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CHAPITRE XVII

A VERSAILLES

La matinée de mai était exquise, au Bois et le long des bords de la Seine. Sur l’amphithéâtre des collines qui ceignent de leur aimable couronne le paysage parisien, forêts, villages, maisons de plaisance sortaient paresseusement de leur lit de brume, riaient au doux soleil qui les illuminait. Des allées de Boulogne, sous les grappes blanches et roses des acacias, les voitures débouchaient, se joignaient à Saint-Cloud, au pont de Sèvres; elles emportaient sur la route de Versailles, concurremment avec les trains bondés, tout ce qu’un Congrès attire d’acteurs et de spectateurs, de curieux et de curieuses. Dans tous ces véhicules, depuis les paulines des agences jusqu’aux luxueux mails-coach qui envoyaient leurs volées de trompe aux bois de Ville-d’Avray, une animation joyeuse égayait les visages; les yeux brillaient, les propos et les rires s’égrenaient en fusées, dans le plaisir d’un départ pour les courses, par un radieux matin de printemps.

Sur un de ces mails, conduit par Olivier de Félines, quelques habitués du salon Sinda jabotaient, autour de la princesse Véraguine. Elle écoutait, parlait peu. Elzéar Bayonne n’était point parmi eux; il avait pris le train avec les députés de son parti.

--Vous n’avez pas prié Bayonne? demandait à Olivier la baronne Dolorès.

--Inutile, madame. Notre irrésistible Lassalle ne se compromet jamais avec nous devant le front de ses troupes. Le décorum démocratique le lui défend. Une fois rentré dans la zone parlementaire, il ne sort plus du rang, il nous regarde de loin, avec envie, le pauvre! Aujourd’hui surtout, il n’eût point fait ce pas de clerc; alors qu’il est sérieusement question pour lui de piquer un portefeuille, dans l’étrange bouillabaisse où nous barbotons depuis vingt-quatre heures.

--Vous aussi, vous pensez que la chose est possible? dit posément Daria.

--Tout est possible, avec le tourbillon qui nous emporte, on ne sait pas où! Que d’événements, mes enfants! Je n’en suis pas encore remis, de cette journée d’hier. Patatras, tout s’écroulait à la fois, le ministère, le Président! En arrivant à la Chambre, on apprenait le petit coup d’État, la signature du décret qui a paru à l’Officiel de ce matin, le débarquement de deux ministres et de ce pauvre diable d’Asserme. Mirevault ne les trouvait plus assez vertueux, paraît-il, pour les exigences actuelles de cette hermine, la presse. A quatre heures, on nous apportait le message du Président démissionnaire. Très bien, vous savez, le dernier papier du malheureux père de la demoiselle! Triste et sévère, digne des Lettres de Burrhus! Ça sentait l’innocence à plein nez; au jury, je crois que je l’aurais acquitté. Mais, dame! cette terrible histoire du chèque Orvieto paraît trop claire; tout le monde y croit, dur comme fer. On a balayé le vieux proscrit sans lui faire l’aumône d’un pleur. Et le soir, nous recevions les convocations pour le Congrès. On eût dit que tout cela était machiné d’avance, tant les ressorts ont joué avec précision, dans le détraquement général des cervelles.

--Comme ils joueront demain, et après, appuya Sinda. Tout a l’air de craquer, et ça se remonte toujours. Merveilleuses d’élasticité, vos institutions! Moi, d’abord, je suis optimiste.

--Il en a les moyens,--murmura Mrs Ormond.--Et pour qui dois-je parier avec le baron, Félines?

--Duputel... Boutevierge... Hier soir, on prenait Duputel à trois contre deux. Même avec l’appoint de la gauche sénatoriale, pas de majorité possible pour Boutevierge. Quant à Bourgne, ce n’est pas sérieux.

--Je parie contre vous, madame, pour l’outsider, dit Gédéon.

--Lequel? s’écria Olivier. On n’en voit pas, on ne dénichait personne, hier, dans les réunions des groupes; et ce n’est pourtant pas l’envie qui manque. Tout le monde a peur de ce vieux renard de Duputel. Mais je vous mets au défi de me nommer un outsider vraisemblable.

--Vous le nommerez vous-même ce soir, répondit tranquillement Sinda. On ne voit jamais ses couleurs au départ, on ne les distingue qu’au second tournant; et il arrive au poteau.

--Arrivez d’abord aux Réservoirs, Féliens! Nous ne trouverons plus une table, gémissaient les femmes.

La lourde caisse roulait sur le pavé de Versailles. Désenchantée pour quelques heures, la royale morte s’éveillait au bruit de cette foule qui violait sa sépulture; graves, muettes, les vieilles façades regardaient avec étonnement, par les larges baies de leurs fenêtres décloses, la vie tumultueuse qui rentrait dans le giron glacé des ombres.

Dans les salons des hôtels, transformés en bureaux parlementaires, les groupes et sous-groupes confabulaient, discutaient les noms des candidats, cherchaient vainement à s’entendre. Bientôt, tous confluaient dans la salle à manger des Réservoirs, amusante et pittoresque Babel d’affamés. Les hommes de tous les partis s’y disputaient un poulet, comme ils eussent fait à d’autres jours un portefeuille. Les femmes de tous les mondes voisinaient, coquetaient, Parisiennes qui trouvaient là leur plaisir favori, la promiscuité d’un instant avec celles et ceux dont elles entendent parler sans les connaître, avec la belle madame Une telle qu’on leur montrait au bras de monsieur Un tel. Des sénateurs solennels rapportaient triomphalement à leur famille une omelette arrachée de haute lutte aux garçons affolés. Dans le babil joyeux des sociétés qui se tassaient autour des couverts, les appels se croisaient, les pronostics et les paris s’échangeaient d’une table à l’autre, les journalistes arrêtés au passage rendaient leurs oracles.--Le buffet assiégé d’un champ de courses,--eût certainement pensé un étranger non prévenu.

Seul, M. de Kermaheuc était silencieux et triste, dans l’angle de la salle où il déjeunait sans compagnons. Venu de bonne heure à Versailles, il avait longtemps arpenté la rue des Réservoirs. Promenade mélancolique dans l’allée des spectres, pour lui. Il n’y voyait pas cette foule des «nouvelles couches», à ses yeux indifférente ou odieuse; il y revoyait la génération parlementaire dont il demeurait l’un des derniers survivants. Ils se relevaient autour de lui, avec les années lointaines, de ce pavé foulé durant tant de journées pareilles, les grands figurants de l’Assemblée nationale, chefs et soldats des troupes de M. Thiers, du Maréchal; amis et adversaires,--adversaires d’alors, qu’une magie du souvenir faisait plus amicaux au vieillard que les amis du présent. Les orateurs de son parti reparlaient,--et comme ils parlaient bien!--dans ce théâtre où le marquis avait failli entrer par ancienne habitude, au lieu de se diriger vers la nouvelle salle. Il y parlait lui-même; là, il avait combattu, espéré, triomphé à certaines heures, plein de force encore et de confiance dans la victoire de sa cause. Là, avait partagé les défaites et les éloquentes colères,--mais c’était quand même si gai, alors!--de tous ces fantômes ambitieux, réconciliés depuis longtemps dans le sommeil souterrain. Là, il avait aimé; elles repassaient sur ces dalles où si souvent il avait guetté leur passage, entre Batbie et Changarnier, Dufaure et Grévy, les robes démodées et les figures aristocratiques des belles Égéries d’alors, grand’mères désabusées qui ne montraient plus leurs cheveux gris aux tribunes des assemblées nouvelles. Femmes disparues, hommes trépassés, elles étaient toutes plus belles, ils étaient tous plus grands que les pygmées du jour, dans le recul et la complaisance de la vieille mémoire qui les évoquait.--Et c’était pourquoi M. de Kermaheuc grignotait sans faim, seul avec ces ombres, un pâté qui datait peut-être, lui aussi, du Septennat.

Cependant le flot s’écoulait hors des Réservoirs, se précipitait vers le Palais. On bataillait aux portes, on forçait les consignes à toutes les issues, on se faufilait. Les femmes se casaient dans les tribunes, regardaient, en attendant mieux, les députés du Tiers aux États généraux. Les hommes s’entassaient dans la galerie des Tombeaux.

Religieuse galerie de cloître, avec son pavé de pierre de liais, sa longue perspective d’arcades retombantes sur des cénotaphes et des statues. Sous ces voûtes austères, l’imagination appelait des moines, rassemblés pour l’élection d’un prieur; et c’était une mascarade saugrenue que celle de la cohue politique, agitée et surchauffée, qui promenait là son sans-gêne, ses intrigues, ses curiosités fébriles. Des chapeaux à haute forme coiffaient les chefs héroïques de Lannes et de Kléber; le large feutre mou de Cantador surmontait le casque romain du général Dugommier; des brassées de paletots drapaient les tombeaux de Ferdinand le Catholique et d’Isabelle de Castille. Dans le vestibule des poètes, les corbeilles de bulletins offraient leur marchandise,--Duputel ou Boutevierge,--entre Molière et Corneille, aux pieds du sardonique Voltaire de Houdon.

Sénateurs, députés, journalistes de toute nuance fraternisaient, avec des effusions de bonhomie et de jovialité que Jacques n’avait jamais vues au Palais-Bourbon.

--Pourquoi donc un Congrès est-il si gai? demanda le jeune homme à Ferroz.

--Quelque chose va commencer, ces enfants mécontents en attendent du mieux, répondit le savant.

Le malheureux Asserme et ses collègues du débarquement exhibaient seuls des faces convulsées.

--Ah! les requins!--rugissait Aristide à tout venant. Il annonçait son départ pour la Norvège, où il allait oublier pendant quelques semaines la haïssable politique: il était venu voter pour Boutevierge, «qui ne passerait pas, l’imbécile», ajoutait rageusement le créole.

--Mais qui passera, selon vous? insistait Andarran.

--Parbleu, Joseph Arnoux!

--Arnoux? Où prenez-vous ça?

--Vous ne vous rappelez pas, celui qui nous enchantait jadis, dans l’Éducation sentimentale?--Et Aristide déclama d’un ton emphatique la prose de Flaubert! «Il était républicain; il avait voyagé, il connaissait l’intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu’il appelait familièrement par leurs prénoms.»--Eh bien! quel que soit leur élu, ce sera toujours un Joseph Arnoux qu’ils auront préféré.

Les candidats avoués promenaient des figures d’affûteurs, inquiètes sous le sourire engageant. Leur poignée de main était pleine de promesses mystérieuses, pour le droitier comme pour le socialiste; les «mon cher collègue» n’avaient jamais eu des inflexions aussi variées, aussi mielleuses sur les lèvres de Duputel, aussi rondes, aussi cordiales dans la bouche de Boutevierge. Par moments, les visages de ces hommes rappelaient l’inoubliable expression qu’on voit à ceux des joueurs, penchés sur la roulette du Casino, tandis que la bille tourne, tourne, va s’arrêter, tomber dans le numéro de gain ou de perte.

Elle tournait dans la salle du Congrès, la bille, avec ces votants qui se succédaient à la tribune. Spectacle peu divertissant; l’attention du public se lassait au monotone appel des noms, la curiosité ne se réveillait qu’à l’apparition d’un politicien notoire, d’un type original. Le sort avait désigné la lettre C pour le commencement de l’appel nominal. Cantador monta l’un des premiers au «comptoir»; le succès fut vif pour le paletot noisette à revers d’astrakan, le gilet à fleurs, la barbe de fleuve, pour le creux de basse-taille d’où s’échappa ce cri:

--Vive la République une et indivisible!

Peu après, le noir Caucuste et son «Vive la Commune!» égayèrent les galeries. Les lettres suivantes furent moins fertiles. La plupart des députés se présentaient d’un air avantageux, étrennaient des redingotes neuves, s’attardaient devant l’urne comme Rousseblaigue, qui avait fait entrer une cousine de l’Armagnac et coulait vers cette personne des regards significatifs: «Révère-moi dans ma fonction auguste: je fais un souverain.» Un bonapartiste intransigeant proclama son vote d’une voix aiguë:

--Je vote pour le général dont le buste se dresse à la porte de cette salle!

--Lequel? hurlèrent vingt bouches furieuses à l’extrême gauche.

--Pour le général Cambronne!

M. de Kermaheuc se leva à l’appel de son nom, dit de sa place:

--Je ne vote pas. A quoi bon? Celui que vous allez fabriquer ne fera pas plus que les autres?

Après le contre-appel et le dépouillement, les résultats annoncés donnèrent 312 voix à Duputel, 238 à Boutevierge, 114 à Bourgne, et de nombreux «divers», en tête desquels arrivait Mirevault avec 40 suffrages.

--Les quelques voix de politesse qu’on accorde toujours au premier ministre! s’écria Asserme.--Je craignais que son intrigue sourde n’eût fait plus de ravages. Il est frit.

On vit pourtant apparaître sur la table du vestibule, avant le second tour, de nouvelles corbeilles qui contenaient des bulletins imprimés au nom de Mirevault. Ceci fit impression. Des mains soupesaient ces bulletins. Le Directeur de la Sûreté promenait dans les groupes une mine soucieuse, prenait à part ses intimes, des gens influents.

--Certes, murmurait Joseph, Duputel a toutes les qualités d’un bon président. Pourquoi faut-il que ces ennuyeuses affaires menacent de rejaillir sur lui? Non qu’il y soit compromis, à proprement parler... Mais la presse exploite certaines accointances... Ah! c’est malheureux! Et j’ai des appréhensions pour l’ordre public, si vous ne vous mettez pas d’accords sur un nom absolument inattaquable, une personnification vivante de l’honnêteté. Les rapports de mes agents sont unanimes: agitation, mauvais esprit dans les faubourgs, dans les grandes villes de province; exploitation de la crise morale par les socialistes... Tout est à craindre. Ah! c’est malheureux!

Informations inquiétantes; venant d’un fonctionnaire si apprécié, elles rembrunissaient les figures des opportunistes, des conservateurs. Ces derniers entouraient le conseiller des Princes, un ancien magistrat dont le visage bien en chair s’encadrait d’opulents favoris au poil grison. Assis sur le tombeau de Charles le Téméraire, la main dans le gilet, toute sa pose disait le sentiment qu’il avait de son importance. Les jeunes gens le plaisantaient, cependant: présenté quelques jours auparavant à Rose Esther, il avait passé une soirée entière rue Fortuny, Félines s’en était assuré. Tout en souriant avec fatuité aux brocards de ses amis, le conseiller des Princes appelait d’un signe de tête ceux qui passaient, leur chuchotait mystérieusement à l’oreille:

--Je viens de recevoir les dernières instructions. Mirevault a pris des engagements précis avec une personne sûre. Le comité directeur en est informé. Réfléchissez, pesez vos votes.

Les socialistes, stylés le matin par Elzéar, communiquaient le mot d’ordre.

--Il faut à tout prix faire échouer Duputel. Boutevierge ne gagnera plus une voix. Rabattons-nous sur Mirevault, essayons de le pousser.

Mirevault circulait, l’œil vitreux, énigmatique, indifférent en apparence.

Le second tour commençait. Jacques se mit à la recherche de son frère, qu’il avait amené et perdu dans la galerie des Tombeaux. Quelqu’un lui dit que le capitaine venait de gravir l’escalier du Musée. Le député retrouva Pierre dans la grande galerie des Batailles, déserte et silencieuse au-dessus de la fourmilière du rez-de-chaussée. L’officier contemplait le déroulement des victoires autour de cette salle, depuis Charles Martel à Tours, Charlemagne à Paderborn, jusqu’à Iéna, Friedland, Wagram.

--Bon! s’écria l’aîné, pour une fois que les choses du jour sont amusantes, te voilà enfoncé dans le passé, comme notre vieux Kermaheuc.

--Non, repartit Pierre.--Je regardais l’avenir qu’il faut tirer de ce passé.

--Viens plutôt saluer ces dames, qui s’ennuient à lorgner le défilé des torses parlementaires devant l’urne.

--Très volontiers! fit avec empressement le capitaine.

Lorsqu’ils entrèrent dans la petite tribune, Jacques crut voir une ombre de déconvenue sur la physionomie de son frère. La place de la princesse était vide.

--Daria se plaignait de la chaleur, dit Dolorès, elle nous a quittés pour faire un tour dans le parc.

En réalité, elle avait adressé du regard à Bayonne, après qu’il eut voté, l’invitation de la rejoindre au dehors.

Le socialiste gagna la terrasse. Du côté de l’Orangerie, des collègues s’égaillaient entre les parterres et les boulingrins, fumaient sur les marches de marbre rose. Il prit à droite, il aperçut, près du bassin de Diane, entre les blanches déesses, la robe blanche qu’il cherchait. Daria accepta son bras. Fermée, le regard au loin, sans un mot de réponse aux questions, aux protestations d’Elzéar, elle le dirigea insensiblement vers l’entrée du bosquet d’Apollon.

Ce lieu charmant et solitaire gardait sa paix intacte. Dérobé aux indiscrets, protégé contre leur tapage par le haut rocher de la Grotte, le bosquet continuait la songerie accoutumée du temps jadis. Tout y était grâce et noblesse, dans les apprêts de la nature, dans ceux des anciens hommes qui l’avaient contrainte à servir leur goût classique. L’arome amer des buis flottait dans l’air frais, sur la vasque dormante. Les ombres des ormeaux grandissaient déjà sur l’herbe de la clairière. Tamisés par le dôme de feuillage, les rayons obliques doraient la roche, le groupe et les chevaux d’Apollon. Nul autre bruit que l’appel des mésanges, que les pleurs de l’eau, sous les pieds des Muses, dans le bassin où la source tombait.

Daria s’arrêta au milieu de la pelouse, abandonna le bras d’Elzéar; debout en face de lui, appuyée sur le pommeau de l’ombrelle que sa main gauche enfonçait dans le gazon, rigide et froide comme les créatures de marbre qui entouraient derrière elle le jeune dieu, elle parla:

--Pourquoi m’avez-vous menti?

--Moi? En quoi? demanda-t-il.--Conscient des brèches trop nombreuses où il pouvait craindre l’assaut, il se rassembla pour le repousser, ne sachant de quel côté il faudrait faire front.

--En tout.--Vos origines, d’abord, votre religion, votre race, dont vous ne m’avez rien dit!

--M’aviez-vous jamais interrogé?

--Il y a des silences qui sont des mensonges.

--Et des reproches qui se retournent contre qui les fait. Ma religion! Vous savez bien que ce mot n’a pas de sens pour le libre esprit que je suis. Nous avons assez souvent causé métaphysique. Ma race! Un mot d’école, sans réalité! Mais s’il en avait une, appuya Elzéar en relevant la tête,--je me réclamerais fièrement de cette race, la plus noble, la plus forte de toutes. Et si je n’ai gardé de ses traditions que la soif de justice où vous avez cru retrouver votre propre idéal, par quel préjugé indigne de votre esprit me la reprocheriez-vous, cette origine d’où j’aurais peut-être tiré ce qui vous a plu en moi?

Daria éclata; un feu qu’elle ne contenait plus échauffait la voix, assombrissait les yeux de la jeune femme.

--Vous ne croyez pas à la lâcheté que vous me prêtez! Ce n’est pas votre race que je vous reproche; c’est votre manque de franchise, c’est la méconnaissance de mon cœur dont il témoigne. Race, origines, vous ne pouviez pas ignorer que ces accidents opposaient une difficulté de plus à mon inclination; vous saviez que, pour aller à vous, je devrais vaincre le préjugé, comme vous l’appelez, renverser la haute barrière élevée par les siècles, par l’éducation, par les sentiments qu’on suce avec le lait dans mon pays; rompre sans doute avec mes proches, avec toutes les conventions sociales où je suis emprisonnée. Et ce sacrifice, vous n’avez pas osé me le demander franchement; vous n’avez pas su la deviner en moi, l’effrénée passion de sacrifice qui fait de chaque obstacle un attrait de plus, quand j’aime!

Elzéar se reprenait, dans la joie de ces déclarations inattendues. Il fit un pas vers Daria; elle l’arrêta du regard.

--Passons à votre maîtresse. Vos mots trompeurs me parlent d’amour; et vous avez une maîtresse, une fille de théâtre!

--Je ne me défendrai pas, murmura-t-il tristement.--Loin de vous, ne me sentant plus soutenu, croyant qu’il s’évanouissait pour toujours, mon haut bonheur à peine entrevu, j’ai obéi aux suggestions des sens, aux lâches habitudes de ma vie antérieure. Mais on m’a calomnié, je vous le jure, si l’on vous a représenté comme un lien sérieux, et qui durerait encore, cette... cette fantaisie... cette faiblesse; je l’ai oubliée, détestée, à la première minute où je vous ai revue, où vous m’avez rapporté l’espérance.

Il était véridique en parlant ainsi, il l’était du moins dans l’instant qu’il parlait. Et il tremblait qu’elle ne voulût lui arracher une confession plus détaillée, lui faire dire l’origine et le premier moment de sa faute. Comme tous ses pareils en de telles occurrences, il se préparait à mentir le moins mal possible; avec l’indifférence et le sincère étonnement de l’homme, devant l’importance que la femme attache à ces riens; avec le large pardon qu’il s’accordait, puisque, à cette heure, il se croyait bien sûr de n’aimer qu’elle seule.

Un geste de la princesse le rassura; geste de hautain dégoût, qui marquait la hâte d’écarter ces images, et aussi, peut-être, les mensonges trop attendus.

--Enfin vous m’avez trompée, reprit-elle,--et c’est là votre pire défaillance, le péché contre l’Esprit,--vous m’avez trompée en me cachant vos compromissions dans leurs misérables intrigues, votre consentement aux basses tentations du pouvoir: de ce qu’ils appellent le pouvoir, ces niais! Un de leurs ministres, un de leurs valets, vous, l’apôtre et le libérateur que j’avais mis si haut. Renégat de notre foi commune, déserteur de votre mission, traître à la cause des opprimés,--voilà quel vous m’apparaissez aujourd’hui, dans l’écroulement de mon idéal. Voilà ce que je ne pardonnerai jamais!

--Eh quoi! fit-il d’une voix mal assurée,--vous me jugez, vous me condamnez sur des propos de couloirs et de buvette! Répandre ces bruits sur les adversaires, n’est-ce pas le jeu quotidien de la politique?

--Non. Je vous juge sur les aveux implicites de vos dernières lettres, de vos conversations depuis mon retour; ils essayaient de m’accoutumer à votre apostasie, je le comprends maintenant.

--Et moi, je ne vous comprends pas. Alors même qu’une occasion se présenterait de leur arracher le pouvoir, abdiquerais-je pour cela ma foi? Ne dois-je pas faire passer cette foi dans mes œuvres? Il faudra bien pourtant en arriver là, un jour!

--Ah! taisez-vous! Ce n’est plus seulement à moi, c’est à vous-même que vous mentez. Le jour n’est pas venu, vous le savez de reste. L’œuvre n’est pas réalisable en leur compagnie. Ce qu’ils vous offrent, c’est un anneau à leur mangeoire; ce qu’ils vous demandent, c’est d’échanger vos principes contre une participation dans leurs intérêts. Aujourd’hui, qui n’est pas un révolté ne peut être qu’un esclave. Soyez le leur si cela vous plaît; mais n’espérez plus que je sois la vôtre!

Frémissante de sa passion idéale, le regard sombre comme cette eau assombrie sous la roche, son pâle visage illuminé par les rayons pourpre du couchant, elle était divinement belle, la Diane blessée qui palpitait parmi ces marbres, dans ce cadre de forêt.--Lui, l’homme, un transport de désir le prosternait devant cette beauté; et aussi un transport de l’esprit par le cœur, une communion subite de sa pensée avec tout ce qu’elle pensait, disait, voulait. Cet élan d’amour lui rendait des imaginations sublimes, une émulation à la dépasser sur les sommets du rêve.

Il tomba à genoux sur le gazon, les mains jointes, suppliantes:

--Daria, vous avez le droit de me juger, de me mépriser. Je ne vous demande pas de me pardonner. Je vous demande de me mettre à l’épreuve, une fois encore. Vous me rejetterez après, puisque vous ne pouvez plus m’aimer. Ce sera du moins sans mépris, si vos yeux daignent encore me suivre tandis que je me relèverai devant eux.

Elle hésita quelques instants, secouée par l’orage de la lutte intérieure. Son regard exprimait le doute d’un Créateur qui va pétrir sa boule de limon:--«Soufflerai-je la vie dans cette boue? Ou ne sera-t-elle jamais que de la boue?

--Relevez-vous, dit-elle enfin, d’un ton où il n’y avait ni douceur ni tendresse, seulement une âpre résolution.--Écoutez. Peu de mots suffiront. Votre trahison avec cette fille, je n’y veux même plus penser. Peut-on attendre autre chose de vous tous, tristes hommes! Que m’importe? Je n’ai jamais compris cette basse infirmité, la jalousie. Ne sais-je pas d’ailleurs,--elle eut un mouvement de coquetterie souveraine,--que nulle autre femme n’existera pour celui à qui je me serai une fois donnée?--Je puis tout pardonner, tout accepter dans ces conditions de votre vie qui semblent creuser un abîme entre vous et moi;--tout, sauf la trahison de mon idéal. L’épreuve que vous demandez est prochaine, sans doute. Avant trois ou quatre jours, il y aura nécessairement un grand débat où chacun devra prendre position, dire son mot sur cette crise qui a tout ébranlé. L’heure est grave, décisive; la crise ne fait peut-être que commencer. Il dépendra d’un homme qu’elle précipite les révolutions espérées. Vous parlerez. Je serai là. Vous confondrez ceux qui vous ont calomnié en vous prêtant de mesquines ambitions. Si vous trouvez enfin le cri qui réveillera ce pays et tous les autres, le cri que j’ai toujours et vainement attendu de votre bouche,--que j’ai aimé d’avance dans cette bouche!--s’il sort de votre cœur avec assez de puissance pour étouffer dans le mien tous les reproches que j’avais droit de vous faire,--ils seront oubliés. Venez l’instant d’après, vous prendrez votre bien: la compagne prête à vous suivre pour accomplir avec vous notre tâche, notre mission, dans la foi et dans l’amour.--Vôtre, Elzéar, si j’entends enfin ce cri; sinon, vous aurez entendu aujourd’hui ma parole pour la dernière fois.

--Vous l’entendrez, je le jure! s’écria-t-il.--Je le sens là, dans mon cœur, depuis que vous parlez!

Il se rapprocha, une imploration aux yeux:

--Rendez-moi la force d’où il sortira, Daria. Donnez-moi un gage, un gage d’oubli du passé, d’espoir dans l’avenir!

Résolument, pour la première fois, elle posa ses lèvres sur les lèvres qui la suppliaient.--Mais il n’y eut rien, dans ce baiser, de la tendresse d’une femme vaincue par son trouble. C’était le sceau ardent d’une volonté, qui marque un instrument pour l’acte qu’elle ordonne.

Des sons filtrèrent à travers le feuillage; six vibrations d’une cloche lointaine, étrange d’accent.

Le timbre du Château sonnait d’une voix lasse, mourante, des heures mortes, des heures d’autrefois.

--Le temps passe, dit Daria. Retournez à votre devoir. Vous avez ma parole: tenez la vôtre.

Elle lui rendit son bras, regarda un instant, comme si elle les découvrait enfin, les marbres, la vasque, la pelouse, le bosquet. Ils remontèrent sur la terrasse, silencieux de nouveau. Elle, songeuse. Lui, enivré, ne doutant plus d’elle ni de lui-même; porté au grand, au beau, sur les ailes intérieures de la passion: comme ce soir de l’autre année où il avait quitté l’hôtel Sinda, en rêvant de déverser sur Paris, sur le monde, les trésors d’enthousiasme qu’elle lui avait mis au cœur.

· · ·

Lorsque Bayonne rentra dans la galerie des Tombeaux, le second tour était achevé, on en commençait un troisième. Mirevault avait gagné des voix enlevées à Boutevierge, et plus encore à Duputel. Ces trois concurrents étaient à peu près sur la même ligne, chacun avec deux cents suffrages environ; Bourgne conservait ses cent voix du premier tour. Dans l’angle du salon transformé en buvette où l’on dévorait les dernières sandwichs, sous le Bonaparte au pont de Lodi du baron Gros, un entretien confidentiel se prolongeait entre l’Auvergnat et le Directeur de la Sûreté. A la suite de ce colloque, une note manuscrite fut affichée sur les genoux du Voltaire, une des corbeilles de bulletins déposées à ses pieds disparut; la note annonçait le désistement de Bourgne. Au même moment, Napoléon Bayonne et Sinda remontaient du bureau télégraphique, communiquaient aux parlementaires les dernières dépêches de Bourse.

--C’est curieux, significatif: les cours de clôture ont monté de cinq points sur les deux cents voix de Mirevault!

--Si la Bourse se met à coter la vertu! grogna Aristide.

Pressés d’en finir, inquiets pour un dîner qui devenait problématique, les congressistes expédiaient bon train ce troisième tour. Après le dernier contre-appel, les huissiers emportèrent processionnellement les corbeilles où l’on avait reversé de l’urne les suffrages exprimés; ils les portaient avec une vénération sacerdotale, comme des vases sacrés. Les scrutateurs revinrent avec les feuilles de dépouillement.

Jacques monta dans la tribune de ces dames pour prendre congé d’elles; et aussi pour observer de ce poste élevé la scène finale, à l’instant solennel. Le vieux président du Sénat se leva, digne, ému. Il dit:

--M. César Mirevault a obtenu 422 suffrages. Je proclame M. César Mirevault président de la République française, pour sept années.

--C’est Mme Papillon qui va être contente!

Cette exclamation jaillit de la tribune voisine, où elle échappait à une voix de femme, aiguë, fortement timbrée d’accent provençal. Le cri du cœur partait si spontané, si imprévu, si énigmatique pour les occupants de la tribune Sinda, qu’ils furent tous pris du fou rire. On s’informa, plus tard: Mme Papillon était une nièce du nouvel élu, mariée à un conservateur des hypothèques dans la Durance. Le cri de son amie resta la note dominante du Congrès, pour toute la petite société qui l’avait entendu. Longtemps après, on y continua d’appeler Mirevault «le Président de Mme Papillon».

Dans l’hémicycle, les applaudissements, les vivats saluaient César. Ses amis, et ceux qui n’en étaient point une heure auparavant, se ruaient sur le gros homme, se disputaient une étreinte de ces mains d’où les décrets allaient couler. Entraîné par le premier flot de courtisans, balbutiant, chancelant dans le saisissement du triomphe, il sortit de la salle, s’en fut recevoir dans le salon présidentiel les félicitations de ses ministres.

Andarran descendit avec sa compagnie dans la cour des Princes; la foule s’y pressait, en face de la porte vitrée qui ouvre sur la galerie des Tombeaux. Après quelques minutes d’attente, le Président parut sur le seuil; plus assuré déjà dans sa démarche, avec le port et la mine d’un qui vient de s’habituer à l’idée d’être roi. Autour de lui, sur les figures des fonctionnaires, des gens de service, un respect descendait, comme la lumière du soleil levant sur les collines, au matin.

--Observez, dit Ferroz à Jacques: il y a dans tous ces regards des morts qui parlent.

On y voyait en effet de longs siècles d’hérédité monarchique prosternés devant Mirevault; devant le collègue, coudoyé tout à l’heure à la buvette, dont une opération cabalistique venait de changer l’essence.--Il prit place dans le landau, enlevé aussitôt au galop des quatre chevaux d’artillerie.

La lourde voiture broya l’herbe du pavé rouillé, rangea le bronze équestre de Louis le Grand, passa sous le bâton de commandement du Roi. De tous les groupes qui emplissaient la Cour d’Honneur, partaient des acclamations, des «Vive Mirevault!» Quelques femmes élégantes agitaient des mouchoirs. On était gai, heureux, comme autour d’un berceau. A la grille, l’escadron de cuirassiers se formait, sabre au clair. Le landau s’encadra dans la masse épique; le tourbillon de soldats, de chevaux, d’aciers, de lueurs, roula sur la place d’Armes, s’engouffra dans l’avenue de Paris, disparut dans la poussière, sous les vieux ormes, emportant l’heureux drapier à son destin obscur, vers ce Paris où tombaient les ténèbres.

Appuyé contre le montant de la grille, un homme suivait du regard le cortège. Dardé par des yeux glauques, secrets, ouverts sur tout, fermés sur la pensée intime, ce regard rappelait celui du fauconnier arabe, quand il suit et juge le premier vol de l’épervier qu’il a dressé. Ce fauconnier était Joseph Bayonne, le Directeur de la Sûreté.

Le mail de Félines se rangea sur la place. Elzéar reconduisit Daria jusqu’à la grille, prit congé d’elle. Comme il se retournait pour la voir encore une fois, il aperçut Olivier qui se penchait vers quelqu’un, en rassemblant les guides.

--Montez donc, Pierre; Sinda avait une affaire pressée à Paris, il nous a quittés pour sauter dans le premier train; prenez sa place, nous vous ramènerons!

Le capitaine escalada les marchepieds, s’assit à côté de la princesse Véraguine. Un pli de mauvaise humeur contracta le front d’Elzéar.

--Bah! se dit-il, suis-je enfant! Après ce qu’elle vient de me dire! Elle est à moi!

Et il se hâta vers la gare, pour rejoindre ses camarades socialistes et les endoctriner, impatient de concerter avec eux les projets d’action que l’amour faisait bouillonner dans son intelligence.

Comme lui, le torrent des congressistes et des curieux parisiens se précipitait vers les gares. Le Palais, la Cour d’Honneur se vidaient. Bientôt, il n’y eut plus un vivant dans le Château endormi, dans les cours désertes où les masses architecturales dressaient leurs nobles ordonnances, dans les vastes solitudes d’alentour, reconquises par le silence, les souvenirs, la mort, la nuit.

Seule, une ombre errait encore sur les terrasses, au sommet de l’escalier de Latone, en face de la trouée majestueuse qui s’ouvre sur les étangs, entre les forêts, se continue à l’infini de l’horizon.

M. de Kermaheuc s’était oublié là. Il avait vu descendre devant lui le soleil, entre les deux peupliers isolés au bout de la perspective: hautes sentinelles de la percée royale, dont la nuit faisait à cette heure des cyprès noircissants. Il regardait mourir, au ciel et sur les eaux, les dernières lueurs roses. Sa pensée s’en allait le long du dais sombre des vieux arbres, s’échappait entre les gardes noirs, fuyait plus loin, là-bas, sur ces arrière-plans gris sans limites, si semblables à ceux de sa Bretagne, si lointains qu’il croyait l’atteindre du regard, cette Bretagne, et, plus loin encore, par delà, voir, entendre son Océan. Là-bas, devant lui, tout ce qu’il aimait encore dans l’espace; derrière lui, tout ce qu’il aimait dans le temps, le temps passé: Le fier Château évocateur, le grand et beau siècle, les augustes mémoires; ses véritables contemporains, qui revenaient timidement, au crépuscule, sous les ifs taillés, sur leurs terrasses usurpées par d’autres.

Comme le matin, aux Réservoirs, plus que le matin, il était mélancolique, le vieil homme. Il se sentait fini dans les choses finies.--Son regard absorbé tomba sur une plate-bande, à ses pieds, y fut retenu par une fleur, une rose.--Rose! Un faible sourire lui remonta au visage. La dernière attache, et la suprême tristesse: que garderait-il d’elle, bientôt, dans cette ascension splendide, naturelle, bien méritée, sans doute, mais qui faisait chaque jour plus petite et plus difficile la place du vieil ami?--Il s’inclina, cueillit la fleur, la cacha sous la redingote avec un geste honteux de collégien. Et il s’achemina, derrière tous, vers la gare, emportant sa rose de Versailles, sa dernière illusion; content d’offrir sa pensée du jour dans cette fleur à celle qui l’attendait, pour apprendre par lui les événements.--A celle qui les apprenait au même instant, de la bouche du baron Sinda, et qui récompensait comme il convenait les loyaux services, l’agréable message de ce précieux allié.

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