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CHAPITRE XX

MARIE

Trois jours plus tard, Jacques recevait ses parentes à la descente du train. En le voyant seul, Marie ouvrit de grands yeux effarés, comme si elle eût trouvé l’énorme ville déserte, après l’engloutissement de tous ses habitants.

--Pierre est en Normandie pour une affaire, dit l’aîné; une affaire de service qu’il ne pouvait remettre. Vous le verrez accourir demain.

Il installa les deux femmes dans un hôtel de la rive gauche, près de son logement. Tante Sophie conduisit aussitôt sa nièce chez le père Sénauvert. Le vieux viveur allait habituellement passer la belle saison à Eauze, auprès de sa fille; empêché cette année par ses infirmités, il geignait, réclamait les soins de l’enfant dont il ne se rappelait l’existence que pour l’utiliser comme garde-malade, lorsque une attaque de goutte l’obligeait de dételer.

La tante revint en hâte, impatiente de confesser Jacques.

--Eh bien! Qu’y a-t-il? Un cotillon, si j’ai compris ta lettre?

--Pire, répondit le neveu: une magicienne, une vraie.--Et il exposa la situation, avec tous les détails indispensables pour l’éclairer.

--Le bandit! tous les mêmes! Avoir un ange à ses pieds, et aller courir après une sorcière, une cosaque!

--Tante, il ne faut pas être trop sévère pour Pierre. Pensez, une nature comme la sienne, si ardente sous ses froids dehors... Après des années au désert, la molle griserie de l’atmosphère parisienne, les avances d’une enchanteresse, d’une des reines de ce Paris... La tête tournerait à moins. Mais le frère est honnête, torturé lui-même par le mal qu’il va faire à Marie. Rien n’est perdu. Je l’ai déjà ébranlé.

La vieille fille fourragea sa coiffe de dentelles, avec un soupir qui remontait d’une expérience lointaine:

--J’ai bien peur que ce pierrot-là ne donne raison au proverbe: pierre ébranlée au bord d’un précipice ne bouge que pour y tomber plus vite.--Enfin, il faut batailler, s’il est encore temps. Il y va du bonheur de la petiote.

La «petiote» ignorait les conciliabules dont elle était l’objet. Mais elle pressentait un mystère, une menace, des forces obscures qui s’assemblaient pour l’écraser dans cette ville inconnue. Tout y était redoutable. Elle n’y trouvait nulle part cette protection des figures et des choses accoutumées qui rassure contre les vagues terreurs. Marie se voyait prise dans ce grand Paris comme un oiseau apeuré dans une forêt sombre; elle avait froid à son âme dépaysée, entre les passants anonymes de ces rues qui mènent où l’on ne sait pas, entre ces maisons dont les façades n’ont jamais souri, compati, aux anciennes pensées joyeuses ou tristes. Les églises elles-mêmes ne lui étaient pas maternelles, secourables de toutes les consolations accumulées, depuis l’enfance, sur le prie-Dieu familier où on les retrouve avec le livre d’heures. Le lendemain de l’arrivée, tante Sophie la mena brûler un cierge à Notre-Dame-des-Victoires. Au retour, comme elle repassait la Seine, la matinée était si clémente, la lumière si jolie sur l’eau, qu’il lui revint un peu de bravoure avec l’allégement apporté par cette douceur du ciel, avec la sensation d’un air déjà respiré au bord de la Gélise.

Sur la porte de l’hôtel, Pierre attendait ses parentes.

Il s’efforça de redevenir le bon camarade d’autrefois, près de la petite amie qu’il traitait en enfant; il eut des exagérations de familiarité qui n’étaient pas dans son caractère: il ne réussit qu’à paraître gêné, cérémonieux. Marie comprit aussitôt qu’il voulait revenir en arrière, qu’il outrait la camaraderie pour se dispenser de tendresse. Elle marqua d’autant plus la réserve digne où elle s’enveloppait, et qui dissimulait mal, pourtant, les reproches muets de son regard, de son attitude.--Pierre se repentait d’avoir faibli à la Bourdette, pensa-t-elle d’abord: ses ambitions, ses idées d’Afrique l’avaient ressaisi.--Était-ce seulement l’Afrique? Non, il y avait une autre cause à ce retrait du cœur: Marie en eut vite l’intuition. Les entretiens se succédèrent, si l’on peut donner ce nom aux pénibles silences à deux. Elle prétexta les exigences de son père pour les raccourcir, les rendre plus rares, afin de libérer Pierre,--elle sentait qu’elle le libérait,--afin de s’épargner à elle-même un chagrin qu’augmentait chacune de ces déceptions.

Tante Sophie avait espéré une explication d’où naîtrait la détente entre les jeunes gens. Quand elle vit que la glace tenait, que le temps passait et qu’il fallait agir, elle prit à part sa nièce; en quelques mots obscurcis par d’affectueux ménagements, elle la mit sur le chemin de la vérité. A peine eut-elle entamé ce qu’elle avait à dire que Marie l’acheva: avec une terrible lucidité, la jeune fille compléta les demi-ouvertures qu’on lui faisait, mesura toute l’étendue du désastre, dit résolument:

--Il est perdu pour moi.

Les pauvres yeux atterrés se firent violence pour retenir leurs grosses larmes. Elle reçut le coup sans broncher, avec une soumission silencieuse; comme une enfant qui a connu de bonne heure la souffrance, qui reconnaît le pas de la visiteuse, s’afflige et ne s’étonne point de la voir rentrer.

--Pourvu qu’il trouve le bonheur là où il le cherche! dit-elle.--C’était trop beau pour moi. Dieu a voulu m’éprouver: que sa volonté soit faite! Repartons, tante.

--Restons, au contraire, petite bécasse! On défend son bien contre les voleurs, sapristi! On se bat, avant de le leur abandonner.

Marie se redressa, d’un mouvement de fierté offensée.

--Oh! chère tante! Que je me mette en travers de son bonheur!

--Mais c’est en travers de son malheur que tu te mettras! Crois-moi, crois-nous, consulte Jacques, qui a fait le tour de cette coquine. Il faut le sauver des griffes où il périra. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour lui.

Jacques comparut, fut sommé de témoigner: il appuya les dires de la tante avec chaleur. Ce qu’il y avait de factice dans cette chaleur, dans la conviction de l’avocat qui plaidait contre sa propre cause, Marie ne le vit pas. Elle n’avait de pénétration que pour lire dans un seul cœur.

Elle finit par se rendre, de mauvaise grâce; elle essayerait, elle se défendrait, puisqu’on assurait que c’était pour le bien de Pierre.--En face de lui, elle se replia davantage encore, ne trouva rien à dire.

--Repartons, tante; c’est inutile.

On lui arracha à grand’peine la promesse d’un suprême effort.

--Soit, fit-elle; mais accordez-moi la satisfaction que je demande en retour. Faites-moi voir cette femme, près de lui; je veux me rendre compte, je saurai s’il a raison.

Elle voulait surtout souffrir l’épreuve qui attire irrésistiblement les vaincues de l’amour.

--Qui sait? Peut-être est-elle bien inspirée, dit Jacques. Aller livrer bataille à l’ennemi dans la place, ce serait crâne. Mais comment faire? Une idée: cette semaine, les Sinda prélèvent sur le public leur tribut annuel à la bienfaisance, une matinée-concert payante, pour une œuvre de charité, dans leur hôtel. Je vous apporterai demain deux billets. On sera là.

Marie se laissa traîner à cette matinée comme une victime au supplice. Son cœur battait à se rompre, quand le fiacre les déposa devant le portail de la rue de Vigny.

--Hum! ça sent l’argent de nos poches, ici! fit en entrant tante Sophie, imbue des préventions provinciales contre les financiers parisiens.

Inattentive et indifférente au luxe qui l’entourait, la jeune fille n’avait d’yeux que pour chercher une seule personne. Jacques la lui montra d’un signe, au premier rang de chaises. Pierre causait avec l’étrangère. Il vint dire à ses parentes un bonjour embarrassé. Devant l’apparition de beauté, rehaussée par toutes les élégances de la toilette, Marie se sentit condamnée, si chétive, à son propre jugement, que toute velléité de lutte l’abandonna. Elle eut un regard navré sur elle-même, dans la glace où elle se vit passer, avec sa pauvre petite robe de chez Mme Lafargue, la bonne faiseuse avec sa coiffure accommodée selon les principes d’Eauze, de M. Mamousse, le coiffeur de la Grand-rue. Des artistes célèbres chantaient, pianotaient, monologuaient. On eut même le régal d’entendre quelques vers d’Heilbronn, dits par Rose Esther. La baronne Sinda tenait le département de la charité avec toute l’ampleur qu’y doivent montrer les femmes de sa condition. Le concert s’acheva dans l’atmosphère d’ennui spéciale à ces sortes d’assemblées; le public payant s’écoula. Jacques s’approcha de la baronne, manifesta le désir de lui présenter sa tante et sa cousine.

--Comment donc!--La sémillante Dolorès se précipita au-devant des deux femmes, avec sa rage de protection et ses effusions de sensibilité.--Cher monsieur Andarran, j’espère que vos parentes voudront bien se considérer ici comme chez elles. Elles vont me faire la grâce de rester pour notre petit lunch, entre intimes.--Oh! la ravissante enfant! Elle ne connaît pas encore Paris, dites-vous? Mais il faut tout lui montrer!--Venez, que je vous présente à nos amies, aux amies de vos cousins, ma toute belle.

Daria toisa attentivement la jeune fille qu’on lui amenait, plus tremblante qu’une fauvette jetée dans un nid d’éperviers. Elle dit à Jacques, tandis que les présentations s’achevaient:

--Elle est très bien, votre cousine. Comment s’appelle-t-elle? Marie, sans doute? Un Anglais prétendait que toutes les jeunes filles françaises s’appellent Marie.

--Elle s’appellera bientôt Marie Andarran, répliqua sèchement le député.

--Votre fiancée? Tous mes compliments.

--Non, celle de mon frère.

--Ah! vraiment? fit la princesse.--Elle lui lança un regard de défi ironique, se retourna, pria Pierre d’aller chercher pour elle un verre d’une boisson quelconque:

--Celle que vous voudrez. Vous savez ce que j’aime.

On parla musique, on discuta le programme du concert.

--Très beau, conclut Félines; un peu sévère.--Pendant que les machines d’Érard sont encore ouvertes, si vous nous jouiez une de vos chansons tsiganes, princesse, pour nous détendre après toutes ces mortifications charitables.

De l’air d’aisance royale qu’elle avait en toutes choses, Daria s’assit devant l’instrument. Elle en tira quelques mesures de cette musique passionnée, endiablée, avec la furia que savent y mettre les filles de la steppe. Mrs Ormond, priée à son tour, fredonna en s’accompagnant une chanson des nègres de Virginie.

--Ces mélodies étrangères vous plaisent-elles? demanda obligeamment la baronne à Marie.

--Je suis trop ignorante pour les apprécier, madame. Je ne connais un peu que notre vieille musique française.

--Oh! fit inconsidérément Jacques, ma cousine est très bon juge; musicienne elle-même, j’ose dire qu’elle a des doigts de fée sur le piano.

--Vraiment? s’écria Dolorès. Je vous prends au mot. Chère petite, donnez-lui raison: ce sera si gentil de vous entendre! Nous ne sommes pas intimidantes, vous ne voudrez pas nous refuser.

Marie se recula, plus épouvantée que si on lui eût demandé de sauter par la fenêtre.

--Vas-y, n’aie pas peur, souffla tante Sophie.--Tu sais bien ce qu’a dit l’organiste de la cathédrale, qu’il n’y en a pas une comme toi dans tout le département.

--Y pensez-vous, tante? Plutôt mourir.

--Vas-y donc!

La princesse Véraguine intervint:

--Nous vous en prions, mademoiselle. Ce sera si reposant, un peu de musique française! La Dame Blanche, sans doute? ou les Noces de Jeannette?

Marie ne saisit pas les sous-entendus de la raillerie; mais elle ne put se méprendre sur le ton ironique, sur l’intention évidente de cette femme: l’humilier, là, sous les yeux de Pierre...

Alors,--elle dit souvent dans la suite qu’elle n’avait jamais su s’expliquer la révolution qui se fit en elle, le coup d’audace qui la souleva,--la timide et vaillante créature se dressa, marcha sous le fouet de ces paroles, de ces sourires hostiles, alla droit au piano, s’assit, laissa tomber ses mains sur le clavier. Il lui sembla d’abord que ses doigts glacés ne bougeraient pas sur ces touches immobiles: tout tournait, le salon, les meubles, les figures étrangères. Elle rencontra le regard de Pierre, debout en face d’elle, derrière le piano; un regard intense qui la dévisageait. Elle lut sur ses traits une peine apitoyée, la torture du remords, le déchirement honteux,--il l’avoua plus tard--d’un officier passé à l’ennemi qui verrait sa vieille troupe en perdition sous les coups de cet ennemi. Elle le revit soudain, calme, devant les chenets de la Bourdette, écoutant le morceau de Glück qu’il préférait et redemandait toujours, la plainte d’Orphée:

J’ai perdu mon Eurydice...

Ce souvenir l’illumina. Sans même préluder, elle attaqua les premières mesures. En peu d’instants, les sourires amusés ou malicieux s’évanouirent sur les physionomies; tous ces dilettantes affinés, riches d’expériences musicales, se sentirent en présence de ce phénomène rare: un être humain qui se donne à travers une expression d’art. Marie ne les voyait plus; elle ne voyait que Pierre, la vieille maison provinciale, le vieux piano son confident quotidien; elle y était, elle y exhalait sa vie dans ce sanglot d’agonie. La pure et grave lamentation pleurait sous ses doigts; ses doigts où descendait de son cœur, de son âme, tout ce qui s’échappait en même temps par ses yeux, fixés sur lui, sans fierté maintenant, sans honte, implorants, éperdus. Si elle avait pu revoir à cette minute, dans la glace où elle se méprisait tout à l’heure, la tête transfigurée qui sortait de la pauvre petite robe de Mme Lafargue, elle eût été tranquillisée sur la séduction souveraine que lui prêtait la douleur. Elle allait, se donnant toujours plus, avec des plaintes douces sur les gammes mourantes, des sursauts de désespoir sur d’autres. Le mouvement se ralentit, expira, avant les dernières notes, comme si la vie eût passé tout entière dans ce don suprême, défaillante pour le soupir final d’Orphée. Marie se renversa sur le tabouret toute frémissante, toute blanche, fermant ses paupières sur le bleu pâle de ses yeux, sur la fleur de lin brisée par l’orage trop rude.

--Pierre, dit tante Sophie avec sa voix d’autorité, ta cousine n’est pas bien; fais-moi le plaisir de la ramener à notre voiture.

Il s’avança, prit le bras de Marie, l’emmena. Jacques se levait pour les suivre; la tante le tira par la manche:

--Restons, nous; laissons-les aller.

La baronne s’empressait, proposait des sels.

--Merci, ce n’est rien, fit la vieille demoiselle. Elle est sujette à ces faiblesses, il vaut mieux qu’elle rentre sans tarder.

Dolorès se répandait en louanges:

--Délicieuse; et quelle artiste! Elle n’a pas encore vu l’Opéra? Je la veux demain, dans ma loge; j’irai la prendre après dîner.--Monsieur Andarran, ces dames sont au Ritz?

--Non, madame; mes parentes sont à l’hôtel du Bon-Lafontaine.

--Oh! charmant! Quelle musicienne!

Pierre mit en voiture la jeune fille; elle se laissa tomber sur les coussins comme une hallucinée. Là, devant cet inerte paquet de souffrance l’honnête garçon ne contint plus d’irrésistibles mouvements d’horreur pour lui-même, de pitié pour elle.

--Cousine, dit-il, tu n’es pas bien: permets-moi de te reconduire à l’hôtel.

Il s’assit à côté de la petite silencieuse. Comme ils approchaient, il lui prit la main, lui baisa longuement, à la même place, du même baiser qui avait appelé l’enfant à une vie nouvelle.

Marie fondit en larmes.

A l’hôtel, les explications entre eux furent très brèves.

--Tu ne peux pas me pardonner, dit posément l’officier. Je n’ai plus rien à faire ici, pour le moment. Le mieux est de m’en retourner le plus vite possible là d’où je n’aurais jamais dû bouger, dans mon pays. Je vais de ce pas solliciter une permutation avec quelque camarade fatigué du Soudan.

Marie approuva faiblement, d’un signe de tête: elle n’éleva aucune objection. Il sortit, avec son habituelle décision revenue, pour entamer sur l’heure les démarches nécessaires; il pria Jacques de l’aider au ministère.

Tante Sophie laissa faire pendant deux jours. Quand elle apprit que la requête de Pierre avait chance d’aboutir, elle manda ses neveux et sa nièce dans sa chambre.

--Avez-vous bientôt fini, dit-elle, avec vos enfantillages? Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, les cœurs aussi. Vous irez chez les sauvages si cela vous plaît, mais ensemble. Demande ton pardon, grand nigaud, et prends ta femme. Le diable n’aurait qu’à repasser entre vous, là-bas ou ailleurs!--Et se tournant vers Marie:--Pardonne-lui, petite. Puisses-tu n’apprendre jamais qu’on peut encore s’estimer heureuse, quand ils n’ont pas plus à se faire pardonner, ces criminels!

Marie hésitait, incrédule, avec une expression de dignité craintive.

--Je ne veux pas de ta pitié, Pierre...

--Ce n’est pas de la pitié! s’écria-t-il dans un élan sincère.--C’est de l’amour, pour ton courage. Il a tout vaincu.

Un sourire étonné brilla dans les yeux humides:

--Du courage? j’ai eu bien peur, au contraire. Comme tu m’as dit que tu avais eu peur en allant au feu, la première fois. J’ai fait comme toi; j’ai ramassé mon cœur, j’ai marché. N’ai-je pas été élevée pour faire une femme de soldat?

Elle lui tendit la main; il l’écarta, prit dans les siennes la petite tête, l’amena passionnément à ses lèvres.

· · ·

On s’entendit vite sur des arrangements qui semblaient arrêtés de tout temps. Une grosse contrariété mit un nuage dans le ciel de Marie. Ils eussent tous désiré s’enfuir à la Bourdette, recevoir la bénédiction nuptiale dans la vieille église où la jeune fille l’avait toujours attendue. Il n’y fallait pas songer. Le père Sénauvert était intransportable; les convenances exigeaient que la noce se fît près de lui, à Paris. On fixa une date aussi rapprochée que possible, la mi-juillet. Les premiers bans furent publiés le dimanche suivant à Saint-Thomas-d’Aquin.

Le lendemain au soir, Jacques reçut un petit paquet et un billet de la princesse Véraguine.

«Cher monsieur, vous aviez donc raison, quand vous m’appreniez le nom de votre cousine. Mais vous m’avez crue plus mauvaise que je ne le suis. Si j’avais voulu lutter!... Je n’ai pas voulu. Je ne veux pas faire de mal: j’ai compris que j’en faisais tant! Je ne veux pas briser ce qui peut être un vrai bonheur; avec les morceaux, je n’en referais jamais pour moi qu’un faux-semblant.--Vous avez d’ailleurs là-dessus des idées très proches des miennes, si j’ai bien deviné.--Ne craignez pas un retour offensif de votre ennemie. Je pars demain pour Bayreuth. Je n’y entendrai rien de plus beau que la musique de l’autre jour.

«Veuillez mettre dans la corbeille de votre cousine cette ancienne turquoise, où sont gravés des mots persans. Une bohémienne me l’a vendue comme un talisman infaillible. Qu’elle préserve Pierre de retrouver ma pareille, c’est ce que je souhaite de tout cœur à votre frère et à sa femme.--Daria Véraguine.»

--C’est pourtant vrai, pensa Jacques. Pas mauvaise, folle, seulement. Impulsive pour le bien comme pour le mal. Et malheureuse; elle ne sait pas ce qu’elle veut, elle le veut si violemment!

Il allait porter ce billet à son frère, lorsque tante Sophie entra, s’informa du contenu.

--Halte-là, mon garçon, pas de bêtises. Inutile de souffler sur les braises où la flamme peut se rallumer.

Elle lui prit des mains le papier, l’approcha d’une bougie.

--Oui, c’est mieux ainsi, dit Jacques. Il convient que nos belles actions demeurent ignorées de ceux pour qui nous les faisons. Elles en ont plus de prix; et le monde est plus à l’aise pour nous juger sur ce que nous lui montrons, le pire de nous-mêmes.

Une seconde après, il ne restait qu’une pincée de cendres de la belle action de Daria Véraguine.

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