CHAPITRE II
AU FUMIER DE JOB
Sur les terrains qui portent aujourd’hui les élégants hôtels de la plaine Monceau, les vieux Parisiens ont vu des enclos de plates-bandes maraîchères, des vacheries, des étables attenantes à de sordides cahutes, tout un quartier mi-urbain, mi-rural, où les travaux des champs se mêlaient aux industries de la ville. La noble et paisible culture de la terre venait mourir là, déjà défigurée et empoisonnée par l’haleine de Paris, comme meurent sur un fond de tourbières les dernières lames du large, à la limite indécise où la grande mer se change en un petit marais, stagnant, chargé d’impuretés. Quelques maisons de pierre ou de brique alternaient avec des masures de bois à un seul étage, dissimulées derrière les murs de clôture. Ces logis donnaient sur des jardinets, sur des cours où vaguaient les poules et les veaux; ils abritaient une population chétive: nourrisseurs, fruitiers, laitiers, éleveurs de volaille, petits commissionnaires en denrées.
Le plus misérable de ces établissements était sans conteste celui du père Bayonne. Il occupait une cour irrégulière de quelques mètres carrés enclavée entre un chantier de bois et la haute muraille latérale d’une distillerie, au point où la rue d’Héliopolis débouche actuellement dans la rue Guillaume-Tell. Au fond de cette cour, dans l’angle de gauche, une cage de vieilles planches, coiffée d’un toit en auvent, faisait saillie sur un rez-de-chaussée, où elle s’appuyait par quatre étançons. Une cloison divisait la cage en deux chambres; de l’unique pièce du rez-de-chaussée, qui formait une assez vaste cuisine, on accédait à ce galetas par une échelle de meunier. Dans l’angle opposé de la cour, une autre cabane de lattes, aménagée en étable, hébergeait deux vaches et un cheval. Une étrange muraille, maçonnée avec des matériaux de toute provenance, fragments de pierres meulières, tessons de poteries, tuiles et ardoises noyées dans le mortier, montait assez haut pour dérober aux passants la vue de la maison ratatinée et de l’étable; cette fortification, en alignement sur une ruelle, était percée d’une espèce de porte charretière qui donnait un lointain air de ferme à la «propriété». Sur le linteau de la porte, un cadre de bois formant enseigne se balançait au vent. La peinture, quoique d’un goût romantique, ne devait évidemment rien au pinceau d’Eugène Delacroix: on y distinguait vaguement un vieillard respectable, nu et barbu, couché sur un monceau de choses indéfinissables, devisant avec trois personnages en costumes bibliques. Au-dessous de ce groupe, un calligraphe inexpérimenté avait tracé, en gros caractères rouges, ces mots:
AU FUMIÉ DE JOB
L’enseigne parlante était expliquée aux passants de la ruelle par le large tas de fumier qu’ils apercevaient dans la cour, à travers les vantaux déjetés de la porte charretière.
Là s’approvisionnèrent d’engrais, pendant plus de quarante ans, les petits maraîchers de la plaine Monceau et des alentours. Le fondateur de cette industrie, le père Bayonne, était arrivé en France à la suite des alliés, en 1814. Nous disons «arrivé» pour nous conformer à la tradition du quartier; mais le mot n’est pas exact, appliqué à un émigré qui rentrait sur le sol où il avait connu des jours plus prospères. Descendant de Siméon Lévy, l’un de ces marranes espagnols qui vinrent de Tolède à Bayonne après l’édit de tolérance d’Henri II, vers l’an 1550, Rodrigues Lévy, dit Bayonne, était frère cadet d’Abel, le munitionnaire des armées de la République et de l’Empire. Associé à son aîné dans les opérations de courtage sur les blés, quand la Révolution éclata, Rodrigues fut victime des guerres qui ouvraient à Abel Bayonne une source de profits. Tandis que celui-ci accompagnait en Suisse le commissaire Rapinat et imitait cet illustre modèle en prélevant une grosse dîme sur les dépouilles des Bernois, la course maritime paralysait les affaires où Rodrigues s’obstinait, à Bordeaux d’abord, puis à Marseille. Le blocus continental ayant complètement arrêté les transactions avec l’Angleterre, le courtier s’embarqua pour Odessa. Il y végéta misérablement, jusqu’au jour où le reflux de l’Europe nous ramena cette épave avec tant d’autres. En voyant partir la sotnia de Cosaques à laquelle il fournissait de l’eau-de-vie, Rodrigues Bayonne avait chargé sur sa petite charrette de cantinier la jeune femme qu’il venait d’épouser, Séphora Minskaïa, et son enfant nouveau-né. Roulée par le torrent des convoyeurs russes jusqu’à Paris, la pauvre famille s’était échouée dans la masure abandonnée de la plaine Monceau. On radouba la cage avariée; une palissade d’abord, et ensuite la muraille composite élevée par les mains du nouvel occupant, assurèrent aux Bayonne la possession du terrain vague attenant à la maison. L’étable y surgit, deux vaches y rejoignirent le petit cheval qui avait traîné les nomades d’Odessa à Paris. Un jardinier voisin s’étant proposé pour acheter chaque semaine au nourrisseur la litière de ces animaux, Bayonne comprit qu’il y avait une lacune dans la vie industrielle du quartier.
Il fit cette découverte sur la fin de la Restauration, déjà trop vieux et trop recru de misère pour en tirer tout le parti qu’elle eût offert à un inventeur plus actif. Néanmoins, on vit dès lors le père Bayonne sortir chaque jour, à l’aube, avec la charrette remisée depuis l’exode de Russie; il la ramenait le soir, emplie des fumiers et des détritus ramassés sur les routes ou achetés à bas prix dans la banlieue pour être revendus aux maraîchers du voisinage. Ceux-ci prirent l’habitude de se fournir au tas qui se reformait tous les matins dans la cour du père Bayonne. Prévenant et ponctuel en affaires, il s’attachait les clients, il les apitoyait sur ses longues tribulations. Le «vieux Cosaque», comme l’appelaient les bonnes femmes, bénéficiait de l’inclination naturelle aux citadins pour les types originaux de leur quartier. Les enfants s’amusaient de sa lévite jaune fourrée de renard et du haut bonnet de même poil d’où s’échappaient des tire-bouchons de boucles blanches; ils faisaient cercle pour entendre conter au père Bayonne les histoires de Bautzen et de Lutzen, ils regardaient avec respect le maigre roussin qui avait trotté sous le feu du canon.--«C’est un homme au-dessus de son état», disaient les fruitières. État peu relevé; mais le père Bayonne avait frappé un coup habile sur les imaginations en tirant de la sienne l’enseigne peinte au-dessus de sa porte. L’évocation de Job ennoblissait la marchandise amoncelée dans la cour, un rapprochement involontaire se faisait dans les esprits entre le malheureux patriarche et ce petit vieillard biblique, si éprouvé, si digne devant son tas de paille pourrie: on en concevait de la considération pour le revendeur d’engrais.
Quand il mourut, en 1840, rien ne changea au train de vie accoutumé. Ferdinand Bayonne remplaça le père dans la petite charrette, son berceau ambulant de 1814. La clientèle lui resta fidèle; sous la direction de sa mère Séphora, il continua d’administrer le tas renouvelé chaque jour par ce travail de fourmi. Ferdinand n’avait qu’un génie régulier, dépourvu de ressort et d’invention. Un quart de siècle passa sur sa tête; il devint à son tour le père Bayonne. A deux pas du Paris bouleversé par M. Haussmann, cour et masure gardaient leur physionomie de la Restauration, leur air de misère vieillotte, leurs pratiques commerciales sans horizon. La première femme du second Bayonne, Anna Lion-Meyer, ne lui donna pas cette impulsion conjugale qui réveille parfois une industrie sommeillante: créature malingre et d’échine ployée sous la malechance, Anna traîna son étisie dans le galetas sans y laisser d’enfants. La secousse excitatrice allait venir au Fumier de Job de la deuxième femme du patron, Rachel Heymann, des Heymann de Mayence.
Cette personne de tête doit être considérée comme la véritable créatrice de la grande maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie. Ferdinand convola sur le tard, en 1862. A peine installée dans le fief des Bayonne, et nonobstant l’arrivée rapide de deux marmots, Elzéar et Nathalie, Rachel y manifesta un puissant esprit d’innovation et de métamorphose. Le nombre des vaches s’accrut dans l’étable agrandie; les marchés passés avec quelques usines qui donnaient des déchets industriels firent affluer dans la cour des charretées de détritus bizarres, soumis aussitôt à de savants triages, classés en catégories tarifiées selon de nouvelles échelles de prix. Ce n’était pourtant là qu’un prélude aux grands projets que méditait Rachel. A défaut d’une instruction absente, un sûr instinct commercial lui fit deviner l’importance de la révolution agricole qui s’accomplissait à ce moment, l’avenir des nouvelles méthodes qui saturaient la terre d’engrais exotiques ou artificiels. Chacun rêve à hauteur de son horizon: devant la litière de ses vaches, Rachel rêvait aux gisements de guano du Pérou. Elle s’assura le concours d’un jeune chimiste polonais, qui mourait de faim dans une mansarde de la rue d’Héliopolis; il lui prêta sa science en échange d’un morceau de pain. Le même instinct infaillible révéla à Mme Bayonne l’expansion imminente de Paris sur la plaine Monceau, et la plus-value prochaine des terrains environnants. Elle acquit alors, par de bons contrats, les meilleurs lots de ces terrains, qui valaient de vingt à trente sous le mètre, qui atteignirent, cinq ou six ans plus tard, lorsqu’elle les revendit, cinquante, soixante francs et plus.--Avait-elle trouvé quelques épargnes de son beau-père dans l’armoire du galetas? Sut-elle intéresser à son entreprise un bailleur de fonds? On le présuma, quand on lui vit entre les mains du papier de la maison Nathan et Salcedo, inféodée aux Bayonne de la branche aînée et fortunée.
Cette branche est assez connue pour qu’il suffise d’en rappeler ici l’existence. Abel Bayonne, le munitionnaire des années du Directoire, le bras droit du fameux Rapinat, avait laissé deux enfants: une fille, Élisabeth, mariée en 1826 à Luis Salcedo, l’un des fondateurs de la puissante maison de banque Nathan et Salcedo; un fils, l’éminent philologue David Bayonne, entré en 1830 dans l’Université, signalé de bonne heure aux orientalistes par ses travaux sur la grammaire comparée des langues sémitiques, appelé en 1872 à l’Académie des Inscriptions, qui le nomma secrétaire perpétuel peu de temps avant de le perdre. La femme de David, Eudoxie Müller, des Müller de Colmar, les riches manufacturiers, lui donna trois fils. Alphonse, né en 1848, et qui dut son prénom à l’enthousiasme du savant pour M. de Lamartine, a suivi la carrière paternelle: proviseur au lycée de Montauban, sa compétence dans les questions d’enseignement l’a désigné pour une inspection générale. Louis-Napoléon, venu au monde quelques mois après le Prince impérial et ainsi nommé en témoignage de l’attachement de sa famille à la dynastie régnante, a été placé par la protection de sa tante Élisabeth dans la banque Nathan et Salcedo; d’employé, il y est devenu rapidement associé, avec la signature. Joseph, le dernier né des trois frères, mérita tout jeune la confiance de Gambetta; préfet de la Basse-Gironde, il compte parmi nos administrateurs les plus appréciés.
Ces hommes considérables auraient toujours ignoré leurs humbles cousins du Fumier de Job, si l’on eût écouté la vieille Séphora; aux heures les plus critiques, la veuve de Rodrigues s’était refusée à toute sollicitation, à toute tentative de rapprochement avec le fils et les petits-fils de son beau-frère Abel, moitié par timidité de parente pauvre et par crainte des rebuffades, moitié par aversion pour ces renégats, ces marranes, comme elle les appelait, oublieux de la foi des ancêtres. Grâce à l’indifférence du philologue David, Eudoxie Müller avait élevé ses fils dans les idées et les pratiques de son milieu luthérien de Colmar; on les disait protestants, ils l’étaient peut-être ou l’avaient été; l’inspecteur et le préfet se laissaient volontiers classer dans cette confession.--Rachel, personne positive et dépourvue de préjugés, passa-t-elle outre aux scrupules de la mère Séphora? En ce cas, les acquisitions de terrains semblaient prouver qu’une Bayonne, même indigente et inconnue, ne frappait pas en vain à la porte de la maison Nathan et Salcedo.
La crue d’un fleuve ravage ou emporte les terres sans consistance; elle fertilise les parties solides qui ont résisté. Ainsi fait la crue d’une grande cité. Quand Paris descendit sur la plaine Monceau, avec ses rues régulières et ses constructions cossues, la Ville refoula hors barrières le menu fretin des nourrisseurs, maraîchers, étalagistes. Quelques industries plus vivaces tinrent bon en se transformant. Le Fumier de Job fut de celles-là. Un beau jour, au lendemain de la guerre, les échafaudages des maçons se dressèrent dans la cour du père Bayonne. L’année suivante, sur l’emplacement qu’avait si longtemps occupé le désordre pittoresque et sordide de la cour, de la masure, de l’étable, une grande maison froide, décente, s’élevait dans l’alignement de ses riches voisines. Une de ces maisons au visage muet, aux yeux ternes, dont la physionomie discrète tient de la banque et du couvent; on devine des bureaux dans leurs entrailles, derrière les fenêtres grillées du rez-de-chaussée, un luxe bourgeois derrière les tentures rigides du premier étage, un cerveau exact et minutieux au sommet, derrière les rideaux blancs des chambres d’habitation. Cette maison avait une annexe suburbaine à Levallois-Perret, vaste cour entourée de hangars et de magasins, où des camions chargeaient les guanos, les phosphates, les nitrates. Mais dans les bureaux proprets de la rue d’Héliopolis, rien ne décelait la nature des opérations traitées par ces employés corrects, qui recevaient les clients et tenaient les écritures sous le regard sévère de la patronne;--une administration quelconque, eût dit le passant inattentif à la plaque de marbre noir encastrée dans un des montants de la porte.
Cette plaque avait suscité des scènes orageuses dans la famille Bayonne. La vieille Séphora et son fils Ferdinand gardaient un attachement superstitieux à la vénérable enseigne qui mettait leur commerce sous la protection du patriarche. Rachel leur avait fait comprendre à grand’peine que cette imagerie ne convenait plus. On s’était arrêté à une transaction. Au sommet de la plaque de marbre, une ligne en lettres gothiques, peu lisibles, conservait la raison sociale chère aux vieilles gens:
AU FUMIER DE JOB
Sous cet en-tête accordé à la fantaisie, des romaines dorées, sérieuses et pratiques, disaient:
Maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie Guanos, Phosphates, Nitrates, Kaïnite moulue, Scories de déphosphoration. Commission pour la Province et pour tous Pays.
Ainsi, obéissant à la loi commune qui régit toutes les transformations de notre temps, le tas de paille et de bouse du père Bayonne, naturel, naïf, pauvre, étalé cyniquement et honnêtement au plein jour, s’était métamorphosé en produits similaires, artificiels et concentrés, puissants et riches, reculés loin des regards, masqués derrière une façade austère et sous des mots savants, représentés par des chèques et des traites; reconnaissables néanmoins, pour qui cherche le permanent sous les apparences changeantes; plus fétides, d’ailleurs, et d’une pestilence plus subtile que le bon vieux tas qui fumait au soleil, égayait les yeux qu’il choquait, dispensait la santé aux enfants grandis dans ses émanations salubres.
On pardonnera ces détails rétrospectifs, utiles peut-être pour éclairer les antécédents héréditaires d’un de ces enfants, et justifiés par le rôle brillant qu’il joua un moment dans notre pays. Né en 1864, un an avant sa sœur Nathalie, le petit Elzéar avait connu l’ancien Fumier de Job. Ses plus lointains souvenirs lui remontraient les maigres vaches au poil roux dans la cour pentueuse, les retours de son père, le soir, sur la charrette aux essieux criards, la haute meule de paille souillée autour de laquelle les deux marmots jouaient à cache-cache et glanaient les fleurettes hâtives qu’ils portaient à la grand’maman Séphora. La vieille aïeule avait été la première éducatrice du bambin. Restée fidèle aux observances minutieuses de sa communauté lithuanienne, elle lui en expliquait le sens; dès qu’Elzéar put épeler ses lettres, elle lui apprit à lire dans la Bible.
L’imagination ardente de l’enfant s’éveilla sur le Livre qui racontait le prodigieux roman de sa race. Du seuil de la masure où il dévorait les pages relues cent fois, il voyait, derrière la meule d’immondices qui fermait son horizon, se lever l’armée des puissants et des forts, misérables d’abord, puis maîtres du monde, dans tous les empires, dans tous les siècles: l’esclave Joseph, devenu le vizir du Pharaon et le dispensateur des richesses de l’Égypte; le berger Moïse, conduisant son peuple dans la Terre Promise; le pieux Daniel, prince des satrapes de Darius; le mendiant Mardochée, enrichi des dépouilles d’Aman et comblé d’honneurs par Assuérus. Les récits merveilleux se succédaient, confirmant la promesse divine, illustrant la parole du Livre qui consolait de tous les exodes: «Les fils d’Israël crûrent, et ils se multiplièrent comme les grains qui germent; ils devinrent très forts et emplirent la terre... Plus on les opprimait, plus ils se multipliaient.»
Séphora achevait les enseignements du Livre; à la veillée, tout en brûlant les herbes amères comme il est prescrit par le rituel, elle racontait à son petit-fils l’histoire des élus dans les temps douloureux, elle montrait la continuation de la promesse jusqu’à nos jours. Fille d’un pauvre et savant talmudiste de Minsk, elle avait entendu toute jeune les entretiens des hassidim dans la maison paternelle, elle y avait recueilli les leçons du fameux Nachman Krochmal, le hakkam de Tarnopol, qui venait faire aux frères de Minsk l’aumône de son vaste savoir. De quelles oreilles avides les enfants écoutaient l’aïeule, quand elle disait les prodiges accomplis par tant d’hommes mémorables!
C’était David Reubeni, le mystérieux envoyé des tribus d’Orient, frère et ambassadeur du Sultan juif d’Arabie, accueilli avec des honneurs princiers par le pape Clément VII, le roi de Portugal, l’empereur d’Autriche, parcourant l’Europe sur son destrier blanc, entraînant sous sa bannière de soie brodée les misérables qu’il venait délivrer, semant l’or à pleines mains sur le peuple qui l’acclamait, dans Rome et dans Lisbonne. C’était le beau Salomon Molcho, le prophète dont les prédictions vérifiées intimidaient les rois et les papes, dont l’éloquence transportait les foules accourues pour l’entendre, de Cadix à Constantinople; invulnérable, protégé d’en haut, il passait comme les jeunes gens de Babylone à travers les flammes; le lendemain du jour où le Saint-Office l’avait fait brûler publiquement, on le rencontra dans les salles du Vatican, aux côtés du pape Clément, qui lui avait substitué secrètement une autre victime; la seconde fois qu’il fut conduit au bûcher, dans Mantoue, on avait dû le bâillonner, tant on craignait l’effet magique de sa parole sur la foule; et cette fois encore il avait vaincu le feu, assuraient les fidèles qui le virent plus tard près de sa fiancée, à Saphed en Palestine. Séphora rappelait encore la haute fortune de Joseph Nassi, duc de Naxos, favori du sultan Soliman, l’égal des vizirs en pouvoir et en richesse, qui avait rebâti de ses deniers Tibériade de Galilée. Elle proposait en exemple Baruch Spinoza, le glorieux sage auquel les infidèles eux-mêmes dressaient des statues. Elle disait enfin le plus prodigieux de tous, Sabbataï Cevi, le Messie proclamé à Smyrne au son des trompettes, l’inspiré qui faisait délirer d’enthousiasme tous les dispersés du peuple élu; au bruit lointain de ce nom, le vénérable Manoël Texeira dansait de joie dans la synagogue d’Amsterdam en serrant sur son cœur le rouleau de la Loi; des caravanes se formaient à Londres, à Hambourg, à Avignon, pour suivre à Jérusalem le nouveau roi qu’on allait y sacrer: Sabbataï l’oint du Seigneur, qui refusa de connaître la femme et répudia ses épouses jusqu’au jour où une vision lui révéla, au Caire, l’apparition en Pologne de sa fiancée prédestinée, l’orpheline inconnue trouvée en chemise dans un cimetière, l’enchanteresse Sarah dont les poètes d’Égypte célébrèrent la beauté; Sabbataï, si puissant à Smyrne et dans Alep que des millions de piastres lui arrivaient en offrande, au château des Dardanelles où la jalousie du Khalife l’avait enfermé, où il tenait une cour princière, entouré de ses partisans, révéré par les disciples qui continuèrent de prier en son nom, longtemps après sa mort, dans toutes les communautés d’Europe et d’Asie.
Le petit Elzéar s’absorbait dans ces histoires attrayantes. Elles avaient pour lui le prix d’un trésor intime, personnel, bien préférable à l’histoire vulgaire qu’on enseignait dans l’école du quartier, avec les héros de tout le monde, Charlemagne, Bayard, Turenne, Napoléon. Elles continuaient, dans une sphère supérieure à celle des grands hommes scolaires, la tradition auguste des personnages bibliques. Ces royaumes étrangers, ce fabuleux Orient, qui n’étaient pour ses voisins de classe que d’obscures expressions géographiques, Elzéar les sentait siens, au même titre que l’enclos de la plaine Monceau; fils d’une famille universelle, citoyen du monde où son imagination volait d’un mouvement aisé, il en concevait un secret orgueil, et quelque mépris pour ces gamins attachés au pavé de la rue, astreints à un pénible effort d’attention lorsqu’il leur fallait suivre la leçon de l’instituteur en Afrique ou en Asie. L’enfant grandissait dans ce rêve d’une élection miraculeuse, toujours possible, toujours renouvelée; il sentait confusément en lui toutes les âmes de ceux qui sont sortis de la cuisse de Jacob; dans l’attente vague et magnifique qui berçait sa sensibilité, il bandait sa volonté naissante pour toutes les ambitions.
A l’école primaire du quartier, où sa mère l’envoya de bonne heure, l’élève Bayonne distança facilement ses camarades. Boursier au lycée Louis-le-Grand,--la bourse était due sans doute à quelque sollicitation discrète de Rachel auprès du vieux cousin David, le dignitaire de l’Université, membre de l’institut,--Elzéar y retrouva les mêmes succès. Son entrée dans cet établissement coïncida avec la transformation du Fumier de Job. Une vie nouvelle commençait pour l’écolier avec les études et les fréquentations plus relevées du lycée Louis-le-Grand, avec l’installation aisée et décente dans la maison bourgeoise. La mort de la grand’mère Séphora brisa le dernier anneau de la chaîne qui le rattachait à son passé de misère et de rêves. La meule et la soupente des jeux enfantins, le monde merveilleux de la Bible et des récits de l’aïeule, toute cette formation première descendit lentement dans les profondeurs du souvenir; mais le jeune esprit en gardait une empreinte indélébile: à son insu, il continua de recevoir son principe d’action des choses dont il ne vivait plus.
Qui l’eût reconnu, le petit vagabond de la cour du père Bayonne, dans ce rhétoricien brillant, ouvert à toutes les idées, épris des littératures à la mode, promenant déjà sur Paris ce regard d’âpre conquête qu’ils ont de si bonne heure aujourd’hui? Le collégien philosophe, frotté de positivisme, vite imprégné de l’incrédulité ambiante, eût plaisanté de bien haut ceux qui lui auraient rappelé les prescriptions de la Thora. Ces vieilleries méritaient le même sourire indulgent que le catéchisme oublié des camarades. Nulle différence entre eux et lui, esprits également émancipés, également modernes. S’il rouvrait parfois la Bible massive où il avait appris à lire, c’était pour y vérifier les explications fournies par l’exégèse contemporaine, les interprétations ingénieuses rencontrées dans un volume de Renan. Pure satisfaction de curiosité intellectuelle, croyait-il; cependant, le livre fermé, il se surprenait à songer aux fortunes inopinées de l’ânier Saül, du berger David. Mythes ou réalités, ces hommes subtils et volontaires, qui avaient conquis pouvoir et richesse, lui apparaissaient comme d’excellents maîtres de conduite; leur séduction rajeunissait, aussi proche, aussi tentante pour lui que celle du lieutenant Bonaparte, l’idole et le modèle de ses camarades à l’âge heureux où chacun se dit: Il faut être Napoléon.
Dès qu’Elzéar eut obtenu son diplôme de bachelier, Rachel le mit en apprentissage dans les bureaux de la rue d’Héliopolis, avec promesse de l’associer prochainement à la direction de la maison. Après quelques mois de cette épreuve, le jeune homme ne put surmonter son dégoût pour un emploi de ses facultés trop inférieur à ce qu’il attendait de lui-même et de la vie. Tous ses rêves s’insurgeaient contre la médiocrité de cet horizon commercial, contre la nature même de l’industrie paternelle, qui lui avait déjà valu au collège les allusions humiliantes des camarades informés. Il déclara à sa mère qu’il se sentait invinciblement sollicité vers une carrière libérale; il abandonnerait de grand cœur au mari qu’on cherchait alors pour sa sœur Nathalie les fructueuses perspectives ouvertes par la prospérité croissante du Fumier de Job. Rachel le fouilla dans les yeux, de son clair regard de femme pratique, et dit simplement:
--Es-tu sûr de ta volonté, quoi que tu entreprennes?
--Je suis sûr de l’irrésolution des autres. J’y ai regardé: ils ne tiennent jamais le coup qu’on leur propose hardiment.
Satisfaite d’une réponse où elle reconnaissait le fils de ses entrailles, la veuve Bayonne lui assigna une pension honorable et le laissa s’envoler vers l’École de Droit.