CHAPITRE XVI
LES BAYONNE AGISSENT
--Mais pourquoi ont-ils sorti le Panama? Que veulent-ils? Où mène-t-on Mirevault?
Ce problème irritant, menaçant pour Asserme et pour quelques autres, fit leur tourment durant les jours qui suivirent. Des lueurs apparaissaient. On avait remarqué,--Andarran lui-même, si mal instruit des dessous, en était frappé,--la tranquillité parfaite de Sinda, de Napoléon Bayonne, tandis qu’ils évoluaient dans le salon de la Paix. Et pourtant on les savait mêlés à toutes les négociations secrètes du Panama, ces deux financiers! Joseph, le Directeur de la Sûreté, avait eu des paroles de blâme discret contre les hommes qui compromettaient le bon renom de la République. Des journaux faisaient prévoir, avec des allusions transparentes aux personnages qu’ils ne nommaient pas, le débarquement prochain de trois membres du cabinet. Or, la plus influente de ces feuilles appartenait à la maison Nathan et Salcedo; une autre était commanditée par le baron Gédéon. Ces mêmes journaux avaient entamé, à mots couverts, une campagne perfide contre le Chef de l’État. Au lendemain de la séance que nous venons de résumer, ils ouvrirent le feu.
On se rappelle le ténébreux scandale du chèque Orvieto et la crise qu’il provoqua. Épargné jusqu’alors par la calomnie, le Nestor du parti républicain personnifiait à l’Élysée les souvenirs de 1848, les luttes épiques contre l’Empire, la majesté du long exil souffert pour la défense du droit contre le fait. Durant dix-huit ans, sur ce rocher de Glion d’où il datait ses pamphlets vengeurs, ses Lettres de Burrhus, l’ancien tribun de Février, proscrit de 1852, avait fait pendant au banni volontaire de Jersey. On avait même conçu quelque dépit, dans l’entourage de Victor Hugo, contre ce sosie qui affectait sur le Léman la pose du Maître en face de l’Océan, la même immobilité fatale de statue du Commandeur.--«Il s’est installé un Pathmos en Suisse», aurait dit le grand poète, ou l’un des spirituels familiers qui faisaient des mots pour lui. Jalousie divinatrice! Le proscrit de Glion, qui n’avait pas la tare du génie, devait ravir un jour la place rêvée peut-être par celui de Jersey. Son attitude d’exil fut si farouche, si tenace, qu’il lui en resta un prestige suffisant pour le conduire tout droit à l’Élysée, après le triomphe définitif du parti.
Le malheur avait voulu qu’il rencontrât, vers la fin des années d’exil, la Laura Orvieto, une Italienne établie dans le canton de Vaud, qu’il l’aimât et eût d’elle un enfant. Peu après, au lit de mort de la Laura, il avait écouté son cœur, légitimé l’enfant, une fille. Remarié en France au lendemain de 1870, engagé dans la politique militante et mûr pour les grands emplois, il s’était désintéressé de la fille adoptive qu’il faisait élever en Suisse. Elle avait très mal tourné; on avait obtenu d’elle, moyennant pension, qu’elle reprît le nom de sa mère pour aller exercer son état de chanteuse légère le plus loin possible, à Pesth, à Bucharest. Tombée dans les derniers bas-fonds, la petite gale avait essayé plusieurs fois de se faufiler, à Paris. La vigilance de la Sûreté décourageait ces tentatives. Aussi la stupeur de l’infortuné Président fut-elle partagée par le public, quand se répandit, au moment même où l’on «sortait» du Panama, la nouvelle de cette autre avanie: le nom du premier magistrat de la République s’étalait en vedette sur l’affiche d’une salle de café-concert, où la chanteuse débutait dans un répertoire à faire rougir des singes. Le préfet de police intervint, trop tard. Personne ne pouvait douter que cette arrivée furtive eût été tolérée, provoquée même, disaient les plus indignés, par une trahison du Directeur de la Sûreté. Le cas était difficile, d’ailleurs; la jeune femme avait légalement droit au nom qu’elle reprenait; elle menaçait de faire du tapage.
Et ce n’était là pour le Président que la première station du calvaire. A la suite du grand débat sur le Panama, les journaux manœuvrés par des mains invisibles servaient à leurs lecteurs le chèque Orvieto: le fameux chèque de 300,000 francs, porté sur la liste Coffigneux, et qui aurait été remis à la chanteuse à Bucharest, quelques mois avant l’élection de son père à la Présidence. Une pareille somme, à cette misérable fille! Le véritable destinataire était trop indiqué. Le scandale éclata sur Paris comme un coup de tonnerre.
On sait aujourd’hui la vérité sur cette abominable machination. Un travail consciencieux, dû à la collaboration d’un de nos jeunes archivistes et d’un ancien préfet de police, a récemment élucidé ce point d’histoire et vengé la mémoire de l’homme d’État. La comparaison des feuillets du carnet Coffigneux a fait découvrir le faux du document antidaté, la lumière a jailli sur l’intrigue scélérate qui ruina la réputation du plus probe des vieux républicains. Le complot du chèque Orvieto fera quelque jour l’objet d’un autre récit: revenons aux événements qu’il précipita.
A l’époque, dans l’emportement de la crédulité publique, ces accusations étaient reçues avec une foi aveugle. Les politiciens en admettaient facilement le bien-fondé; mais pourquoi se produisaient-elles à ce moment? Pourquoi ce branle-bas en pleine paix, quand aucun ennemi n’inquiétait le ministère Mirevault? Les soupçons d’Asserme et des autres intéressés se précisèrent, avec les incidents qui décelaient chaque jour une action occulte, un plan savamment combiné. L’explosion de la mine dirigée contre l’Élysée acheva de les éclairer. Plus de doute: une ambition impatiente visait la Présidence; et, pour s’élancer à ce faîte, elle avait choisi le tremplin de la vertu. Aux puritains de l’opposition, à ce peuple énervé par un vent de scandale, on sacrifierait en holocauste quelques suspects, des moindres, bien entendu;--et il était d’autant plus humiliant pour Aristide de penser qu’on le rangeait dans cette catégorie. Le Chef de l’État, illustre victime, paierait pour les autres; on mettrait naturellement à sa place le sacrificateur, l’homme austère qui aurait frappé ces grands coups pour venger la vertu.
Eh quoi! était-ce donc un Mirevault qui avait conçu ce plan machiavélique? Président, le gros Mirevault, ce Mirevault si court d’esprit et de services? Cette folie des grandeurs était-elle spontanée chez l’honnête drapier? Non, la suggestion venait évidemment de ses inspirateurs habituels; on y reconnaissait leur marque de fabrique. Ainsi, ce serait eux, les Bayonne, Sinda, tous ces hommes compromis au premier chef dans les tripotages politico-financiers, tous ces corrupteurs, qui se feraient les champions de la vertu, les exécuteurs des malheureux qu’ils avaient jadis séduits! Le subtil Asserme et bien d’autres avaient mis longtemps à comprendre: leur génie ordinaire ne s’élevait pas jusqu’à ces coups d’audace, conceptions d’un cynisme transcendantal. Ils se rendirent à l’évidence quand elle leur creva les yeux. Le matin même où éclatait la bombe du chèque Orvieto, de sûrs affidés prévenaient Aristide que son sort était réglé: il allait être débarqué, lui et deux autres ministres, avant la fin de la semaine; il se débrouillerait ensuite avec la justice. Effaré, le créole prit aussitôt son parti: il sauta en voiture, se fit conduire chez Rose Esther.
A mi-chemin, il ordonna au cocher de tourner vers le Palais-Royal. Une idée ingénieuse lui était venue; le fait seul qu’il l’accueillît sans la discuter montrait le désarroi d’une judiciaire troublée par la peur. Le sous-secrétaire d’État entra chez le fournisseur du ministère qui tenait boutique d’ordres et de rubans; il choisit un modèle coquet de petites palmes académiques en argent, fit enchâsser le bijou dans un écrin qu’il mit en poche, reprit sa route vers la rue Fortuny.
Rien n’avait changé dans la maison modeste et taciturne, retirée sous ses rideaux de lierre, derrière son mur et sa grille en fers de lance. A peine une note plus luxueuse dans les aménagements nécessités par la situation grandissante et les relations plus étendues de Rose Esther. Elle tenait à la sobre distinction de son intérieur, elle voulait que rien n’y rappelât le faste tapageur et la mollesse galante d’un salon de comédienne en vogue. Sévère aussi l’élégance du déshabillé de matin dans lequel elle apparut, quand Aristide, après une assez longue attente, vit la porte du boudoir s’ouvrir sur un visage impénétrable.
Il s’avança avec son plus aimable sourire, tira de sa poche le petit écrin.
--Chère amie, j’ai tenu à vous apporter moi-même ce complément d’un arrêté qui paraîtra demain à l’Officiel. Le gouvernement avait le devoir de reconnaître par un témoignage public le service public que vous avez rendu, dans ce voyage d’Angleterre qui fut vraiment un succès national. Afin de donner à la chose un caractère exceptionnel, je n’ai pas voulu attendre la fournée du 14 juillet...
D’un rire étonné, dédaigneux, Esther l’interrompit:
--Pourquoi n’avez-vous pas amené la fanfare du village, pour épingler votre violette sur mon corsage aux accents de la Marseillaise? En vérité, mon pauvre Asserme, vous me feriez croire que votre tact accoutumé s’est perdu, et votre esprit aussi, dans le cabotinage que vos fonctions vous imposent. Vous m’avez prise pour une autre. Je n’aime pas les mauvaises plaisanteries, et je sais me garder de tous les ridicules. Rentrez bien vite votre crachat; et retirez ce soir votre arrêté. Sachez que je ne vous pardonnerais jamais si demain votre Officiel prêtait à rire à mes dépens.
Aristide eut la perception de l’impair qu’il venait de commettre et s’en étonna lui-même. Décontenancé, il balbutia:
--Oh! bien entendu, ce n’était là qu’un acompte indigne de vous, en attendant la croix que... qui devra récompenser prochainement... le plus grand talent de notre époque.
--Je vous ai dit, reprit Esther, que je me garde de tous les ridicules: des gros comme des petits. Je porte peu de bijoux, et seulement ceux de mon sexe. Je vous prie donc de ne pas vous occuper de ma mise; je sais seule ce qui sied au caractère de mes toilettes et comment elles doivent se distinguer des autres.
Cette fois, Aristide ne comprenait plus; pas plus qu’il n’avait compris, jusqu’à ce jour, le haut vol de l’esprit de domination chez les oncles d’Esther. La force de l’effacement discret échappe à ces cabotins étourdis par les parades politiques.--Désarçonné dans ses préparations savantes, il alla droit au fait.
--N’en parlons plus, chère amie. Si je me suis trompé sur vos goûts, c’était à bonne intention. Vous connaissez mon attachement dévoué; et je sais combien je puis compter sur votre amitié. Aussi voulais-je vous entretenir de mes inquiétudes, du souci que me donnent tous ces événements...
Avec une franchise relative, il s’ouvrit de ses soupçons, de ses craintes, il se plaignit amèrement de l’injuste abandon qu’il pressentait. Esther le laissa achever, de l’air dont elle écoutait un auteur qui lui apportait une pièce injouable.
--Je veux croire, dit-elle, que vous vous exagérez le danger. Sinon, c’est en effet très fâcheux. Mais qu’y puis-je?
--Tout! s’écria le créole.--Vos conseils sont tout-puissants sur les hommes qui vont commettre une faute politique irréparable!
Il s’échauffa, tour à tour véhément, attendri, cherchant à attendrir; avec les mouvements maladroits d’un nageur qui coule à pic et se raccroche à la branche qu’il sent lui manquer. Plus il s’animait, plus la physionomie d’Esther se figeait dans une indifférence ennuyée.
--Je n’y puis rien, je vous assure; je suis étrangère à toutes ces intrigues.
--Vous ne voulez pas m’entendre! reprit-il avec une sourde irritation.--C’est pourtant vous qui l’avez désirée, cette satanée combinaison, vous qui m’avez demandé de m’y entremettre. Souvenez-vous!
--Oh! fit-elle négligemment, j’ai pu m’amuser un jour à votre partie de barres, quand j’avais moins à faire. Maintenant, je suis toute à mon art, j’ignore ces misères; à peine si je lis les journaux.
Asserme se sentit perdu. Il lisait sa condamnation sur ce visage glacial. Qu’elle fût l’âme des desseins concertés autour d’elle, il n’en pouvait douter. Il continuait ses instances pour la fléchir, et l’inutilité de cette humiliation lui apparaissait mieux à chaque mot. Une colère bouillonnait en lui, avec le sentiment de son impuissance à châtier la trahison: pas une arme, pas un papier avec quoi il pût se venger de la femme habile dont l’action ne laissait jamais de traces.
A bout d’efforts, il se leva. Soudain, une illumination lui vint: il avait trouvé son trait du Parthe.
--Pardon de vous avoir dérangée à cette heure. J’ai tant d’obligations, aujourd’hui! Il faut avant tout que j’aille complimenter notre ami Elzéar.
--De quoi? demanda Esther.
--Vous ne savez pas la grande nouvelle? Elzéar épouse enfin sa princesse. Ah! ils ont mené les choses rondement! Revenue depuis quelques jours, elle s’est brusquement décidée à sauter le pas. La baronne Dolorès m’en a instruit en confidence, hier soir, au bal du ministère: la princesse venait de lui écrire. On ne parlait que de cela, ce sera officiel demain. Elzéar publie partout son bonheur, paraît-il; on le dit au septième ciel!
Il regardait attentivement Esther. Pas un trait ne bougea sur le joli masque indéchiffrable.
Elle dit tranquillement:
--Si M. Bayonne accepte les félicitations, je vous charge de lui porter les miennes.
Et d’un geste de reine qui donne congé, elle tendit au sous-secrétaire d’État une main froide, indifférente; la poignée de main qu’on octroie au quémandeur fastidieux, en lui remettant une dernière pièce de cent sous, avant de le consigner pour toujours à la porte.
Il eût tremblé, l’imprudent, s’il avait pu voir le regard qui le suivait encore, après sa disparition. Il avait frappé juste, au seul endroit sensible. La jeune femme se pelotonna sur sa chaise longue, le menton dans les paumes, le front plissé par la méditation où elle s’absorba longtemps.
--Permettre, ou ne pas permettre ce rapt?--C’était la question qu’elle agitait. A cette heure, devant la menace subite de l’irrévocable, elle sentait combien elle tenait à lui, son Elzéar si beau, si passionné, qui était sa seule volupté, la seule part qu’elle eût jamais faite aux frénésies intimes de sa nature. Certes, elle avait restreint cette part, avec la rigoureuse discipline que son esprit ambitieux imposait à toute fantaisie dangereuse. Elle ne lui accordait que de rares et courtes échappées d’amour, dérèglements réglés d’une vie où tout était calculé, où tous les emplois de son temps, de son intelligence, de sa personne, étaient subordonnés à un dessein tenace. Jamais elle n’avait toléré une imprudence qui pût donner l’alarme à M. de Kermaheuc; soit qu’elle eût des vues d’avenir très définies sur l’affection touchante du marquis; soit qu’elle cédât, comme elle le disait avec une réelle sincérité, à la superstition qui l’attachait au fier vieillard, qui plaçait dans l’estime de ce grand cœur le refuge inexpugnable, le rachat de toutes les choses dégradantes qu’elle faisait en les jugeant, l’anoblissement réclamé par les parties hautes de son âme. Car il y avait des parties hautes dans l’âme complexe de cette femme, comme il y en avait de cyniques et d’implacables. Ces dernières la conduisaient, quand elle se soumettait froidement à tous les moyens pour atteindre son but, pour acquérir un nouvel instrument de domination, pour amasser l’argent qui est une force; quand elle nouait avec un Sinda, un Nahasson, avec tous les potentats de la finance et de la politique, des relations qu’on soupçonnait à peine tant elle y apportait de mystère et d’habileté. Toutes ces surcharges de sa vie n’en laissaient pour Elzéar que des miettes; elle y tenait d’autant plus, à ces miettes savoureuses. Elle avait perdu ses illusions premières sur lui, en tant que rénovateur social et maître futur d’un monde où il luttait mal. La femme voit vite la faiblesse du dieu admiré de loin, quand elle avilit ce dieu dans sa couche.
--Mon pauvre enfant, lui disait-elle parfois dans leurs heures d’abandon, tu n’es pas fait de notre acier: Rachel t’a mal trempé. Tu ne sais ni résoudre vite, ni frapper fort, comme mes oncles, comme nous tous. Ton imagination fougueuse t’a porté d’abord, elle te jouera quelque mauvais tour. Lorsque viendra pour toi la grande crise qui vient pour tout homme, la tête te tournera, tu es de ceux qui sombrent en une minute, je frémis d’y penser.--Et je t’aime ainsi, je t’aime peut-être pour ta faiblesse dans ta beauté! Donne toutes tes lèvres, que j’y mette de la force!--Elle disait cela, et elle l’épuisait au lieu de l’accroître, cette force.
Oui, elle aimait peut-être en lui le maître physique dont l’âme est moins virile que celle de la femme volontairement asservie. Elle aimait en lui le seul homme que l’eût éveillée à la passion, le seul avec lequel elle se sentît à l’aise, dans toute la liberté de ses instincts,--«en famille», comme elle lui avait dit d’abord,--allégée de cette surveillance d’elle-même qu’elle n’abdiquait jamais dans les bras des autres. Et il allait être ravi à son amour, celui qui donnait ces enivrantes relâches! Par qui? Par une folle, une rêveuse, cette femme d’une race antagoniste, et qui se croyait insolemment plus noble! L’orgueil d’Esther se révoltait devant le défi; son orgueil, et la naturelle âpreté qui est leur force en même temps que leur faiblesse, l’obstination à ne rien laisser perdre des biens possédés, à jouer simultanément et jusqu’au bout toutes les parties engagées, à risquer le million, s’il le faut, plutôt que d’abandonner le centime une fois acquis.
· · ·
Elle s’était levée, son pas de songerie foulait le tapis devant la cheminée; à cette même place où elle avait arraché Elzéar, un soir, à l’obsession de la rivale; à cette place où elle avait goûté sur ses lèvres conquises, pour la première fois, le trouble délicieux qui revenait à cette heure, poignant de tout le regret rapporté à celle qui ne le connaîtrait plus. Et elle l’appelait, l’homme qu’elle aurait peut-être éconduit, l’instant d’avant, si quelque arrangement profitable avec un Sinda l’eût exigé. Elle l’appelait de tout son orgueil, de toute sa passion fouettée par la lutte et le danger, de toutes les tendresses enfantines qui survivaient dans un coin féminin de son cœur; elle le voulait, de toutes les attaches secrètes qui s’étaient formées, pour et par cet amant, au plus intime de la femme, de l’amante furieuse qu’elle pouvait être sous ses baisers, uniquement sous ceux-là...
D’une brusque détente nerveuse, la petite main poussa violemment un bouton de sonnerie. A la camériste qui entrait, la voix brève et sifflante jeta ces mots:
--Ma robe de faille noire, ma capote de tulle et jais.--Et une voiture, tout de suite.
Un quart d’heure après, le coupé de remise emportait Esther rue Jean-Goujon, à l’hôtel occupé par la princesse Véraguine.
La princesse était chez elle. L’actrice tira une carte de visite où ne figuraient que ces mots: Rose Esther, de la Comédie-Française. Elle hésita, réfléchit quelques secondes; au moment de remettre la carte au serviteur qui l’introduisait, elle la réintégra dans la pochette de maroquin, demanda une feuille de papier et un crayon, écrivit:
Esther Bayonne
de la Comédie-Française.
--Il le faut! pensa-t-elle.--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard, tout le monde connaîtra la vérité, déjà sue ou soupçonnée par Asserme, par tant d’autres. Et ce sera mieux ainsi.--Mes oncles?... Au point où je suis montée, ils ne peuvent plus me renier; rentrons en ligne, de pair avec eux.--Le marquis?... Je m’en charge, j’aurai réponse à tout.
Le serviteur porta ce papier à sa maîtresse.
Daria venait de fermer un volume d’Henry George, le socialiste américain. Elle suivait sa pensée, ramenée par le livre vers l’homme qu’elle voulait semblable à ces grands remueurs d’idées. Durant les longs mois de solitude, cette pensée avait travaillé sur le héros idéal dont elle se formait l’image: il prenait les traits du seul visage qui eût fait une vive impression sur la jeune enthousiaste. Les velléités irrésolues de l’autre année étaient devenues des projets fermement arrêtés. Séduite à la première rencontre, elle avait été prompte à se donner en paroles, par une sorte de forfanterie: manière de bravade nihiliste où se complaisent ces natures exaltées. Mais la femme, la vierge qu’elle était peut-être, s’était défendue instinctivement contre une surprise des sens, avec les pudeurs, les méfiances, les alarmes du cœur et de la chair qui parlaient plus fort que les mots fanfarons. Ces tergiversations avaient affolé Elzéar pendant quelques semaines, elle le savait, elle en jouissait un peu, elle s’en voulait beaucoup: droite de caractère, pressée d’arriver au but supérieur qu’elle assignait à leur association, elle ne se serait pas pardonné un simple manège de coquetterie avec un homme de valeur. Elle y avait longuement songé, sous ces bouleaux de Krasnoï-Rok où elle languissait: aiguillonnée par l’ennui, par l’exaltation croissante des idées, par l’impatience de sentir et d’agir, elle avait résolu de commencer enfin la vie de sentiment et d’action. Elzéar, grandi par l’éloignement et le souvenir, serait l’initiateur de cette vie. Daria revenait, prête à se rendre, après quelque épreuve décisive qu’un reste de prudence exigeait encore; loyalement prête à tout, jusqu’à l’abdication de sa liberté et de son rang social;--toujours la bravade nihiliste, cette avidité de l’immolation qui est leur marque spécifique! Aimait-elle vraiment l’élu de son rêve? La réponse eût été embarrassante pour qui aurait vu clair au fond de ce cœur. Elle n’aimait peut-être que le délire de sa propre volonté; de cette volonté qu’une impression fortuite a mise en mouvement, et qui va droit devant elle, se grise d’elle-même, périra dans sa gageure plutôt que d’en avoir le démenti.
Les premières entrevues de Bayonne et de la princesse, au lendemain du retour à Paris, n’avaient pas été ce qu’elle attendait. Après une longue séparation entre deux êtres qu’une attraction violente a rapprochés un instant, sans qu’il y ait eu fusion complète, les cœurs ne se rejoignent pas au point précis où ils s’étaient quittés. Les cœurs ont cheminé par des voies différentes. Le temps et la distance ont tissé un voile qu’il faut d’abord déchirer. Daria ne retrouvait pas tout à fait dans Elzéar l’homme que son imagination solitaire avait façonné, celui dont elle croyait se souvenir et qu’elle se figurait avoir laissé à Paris, un an auparavant. Elle devinait en lui quelque chose de contraint et de dérobé; cette âme avait des retraites, des fuites, cet esprit jugeait autrement des objets sur lesquels, autrefois, elle et lui pensaient en commun.--Elle se reprocha ses doutes. Dès qu’elle eut raffermi son empire, après les premières mésintelligences, elle le reconnut, toujours passionné, ardent à la vouloir, docile dans l’instant aux suggestions d’idées.
Le désir amorti par l’absence s’était vite réveillé chez Elzéar. Daria donnait à tous l’impression éprouvée par Andarran sur la terrasse du Palais-Bourbon: elle avait fait provision de beauté, comme il arrive aux jeunes femmes après ces longues éclipses rurales, où il semble qu’elles épargnent ce qu’elles ne dépensent pour aucun admirateur. Le charme renouvelé qui émanait de toute sa personne, on l’eût dit emprunté aux orchidées de la forêt russe que nul regard ne déflore, imprégné de leur grâce sauvage et de leur chaste parfum. Il agissait sur le jeune homme, bientôt ramené à ses transports d’antan. Le pouvoir intermittent d’Esther était déjà oublié. Mais si la passion revenait, chaleureuse comme aux premiers jours, elle n’était plus aussi exclusive de tout calcul. Mûri par cette année d’expériences politiques, chaque jour plus complaisant aux tentations d’intérêt et d’ambition qu’on faisait bruire à ses oreilles, il avait modifié toutes ses idées dans un sens pratique; moins pressé de réformer le monde, plus pressé de le posséder. Sur cette pente, le cœur aussi devient plus pratique. Dans l’amour de Daria, Bayonne apercevait ce qu’il s’était défendu d’y voir au début: des avantages éblouissants, un merveilleux coup de fortune, si la maîtresse désirée, obtenue, consentait à devenir la compagne, l’épouse.--De là quelques différences dans ses empressements: il cherchait moins follement auprès d’elle la surprise rapide qui n’eût donné que l’ivresse; il voulait l’amener à une explication franche, complète, sur la façon dont elle concevait l’avenir de leur liaison. Précisément, l’avant-veille, après une longue causerie d’idées où elle avait combattu ce qu’elle appelait «l’affreux positivisme d’un apôtre qu’on m’a changé», Daria, interrompue par un visiteur, avait dit:
--La prochaine fois, nous parlerons sentiment. Nos cœurs se sont rejoints, après quelques tâtonnements de ces frères séparés. Il faut qu’ils s’ouvrent tout entiers. Je ne veux plus vous tourmenter, Elzéar, vous serez content de moi.
Les cœurs s’étaient en effet rejoints, à la fin de cette causerie; l’indéfinissable gêne des premiers entretiens s’était fondue dans la chaleur d’une petite querelle de jalousie. Bayonne reprochait à la princesse une conversation en a parte, chez les Sinda, avec le capitaine Andarran, amené par son frère à cette soirée.
--Vous qui ne faites jamais attention à personne, vous m’avez négligé pour ne vous occuper que de ce militaire!
--Il m’a amusée, je le confesse, répondait Daria.--C’est à grand’peine qu’on lui tire quelques mots, et, derrière ces mots, on entrevoit tant de pays étranges, tant d’action accumulée, une vie largement vécue et si différente de la nôtre! J’ai cru sentir une force dans ce garçon. Oh! une force grossière, inférieure; vous savez le cas que j’en fais! J’ai péché comme Desdémone, j’ai écouté le More; mais pas jusqu’à l’aimer pour les dangers qu’il a courus!
Elle riait. Elle n’ajoutait pas qu’en s’éloignant de Pierre elle avait saisi, avec ce sixième sens que les femmes ont dans le dos, le regard attaché sur elle; un long regard mesureur de déserts et d’horizons infinis. Elle ne disait pas qu’un instant, si blasée qu’elle fût sur les œillades mondaines, elle avait aimé l’hommage involontaire et subi le pouvoir de ces yeux dominateurs.--Sensation légère, fugitive, de celles que la plus sincère juge inutile d’avouer à l’homme dont elle dépend; sensation vite oubliée, quand elle se retrouvait près d’Elzéar, quand elle mûrissait la grande résolution de lui engager enfin sa vie. Et c’était encore là le sujet de ses pensées, dans l’après-midi du jour qu’elle s’était réservé pour la réflexion, avant l’explication promise pour le lendemain,--lorsqu’on lui remit le papier d’Esther.
Elle lut, relut; la surprise se peignit sur son visage.
--Faites entrer, dit-elle.
Avenante et simple dans sa petite robe noire, l’actrice se présenta avec la juste mesure d’aisance, avec la distinction accomplie d’une jeune dame de charité introduite chez une personne de son rang.
--Vous me pardonnerez, princesse, la liberté que je prends, sous le couvert de votre ambassade. Je viens solliciter votre charité pour une de vos compatriotes, une pauvre artiste russe échouée à Paris, où elle se trouve dans le dernier dénuement. La communauté israélite dont elle fait partie s’était cotisée pour lui procurer quelques secours. Cela n’a pas suffi. Nous organisons une représentation à son bénéfice, je me suis chargée de placer des billets. On m’a dit à l’ambassade que nous pourrions compter sur vos sentiments de générosité, on m’a encouragée à vous importuner hardiment. Je ne me serais pas permis de vous écrire. Je suis venue, sûre d’intéresser votre cœur à cette infortune.
Daria s’était levée, elle montrait gracieusement un fauteuil à la solliciteuse.
--Certainement, mademoiselle. Veuillez vous asseoir, tandis que j’envoie chercher ma bourse. Je profiterai avec joie de l’occasion pour vous remercier des bonnes soirées que je vous dois, du nouveau plaisir d’art que vous m’avez fait goûter, avant-hier encore, dans votre belle interprétation de la Chaldéenne... Mais, si l’on pouvait oublier vos traits quand on vous a vue en scène, j’aurais hésité... ce nom...--Elle prit le papier posé sur un guéridon.--Nous ne vous avions pas encore applaudie sous ce nom, n’est-il pas vrai?
--Oui, dit simplement Esther, je ne prends pas mon nom de famille au théâtre.--J’ai des parents engagés dans cette terrible carrière de la politique, où l’on se fait arme de tout, où l’on ne trouve aucun état assez relevé, paraît-il.
Ceci fut dit avec un sourire spirituel, un soupçon de dédain qui la plaçait d’emblée au-dessus de ces petitesses.
--Seriez-vous parente de M. Bayonne, le député? demanda la princesse, visiblement surprise.
--Oh! très éloignée. Et je connais trop le cœur de mon ami Elzéar pour ne pas le savoir au-dessus de ces minces préoccupations. Mais nous avons, lui et moi, des proches dans l’administration, dans les affaires, messieurs Bayonne... Vous les avez peut-être rencontrés, princesse?
Sous l’épaisse voilette, les yeux d’Esther scrutaient le visage de son interlocutrice. L’étonnement qu’il exprimait n’était pas feint. Très neuve à toutes les choses de France qui n’intéressaient pas son monde, absente depuis que les Bayonne avaient pris tant de crédit, Daria les ignorait. On lui avait présenté une fois, chez Sinda, le financier, Louis-Napoléon; elle n’avait pas songé à établir une corrélation entre son ami et ce porteur d’un nom que l’étrangère pouvait croire très répandu. Par délicatesse de cœur, elle n’avait jamais interrogé Elzéar, sur des origines qu’elle devinait humbles et obscures; elle attendait des confidences qui n’étaient pas encore venues. Elle n’avait jamais été renseignée par les informateurs mondains; leur malignité prudente se contenait, devant la femme qui affichait d’une façon si provocante son goût pour le socialiste.--Esther s’assura du premier coup d’œil que ses prévisions ne l’avaient pas trompée: la princesse ne savait rien.
--Oui, continua-t-elle négligemment, nous sommes nombreux, dans toutes les directions où l’on travaille; et très fiers de nous réclamer du grand orateur. Ce pauvre Elzéar, qui l’eût dit? C’était le plus mal partagé de nous tous par la fortune. Ses débuts furent pénibles, avant que sa mère Rachel n’eût relevé leur maison industrielle. Il ne doit rien qu’à son mérite; et nous serions tous si heureux de son élévation! Il avait été un peu excessif dans ses idées, je crois; il devient raisonnable, il me le disait encore l’autre soir,--il a toujours été si bon pour moi,--tandis que nous le félicitions de sa prochaine entrée dans le ministère.
--Ministre! Bayonne!--Cette exclamation échappa à Daria, comme si elle se parlait à elle-même.
--Mais je ne voudrais pas trahir ses secrets, c’est peut-être prématuré... Je reviens à cette malheureuse artiste, princesse...--Elle jouait la confusion d’une personne qui s’est laissée aller trop loin, sur un sujet d’ailleurs indifférent à ses auditeurs.
Daria n’écoutait plus, elle pensait. «--Ministre, Bayonne... parent d’Esther... fils de Rachel... leur communauté...» Des jours se faisaient de toute part, subitement, dans son cerveau; certaines particularités, certains rapprochements, certaines réticences d’Elzéar qui l’avaient intriguée plus d’une fois, sans l’arrêter autrement, revenaient à sa mémoire, inondée de lumière; elle apercevait d’un seul coup toutes les réalités qui devaient le plus meurtrir son idéal, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. Devant cet écroulement, la Russe redevint celle qui se jugeait si bien, lorsqu’elle disait à Bayonne, en lui contant l’histoire de la Siclétia: «Ce qui m’épouvantait le plus, c’était de sentir en moi une propension naturelle à agir comme ce tyran, dans une heure d’emportement, si un inférieur m’eût résisté.»--D’un de ces mouvements impulsifs qu’elle n’avait jamais su maîtriser, qui étaient dans le sang, dans la race, dans l’orgueilleuse hérédité de l’omnipotence seigneuriale, elle se leva, avança d’un pas vers Esther, la colère aux yeux et à la bouche:
--Pourquoi me dites-vous tout cela, mademoiselle, pourquoi?
--Mais, fit l’actrice, avec un air d’étonnement calme, vous m’interrogiez, princesse, j’ai répondu.--Je disais donc que ma pauvre camarade...
--Non, commanda la voix irritée, pas de comédie, ici! Vous êtes venue pour me dire tout cela, je le sens. Pourquoi?
Elle laissait s’épancher le bouillonnement intérieur, comme si elle eût été seule, avec une superbe insouciance de la créature qui écoutait là, devant elle. Celle-ci se leva à son tour.
--En vérité, madame, je ne comprends pas... Votre trouble... pour une chose si simple! Je regrette de vous avoir indisposée. Il vaut mieux que je me retire.
--Restez. Parlez. Vous saviez que cet homme m’est cher. Vous êtes venue vous dresser entre lui et moi, pour me le rendre odieux. Pourquoi? De quel droit? Que vous est-il?
--Je ne vous dois pas de confidences, madame.
--Dites donc tout! Je parle bien, moi! Vous craignez qu’on ne vous l’enlève, ce parent... cet ami... plus, peut-être: cet amant? J’ai deviné, ne mentez pas!
Les deux femmes étaient debout, devant la cheminée, face à face. Esther se grandit, toujours très calme, appuya sur chaque syllabe:
--Je laisse le mensonge à d’autres, madame. Puisque vous tenez tant à le savoir, il a été, il est encore ce que vous venez de dire.
Une crispation, un frémissement d’une seconde chez Daria, ce fut tout. Le sentiment de sa dignité lui revint. Elle se rassit avec nonchalance, toisa insolemment la comédienne, de bas en haut.
--C’est complet. Je vous remercie de vos renseignements, mademoiselle, ils viennent à point. Veuillez remettre vos billets à mon maître d’hôtel, il vous versera le montant de ma dette.
Esther s’inclina imperceptiblement, sortit, très pâle, mordant ses lèvres sous l’affront. La porte de l’hôtel franchie, elle secoua résolument la tête.
--Il le fallait, pensa-t-elle. C’est elle, la vaincue. Les apparences ne sont rien, le fond des choses est tout. C’est elle, l’humiliée.
Elle remonta dans sa voiture avec la joie du triomphe. Elle venait de le trancher, d’un coup décisif, ce lien irritant qu’un mensonge d’Asserme lui avait représenté comme déjà formé. C’était fini, elle tenait sa victoire.--Elle s’en fût tenue moins assurée, si elle avait fait la part d’une chance d’erreur que les esprits de sa famille ne prévoient jamais. Calculateurs très exacts de toutes les forces rationnelles, ces esprits négligent ce que les astronomes appellent l’astre troublant: réaction des forces incalculables, des folles générosités du cœur, illogisme du sentiment toujours possible dans les natures d’une autre complexion morale. Les aberrations de la volonté chez une Daria Véraguine, le singulier mélange d’ascétisme et d’orgueil où cette volonté se retrempe pour des actes déconcertants, voilà ce qu’une Esther Bayonne ne comprend jamais.
Pas plus qu’elle n’eût compris le mot proféré avec un geste de bravade par Daria, peu de temps après que la porte se fut refermée: cet intraduisible «nitchévo!» qui résume, aux heures d’incertitude ou de péril, tout le fatalisme d’une grande race, tout le défi altier qu’elle jette au destin en s’abandonnant à lui. Daria le tira du plus profond d’elle-même, ce mot, en se relevant après quelques instants d’abattement. Et la femme qui hésitait depuis une année, sous l’empire des vagues défiances, qui voulait s’accorder une dernière journée de laborieuses réflexions, cette même femme, éclairée soudain sur des indignités pires que ses craintes, prit aussitôt une décision. Elle sortit, arrêta le premier fiacre qu’elle rencontra, se fit conduire avenue Bosquet, au domicile d’Elzéar. Le député venait de s’absenter, lui dit-on. Elle griffonna ces lignes sur une carte et la laissa sous enveloppe:
«Venez dès que vous aurez lu ce mot. J’ai absolument besoin de vous parler. Je ne sortirai pas. Je vous attendrai toute la journée. Venez.»
Elle rentra, attendit. Les heures passèrent. Il était plus de minuit, quand on lui remit enfin ce billet:
«Je trouve votre mot, chère Daria. Je suis désolé. Les événements que vous connaissez nous ont tous mis en désarroi, aujourd’hui. Je n’ai pu rentrer chez moi, j’ai dû m’habiller chez un ami avec qui je dînais, avant d’aller vous attendre à l’hôtel Sinda, où je viens de me morfondre toute la soirée. Par quoi donc avez-vous été retenue de votre côté, durant cette journée de coups de théâtre! Je suis navré. Et je ne pourrai pas courir chez vous demain matin, vous le devinez. Il faudra être de bonne heure à Versailles, pour une réunion préparatoire. Vous voudrez certainement aller à Versailles. Faites-moi vite demander au palais. Je ne vis pas jusque-là. Je vis près de vous.--Elzéar.»
--Quels événements? se demanda la jeune femme, qui n’avait reçu personne depuis le départ d’Esther. On lui présenta à ce moment une lettre de Félines, apportée par le chasseur d’un cercle:
«Princesse,
«Nous vous espérions ce soir chez les Sinda: on vient d’y organiser pour demain une joyeuse partie à Versailles. J’emmènerai sur mon mail la baronne, Mrs Ormond, quelques-uns des amis. Votre place est réservée, naturellement; je compte que vous me ferez la grâce de l’occuper. Rendez-vous demain à dix heures, sur la place Louis XV, comme dit notre vieux Kermaheuc, sur la place de la Révolution, comme lui répond Cantador. Ces dames vous conjurent d’être exacte, afin de trouver encore une langouste aux Réservoirs. Je baise respectueusement la main qui va me répondre un joli oui, je l’en supplie.--Olivier de Félines.»
--C’est bien, dites que j’irai, se contenta de répondre la princesse.
Et elle passa dans sa chambre pour essayer d’y trouver le sommeil.