allait retrouver à Paris.

· · ·

Avant d’y rentrer, dans ce Paris, Jacques s’accorda une prolongation de vacances à la Bourdette; il voulait prendre sa part de la joie qui réchauffait la maison familiale. Sa part de joie?... Il eût souri amèrement d’entendre qualifier ainsi les mouvements contradictoires qu’il découvrait dans le secret de son cœur. Heureux, il l’était sans doute, comme le soldat mutilé qui rapporte un drapeau; il l’était du bonheur de tous ces êtres chers; et, dans ce bonheur, il sentait mourir les derniers espoirs inavoués où nos faiblesses se cramponnent, contre toute vraisemblance, jusqu’à la consommation du sacrifice. Le premier regard l’avait renseigné, sur ce quai du chemin de fer où Marie ne voyait que Pierre: le frère n’était plus seulement le préféré, il était et serait toujours le seul homme pour la jeune fille, dans un monde où les autres ne comptaient pas. Elle avait gardé dans les yeux, de ces semaines d’angoisses, une résolution trempée de larmes, la maturité subite de l’enfant qui a vu pour la première fois passer la Mort.

Dans l’existence éparse et nombreuse des grandes villes modernes, dans leur mouvement incessant où relations et impressions s’accumulent, se précipitent, se détruisent, on conçoit malaisément la profondeur, l’effrayante fixité des rares sentiments qui remplissent une vie restreinte et uniforme: la vie que menaient les deux femmes blotties sous ce vieux clocher d’Eauze, semeur d’heures lentes, vides, pareilles, qui disaient toutes la même chose depuis l’enfance, qui enfonçaient toutes la même pensée, au même endroit du cœur. Le plus mince intérêt prend dans ces vies recluses les proportions d’une grande affaire, à laquelle on pense et dont on parle toujours; une amourette de petite fille y devient parfois la passion souveraine, incommutable, qui suscitera des miracles d’énergie dans une volonté que rien ne divertit. En dehors de Pierre Andarran, personne n’avait ému l’âme de Marie de Sénauvert; eau pure et profonde du lac de montagne, qui n’a jamais porté qu’une seule barque, reflété qu’une seule voile.

Avant d’aller recevoir les arrivants, tante Sophie avait chapitré sa nièce:

--Écoute, petite. Je ne te demande rien, parce que je sais tout. Et j’approuve, et je veux comme toi ce qui doit être. Mais pas d’enfantillage, pas d’imprudence. Il lui faut des soins, du calme, à ce garçon: sa blessure est à peine fermée. Ce n’est pas le moment de lui donner des émotions. Patience, il ne t’échappera pas. Je voudrais bien voir qu’il ne te dise pas ce que tu attends qu’il te dise! Pour le quart d’heure, ne pensons qu’à le soigner. Quand il sera tout à fait raccommodé, compte sur moi pour le secouer, si le paresseux ne se décidait pas.

Comme elle faisait peu de fond sur la sagesse qu’elle réclamait, tante Sophie complota avec Jacques un arrangement de haute raison. Pierre avait trouvé en débarquant à Bordeaux son brevet de capitaine et sa nomination à une vacance dans le régiment d’infanterie de marine caserné à Paris; le député s’était entremis au ministère de la guerre afin que son frère pût jouir en France d’une ou deux années de repos bien gagné. L’officier reçut cette marque de la sollicitude fraternelle avec un ennui mal dissimulé: il lui en coûtait de céder sa place au Soudan, de renoncer à un projet longuement mûri, une exploration dans les royaumes d’outre-Niger dont il avait arrêté le plan et les moyens d’exécution. Il se promettait intérieurement de ne pas moisir sur le boulevard, après son complet rétablissement. Mais la fatigue d’une traversée assez dure avait déterminé quelques troubles organiques, consécutifs à sa blessure; Jacques et tante Sophie insistèrent pour qu’il allât consulter sans retard une sommité chirurgicale. On convint qu’il accompagnerait son frère à Paris afin d’y chercher cette consultation et de se présenter à son nouveau régiment; dès que le chirurgien ne jugerait plus nécessaire de le garder en observation, Pierre reviendrait achever son congé à la Bourdette.

--Et alors, concluait tante Sophie,--alors petite, feu de toutes tes batteries: tu lui délieras la langue, à ce muet.

Muet! C’était bien là le chagrin de Marie. Qu’un penchant plus vif eût remplacé la protection affectueuse du grand cousin, elle l’espérait, elle croyait le deviner, avec l’infaillible seconde vue qui révèle aux jeunes filles la chose du monde qu’elles ont le plus d’intérêt à savoir. Pourquoi ne parlait-il pas? Certes, elle s’était promis de le ménager, son Pierre; ayant tremblé pour lui si longtemps, elle était plutôt portée à s’exagérer son cher devoir de garde-malade. Mais un mot, la promesse qui engage, est-ce donc un si grand effort? Comment ne tombait-il pas naturellement, ce mot, du cœur qu’il eût soulagé? Ah! Marie pressentait trop bien ce qui le retenait. Elle avait une rivale jalouse: cette Afrique où s’échappait sans cesse la pensée qu’elle cherchait à ramener.

--Pierre, disait-elle en riant, avec une supplication timide,--c’est déraisonnable; tu ne dois pas te fatiguer, et aujourd’hui encore tu as passé ton Niger, tu as fait cent lieues de pays; tu ne dis rien, mais je sais, je t’entends marcher, là-bas, si loin!

La pauvre enfant subissait l’éternelle torture qu’inflige aux tendresses de la femme le besoin d’action de l’homme aimé. Celle qui fait tenir toute sa vie dans un sentiment redoute et ne comprend pas la force grossière qui tire loin d’elle celui qu’elle voudrait accaparer. Elle aime instinctivement chez lui cette preuve de l’énergie mâle, elle en maudit les effets cruels. L’amour ne leur suffit donc pas, à ces êtres remuants, toujours emportés loin de lui par un démon ambitieux? Le grand rêve vaillant du soldat, «sa fuite perpétuelle au désert», comme elle disait, c’était l’ennemi qui emprisonnait au fond de ce cœur le mot par lequel il eût abdiqué sa liberté. Elle se sentait impuissante à le vaincre, elle l’admirait et le détestait.

Les premières journées de printemps étaient aigres et transies, cette année-là. Tandis que Jacques et la tante vaquaient aux affaires de la propriété,--aux affaires plus urgentes et plus nombreuses des électeurs,--Marie s’efforçait de garder le convalescent devant la grande cheminée où elle entassait les bûches. Tante Sophie, qui avait inculqué à sa nièce ses habitudes d’économie sévère, lui marqua un matin son étonnement.

--Ah çà! qu’est-ce qui te prend? Tu veux donc vider le bûcher en avril?

Marie s’excusa.--Il fait si mauvais! N’oublions pas qu’il arrive d’un climat très chaud et qu’un refroidissement lui serait funeste.--Avec un peu de rose aux joues et quelques hésitations, elle ajouta, plus bas: --Et puis, voyez-vous, tante, j’ai mon idée. J’ai idée que si on les éclaire bien, s’il les voit briller aux grandes flammes, les bêtes le feront parler.

--Quelles bêtes? demanda la tante.

Marie montra les deux sphinx de cuivre poli, style expédition d’Égypte, qui affrontaient leurs nez camus des deux côtés de la cheminée. Le grand-père Andarran les avait brocantés à Paris et promus à la dignité de chenets, dans son salon de la Bourdette; ils en faisaient le plus bel ornement, à l’estime du vieux soldat qui avait suivi sa demi-brigade aux Pyramides.

--Ne vous moquez pas de moi, tante: mais j’ai observé que nos idées, nos rêvasseries, depuis notre petite enfance, s’emmagasinaient dans le dos des sphinx, de préférence à tout autre objet; et qu’elles en ressortaient, le soir, aux longues veillées, lorsqu’ils sont caressés par les flammes, et qu’on regarde, en ne pensant à rien, les flammes, les sphinx. Lui aussi, il a grandi devant ces bêtes, il retrouve dans leur dos toutes ses pensées d’enfant; elles remontent les chenets, les siennes, les miennes qui l’ont tant appelé, lorsque j’étais seule, et qu’elles se posaient là, sur ce miroir où il avait tant laissé de son regard. Elles le forceront à parler, devant les sphinx, j’en suis sûre; un jour qu’ils rayonneront, bien brûlants, bien songeurs aux choses d’autrefois, avec leur air grave, un air comme le sien.

Elle attendait toujours. Lui, il voyait sur les bêtes du rêve ce qu’y voyait son grand-père, le mirage du pays lointain, des actions ressouvenues ou espérées. La veille du jour fixé pour le départ des deux frères, comme elle dépliait son ouvrage d’aiguille devant le foyer, à côté du silencieux chercheur d’empires, Marie prit son grand courage et dit:

--Pierre, n’y a-t-il jamais de femmes d’officiers qui accompagnent leurs maris, dans vos explorations?

Il sourit à la question.--Dame, ce serait un peu encombrant. Elles attendent qu’on ait fait des chemins de fer dans le Soudan.

--Pas une seule, jamais?

--Je crois que des Anglaises s’y sont risquées. Elles ont le diable au corps. Mais je ne vois pas bien une petite Française s’allant promener chez les Mandingues. Serait-elle assez malheureuse, si loin de France!

Marie releva la tête, comme devant une provocation:

--Avec celui qu’on aime, on fait partout de la France, on fait partout du bonheur.

Elle eut honte d’en avoir trop dit, abaissa ses paupières. Trahis par l’émotion, lourds de reproche, de défi, de prière, ils s’étaient longuement posés sur Pierre, ces yeux où une larme refoulée troublait le bleu de la fleur de lin.

Il ne répondit pas. Il continuait de regarder les sphinx; autrement, semblait-il, d’un regard ramené. Tante Sophie entrait à ce moment. Elle observa sa nièce, elle eut pitié; pour savoir combien il était gros de chagrin, le cœur de la petite, et comme il devait battre douloureusement, la vieille fille n’eut qu’à redescendre dans l’ancienne souffrance de son propre cœur, qui avait battu de même, pour rien. Elle alluma les bougeoirs.

--Les enfants, il faut aller se coucher. On se lèvera tôt, demain, pour les préparatifs du départ. Venez dire bonsoir à la tante.

Et comme les jeunes gens lui tendaient leurs fronts, tante Sophie prit brusquement les mains de Marie, les mit dans celles de Pierre.

--Allons, ne lui fais pas de peine, donne-lui un peu de joie. Elle n’en a pas eu sa part. Je la connais, cette enfant, je te dis qu’elle vaut tous les royaumes que tu as pris ou que tu prendras.

L’officier réfléchit une seconde: d’un geste lent, résolu, il porta à ses lèvres la main qu’on venait de mettre dans la sienne, il y déposa un long baiser. Il n’ajouta rien.

C’était assez: le premier baiser de l’amant, au lieu de l’étreinte accoutumée du bon camarade. Marie le reconnut, ce premier baiser qu’elle n’avait jamais reçu; elle entendit son langage, que nul ne lui avait jamais appris. Ces lèvres chaudes lui disaient, au plus profond des veines, qu’un homme l’appelait à connaître le trouble attendu des félicités ignorées, tout le mystère de la vie, reçue, rendue, perpétuée. Elles lui disaient que cet homme donnait une part de soi-même, ce qu’ils en peuvent donner, et qu’il demandait en retour toute la femme, qu’il la prenait avidement, comme ils la prennent, pour la meurtrir peut-être, pour en faire sa chose heureuse ou souffrante. Joie infinie de celle qui aspirait à être prise ainsi; joie de souffrir, s’il le fallait, par lui, pour lui, toujours. Joie qui la jeta à genoux, dans sa chambre, devant sa Vierge, et qui fit, de sa prière, ce soir-là, une hymne d’allégresse; elle sentait dans son cœur l’éclosion de toutes les fleurs du printemps, sur son front la couronne de toutes les étoiles du ciel, des amies lumineuses si souvent invoquées à cette fenêtre où elles riaient, indulgentes, cette nuit. Longtemps, dans la douce insomnie, les yeux grands ouverts sur ces étoiles, elle trembla délicieusement sous l’ineffaçable baiser qui l’environnait, l’envahissait, pénétrait son âme, tout son être.

Le lendemain, Marie fut vaillante, confiante, presque gaie dans sa peine, en disant adieu pour quelques jours, pour quelques semaines au plus, à celui dont le regard calme et attendri signifiait,--elle le traduisait ainsi:

--Tu es mienne. Attends-moi. Attends de moi tout ce qu’il peut y avoir sur la terre de bonheur que tu rêves et ne sais pas.

Page 1