‹ Les morts qui parlentChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE PREMIER - L’ORATEUR

CHAPITRE PREMIER - L’ORATEUR

XII. Un cœur irrésolu 219 XIII. La séance continue 240 XIV. Les Soudanais 255 XV. Le Panama 278 XVI. Les Bayonne agissent 309 XVII. A Versailles 336 XVIII. Renverse 362 XIX. Les chagrins de Jacques 382 XX. Marie 401 XXI. Mors et vita 416

LES MORTS QUI PARLENT

La parole est à M. Elzéar Bayonne.

Le président Duputel jeta ces mots de la petite voix malicieuse et nonchalante, alliacée par un léger accent du Midi, qui rappelait, au dire de ses flatteurs, l’organe de son compatriote Adolphe Thiers. Il articula chaque syllabe, comme un régisseur de théâtre qui attend un effet certain du nom qu’il lance aux spectateurs.

L’effet voulu se produisit aussitôt. Le bourdonnement des conversations particulières mourut sur les banquettes redevenues silencieuses. Les députés qui péroraient dans un groupe, au pied de la tribune, regagnèrent leurs sièges. L’injonction machinale: «A vos places, messieurs!» prit dans la bouche des huissiers une intonation persuasive. Par les deux tambours de droite et de gauche, les couloirs dégorgèrent dans l’hémicycle un flot de retardataires qui se hâtaient vers les sentiers ménagés entre les travées. Au banc du Gouvernement, les figures lasses des ministres se relevèrent au-dessus des dossiers, avec le mouvement instinctif de taureaux harcelés dans l’arène, col rentré, cornes tendues pour repousser un nouvel assaut. Des secrétaires, des attachés de cabinet, des sénateurs en maraude au Palais-Bourbon se massèrent des deux côtés de la tribune, debout, obstruant le passage. Tandis que les gradins se couronnaient de longs cordons de têtes attentives, un tassement précipité se faisait au-dessus, dans les galeries du premier étage, dans les tribunes du second. Des journalistes rentraient en coup de vent, des femmes se penchaient aux premiers rangs, le buste en offrande. Dans le grand théâtre national subitement rempli, du parterre aux loges, des loges au poulailler, on vit passer sur toutes les physionomies l’air de recueillement voluptueux qu’elles prennent à l’Opéra, au moment où le ténor entre en scène pour la romance attendue.

L’homme qui concentrait sur lui tous ces regards gravit lentement les marches de la tribune. Il promena un coup d’œil circulaire sur l’assemblée; il s’installa dans sa forteresse d’acajou, sans se hâter, avec la tranquillité voulue de l’acrobate qui rassemble ses muscles sur une plate-forme du cirque avant de se risquer sur la corde raide. Durant ces quelques secondes de préparation muette, il laissa le circuit magnétique s’établir entre son auditoire et sa personne.

--Vous aviez raison, ma chère, comme il est bien, cet affreux homme!--murmura une provinciale à l’oreille de sa voisine. Le sentiment traduit par cette remarque se peignait sur les visages curieux de toutes les femmes qui achevaient l’examen rapide d’Elzéar Bayonne.

Il était très bien, en vérité, le jeune chef du parti socialiste; grand et dégagé, la taille élégamment prise dans une redingote aux revers de soie, le front rejeté en arrière sous la couronne des cheveux noirs, négligemment bouclés; un large front tout rayonnant de pensée, foyer où l’on sentait couver la flamme qui jaillissait des beaux yeux, ardents et doux. Leur caresse atténuait ce qu’il y avait d’un peu dur dans la courbe du nez en bec d’aigle, dans la ligne mince des lèvres, retirées sous la moustache brune.--Une tête de César,--disait un des séides fervents de Bayonne, le vieux Caucuste, mulâtre des Antilles, ancien délégué de la Commune aux Beaux-Arts.--De César asiatique,--ajoutaient les envieux; et, en effet, le masque pâle qui s’enlevait sur le front obscur du bureau présidentiel rappelait les faces de marbre des empereurs syriens.

Dès les premiers mots, la voix de l’orateur consomma la prise de possession physique qui lui livrait cette assemblée. Voix au timbre grave, mordante et chaude comme la vibration d’une corde de violoncelle; stridente d’ironie, quand sa colère fouaillait un adversaire, elle redevenait, l’instant d’après, une musique de plainte profonde, alors que le défenseur des misérables disait leurs peines sourdes, leur soif de justice et de pitié.

Le débat roulait sur une loi ouvrière. La commission rapportait un projet déposé depuis sept ans, voté une première fois durant la précédente législature, retenu ensuite au Sénat pendant quelques années, renvoyé par la haute assemblée avec des modifications destructives du principe même de la loi. La commission avait péniblement reprisé cette toile de Pénélope; mais, après trois jours de discussion, il ne restait plus rien du projet primitif, criblé d’amendements contradictoires. Les orateurs du centre avaient proposé et fait passer des restrictions qui annihilaient toutes les garanties données aux associations syndicales; puis, changeant de tactique, ce même centre avait voté deux articles additionnels introduits par l’extrême gauche, et si gros de conséquences dangereuses qu’ils eussent rendu la loi inapplicable. Ces articles, habilement rédigés, revêtaient le caractère d’une manifestation sentimentale dont on ne pouvait laisser le bénéfice à des adversaires: ils fournissaient un excellent tremplin électoral. Au passage des urnes, le mot d’ordre accoutumé avait couru sur les bancs de la majorité:

--Blanc! blanc! Votons blanc! Le Sénat ne votera jamais cela, la loi est enterrée!

Et vingt voix s’étaient aussitôt élevées:

--Le renvoi de l’ensemble à la commission!

Le rapporteur demandait lui-même ce renvoi, du ton vexé et avec le découragement sincère d’un auteur dont la pièce est reçue à corrections. Le ministre combattait mollement la demande, avec le découragement feint d’un homme d’État qu’on empêche d’aboutir. On savait le ministre hostile à la loi: nul ne prenait le change sur la manœuvre de l’adroit pilote, qui se plaignait de ramener le navire aux chantiers et se réjouissait en secret à l’idée de l’échouer dans les ensablements du port.

Bayonne avait jugé la partie perdue, cette fois encore. Jetant par-dessus bord la loi mort-née, il revenait à son réquisitoire habituel contre l’ordre social, à ses amplifications oratoires où son talent se complaisait.

--«Oui, disait-il, nous ne regrettons pas de vous voir refuser aux prolétaires jusqu’à ces médiocres palliatifs, qui leur donneraient peut-être l’illusion menteuse d’un effort pour les libérer. Nous avons défendu la loi en essayant de l’améliorer, nous l’eussions votée, parce que nous ne sommes pas des théoriciens intransigeants, parce que vous nous trouverez toujours prêts à faciliter l’éclosion de la plus humble fleur de justice sur le terreau décomposé de la société capitaliste. Vous venez l’arracher de vos propres mains, cette pâle fleur des ruines: faites, nous triompherons une fois de plus de votre aveu d’impuissance; chacun de vos reculs marque pour nous un pas de plus vers l’avènement de l’ordre nouveau, de l’ordre juste et rationnel. Ah! Messieurs, vous ne voulez même pas qu’il passe un peu d’air et de lumière sous l’énorme pyramide, chaque jour plus haute, chaque jour plus lourde, qui pèse sur les multitudes écrasées. Tant mieux! Ce peuple éternellement abusé se redressera plus tôt pour la renverser de fond en comble; il sait, dans son admirable patience, que, plus cruelles sont les souffrances d’aujourd’hui, plus prochaine et plus complète sera leur récompense, sa victoire de demain. Merci, vous qui ouvrez de force les yeux que nous n’aurions pas encore réussi à dessiller!»

Les applaudissements et les «très bien» partaient en fusées nourries des gradins de l’extrême gauche. Le centre écoutait silencieusement, comme on écoute du rivage le grondement des vagues irritées, avec un petit frisson de plaisir à les voir venir si hautes, avec la certitude tranquille qu’elles n’arriveront jamais jusqu’à la crête de la falaise où l’on jouit de leur bruit.

Bayonne continuait: il refaisait pour la vingtième fois le tableau de la féodalité financière, il la juxtaposait traits pour traits à la féodalité militaire de jadis; et, dans un élan de facile hardiesse, l’orateur socialiste rendait justice à cette dernière, qu’il proclamait plus humaine, plus élastique, moins étroitement fermée aux évasions possibles du serf. Des bancs de l’extrême droite, quelques applaudissements timides s’élevèrent, répondirent à ceux de la gauche. Ils redoublèrent, après une phrase sur le pouvoir modérateur de l’ancienne royauté. Le petit vicomte Olivier de Félines battait frénétiquement des mains, comme bat des ailes une alouette attirée au miroir.

--Regardez qui vous applaudit! interrompit une voix au centre.

Du regard et du geste, Bayonne fondit sur l’interrupteur.

--«M. Cornille-Lalouze m’invite à regarder qui m’applaudit. Cette interruption revient souvent ici: j’en admire toujours la beauté. En effet, M. le vicomte de Félines et ses amis m’applaudissent. Ils ne partagent pas mes espérances démocratiques, et ils savent comment je considère l’aimable puérilité de leurs regrets monarchiques. Ils m’applaudissent pourtant, dans le moment que je dénonce vos fautes. Et après? Quand M. Cornille-Lalouze parle à cette tribune, quand il y vient consolider le pouvoir de l’argent et les privilèges de ses détenteurs. M. le vicomte de Félines et ses amis applaudissent l’opportuniste, l’anticlérical qui rassure momentanément leurs intérêts. C’est le jeu naturel de la politique; et j’ai assez de philosophie pour ne jamais dire à l’honorable M. Cornille-Lalouze: Regardez qui vous applaudit!»

Un rire étouffé courut sur tous les bancs. M. Cornille-Lalouze n’avait jamais proféré une parole à la tribune. Cet homme gras et déplaisant, enrichi dans la fabrication des bicyclettes, envoyé à la Chambre par une circonscription pauvre et sensible aux bienfaits, était peu sympathique à ses collègues. Il venait précisément de les égayer à ses dépens, la semaine précédente, avec un billet de faire-part qui circulait dans les couloirs. Ce billet, où le député et sa famille notifiaient la mort d’une proche parente, portait la mention usuelle: _décédée munie des sacrements de l’Église_. Sur les exemplaires adressés aux frères et amis, ces mots étaient rayés à la plume; la rature énergique faisait croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la dernière heure dans les dispositions de la famille. Le compétiteur de M. Cornille-Lalouze aux élections, un clérical, avait expédié à ses amis de la Chambre des liasses de billets des deux types, avec et sans la rature: on s’était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse rouerie.

Tandis que la grosse face poilue de M. Cornille-Lalouze se contractait derrière son pupitre, avec les grimaces d’un matou qui a reçu un seau d’eau froide sur la tête, Bayonne s’échappait par une volte savante des applaudissements de la droite. A la majorité détendue, à demi conquise dans cet accès de gaieté, il adressait un chaleureux appel «au nom de la mère commune, la grande Révolution, au nom de ces principes, rénovateurs du vieux monde, qui demeurent le lien indissoluble de tous les cœurs républicains; de ceux-là mêmes qu’une douloureuse torpeur arrête sur le chemin de la terre promise! Car vous la désirez comme nous, vous qui ne la voyez pas, et, si nous devons succomber sur la route, j’ai la confiance que les plus jeunes d’entre vous y entreront un jour, qu’ils revendiqueront la noble mission d’y conduire un peuple libéré!»

Saisis, quelques-uns des «plus jeunes» commencèrent d’applaudir sur les confins du centre. A mesure que l’éloquence de Bayonne se faisait plus câline, plus attendrie pour les frères retardataires, les applaudissements gagnaient des travées jusque-là figées dans leur résistance. L’ouragan de bravos parti de l’extrême gauche secouait à cet instant tout l’hémicycle, faiblissait à peine au milieu, se renforçait à droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté. On eût dit le crépitement d’une flamme d’incendie qui multipliait ses foyers, dévorait de proche en proche les îlots d’abord préservés, fondait dans un immense creuset toutes les matières réfractaires. Du haut en bas de cette salle bondée, il n’y avait plus qu’une créature aux centaines de têtes, passive, possédée par l’homme qui l’enveloppait de ses effluves, vibrant à l’unisson sous la parole de cet homme; il n’y avait plus qu’un faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique, rattachés par une racine commune à ce front élargi, dominateur, qui émergeait seul lumière de la tribune. Le gaz venait de s’allumer au plafond, il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre, sur ce réflecteur vivant et mouvant où s’hypnotisaient tous les regards.

Fascinés, les hommes du peuple qui garnissaient les galeries supérieures écoutaient, avec des crispations dans leurs mains impatientes de battre. Deux lycéens firent le geste d’applaudir.

--Que c’est beau, cette domination sur une assemblée! dit à haute voix l’un d’eux.

--C’est beau! répéta comme un écho inconscient, dans la tribune au-dessous, la dame de province; et son corsage bondissait tumultueusement. Autour d’elle, des Parisiennes, muettes, dévisageaient l’orateur: les unes, un sourire heureux sur les lèvres; d’autres, rigides, les yeux animés de courtes lueurs, sous les secousses réitérées dont elles recevaient la caresse intérieure. Au fond de la tribune du Conseil d’État, un jeune abbé s’agitait, ne se possédant plus; il murmurait, de plus en plus haut:

--Il a raison, il a pourtant raison!

L’abbé se tut, rougissant, sous le regard d’un vieux magistrat, bouche rasée et pincée, qui répliqua:

--C’est des inepties. Elles sont bien dites.

Deux groupes paraissaient seuls en dehors de l’universelle communion d’enthousiasme: les journalistes, là-haut, figures ironiques, pressées dans une tribune, qui laissaient voir l’ennui professionnel des critiques à la représentation d’une pièce trop connue; les huissiers, qui circulaient au fond de l’hémicycle de leur pas discret, avec leur air calme et correct de gardiens attentifs dans une maison de fous. Le vieil huissier-chef regarda l’horloge, transmit à un collègue sa serviette bourrée de lettres:

--Prends le service, j’ai affaire à la questure.

Il dit cela du ton d’un homme qui rentre chez lui sous l’averse et passe son parapluie à un ami qui sort.

Bayonne affermissait sa conquête sur la totalité de l’auditoire par une revendication enflammée des fiertés nationales.

--L’Europe se couvre de soldats, régiments embusqués derrière les vieilles haines, les vieux préjugés, les vieilles ambitions, comme les survivants d’une épidémie derrière les tombeaux d’un cimetière où ils achèveraient de s’entre-détruire en se fusillant sur les morts de la veille. Partout un espoir de meurtre plane sur les villes laborieuses, paralysant l’essor pacifique du travail humain. Vous vous épuisez de sacrifices pour aligner une muraille de fer aussi large, aussi haute que celle de l’adversaire toujours attendu. Et vous laissez inutile l’incomparable armée des vraies forces françaises, l’immortelle armée d’invasion qui ne connut jamais ni arrêt, ni retraite, ni débâcle; l’armée des idées incarnées dans ce peuple et qui l’a toujours fait conquérant du monde par le droit divin du progrès. Ah! ne comprenez-vous pas votre erreur? Vous désarmez la France plus sûrement, plus dangereusement que si vous aviez licencié tous nos bataillons, le jour où vous retenez l’esprit français sur la route où il marche, sonnant le ralliement aux idées nouvelles. N’a-t-il pas triomphé sans même combattre à toutes les étapes du siècle, réparé les fautes et les folies de nos dynasties, déjoué les plans concertés des hommes d’État qui nous guettaient comme une proie, et qui chancelaient soudain, menacés, interdits, sentant trembler sous leurs pieds le sol où nos idées s’insinuaient pour dévorer et retourner contre eux leurs armées? Permettez donc qu’il souffle encore, ce vent de la victoire qui ne coûte pas une goutte de sang, ce vent de la revanche certaine qui gonflera d’une joie longtemps désapprise les plis désolés de notre drapeau. Si nous étions persuadés, mes chers collègues, que le sacrifice de nos doctrines peut seul procurer cette résurrection de la France, nous n’hésiterions pas, je vous le jure, à dire à la raison et au progrès: Attendez, souffrez, laissez passer la France!--Convaincus que le triomphe national est inséparable de celui de la raison et du progrès, je voudrais faire pénétrer notre foi dans vos cœurs; vous n’hésiteriez pas davantage, vous non plus, à sacrifier ces lourds intérêts qui abattent le ressort populaire; vous attacheriez les premiers l’idée sociale à la hampe frémissante du drapeau, s’il vous était prouvé qu’à ce prix ses fières couleurs se relèveraient une fois de plus sur la terre, emblème de réparation pour nous, de libération pour tous!

Ce fut un trépignement sur tous les bancs. Les plus sages, étreints à la gorge, s’abandonnaient au délire commun. M. Chasset de la Marne, le président du centre gauche, entrait à cet instant dans la salle. Dès qu’il aperçut Bayonne à la tribune, il eut un sourire narquois.

--Quel air joue-t-il encore, ce flûtiste?

Mais la phrase d’habitude, jetée à la cantonade, mourut aussitôt sur ses lèvres. Renseigné par un premier coup d’œil sur les physionomies, le vieux parlementaire comprit qu’il n’était pas au diapason: à la vue des gens de son groupe qui battaient des mains, M. Chasset de la Marne changea brusquement d’expression; il s’arrêta au pied de la tribune, attentif et grave; avec la docilité d’un mouton égaré qui rentre dans le mouvement du troupeau, il se mit à applaudir, d’un geste machinal, les derniers mots de la période qu’il n’avait pas entendue.

L’instinct de l’orateur avertit Bayonne qu’il était temps de conclure, l’assemblée lui ayant donné tout ce qu’elle pouvait rendre d’émotion et de soumission momentanée. Il tourna court sur une tirade claironnante, qui s’adressait plus spécialement aux passions de ses amis et les soulevait pour l’ovation finale. Il descendit de la tribune. Des bancs inférieurs de l’extrême gauche, les socialistes se précipitèrent au-devant de leur chef; d’autres l’attendaient, debout sur les gradins supérieurs: toutes les mains cherchaient les siennes et recommençaient, après l’étreinte, à scander derrière lui la triple salve d’applaudissements; les visages ironiques et provoquants défiaient les gros bataillons du centre. Ceux-ci gardaient un silence gêné; le sortilège dissipé, la Chambre se reprenait. Les députés dégringolèrent entre les travées, essaimèrent en masse, se répandirent dans les couloirs. Redevenus loquaces et bruyants, ils déambulaient en allumant les cigarettes à travers les vestibules, le salon des Conférences, la buvette. Des groupes bourdonnants, où étaient confondus les gens de tout parti, se formaient, se dispersaient, se reformaient autour des couples d’interlocuteurs qui discutaient avec animation le discours de Bayonne.

--Très bon, aujourd’hui, Bayonne!

--Peuh! toujours la même chanson, mieux chantée cette fois.

--Il a pourtant dit quelques vérités incontestables!

C’était un opportuniste conservateur qui appuyait énergiquement sur cette affirmation.

--Oui, reprenait un radical, mais on pourrait lui répondre que...

Et chacun de développer les arguments avec lesquels il se serait fait fort de répondre à l’orateur socialiste. Ses plus verbeux contradicteurs étaient ceux qui ne parlaient jamais à la tribune; ceux aussi qui venaient de se surprendre à l’applaudir et en gardaient un remords, un besoin de réagir contre la surprise du magicien. On eût dit les ébats d’une ménagerie, quand, après la sortie du dompteur qui les tenait couchés sous sa cravache, les fauves gambadent dans la cage et mordent les barreaux.

Ces discussions théoriques sur la harangue de Bayonne ressemblaient d’ailleurs aux controverses des spectateurs, durant un entr’acte du théâtre, sur la pièce de Dumas ou d’Augier qui les a fait penser un moment. On venait d’entendre un exercice littéraire, passionnant par les idées qu’il suscitait, mais abstrait des réalités quotidiennes; nul ne songeait à établir un rapport entre ce jeu de pur esprit et les exigences pratiques, positives, de la vie sociale et politique. Le vote en témoignait, ce vote que rendaient au même instant pour leurs collègues absents les gardiens des boîtes, et qui écartait à une énorme majorité l’ordre du jour de l’orateur acclamé. On avait applaudi l’artiste, on votait pour le ministère: c’étaient deux ordres d’idées entièrement séparés.

--Bah! un joli discours de plus, et qui ne changera rien au train nécessaire du monde!

Cette acclamation de Poujard’hieu, l’ancien ministre, l’ami de Gambetta, résumait bien le sentiment commun.

--Ne vous y fiez pas trop, interrompit Asserme; goutte à goutte, le vitriol socialiste ronge notre bloc de granit républicain.

Aristide Asserme, «le député bien parisien de la Nouvelle», suivant la formule consacrée des journaux où il écrivait, «le Canaque», comme l’appelaient _la Libre Parole_ et _l’Autorité_, avait la spécialité de représenter l’esprit français au Parlement. Il y représentait par surcroît la Nouvelle-Calédonie, depuis qu’un concurrent richissime l’avait évincé de sa circonscription des Alpes-Orientales. Créole de Bourbon, venu tout jeune à Paris pour y publier des vers sous le patronage de son compatriote Leconte de Lisle, il s’était fait ramasser un soir par Gambetta dans une loge d’actrice où le tribun portait ses hommages. Aristide s’accrocha à la redingote flottante du grand homme, l’amusa par son bagout, reçut de lui l’investiture d’un fief électoral dans les Alpes. Dépouillé de son canonicat, il obtint d’un ministère ami le siège de Nouméa, nouvellement créé. Le député n’avait fait qu’une courte visite à l’île lointaine, sur un vaisseau de l’État qui l’y amena en conquérant. Ses électeurs, quelques fonctionnaires et quelques colons, le renommaient fidèlement depuis cette époque; les méchantes langues prétendaient qu’on allongeait la liste électorale avec des forçats libérés et des Canaques recrutés par le bâtonniste, comme dans l’Inde.

--Des électeurs littéralement électrisés,--disait Asserme, car il les mettait en mouvement par un coup du câble officiel,--et vraiment libéraux puisqu’ils ne demandent qu’une chose, la liberté.

Sceptique et jouisseur, très avisé, sous ses airs de bouffon, rompu aux intrigues des couloirs où il promenait depuis quinze ans sa calvitie précoce, sa jolie barbe crespelée et sa faconde aimable, populaire dans le salon de la Paix parmi ses confrères du journalisme, le créole retombait toujours sur ses pieds après les aventures fâcheuses où l’entraînaient de perpétuels besoins d’argent. Compromis dans le Panama, dans toutes les affaires suspectes, il passait chaque fois à travers les mailles du filet de la justice, reparaissait souriant et acquitté. Nul ne tenait rigueur à cet enfant gâté du Parlement, radical d’étiquette, ministériel quand le cabinet avait besoin d’un renfort, et qui évoluait savamment dans l’orbite du pouvoir, assez loin pour se faire payer ses services, assez près pour les offrir au bon moment.

Asserme devait ses succès à une imagination baroque et fertile. Au temps où il représentait les Alpes-Orientales, il avait un préfet peu maniable. Le cabinet d’alors hésitait à faire sauter cet administrateur. Une idée vint au député. Il alla chez un marchand de couronnes funéraires, il choisit un bel article, jais noir, avec l’inscription: _Souvenirs et regrets_, il fit emballer, adresser franco, sans nom d’expéditeur, à M. le Préfet des Alpes-Orientales. Le lendemain, même envoi d’un autre magasin; et ainsi de suite chaque jour, pendant trois semaines, tous les marchands de couronnes parisiens y passèrent. Au troisième arrivage, les employés de la préfecture jasèrent: les fonctionnaires et les journalistes du chef-lieu s’arrangèrent vite pour avoir affaire dans les bureaux, précisément à l’heure où l’on déballait chaque matin le fatal colis. Au bout de huit jours la ville était en liesse: pas d’autres conversations dans les cafés, les deux feuilles locales exultaient, le préfet n’osait plus se montrer sur le Mail. A la quinzième couronne, il était démonté. La plaisanterie avait coûté vingt-cinq louis à Aristide, mais son homme dut demander lui-même un changement.

Le «spirituel député de la Nouvelle» entretenait sa réputation par les discours amusants où il réclamait un peu de la manne budgétaire pour son île, «pour ce paradis austral où nous ne savons employer que nos damnés, où nous pourrions tous finir un jour, mes chers collègues, si la fortune inique faisait de nous des vaincus de la liberté.»

Tel était l’homme qui glosait le discours de Bayonne.

--Eh! oui, continuait-il, ils ont fêlé le bloc:

Toujours intact aux yeux du monde Il sent croître et pleurer tout bas Sa fêlure fine et profonde...

--Mon Dieu! je sais bien, on peut encore boucher la lézarde en y pilant du curé. Mais, si cet ingrédient venait à nous manquer, elle apparaîtrait aux yeux du monde, inquiétante. Bayonne vous force à l’écouter, à l’applaudir; il vous apprivoise à quelques-unes de ses idées; son socialisme et, qui pis est, sa personnalité parlementaire deviennent peu à peu tolérables, possibles, _combinables_, passez-moi le mot, avec d’autres éléments, en un lendemain de crise. Se rendre possible, tout est là en politique. Un beau jour, on se réveille étonné: le loup-garou avec lequel on effrayait les enfants fleure le maroquin, tout comme un autre.--Demandez plutôt à Pélussin, qui mijote là-bas une affaire avec le gouverneur du Comptoir Général des colonies. Il fut de la Commune, jusqu’au bout, il a fait tuer du Versaillais, c’est sûr; nous nous servions même de ce prétexte, dans le temps, quand nous l’utilisions en cachette, pour ne pas lui payer les excellents articles qu’il faisait dans nos journaux contre l’ordre moral. Le voilà aujourd’hui sous-secrétaire d’État; et il me marchande, parce qu’il me trouve trop avancé, une misérable subvention aux phares que je lui demande pour ma pauvre île, afin que mes bons forçats ne gagnent pas le large plus souvent qu’à leur tour; il me répond, le cynique: «Ne faites pas aux autres ce que vous n’eussiez pas voulu qu’on vous fît; comment me serais-je évadé, moi, si l’on avait vu clair à la Nouvelle!...»--Qui sait si Bayonne ne nous chantera pas un jour la même antienne? Mes bons amis, prenez garde à ce mélodieux stercoraire.

Tandis qu’Aristide expliquait à quelques collègues mal informés la légitimité de cette épithète, on cherchait vainement dans les couloirs l’homme à qui il la décernait. Bayonne s’était promptement arraché aux étreintes de ses amis; sorti de l’amphithéâtre par une des portes discrètes ménagées à mi-hauteur du pourtour, au sommet des gradins, il avait franchi précipitamment les marches qui débouchent dans le corridor de ronde, au pied des escaliers par où s’écoulait le public des tribunes réservées. Arrêté là, il entendait son nom bruire dans toutes les conversations. Elles cessaient quand on l’apercevait, chacun ralentissait le pas pour attarder sur l’orateur des regards curieux, admiratifs. Bayonne paraissait indifférent à ces caresses de la gloire; il attendait, les yeux fixés sur le haut de l’escalier. Soudain, il s’élança à la rencontre d’une jeune femme qui descendait, la dernière, de la tribune du président.

Finement moulée dans la souple jupe beige, sous la casaque de loutre où frissonnaient des lueurs errantes, elle descendait les degrés d’un pas lent, ce pas de statue en mouvement où la grâce harmonieuse de certaines femmes met une musique, faite des rythmes concordants de la gorge, des hanches, des genoux. Elle était de celles qu’à cette musique on entend venir, semble-t-il, en même temps qu’on les voit. La ligne sombre de sa beauté, accusée par le costume aux teintes sévères, s’égayait de deux points lumineux: une touffe de roses pourpre piquée au corsage, une torsade d’un blond fauve qui débordait la petite capote noire et moirait d’or le collet de loutre. Sous la voilette, dans le visage arrondi, presque trop rond, aux traits fins entre des joues pleines, les yeux brillaient de la légère fièvre emportée de cette séance. Ils arrêtèrent sur Bayonne un regard fier et distant, qui appelait de très haut, avec condescendance; il semblait que ce regard ramassât cet homme à terre et l’élevât jusqu’au visage qui lui souriait gravement. Le député s’approcha; sa voix, impérative et mordante à la tribune, se fit suppliante, trembla de cette même chaleur de passion contenue qui avait ému la Chambre.

--Etes-vous contente?

--Oui, dit la jeune femme, avec une légère cantilène d’accent étranger;--oui, puisqu’_ils_ seront contents.

--Qui, _ils_?

--Vous le demandez? Ceux pour qui nous travaillons; ceux dont la peine fait votre force, ceux pour qui et en qui je vous...

Elle n’acheva pas. Une flamme qui passa dans ses yeux dit le mot qu’elle avait retenu.

--Et pourtant, reprit Bayonne, vos lèvres viennent de me refuser la parole qui me payerait de tout. Dites qu’elle ressortira de ces lèvres, ce soir, chez la baronne.

--Venez, et vous verrez.

--Vous y serez de bonne heure?

--J’y dîne. Et vous?

--Le temps de jeter un coup d’œil sur mes épreuves, et j’y cours. Vous serez dans la rotonde des palmiers, n’est-ce pas, sous le grand Ruysdaël où il y a des blés de soleil, comme vos cheveux? Vous ne regarderez personne autre, Daria? Gardez-moi d’ici là toute votre âme, que je la prenne toute dans votre premier regard, ce soir.

En échangeant ces quelques mots, ils étaient arrivés à l’extrémité du corridor, dans le vestibule où dévalait le public des galeries supérieures.

--Adieu, dit en souriant la jeune femme. Voyez comme tout le monde vous regarde, vous! C’est intimidant, je me sauve.

Elle s’éloigna par le trottoir de la petite cour, vers la grille ouverte sur le quai. Immobile sur le seuil, Bayonne suivait des yeux la svelte casaque de loutre qui serpentait entre les gardiens de la paix et les camelots. Du flot d’allants et venants répandus sur le perron central, à côté de lui, des appels, des saluts familiers arrivaient par bordées.

--Voilà le triomphateur! Bravo, Bayonne! Superbe! Incomparable!

Il ne semblait pas entendre. Plus rien du Parlement, de ses fièvres et de son absorption tyrannique, n’existait à cette minute pour celui qu’Aristide venait d’appeler «le mélodieux stercoraire».

Ce mot nécessite quelques explications.