‹ Les morts qui parlentChapitre 23 sur 23 · CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXI

MORS ET VITA

Et Jacques retourna dans «la cage aux écureuils», où la roue continuait les mêmes révolutions désordonnées, le même broiement à vide. Il y amena un jour ses parentes, qui visitaient sous la conduite de Pierre les curiosités de la capitale. La séance fut mouvementée. Tante Sophie résuma ses impressions dans ce conseil:

--Mes enfants, quand vous aurez un bébé, n’envoyez pas ici votre nourrice: c’est un endroit où le meilleur lait tournerait.

--Jacques, dit Marie, je te plains de vivre dans une compagnie où les yeux sont si méchants. Ils m’ont fait peur.

--Cette innocente parle comme notre parent le père Joachim, observa le député. Lors de son dernier passage à Paris, je lui ai donné un billet. Vous savez s’il voit clair dans les consciences, ce vieux prêtre, ce confesseur qui a le regard en coup de sonde des gens de son état. Combien d’âmes troubles n’a-t-il pas fouillées dans sa vie! Il a regardé dans les yeux quelques-uns de mes collègues; le vieux confesseur est sorti de chez nous épouvanté, me disait-il.--Et cependant, il y a ici tant de braves gens! Seulement, le diable entre en nous dès que nous sommes en séance.

Pierre montrait à son frère les sténographes; le tacticien indiquait le remède au mal parlementaire.

--Il faudrait avant tout remercier ces messieurs; elle ne pourrait plus nuire, la trompette dont on boucherait le pavillon.

La Chambre achevait en hâte de boucler le budget, retardé jusqu’en fin de session par l’expédient des douzièmes provisoires. La surenchère électorale des relèvements de crédits faisait rage. Andarran rougissait à part lui des votes qu’il se laissait arracher, toujours entraîné par ce raisonnement: On ne peut pourtant pas être le seul à voter contre!--Il s’abstenait parfois, quand le gaspillage était trop criant. Couilleau, Rousseblaigue le considéraient avec stupeur:

--Mais vous n’avez donc pas un fonctionnaire parmi vos électeurs? Que vont dire vos cantonniers, vos facteurs, vos gabelous?

--Moi, ajoutait avec orgueil Rousseblaigue, ma situation est inattaquable, depuis que j’ai obtenu le crédit pour la délivrance des clairons gratuits aux sapeurs-pompiers. Quand je suis revenu dans ma circonscription, tous les pompiers de la région m’ont offert un apéritif d’honneur au bar de l’Espérance.

Occupée tout entière à cette curée, la gent parlementaire était relativement calme. Les nouveaux ministres appliquaient les vieilles pratiques de leurs devanciers. On les avait choisis favorables aux principes de Mirevault, qui étaient de n’en point avoir. Leur politique oscillait dans les prudentes balances influencées par les Bayonne, par les mains occultes qui pesaient discrètement sur le fléau. Ces adroits prestidigitateurs avaient remisé le Panama, la dernière crise ayant fait son office, porté les hommes qu’il fallait à la place de ceux qu’il ne fallait plus. Tout s’était tassé. En dépit de ce calme, la sempiternelle lamentation continuait dans les couloirs:

--Où allons-nous?--Ça ne peut plus durer!--Comment ça finira-t-il?

Tous ces hommes éprouvaient la sensation que Poujard’hieu définissait ainsi:

--Nous nous enlizons dans un marais stagnant; très lentement; mais ça monte, nous descendons; et chacun cherche un bras où se raccrocher, avant que l’eau saumâtre ne vienne refouler dans les bouches bavardes tous ces mots auxquels nous ne croyons plus.

Pélussin, le successeur d’Asserme, répondait avec bonhomie à ceux qui le félicitaient sur ses derniers triomphes oratoires:

--Oui, mes enfants, c’est très joli; mais tout cela finira pour nous par des conférences en Belgique!

--Et vous, mon maître, croyez-vous que ça puisse durer? demandait Andarran à Ferroz.--Peut-on vivre sur rien? De quoi vivra désormais le monde opportuniste, incapable de se créer par lui-même une idée directrice? Après 1871, au sortir des brasseries républicaines, ce monde a subi l’influence du réalisme scientifique de nos penseurs, du réalisme politique de Bismarck et des autres Allemands. Sous les vocables classiques du libéralisme, il a fait prévaloir le principe de la lutte pour la vie; il a tenu les classes dirigeantes par la satisfaction des intérêts; il a tenu les masses par la vision de paradis qui miroitait dans ce beau mot, la République, par l’exploitation des aigreurs anticléricales, par la religion de l’Alsace-Lorraine, dernier refuge de l’idéalisme populaire. Ces trois instruments de règne sont usés. La République longtemps pratiquée est apparue un gouvernement comme les autres, que la raison peut préférer, mais qui n’a plus cette magie du rêve, ce crédit d’espérances infinies par où la Vierge inconnue tuait les autres régimes. Le clergé n’est plus menaçant. Quant à l’Alsace-Lorraine... interrogez les jeunes gens!--De quoi vivront-ils à l’avenir!

--Je pense qu’on s’inquiète bien vite, répondit Ferroz. Nous sommes dans l’état que les physiciens appellent l’équilibre instable. On y peut demeurer longtemps. Rappelez-vous ce que nous disait l’autre jour un des meilleurs esprits du monde gouvernemental: «Personne en France ne lèverait le petit doigt pour soutenir le régime, si on le voyait s’écrouler; mais il ne croulera point, parce que personne ne lèvera le petit doigt pour le renverser.»

--C’est vrai, dit Félines, qui intervint dans la conversation avec son humeur accommodante de bon viveur.--Hier soir, au retour d’une partie à Saint-Germain, je pensais à notre régime, en regardant la lune. Elle montait dans un ciel gris. Elle avait le tort d’être une lune, d’abord, un astre uniquement éclairé d’un reflet; et puis, c’était une lune voilée, brouillée, flasque, veule. Elle faisait quand même son métier de lune, elle tournait.--Notre régime est comme la lune.

--Un moment arrive pourtant, reprit Andarran, où l’impuissance de vivre a une fin, qui s’appelle la mort.

--Erreur, objecta Ferroz. Une nation nombreuse ne meurt pas, elle se déclasse. Elle descend d’un rang sur l’échelle comparative des grands États.

--Et vous acceptez cette déchéance? s’écria Jacques.

--Nos petites familles unipares et nos distillateurs la rendent inévitable.--D’ailleurs, je n’accepte ni ne refuse rien hors de la portée de ma main. Vous savez bien que je regarde, fit tranquillement le vieux médecin.--Les vivants agiront de moins en moins et les morts continueront de parler.

--Ah! le boucan des morts!--Félines partit d’un éclat de rire.--Votre aimable formule, docteur! Vous n’êtes pas gentil pour les collègues, avec l’épithète dont vous nous avez gratifiés, les morts qui parlent!

--Je ne le disais pas dans ce sens, rectifia Ferroz.

Suivant la loi constante de déformation des idées, le propos philosophique du savant, mal compris et simplifié, avait prêté à l’équivoque en se répandant; de sa théorie sur les survivances du passé, les députés n’avaient retenu qu’un sobriquet à leur usage.

Le baron Lebrun s’approcha du groupe; il amenait un collègue provincial, petit agriculteur ruiné par la baisse des blés, fort acrimonieux depuis cet accident. Le terrien cherchait des signatures pour un projet de loi sur la naturalisation des étrangers: il se proposait de la restreindre; il visait en réalité les Israélites. La clameur antisémite que nous avons entendue croître trouvait à cette époque ses premiers échos dans la Chambre.

--Contre les juifs! s’écria Félines: je signe des deux mains!--Le vicomte Olivier, qui passait sa vie chez les Sinda, chez les autres financiers israélites, n’avait pas son égal pour l’emportement des discours contre eux.

--Que leur reprochez-vous donc? demanda Ferroz.

--Ils sont trop pour leur petit nombre.

--Et ils justifient, appuya Lebrun, la sentence de leur prophète Isaïe: «Chaque parole de ce peuple est une conjuration.»

Andarran refusa de signer. Sa générosité native se révoltait contre l’ostracisme.

--Votre loi serait insensée, dit-il; elle eût rayé la moitié des grands hommes de notre histoire. Et quant aux juifs, il y en a de mauvais, il y en a de bons. Tenez, l’autre jour, je devais recommander un jeune candidat au baccalauréat,--un fils d’électeur, naturellement. Je suis allé chez Alphonse Bayonne, l’universitaire, le frère des autres, des intrigants. Cet homme m’a touché: il avait les larmes aux yeux en me parlant d’un article cruel pour sa race. «Que nous veut-on, monsieur? Mon père a honoré ce pays par des travaux dont la science française est justement fière; je l’ai servi plus obscurément, dans ma laborieuse carrière d’éducateur; un de mes fils débute dans l’Université, un autre sert dans l’armée, il se fera tuer à côté de vos fils. Que veut-on de plus?»--Que lui auriez-vous répondu? ajouta Andarran. Que voulez-vous de plus?

--Etre les maîtres chez nous, répliqua l’agriculteur.

--Et c’est eux qui le sont! rugit Félines. Ils nous accablent de leur supériorité. Ils évitent peut-être d’y penser d’une façon trop précise, de peur qu’on ne les entende penser; mais c’est plus fort qu’eux, ils nous la font sentir quand même.

--Voyons, Olivier, dit en souriant Jacques, vous ne voudriez pourtant pas rétablir les lois du moyen âge: condamné au bûcher, le chrétien qui avait obtenu les faveurs d’une juive...

--Bigre, non! se récria le vicomte.--Quel autodafé rue Fortuny, mes amis!

--Et aucune loi n’empêchera que vous ne soyez certain de rencontrer, dans toute réunion parisienne, hommes de plaisir ou savants, esprits très distingués ou gens très riches, une forte proportion d’israélites.

--C’est bien là ce qu’on leur reproche, opina Ferroz: leur primauté dans tous les ordres d’activité, par tous les moyens. Ils savent le grand secret de la mécanique: ne rien perdre de la vapeur utilisable. La meilleure part de la vôtre s’en va vers le ciel en jolies fumées bleues, le soir, sur les toits, objets de rêve et de poésie. Eux, ils utilisent toute leur vapeur dans la machine qui les porte et vous entraîne à sa suite. Vous avez beau être le nombre, des milliers de vapeurs fuyantes ne sont que de la fumée; un peu de vapeur comprimée, utilisée, fait plus de besogne.

--Tout cela est bel et bon, interrompit l’agriculteur, mais vous ne voyez donc pas que nous sommes mangés tout vifs?

--Si, je le vois, reprit le savant. C’est apparemment que vous êtes de la chair comestible. Tout vifs, dites-vous? on ne mange pas un animal vivant, qui se défend. Votre monde est-il sur ses fins, comme je l’entends dire? En ce cas, le ferment juif y accomplira sa fonction historique: dissolvant des sociétés épuisées, agent de décomposition qui prépare une nouvelle unité, d’où il sera probablement exclu, pour aller recommencer ailleurs son travail indéfectible; comme dans le monde romain, comme dans les premiers empires.

--Isaac Laquedem, le grand mystère de l’histoire, prononça sentencieusement le baron Lebrun: son aïeul a terrassé l’Ange, ne l’oublions jamais, quand nous sommes tentés de mettre sa force en doute.

--Oui, continua Ferroz, c’est chez eux que parlent les plus anciens morts, les plus actifs, les plus immuables.

--Mais ils changeront, dit Andarran, avec les conditions que leur fait une civilisation plus humaine; ils se fondront dans la masse.

--C’est possible, on le dit beaucoup, rien ne nous autorise à le préjuger. Nous ne pouvons raisonner que du passé. Tous les documents que nous possédons sur eux, depuis la plus haute antiquité, nous montrent leur action identique dans des circonstances identiques, à travers toutes les civilisations, avec la même force, le même bonheur, les mêmes moyens, les mêmes excès engendrant les mêmes défiances et les mêmes réactions, sur le Nil, sur l’Euphrate, sur le Tibre, dans toute notre Europe.

--Cher maître, vous avez une façon de les défendre qui ferait devenir antisémite!

--Je ne défends ni n’attaque. J’examine le malade et ses maladies. Le malade se cabre contre la fatalité. Notre peuple obéit à la loi ethnique, à la loi zoologique de la conservation de l’espèce. Un organisme tolère certaine proportion d’élément étrangers, il les assimile, il en bénéficie. L’introduction de ces éléments devient-elle surabondante? Il les élimine instinctivement. Je crains qu’il n’y ait une antinomie irréductible entre cette loi naturelle et vos lois morales. Celles-ci ordonnent de reconnaître toutes les supériorités, de récompenser tous les efforts; l’autre a pourvu au rejet des corps adventices par nos tissus, à l’expulsion automatique, parfois violente, des substances qui les dénaturent. C’est un phénomène mécanique.

--Mais il faut préférer la loi morale! s’écria Jacques. Ces violences seraient barbares, haïssables!

--Libre à vous de préférer, de qualifier, dit l’implacable savant. Je n’aime ni ne hais un phénomène, je l’étudie.

--En tout cas, conclut Andarran, ce n’est pas un article de loi mal digéré, contraire aux mœurs, qui remédiera à l’envahissement que je déplore comme ces messieurs. Ce ne peut être que l’action modératrice d’un gouvernement maître chez lui, maître de lui-même, qui ferait régir la France par des Français, qui protégerait nos hôtes de toute nationalité contre les fureurs de la basse envie.

--Oui, c’est bien cela, c’est un gouvernement qu’il nous faudrait!--Tous les députés reprirent en chœur ce refrain dolent, conclusion habituelle de chacun de leurs entretiens.

Jacques revint méditer l’insoluble problème dans l’hémicycle: on votait, à l’instigation de Napoléon Bayonne, une convention qui assurait la mainmise de ses associés sur un grand service public. Influencé par le déterminisme de Ferroz, le jeune homme se laissa aller aux décourageantes rêveries sur le fatum ambiant, l’écoulement universel des choses, le renouvellement de la vie indifférente, qui emporte les petites pierres amassées pour bâtir le mur éphémère. Ces hommes agités, sur ces bancs, lui apparaissaient comme les blés verts des champs au bord de la route; matière à transformation, des blés à peine plus vivants que les seigles balancés sous la brise. Il fut tiré de sa méditation par un aigre colloque entre M. Cornille-Lalouze et Paulin Renard. L’un vitupérait, l’autre défendait un commissaire de police qui avait fait du zèle dans une élection. Il admira leur facilité à se passionner pour ces misères. Et il envia cet imbécile. Et il envia presque ce méchant.

Les séances se prolongeaient, par les chaudes après-midi de juillet, dans la fournaise énervante. Jacques en sortait harassé, congestionné, sans appétit, l’âme morose ou colérique. Il retrouvait la légère atmosphère du bonheur autour des deux promis, absorbés par de graves débats sur les moindres détails de leur future installation. Tante Sophie les avait si bien chapitrés qu’on était convenu de surseoir à l’exode en Afrique, de passer raisonnablement la première année en France. Le régiment allait quitter Paris pour prendre garnison à Cherbourg: le jeune ménage irait faire son établissement dans cette ville aussitôt après la noce, regagnerait ensuite la Bourdette. La tante comptait bien qu’au bout de cette année, un berceau viendrait se mettre en travers des projets africains.

Les fiancés riaient chaque soir des mines déconfites que leur rapportait le législateur.

--Mon pauvre ami, disait Pierre, je te reconnais de moins en moins. Ces grands mots, le Parlement, le Gouvernement, ont tout juste l’importance que tu leur donnes. Dis-toi donc que tu es dans un café où des Français sociables et disputeurs ont leurs habitudes; il ne faut pas les laisser empiéter sur la vraie vie. Elle n’est pas là. Moi, je la vois partout ici, dans cette ville, où il y a tant d’intelligence et de travail, où tant de gens laborieux poursuivent avec application leur tâche technique. Si tous faisaient comme eux, ton Parlement bourdonnerait dans l’inattention générale, frelon négligeable entre toutes ces abeilles occupées dans leurs ruches. Retire ton âme de ce qui la fait souffrir, et cela n’existera plus.

--Il a raison, pensait le député.--Jacques se rappelait la phrase de Carlyle: «Les actes du Parlement, en somme, sont peu de chose, nonobstant le bruit qu’ils font. Quel est l’acte du Parlement, quel est le débat à Saint-Stephen’s, aux hustings ou ailleurs, qui amena un Shakespeare à l’être?»--Il s’endormait sur de belles résolutions: reprise de ses travaux, de son Histoire des Albigeois, le livre rêvé depuis sa sortie de l’École des Chartes. Il irait enfin l’écrire dans la paix, à la Bourdette... Et, le lendemain, il retournait à son café, à la Chambre, machinalement, comme on retourne à un vice, avec une révolte de dégoût et une soumission lâche à la tyrannie de l’habitude.

· · ·

Le mariage était fixé au 12 juillet. Cinq jours avant cette date, comme Jacques arrivait au commencement de la séance, il vit au fauteuil le vice-président Chasset de la Marne. Le Champenois annonçait, avec toute l’émotion convenable, l’immense perte que venaient de faire le Parlement, la République, la France: le vénéré président Duputel, malade depuis une semaine, s’était éteint dans la nuit.--Président de la Chambre, ancien président du Conseil, président honoraire de la Société universelle des naphtes et pétroles, président effectif de l’Union générale des fonctionnaires républicains, membre de l’institut, et le reste, Duputel était un des grands aigles du régime. Les obsèques nationales s’imposaient. On les vota, en maugréant, comme il est d’usage; seuls, les radicaux votaient avec jubilation; ils comptaient sur un de ces pompeux enterrements civils qui instruisent le peuple à s’émanciper des superstitions et font enrager les cléricaux. Leur espérance fut déçue: la vieille mère de Duputel arriva de Carcassonne; elle réclama des prêtres, fit tête aux assauts des grands, ne voulut pas démordre de son droit. Il fallut céder, avec le dépit d’avoir voté l’inutile crédit.

Les obsèques furent célébrées le 12, à dix heures et demie, en l’église de la Madeleine. Le mariage de Pierre était pour midi, à Saint-Thomas-d’Aquin. Jacques avait le temps de faire un tour aux funérailles de son président, il s’y rendit. Tout ce qui marque, remue, enterre, dans le Paris de la politique, des affaires, des lettres, gravissait les marches de la Madeleine: ascension continue de fourmis noires qui s’engouffraient sous le portail béant, dans la nef tendue de serges, où l’on apercevait du dehors une flambée de feux au fond des ténèbres, le scintillement des cierges autour du catafalque. Bon nombre de députés s’arrêtaient sur le perron, échangeaient des poignées de main distraites, bavardaient et s’attardaient sous la caresse du clair soleil, si douce aux vivants près d’un mort; en face, au bout de la perspective, par-dessus les alignements de la troupe, ils contemplaient leur maison, sabrée par la gigantesque écharpe de crêpe qui accusait davantage la physionomie tumulaire du monument.

Asserme, revenu la veille de son voyage de Norvège, interrogeait les collègues, pressait Félines de questions sur les derniers événements parisiens.

--A la Chambre, rien de nouveau, me dites-vous. Je vous crois. Et chez nos amis Sinda?

--Regardez le baron, qui vient pleurer Duputel: il prospère.

--La princesse Véraguine s’est-elle consolée du drame Bayonne?

--La princesse Daria? Elle a changé de musique. Elle s’éternise à Bayreuth. On la dit très impressionnée par le ténor du Parsifal, le fameux Hongrois. Il lui fait oublier notre pauvre ténor Elzéar.

Andarran survint à ce moment, releva le propos.

--On dit tant de choses, mon cher Olivier! La princesse vaut mieux que sa réputation. Attendons avant de la juger. Elle fera peut-être des folies héroïques; ce ne seront jamais, croyez-moi, les folies vulgaires qui passent par la cervelle de nos petites dames, sur les degrés de la Madeleine.

--Et Rose Esther? reprit Asserme; comment porte-t-elle le deuil de Kermaheuc?

--Un poème: un deuil d’un goût irréprochable, un deuil de père qui ne serait pas un père, un veuvage d’oncle, du noir discret, attendri, qui devient mauve quand on le regarde. Gédéon paraît être le liquidateur de la succession; avec le jeune Heilbronn, pour les soirs de vague à l’âme. D’ailleurs, plus de talent, plus de succès que jamais. Elle a l’air de ne toucher à rien, elle touche à tout. Chacun l’écoute, chacun fait ce qu’elle veut et ne s’en aperçoit qu’après. Nous la verrons encore monter, si nous vivons.

Jacques avait rejoint au fond de la nef la délégation de la Chambre. Chacun de ces hommes, bercé par la musique de l’orgue laissait errer sa pensée à la dérive, dans le désœuvrement de la cérémonie imposée. Si l’on avait pu ouvrir leurs crânes et en faire sortir, visibles, ces pensées divergentes, quelle Babel fût apparue dans le temple!

Les orateurs désignés pour pérorer l’instant d’après sur le défunt polissaient les phrases de leurs discours. Les ministres, les chefs de groupe, tous ceux qu’emportait le mouvement précipité de l’action immédiate étaient mentalement absents de l’église: ils profitaient de cette heure de relâche pour combiner le stratagème qu’il faudrait employer, la harangue qu’il faudrait prononcer le lendemain. Ceux qui n’étaient pas talonnés par ces nécessités pressantes, ceux que le choc de la mort voisine faisait rentrer un moment en eux-mêmes, ceux-là ébauchaient une méditation intérieure. Chacun d’eux était ressaisi par les morts qui vivaient en lui. Tout à côté du catafalque, M. Cornille-Lalouze écoutait les siens. Il avait dîné à l’Élysée, huit jours auparavant, en face de Duputel. Les vieux paysans ses pères, craintifs du suaire et de l’enfer, frissonnaient dans sa conscience, s’attristaient de quitter leur lopin de terre, leur sac d’écus, leur verre de bon vin. Au-dessous d’eux, trois générations de cours rationalistes, révoltés contre l’Église, animaient M. Cornille-Lalouze contre ces curés, contre leurs sornettes funèbres, contre l’immense et sombre prise des âmes qui persistait là, infiniment plus puissante que les prises terrestres du franc-maçon. Il se redressait, rogue, méprisant, raidi dans sa peur et sa haine, fourbissant de sûrs amendements pour grouper les majorités formidables qui écraseraient la grande ennemie.

D’autres dévidaient leur pensée de mille façons, continuaient les papotages commencés sur le parvis, discutaient les chances des candidats à la succession de Duputel. Les ambitions, les brigues, les ruses politiques chuchotaient, sourd murmure étouffé par les voix terribles qui clamaient dans le chœur: Solvet seclum in favillâ. Les corps constitués se groupaient, avec un souci vigilant des préséances. Çà et là, un magistrat précautionné tirait de ses poches des biscuits, des tablettes de chocolat dont il obligeait ses voisins. Félines, le regard tendu vers les chapelles latérales où se massaient les femmes, guettait Mrs Ormond, qui devait venir à la Madeleine en curieuse; il cherchait l’éclat blond des cheveux sous la capote noire; il attendait impatiemment la poignée de main significative qu’on échangerait à la sortie. Pour lui, pour d’autres jeunes gens dans le même cas, les obsèques de Duputel étaient une de ces réunions mondaines dont l’objet est indifférent, qui ne comptent qu’autant qu’elles facilitent un rapprochement avec la femme courtisée. Sous les torchères de ce catafalque, dans leur orgueil triomphal de jeunesse et de vie stimulée par la mort, ils avaient des visions souriantes de belles formes convoitées; ils résumaient en eux, sous ces tentures noires, dans cette odeur de cire, la protestation de la vie ambiante dont la rumeur arrivait du dehors. Elle venait expirer dans la déchirante lamentation où repassaient les noms de Jérusalem, de David; pleurs séculaires encore pleurés, à quelques pas des camelots du boulevard, sur le passant de ce boulevard, le léger parisien qui saute dans l’éternité.

Près du baron Lebrun, des membres âgés de la droite inclinaient leurs têtes chenues sur les prie-Dieu, au tintement des sonnettes de l’Introïbo. Jusqu’au fond de leurs consciences claires et calmes, comme dans une chambre vide où il n’y aurait qu’un tableau de sainteté sur le mur blanc, la foi héréditaire faisait son œuvre de soumission pacifique, absolue; chaque jour, depuis le berceau, le balancier frappait ces âmes à l’effigie ancienne de quelques vérités très simples, qui avaient pris des formes matérielles aussi indiscutables que les contours de l’autel, du calice, de l’hostie. Ils priaient pour tous les leurs, pour la longue rangée de grands-parents qui dormaient à l’ombre des châteaux, dans le petit cimetière du village, et dont les âmes étaient à cet instant, à midi, le 12 juillet, réparties en purgatoire, dans l’attente douloureuse, ou au ciel, dans la béatitude, selon les décrets de la justice et de la miséricorde divines.

Jacques songeait, pénétré d’une tendresse respectueuse et triste par la poésie, par la majesté des hymnes liturgiques. Il regardait avec pitié l’obtus Cornille-Lalouze, debout devant lui, Paulin-Renard, Boutevierge, tous ces nabots qui voulaient abattre de leurs mains débiles la grande tente où l’humanité venait depuis si longtemps s’endormir. Il enviait ces hommes de la droite, solides dans leur foi comme dans un théorème de mathématiques. Il retrouvait ses plus lointaines ascendances dans la vieille plainte latine, la plainte accumulée de tant de générations, égale pour tous ces atomes qui s’écoulent dans le fleuve commun, ignorante de leurs différences, tour à tour menaçante et consolatrice sur les misérables créatures qu’elle confond dans le même néant, qu’elle relève dans la même espérance. Une fois de plus, elle retentissait sous ces voûtes, sur ces rebelles contraints de rendre hommage à son pouvoir; elle enveloppait, roulait, entraînait comme des fétus tous les acteurs de cette représentation funéraire, et l’acteur principal, le cadavre qu’on apportait dans sa caisse de chêne, sur les bras des six hommes aux chapeaux luisants, la pauvre chose qui avait été le grand Duputel, président de la Chambre, ancien président du Conseil, président honoraire de la Société universelle des naphtes et pétroles, président effectif de l’Union générale des fonctionnaires républicains, membre de l’institut, et le reste... dont il ne restait rien.

Andarran fut rappelé au sentiment de l’heure par l’obligation d’aller prendre le jeune couple qu’il devait accompagner à Saint-Thomas-d’Aquin. La cérémonie officielle commençait à peine, les discours séviraient longtemps sur le parvis, avant qu’on ne reconduisît Duputel à la gare d’Orléans; de là, il s’acheminerait vers Carcassonne, vers la rue de la Barbacane; Jacques cherchait de mémoire l’emplacement où s’érigerait, sur la colline féodale, la statue qui glorifierait le haut baron de la nouvelle féodalité.

--Laissons les morts ensevelir leurs morts, allons retrouver les vivants,--se disait le député en regagnant la rive gauche.

Le contraste était saisissant, entre l’église d’où il sortait et celle où il pénétra derrière les mariés. Là-bas, le bruit et la pompe d’une chute dans le néant; ici, la vie modeste, comme elle l’est d’ordinaire à son apparition dans le monde. Modeste et familiale était la cérémonie; Pierre n’y avait convié que ses camarades.

Jacques reconnut dans le nombre quelques-uns des Soudanais qui l’avaient accueilli à Saint-Louis. Tous pareils, les autres officiers qui composaient l’assistance; chercheurs et créateurs d’empires revenus de loin, dont les pensées retournaient au loin, s’égrenaient sur le vaste univers; voyageurs étrangers dans cette petite province parisienne que le député avait laissée sur les degrés de la Madeleine. Un instant, il put se croire au Sénégal; ses impressions d’alors lui revinrent, parmi ces hommes qui les lui rendaient, toutes chaudes. Certes, leur petit groupe eût passé inaperçu, dans la foule des notoriétés et des puissances que Jacques venait de quitter; et pourtant cette poignée de soldats représentait plus de force et de vie que tous les «corps constitués» assemblés autour du cadavre présidentiel: ce coin de fer, pensait-il de nouveau, n’aurait qu’à toucher les toiles peintes du grand décor pour les crever. Il regardait les visages calmes et disciplinés: ces esprits étaient ailleurs, indifférents au souci maladif qui hantait le député comme il obsédait tous ses collègues, tous les politiciens. Il fit alors réflexion que la force de ces soldats, invoquée ou redoutée par tant de gens, résidait précisément dans leur indifférence pour ce qui énervait les autres, dans leur ignorance de la crainte ou de l’espoir qu’ils inspiraient aux agités. Il se souvint qu’un pôle de cristallisation agit lentement, sûrement, par un travail d’agrégation qui échappe à l’observateur.

Devant l’autel, abîmée dans le recueillement de son bonheur, Marie recevait pieusement les paroles qui lui donnaient droit à ce bonheur. Là aussi, dans les yeux extasiés de la jeune fille, dans le grave regard de Pierre, la vie montait avec des lueurs d’aube, magnifique de jeunesse et de foi en elle-même, prodigue de promesses fécondes sur la fleur épanouie. Et, si résolu qu’il fût à ne pas entendre le dernier soupir des tristesses étouffées au fond de son cœur, Jacques sentit que la vie entrait toujours dans le monde en meurtrissant quelqu’un, quelque chose... L’encouragement à s’oublier lui-même, il le trouvait en contemplant tante Sophie. Sous le panache de plumes, d’une esthétique discutable, qui remplaçait pour ce grand jour les coques du bonnet noir, la vieille demoiselle montrait la fierté joyeuse d’un général victorieux. Il devait pourtant y avoir dans cette âme, pensait le neveu, une suprême remontée de mélancolie: elle donnait à une autre ce qu’elle n’avait pas eu.

Les heureux qui faisaient leur joie avec ces immolations sortirent au bras l’un de l’autre, pour la vie. Dans la sacristie, Jacques s’approcha le premier de Marie, charmante sous ses voiles blancs. Elle vint à lui, toute, d’un joli mouvement de gratitude et de tendre abandon.

--Merci, Jacques; je te dois une grosse part de mon bonheur!--Elle haussa son front vers les lèvres de son beau-frère. Il fit semblant de ne pas apercevoir le geste, lui prit les deux mains, les serra fortement.

--Attendons quelque dix ans, petite sœur, et tu sauras mieux si tu dois me remercier. Aujourd’hui, ne remercie que ton courage.

En disant ces mots, il plongeait dans les yeux de la jeune femme un regard triste et doux, chargé d’affection, de résignation, d’adieu intime à celle qui se rapprochait davantage.--Comprit-elle tout ce qu’il y avait dans ce regard?--Elle ne le vit pas. Le bonheur ne voit pas autour de lui.

Tandis qu’elle se prodiguait aux officiers, gracieuse et l’air si fier d’entrer dans leur famille, Pierre embrassa son frère avec effusion.

--Le père n’est pas absent, puisque tu es là. Tu as été le père. Merci, Jacques.

Dans l’accent filial et reconnaissant de ce «merci», dit par le laconique jeune homme, il y avait un monde d’allusions émues. L’aîné se sentit payé. Désireux de couper court aux rappels du passé, il aborda brusquement des sujets moins émouvants, regarda sa montre:

--Tes camarades vous feront manquer le train de Cherbourg. Vous n’avez plus qu’une heure!

--Je vais les expédier, courir à l’hôtel. Le temps pour Marie de changer de robe, et nous filons sur Saint-Lazare. Tu accompagneras tante Sophie à la gare?

--Non, je vous y rejoindrai. Je dois m’arrêter sur la route, au Palais-Bourbon, pour dix minutes. A tout à l’heure.

Ferroz lui avait fait promettre, à la Madeleine, de passer un instant dans le bureau d’une commission; le député d’Eauze était seul en mesure de renseigner le scrupuleux savant sur des pièces dont celui-ci avait besoin pour la rédaction d’un rapport urgent.

Il trouva son collègue dans ce bureau, communiqua les documents demandés. Seuls dans le palais désert, les deux hommes retraversaient les salles pour sortir; les sons amortis d’une marche funèbre arrivèrent à leurs oreilles.

--Eh! mais, fit Jacques, ce doit être notre président qui repasse une dernière fois devant sa maison! On l’aura arrosé d’éloquence pendant deux heures, il repart pour Carcassonne. Allons le saluer au passage.

Ils gagnèrent la terrasse du jardin, au-dessus du carrefour où la rue de Bourgogne débouche sur le boulevard Saint-Germain. Ils se penchèrent sur les artichauts de fer dont Madier de Montjau arma le petit mur, pour défendre le palais contre la colère du peuple.

Le peuple n’éprouvait aucune colère, ce jour-là. Il s’amusait. Le long des deux haies de badauds, facilement contenus par les gardiens de la paix, toutes les physionomies reflétaient la curiosité intelligente, la cordiale sociabilité de ces admirables foules parisiennes, toujours au diapason des cérémonies les plus diverses; figurants ingénieux à composer les spectacles qu’ils aiment, dont leur sens artistique fait toute la grandeur et toute la beauté. Ils recevaient avec résignation les dernières gouttes de pluie d’un orage qui assombrissait encore le ciel. Sous la rafale, l’immense écharpe de crêpe claquait lugubrement contre les colonnes du palais. Les flammes du gaz, sinistres en plein jour, tremblotaient dans les réverbères drapés de noir. Ferroz racontait à Jacques comment il avait vu, de cette même terrasse, par un clair midi, ce même peuple suivre avec des ovations frénétiques la calèche d’un général; de l’Imperator avorté que les parlementaires massés sur le péristyle contemplaient avec stupeur, dans l’apothéose où l’emportait une foule qui lui prêtait naïvement sa grande âme.

Le cortège apparut sur le pont, précédé par un essaim de gamins qui couraient, se faufilaient le long du mur.

--Dépêchons-nous! criaient les premiers. A la rue du Bac! Nous grimperons sur le télégraphe de Chappe, on verra bien!

--Non, opinaient les autres, y aura déjà trop de monde! Faut aller plus loin, rejoindre Auguste: y m’a dit qu’y nous garderait des places sur Danton!

Le corbillard empanaché passa, ployant sous les couronnes; mais il ne semblait être qu’un accessoire de ce défilé de parade, où l’intérêt s’attachait aux survivants. Accessoires aussi, dans une des berlines noires qui suivaient, les surplis blancs des prêtres.

--Y a des curés; c’était pas encore un vrai! dit un ouvrier à son camarade, sous le mur.

--Y en a pas de vrais! répliqua dogmatiquement le compagnon.

Derrière les voitures, marchait la grande famille de Duputel, le Parlement. Pantalons retroussés, parapluies ruisselants sous l’averse, quelques-uns avec des serviettes de chagrin sous l’aisselle, la théorie jacassante se développait, prolongeant les discussions commencées à l’église, les pronostics sur la succession. Troupeau sans berger, débandés en désordre, ils pataugeaient dans les flaques de boue, se hélaient sur les flancs de la colonne; ils promenaient avec eux le tumulte, et l’on attendait que le président se relevât sur son char pour un dernier rappel à l’ordre, un dernier glas de sa cloche machinalement secouée. Au Parlement succédait le corps diplomatique, des ors, des chamarrures, quelques costumes étranges, des Chinois, des Abyssins. Aussitôt après, sous les plumes blanches, les figures martiales et lasses des généraux.

Suivaient tous les bénéficiaires du décret de Messidor, innombrables anneaux du boa fonctionnaire qui se déroulaient dans l’ordre rituel. Puis venaient les couronnes, et l’interminable queue des délégations, sociétés de mutualistes, cercles républicains de province, voyageurs de commerce, gymnastes en tricot rayé, patriotes avec leurs bannières, et des couronnes encore, des tricolores; les proscrits des diverses proscriptions, les amnistiés des diverses amnisties, les Libres-Pensées de la banlieue, et toujours des couronnes, des rouges; enfin les vénérables des loges maçonniques, le ventre brillant d’insignes, constellé de ferblanteries, sous les baudriers aux couleurs vives; parmi eux, quelques belles vieilles têtes de modèles, des barbes hirsutes et convaincues, plusieurs nègres, un Circassien en grand costume, avec son buffet de cartouches sur la tunique galonnée d’argent. Il en venait toujours, du fond de la Concorde, du fond de l’horizon, procession imposante par le nombre, grotesque dans le détail, épique dans l’ensemble, flot mystérieux où l’on sentait passer le souffle des révolutions mortes, le souffle des révolutions latentes, prêt à se déchaîner, à s’abattre, comme les rafales de l’orage sur le lit de la Seine limoneuse. Duputel était déjà loin, qu’il entraînait encore, roulées dans les plis de son drap mortuaire, ces forces qu’il avait soulevées: la mer grondante refluait derrière le navire en partance.

Stridente, de l’Est, l’attaque des cuivres d’une fanfare arriva: la marche de Sambre-et-Meuse, jouée par la musique d’un régiment qui regagnait ses quartiers, le long des Tuileries. Toutes les têtes se tournèrent, toutes les physionomies changèrent, curieuses l’instant d’avant, maintenant émues, électrisées. Arraché des poitrines par ces vibrations, le cœur de la foule avait passé le fleuve.

--Ce sont nos plus vieux morts qui chantent, les vrais, toujours vivants! s’écria Jacques.--Ceux-là referont de la vie. Ah! mon cher maître, en quelques jours, j’aurai vu mourir deux mondes, j’en aurai vu naître un autre. Naguère, derrière l’humble convoi de mon ami Kermaheuc, un monde achevait de disparaître, si lointain que tout y apparaît noble et beau. Aujourd’hui, ne sombre-t-il pas avec ce cadavre, le monde d’un présent qui est déjà le passé, trop proche encore, trop bruyant, trouble, pénible, et dont les beautés cachées n’apparaîtront que plus tard, sur ses ruines, dans le plein silence? Tout à l’heure enfin, près d’ici, je voyais poindre le monde qui nous refera une grandeur, un avenir; monde jeune et fier, riche d’énergie, d’amour. Oh! il sera beau, celui-là!

--Il sera beau tant qu’il n’aura pas vécu, répondit le savant.

Andarran regarda le grand vieillard, presque avec épouvante: il crut voir, incarné dans cet homme, le Siècle, tout son siècle, terrifiant d’intelligence, ayant tout compris, tout mesuré, tout jugé, incapable désormais de rien créer et résigné à son impuissance.

A ce moment, son attention fut attirée par un bruit de chevaux qui s’ébrouaient au-dessous de lui, contre le trottoir. Il reconnut le coupé, tout fleuri de gerbes et de grappes blanches, qui emportait à la gare Pierre et Marie. Arrêtée au débouché de la rue de Bourgogne par la queue du cortège, la voiture attendait que le passage fût libre. Impatient du retard et voulant se rendre compte, l’officier mit la tête à la portière, se pencha de tout le buste. Il était encore en tenue; concession au fier enfantillage de sa jeune femme, qui voulait paraître dans les trains et faire son entrée à Cherbourg au bras d’un authentique capitaine. Jacques admira dans ce mouvement la svelte et robuste élégance du torse, la bonne mine de son frère. Une fois encore, les impressions de l’heure précédente, à Saint-Thomas-d’Aquin, du mois d’avril, au Sénégal, revinrent avec force dans son âme exaltée par tant d’émotions. Cédant à l’entraînement irréfléchi de la minute, il étendit le bras vers la houle noire qui emplissait de ses remous le boulevard Saint-Germain, deux mots lui échappèrent qu’il ne pouvait plus contenir.

--Pierre, balaye!

L’officier leva la tête, aperçut son frère, sourit de son grave sourire.

--Balaye, Pierre! reprit la voix échauffée, plus haut encore.

Avec le même sourire tranquille, de l’accent dont on calme un enfant impatient, le capitaine répondit:

--Tu ne vois donc pas que cela s’en va tout seul!

Et il se rassit auprès de Marie, tendrement blottie contre lui.

Les derniers tronçons du cortège avaient passé. Les chevaux gagnèrent, emportèrent la voiture sur le pont, dans le joyeux retour de lumière d’un soleil qui brillait au ciel éclairci.

Jacques s’élança pour les rejoindre. Ferroz lui mit une main sur le bras, montra du doigt le boulevard d’où arrivait une rumeur décroissante, indistincte.

--Écoutez, dit-il; les morts que vous enterriez parlent encore...

--Non, fit Jacques en se dégageant, je ne veux plus les entendre: je vais retrouver les vivants qui agissent... qui agiront!

Si Jacques Andarran disait vrai, c’est ce dont le lecteur jugera dans la suite de ces récits, à mesure que s’y déroulera le fil des événements dont nous avons entrepris de raconter l’histoire.

FIN.

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

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