‹ Les morts qui parlentChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE V

CHAPITRE V

DARIA VÉRAGUINE

Leur conversation continuait, hachée et difficile; chacun d’eux la ramenait à sa préoccupation dominante. L’homme, après une dure journée de pensée et d’action, s’abandonnait tout entier aux sentiments qui le transportaient à cette heure. La femme, poursuivie depuis le matin par les futiles exigences et les fades galanteries de la vie mondaine, revenait obstinément aux idées qui passionnaient son esprit. L’impatience d’Elzéar eût été moins vive devant une résistance à vaincre; rien de tel: on ne repoussait pas son amour, on l’éludait. Daria semblait dire par toute sa manière d’être: c’est entendu, je suis vôtre, cela est de peu de conséquence; venons-en vite aux intérêts supérieurs de notre association sentimentale.--Elle se donnait du cerveau, voulait être prise ainsi. Cependant, à l’instant même où sa force de persuasion paraissait concentrée dans ce cerveau, un geste négligent des doigts à l’échancrure du corsage, un battement du petit pied contre les valenciennes de la jupe, une molle détente sous la robe des lignes sinueuses de ce beau corps, toutes les secrètes séductions en mouvement attisaient le désir. Était-ce coquetterie calculée, ou fonction mécanique, inconsciente, de l’être féminin, exerçant son pouvoir de volupté comme la tubéreuse exhale son parfum? Elzéar se le demandait, incertain, mordu par des soupçons qu’il se reprochait aussitôt, irrité surtout par la fuite perpétuelle de ce regard, toujours perdu loin de lui, alors même qu’une parole plus tendre ou une main abandonnée lui livraient la demi-absente.

--Daria, disait-il avec un enjouement feint où tremblait l’amertume de la passion insatisfaite,--Daria, pourquoi pensé-je toujours près de vous à ce trait d’observation que j’ai lu quelque part: «Lorsqu’un chat vous caresse, il ne vous regarde jamais; son cœur semble être dans son dos et dans ses pattes, non dans ses yeux?»

La jeune femme le regarda, bien en face, cette fois; et pourtant de si haut, semblait-il, qu’elle mettait une distance infinie entre elle et le visage où ce regard se posait.

--De quoi vous plaignez-vous, si je vous vois ailleurs, en avant de mon rêve, marchant et triomphant dans l’œuvre pour laquelle je vous ai élu? Si je vous associe à ce que j’ai toujours regardé? N’accusez pas mes yeux, vagues et troubles, peut-être, parce qu’ils sont faits à l’image de l’eau si longtemps contemplée, faits des images recueillies dans l’eau dormante de l’étang; vous savez, je vous l’ai peint déjà en vous contant mon enfance, là-bas, à Briansk, au fond des bois, l’étang qui est comme l’âme triste de nos maisons russes, glauque sous les roseaux et les saules; notre proud, mot intraduisible avec vos mots; le pâle coin de ciel renversé d’où sortent et où se transfigurent les songes de l’enfant. La vie m’est apparue là, elle a pris forme là, je l’ai vue dans ce miroir autrement que ne la voyaient ceux d’avant moi; et il me semble parfois qu’elle coule au plus intime de mon être, cette eau natale, l’eau du rodnoï proud... Ah! tenez, je la sais, votre langue, mais elle me manque pour les mots du profond du cœur, pour ceux qui expriment les choses de l’enfance. Étonnez-vous donc, si mes yeux reflètent les visions où ils retournent sans cesse... Mais si je vous aime, malheureux, c’est avec les forces et les folies que j’ai amassées là!

Et elle lui prit les deux mains, elle les tordit jusqu’à lui donner une sensation de douleur physique, dans la joie d’amour où il se sentit soudain baigner.

--Oh! parlez encore!--s’écria-t-il, avec un besoin furieux d’étreindre l’insaisissable, le passé de la femme aimée, cet irrévocable passé qu’on se désole de ne pouvoir posséder, alors qu’elle donne le présent et promet l’avenir.--Parlez-moi de cet autrefois d’où vous êtes sortie pour mon bonheur!

--Ne vous ai-je pas dit déjà tout ce qui peut expliquer ma vocation, mes idées, les contradictions apparentes de ma vie? Vous savez qui je suis, une herbe sauvage poussée dans la solitude, sans autre règle que ma volonté. J’ai été élevée par ceux de la vieille génération, dans le luxe et la satisfaction immédiate de toutes les fantaisies, avec l’idée que tout devait plier sous le caprice seigneurial. Vous autres, dans vos pays où le luxe a du prix parce qu’il faut le gagner, vous ne pouvez pas imaginer combien cette large façon de vivre m’est naturelle, indifférente comme l’air que je respire. Voyez ma pauvre maman: elle croit sincèrement que la terre et les hommes qui la travaillent ont été créés uniquement pour produire des sacs de roubles au service de ses lubies. Moi, je suis venue au moment où des vents nouveaux soufflaient, au lendemain de l’émancipation. J’ai lu de bonne heure, avec une curiosité jamais assouvie, les livres, les journaux qui nous parlaient alors de l’âge d’or commençant, du paradis de justice où l’on allait entrer. Ceux et celles de mon âge furent ivres d’idéalisme, durant ces années. Je regardais, et je voyais autour de moi les bêtes de somme, les serfs de la veille, nominalement libres, encore accablés sous leur poids de misère matérielle et morale. Oh! la Siclétia, la vieille servante estropiée de coups, recueillie chez mes parents au temps du servage, après sa fuite de chez un de nos voisins! Elle me contait comment on l’avait forcée à manger ses nattes de cheveux, coupées dans sa soupe de citrouilles pourries, et vingt supplices pareils inventés par le maître dont elle ne faisait pas assez docilement les volontés. Elle contait cela avec résignation, comme un accident fatal dans la vie de l’esclave; et ce qui m’épouvantait le plus, ce n’étaient point les histoires de la Siclétia, c’était de sentir en moi un instinct qui ne s’indignait pas avec ma raison, une propension naturelle à agir comme ce tyran, dans une heure d’emportement, si un inférieur m’eût résisté. Monstruosités du passé, me disais-je; tout va renaître à l’espérance. Je guettais les changements attendus: des lois, des papiers, des mots; les habitudes invétérées étaient plus fortes, rien ne changeait dans la condition des opprimés; ignorance et crainte servile en bas, exactions et arbitraire en haut; pour les intelligences vigoureuses qui se hâtaient trop de penser et d’agir, des répressions sourdes, féroces; notre pauvre peuple sans défense, grugé par des fonctionnaires pires que les anciens seigneurs, grugé par les juifs qui suçaient sa moelle...

--Mais, interrompit vivement Bayonne, ceux-ci du moins apportaient des idées, un peu de lumière et de mouvement humain dans ces ténèbres dont vous parlez...

La princesse Véraguine le regarda avec une expression d’étonnement sincère:

--Des juifs, je vous dis. Que voulez-vous qu’ils apportent de bon?

Elzéar se tut. Son cœur, glacé d’un froid subit, se contracta comme si une lame aiguë l’eût touché. Tandis que Daria revenait sur son enfance, des lueurs anciennes remontaient dans l’esprit du jeune homme, lui donnaient la divination des choses entendues, des lieux même qu’il ignorait: les récits de la grand’mère Séphora, quand elle parlait aux petits, elle aussi, d’un triste pays de marais, de neige, de nuit; quand elle racontait la vie vagabonde des pauvres frères, les colporteurs lithuaniens qui traînaient leur balle dans ces villages, aux portes de ces maisons seigneuriales où de belles jeunes filles, comme Daria, les appelaient sur la chaussée de l’étang. Il semblait à Elzéar qu’il eût déjà vu, par les yeux de ceux d’en bas, l’envers grossier de la toile étrangère où on lui montrait maintenant, de haut, des peintures somptueuses et sombres.--Après l’exclamation de la princesse, il refoula au plus profond de son âme ces souvenirs de Séphora; avec terreur, comme une difformité que son amie aurait pu deviner.

--Je comparais, continua Daria, les promesses des livres et des paroles aux navrantes réalités que j’avais sous les yeux. Désenchantement, pitié, aspirations généreuses, tous les sentiments qui ont exalté et désespéré ma génération me travaillaient le cœur. Je voulais savoir et agir. J’ai failli m’échapper de la maison, à seize ans, pour aller me faire inscrire parmi les étudiantes en médecine. La chaîne de l’habitude m’a retenue. On me mena dans le monde, j’y fus courtisée, je n’étais pas insensible aux hommages. Un jour, on me présenta un officier pâle, distingué, bien pris dans son uniforme, qui me convenait tout à fait, disait-on. Le prince Véraguine fit le siège de mon ignorance, et toute ma famille le fit avec lui. Je me laissai marier, indifférente; puisque c’était l’usage, et l’inévitable... Comprenez si vous pouvez: nos volontés violentes, qui soulèveraient les montagnes à certaines heures, se laissent surprendre l’instant d’après, et conduire par un enfant. On va à l’abattoir en pensant à autre chose. Je n’aurais pas cédé sur une de mes idées, au prix de ma vie; je cédai ma personne comme on donne une vieille robe. Ah! ce fut complet! Quand je dis complet...

Daria éclata d’un rire nerveux, mauvais.

--L’oppression qui m’avait apitoyée sur les pauvres moujiks, je l’ai connue alors sur mon misérable moi; l’oppression physique, ignoble, entendez-vous? Plus torturée que la Siclétia, je me suis vue ravalée au-dessous de la serve. Pouah! je sens encore l’odeur du vin qu’il cuvait sur ma poitrine. Il m’apportait en présent de noces tous ses vices. Heureusement, cette jolie compagnie l’a vite emmené. Que Dieu ait son âme, si celui-là en avait une!... Assez. Ne me faites donc pas parler de ça!

Ses mots tombaient précipités, âpres, adoucis pourtant par la cantilène étrangère. Elle se tut un instant, les dents serrées, la bouche contractée par le pli amer qui ensauvageait parfois le gracieux visage.

--Après cette expérience, poursuivit-elle, bonsoir la tendre pitié! Je n’étais plus que révolte. J’en avais mon compte de ce qu’ils appellent l’amour. Justice, liberté, pour moi, pour tous: j’étais jetée tout entière à ce rêve farouche. Un moment, je voulais aller dans le peuple, propager les idées dans les usines, dans les campagnes, comme tant d’autres, mes pareilles. Puis, j’ai réfléchi; ayant en main les grands moyens, l’argent, le pouvoir d’agir au sommet, c’était trop bête de ramper avec les vers, sous terre, où le travail n’avance pas. Je le pris de haut, j’ouvris des écoles dans mon district, j’y amenai des professeurs qui firent scandale. Aussitôt, des mains lourdes, silencieuses, s’abattirent sur mon œuvre et sur moi. On me signifia que toutes mes fantaisies étaient charmantes, excepté celle-là. Rien à faire chez nous, je le compris; pour remuer le monde, il fallait aller chercher au dehors un champ de travail plus libre. Je suivis maman à l’étranger, partout où elle promenait son ennui. En Angleterre, en Suisse, ici, vous auriez pu me rencontrer le matin dans les bouges, dans les réunions populaires où j’allais étudier l’éveil, la marche des idées; et le soir dans les casinos, dans les salons, vivant ma vie lasse et automatique de riche princesse adulée. Mais je ne fais rien, je n’arrive à rien. Dans le joli monde que vous avez fabriqué, une misérable femme ne peut rien, toute seule; il lui faut, je le vois bien, un associé, un instrument, l’homme, qui peut tout. Je l’ai cherché. Il n’y avait pas d’hommes. Il n’y a pas d’hommes!...

Elle se leva, comme mue par un ressort. Elle fit quelques pas, son regard rencontra une glace. Elle éleva les bras, ramena des mèches folles sur ses tempes. Le geste des beaux bras nus, dégageant le buste élégant, semblait soulever les désirs autour d’elle. Revenue au divan, debout, en face et tout près d’Elzéar, encore assis, elle reprit:

--Votre nom, votre rôle public attirèrent mon attention. Je vous ai suivi, écouté. Je vous jugeais trop timide; mais vous l’êtes tous. Du moins, j’ai cru voir en vous une conviction, des idées actives, quelque chose de vrai et de fort qui vous distinguait de la tourbe des politiciens. Et ceci me plaisait, que vous eussiez compris la nécessité de vous faire une vie sociale supérieure pour servir votre œuvre révolutionnaire. On peut labourer la terre avec des mains soignées. On ne frappe fort que de très haut. Les imbéciles sourient quand ils nous entendent parler d’émancipation du peuple sous les lustres d’une salle de bal. C’est pourtant ainsi que l’on commença d’ébranler le vieux monde, il y a cent ans. Inconséquence, disent ces nigauds! Pas plus choquante que toutes celles dont notre existence est issue. L’autre jour, vous vous êtes présenté à moi hardiment, insolemment; et ceci aussi m’a plu. Vous l’avez bien vu, que vous me plaisiez, vous, le premier. Qui êtes-vous? D’où venez-vous? Peu m’importe. Je sais que vous venez du peuple, que vous vous êtes fait seul votre destin, avec vigueur et audace. Bien, cela. Je n’en demande pas davantage. J’ai vite pris mon parti, avouez-le. Je me suis dit: Voici peut-être l’associé, le coopérateur pour une grande idée commune.--Ne froncez pas le sourcil; il vous faut autre chose, pauvres hommes! Je me donne... Je me donnerai sans marchander. Mais il y a des coins de votre âme que j’ignore encore. Je suis défiante, payée pour l’être. Je veux des preuves, des certitudes...

Elzéar écoutait; ses regards ravis montaient, lentement, des genoux au visage de la jeune femme, droite devant lui; grisé, il sentait venir à ses lèvres le goût délicieux de l’étoffe toute proche, animée sur les membres qu’elle révélait. Ses mains saisirent les mains de Daria, rampèrent, suppliantes, le long des bras:

--Vous aurez tout. Je lutterai, je ferai... nous ferons tout. Tout ce que vous voulez. Mais ne me dites pas que je ne suis qu’un instrument de combat pour vos idées... pour nos idées. Je veux ma part intime de vous. Je vous veux. Je veux vous réconcilier avec l’amour, chère blessée!

Daria sourit, détendue. Elle redevint en une seconde l’enfant moqueuse:

--Ce sera difficile. Qui sait? Vous me réconcilierez peut-être avec cette vilaine connaissance. Mais il ne faut pas donner trop d’importance à ces arrangements personnels dans une existence vouée à l’intérêt général. Travaillons. Nous reparlerons de ce détail... bientôt... oui, bientôt.

Ses yeux indulgents disaient plus et mieux que ses paroles. Elzéar se leva; gardant sous son bras la main qu’il tenait, il entraîna Daria dans la serre, jusqu’à la porte vitrée qui donnait sur les massifs du parc. L’air du dehors entrait par un carreau ouvert. Dans la fraîche nuit de mars, des souffles apportaient l’arome des bourgeons prêts à partir. C’était un de ces soirs d’hiver finissant où passent des pressentiments physiques de l’avril prochain, bouffées tièdes, insolites, voyageuses en avance, qui semblent arriver de très loin, du Sud, d’îles heureuses déjà printanières.

--Regardez, sentez, murmura Elzéar très bas, avec un grave tremblement dans la voix.--N’y a-t-il donc sur cette terre qu’hiver, douleur et travail? La terre va aimer. La vie veut aussi qu’on l’écoute. Elle vient. Elle est: en nous, en vous...

Sa parole finit sur l’épaule nue où sa bouche se posa, dans un long baiser avide. Daria ne se déroba pas. Immobile, les yeux perdus dans le noir, elle aspirait les souffles. Un frisson la secoua tout entière. Elle se retourna lentement, sans quitter le bras passé sous le sien.

--Rentrons. J’ai froid, il est tard.

Ils revinrent vers les salons, déjà presque vides.

--Daria! Daria! glapit une voix au seuil de la rotonde, je te cherche partout!

La comtesse Lourieff dévalait dans la petite pièce. Une marche rapide imprimait un mouvement de roulis à tout le gréement de sa courte et replète personne, au faux toupet, aux trois mentons, à la gorge exubérante qui arborait fièrement ses vastes étendues, aux chaînes d’énormes cabochons, rubis et saphirs, vrais câbles de pierreries qui tressautaient sur cette gorge.

--Chérie, il est donc affreusement tard! Je ne sais que devenir. Des gens qui reçoivent et n’ont pas même l’idée de mettre une table de whist ou de bésigue! Tout le monde s’en va. N’oublie pas que nous devons aller demain matin rue Daru, au service pour la pauvre défunte Apollonia Nikiphorovna; puis au lunch de la grande-duchesse, et ensuite à la conférence. N’est-ce pas que ce sera intéressant, monsieur Bayonne? Elle vous a montré le programme?--Conférence de M. Homo, ancien professeur de mathématiques, sur la vie universelle et éternelle, prouvée de quatre manières par la doctrine de Jean-Baptiste de Tourreil.--Cher monsieur Bayonne, soyez bon, demandez donc nos gens.

Daria enveloppa Elzéar d’un regard où le sourire se faisait compatissant et le faisait complice. Il accompagna la princesse dans l’antichambre, lui mit sur les épaules la blanche toison de chèvre du Thibet; elle y disparut comme un grand cygne blotti sous ses ailes. Il la conduisit au bas des degrés, attendit près d’elle l’arrivée de la voiture, entre les groupes d’invités qui épiaient du coin de l’œil son manège. Insensible à ces œillades sardoniques des mondains, il ne les voyait pas; dans l’ivresse de cette minute, rien n’existait autour de lui, rien que la soyeuse vision blanche qui s’engouffra dans le coupé, s’éloigna, éclaira un moment encore les ténèbres du dehors, s’évanouit. Alors seulement il s’éveilla du rêve, surprit les regards curieux, se hâta sous le porche en allumant un cigare.

Sous les claires étoiles, de ce pas ferme et léger qui porte un bonheur, Elzéar fit à pied le trajet du parc Monceau à l’avenue Bosquet. Avait-il jamais caressé, s’était-il jamais avoué à lui-même l’espoir d’une union triomphante avec la princesse!? Peut-être. Mais à cette heure son imagination ravie ne précisait pas tout ce qu’il pouvait attendre de Daria. Lui plaire davantage, achever sa conquête, posséder cette beauté dont le parfum enivrait encore ses lèvres, il n’aspirait à rien de plus. Pas une fois, durant ce trajet, il ne pensa à tout un côté habituel de ses préoccupations: succès, ambition, échelons gravis, vanité satisfaite; maintes fois, avec la sincérité retrouvée de ses premiers élans d’adolescent, il pensa à l’œuvre libératrice que Daria voulait accomplir, qu’il accomplirait avec elle. Ses regards errèrent sur le grand Paris nocturne où veillent douleurs et misères; il voulut et crut pouvoir les guérir. L’idée socialiste n’était plus pour lui la doctrine accoutumée, fille de la théorie abstraite; elle redevenait, dans son cœur gonflé de passion, un sentiment incorporé au sentiment qui emplissait ce cœur. Son désir égoïste avait des prolongements de bonté universelle. Il ferait le bonheur de tous les misérables, puisqu’il était heureux, puisqu’elle l’aimait et le lui prouverait bientôt, puisqu’il n’y aurait évidemment plus de place pour la souffrance dans un monde où Elzéar Bayonne serait dieu par l’amour de Daria.

Page 1