CHAPITRE IV
A L’HÔTEL SINDA
Elzéar se fit déposer rue de Vigny, à la porte d’un des grands hôtels dont les façades se développent en bordure sur le parc Monceau. La baronne Sinda donnait à dîner le jeudi et recevait ensuite l’univers. Gédéon Sinda, le banquier de Trieste, avait épousé la belle Brésilienne au cours d’un voyage d’affaires qu’il faisait à Rio. Établi à Paris depuis une dizaine d’années, le Triestin manœuvrait à la Bourse avec des hauts et des bas, heureux souvent, audacieux toujours. Sa femme entendait la mise en scène de la richesse; agréable encore dans sa maturité un peu grasse, elle savait se prodiguer aux insignifiants pour retenir et grossir le courant qui apporte des hôtes utiles. Gédéon tenait par diverses attaches beaucoup de gens, et il offrait son luxe à tous. Aussi voyait-on chez lui ce défilé de cinématographe que les journaux à sa dévotion proclamaient «une réunion très select»: des étrangers, des diplomates, des Parisiens, mondains, artistes, hommes politiques. Les compatriotes du Sud-Amérique avaient d’abord prédominé dans le cercle de la baronne Dolorès; ils étaient progressivement refoulés par le personnel politique, depuis que le banquier s’occupait de grosses affaires qui intéressaient directement l’État français. Les jeunes attachés du quai d’Orsay, venus chez les Sinda à la poursuite d’un flirt ou d’une dot, avaient baptisé leur salon: le Contesté franco-brésilien.
Bayonne aimait cette maison, l’une des premières où il s’était fait paraître. Débutant inexpérimenté, il y avait tâté le monde et appris à connaître ce mobile kaléidoscope de vanités, d’intrigues, de galanteries, de riches ennuis et d’ambitions besogneuses. Il y rentrait toujours avec l’alacrité joyeuse de l’alpiniste qui se retourne sur le sommet atteint et regarde en bas le point de départ. Il aimait ce quartier, ces demeures fastueuses étagées sur les pentes de l’ancienne plaine Monceau; il aimait en elles les solides monuments de la conquête, érigés triomphalement par ses pareils sur les lieux où sa chétive enfance avait peiné, d’où plus d’un peut-être s’était élancé comme lui; il se sentait en famille dans ce camp des vainqueurs, dressé au-dessus de Paris à l’endroit même où leur colonne avait fait brèche. Son esprit d’observation s’amusait à l’étude de cette société composite, au travail de fusion qui faisait de tous ces disparates une agglomération chaque jour plus cohérente: faune nouvelle en harmonie avec la flore du jardin qu’on apercevait sous les fenêtres, avec ces massifs d’arbustes indigènes et d’essences exotiques où l’œil accoutumé ne distingue plus les espèces acclimatées des aborigènes. Le cadre même où se mouvaient ces cosmopolites semblait reculer leur cosmopolitisme jusque dans le passé; au milieu du luxueux pêle-mêle des salons, chacun se retrouvait chez soi et reconnaissait ses ancêtres dans quelque bibelot, vieux meubles français, étoffes orientales, japonaiseries, argenteries anglaises, figurines grecques, bouddhas laqués en contemplation devant une Vierge préraphaélite ou une icône russe.--Les dépouilles de toutes les Égyptes, songeait fièrement Bayonne.
Ce soir-là, pourtant, les impressions coutumières sous le porche de l’hôtel Sinda n’avaient plus de prise sur lui. Absorbé dans une pensée unique, il se hâtait vers le but où elle le tirait. A peine s’il s’en laissa distraire un instant par la caresse, toujours si douce, de cette attention curieuse qui se peignait sur les figures et suspendait les propos à son passage au travers des groupes. Le baron Gédéon vint à lui, avec son air somnolent de grand fauve repu; le banquier tendit la main au député, de ce lent mouvement de balance qui semblait soupeser la valeur intrinsèque de chaque main serrée.
--Ce cher Bayonne! On dit qu’aujourd’hui encore vous avez été admirable à nos dépens. Combien de jours de grâce accorderez-vous à vos pauvres amis capitalistes?
--Eh! mon cher hôte, que cela importe peu à ceux qui ont comme vous le sens des transformations nécessaires! Quelles que soient les évolutions sociales, n’y retrouveront-ils pas toujours leur place, la première?
--Ah! votre damnée politique! Quand comprendrez-vous qu’elle tue le travail fécond, la vraie force de ce pays?
--Bah! la politique a des revenants-bons pour les travailleurs intelligents. Nous la parlons, vous la faites. Et puis, n’est-il pas convenu qu’on doit l’oublier ici, entre toutes ces belles épaules, la vilaine maîtresse de nos matinées? Concentration devant la beauté, n’est-ce pas la formule qui nous met tous d’accord, mon vieil ami?
Dans ce «mon vieil ami», il y avait de jolies nuances de familiarité, presque de protection, et de revanche pour les «mon jeune ami» si souvent entendus naguère. Les deux hommes se quittèrent avec un sourire d’intelligence.
Elzéar s’approcha de la baronne. Il craignait d’être accaparé par l’amabilité complimenteuse de Dolorès; cette contrariété lui fut épargnée. La maîtresse de la maison faisait admirer au nonce une crosse épiscopale de travail italien; toute fondue en grâces devant le prélat, elle laissa échapper le député. Tandis qu’il la saluait, ses yeux rencontrèrent le regard romain: ce regard patient l’enveloppait comme le fer tranquille d’un vieux maître d’armes, qui tâte le jeu de l’adversaire, cherche la place mal couverte, marque d’avance l’infaillible coup de bouton. Bayonne traversa deux pièces en esquivant les fâcheux; il se déroba aux appels pressants qu’une vieille dame lui envoyait de son face-à-main; il évita par d’habiles manœuvres la traîne d’une de ses maîtresses de l’autre année qui évoluait pour lui barrer la route, l’embûche d’un ministre qui guettait visiblement l’occasion d’un de ces entretiens conciliants où «l’on remet les choses au point». Il aperçut dans l’embrasure d’une fenêtre le petit crâne blanc et pointu du président Duputel, en conférence avec le fondé de pouvoirs de la Société des chemins de fer balkaniques. Duputel provoqua le «cher collègue» d’un signe de main amical; ce geste sous-entendait une gentille menace de rappel à l’ordre pour l’enfant gâté, tandis que la mine futée du Méridional exprimait la satisfaction d’un entrepreneur de ménagerie, au moment où il exhibe son pensionnaire dangereux, favori du public. Elzéar s’arrangea de façon à cerner dans la fenêtre un membre de l’institut; le président briguait un fauteuil aux Sciences morales: il lâcha son tribun pour s’emparer du savant. Quelques rapides poignées de main, quelques sauts de tête aux collègues rencontrés çà et là, Pélussin, Asserme, le vicomte de Félines, et Bayonne allait franchir le seuil du cabinet vers lequel il se dirigeait, au fond de l’enfilade, quand une lourde poigne s’abattit sur son bras.
C’était le gouverneur provisoire et honoraire de la Crète, le colonel Van den Poker. De beaux états de service dans la guerre d’Atchin avaient désigné le brave Hollandais au choix du concert européen; nommé à titre provisoire, depuis dix-huit mois, sauf ratification ultérieure d’une puissance hésitante, le colonel Van den Poker attendait sur l’asphalte parisien une entrée en fonctions qu’on lui promettait chaque semaine. Il promenait dans les cafés du boulevard sa bonne face émerillonnée sous une tignasse en buisson, sa chaîne de breloques voyantes et bruyantes comme un chapelet de calebasses. On le trouvait d’ordinaire à la terrasse du Café Colonial, répartissant aux habitués les concessions et les entreprises de travaux qu’il accorderait dans son île. Le soir, il ornait les tables hospitalières, dans les maisons où l’on prisait l’honneur d’entendre annoncer: Son Excellence le Gouverneur de la Crète. Le meilleur garçon du monde, au demeurant, n’abusant pas du crédit que lui faisaient des fournisseurs éblouis, ni du goût vif et respectueux qu’il inspirait aux filles chez lesquelles il s’oubliait volontiers; mais raseur funeste, lorsqu’il entamait le récit de ses campagnes à Sumatra.
--Monsieur le député, un mot, de grâce. Vous savez que la dernière note des puissances fixe au sultan un délai de quinze jours pour mon installation à la Canée. Vous qui avez à cœur les intérêts de la France, vous comprenez l’urgence d’une solution... Ma situation devient intolérable, elle affaiblit le prestige si nécessaire au mandataire de l’Europe...
--Je ne sais, colonel... j’ignorais, monsieur le gouverneur. Nous ne sommes pas dans le secret des dieux, nous autres!
--Oh! le cabinet n’a rien à vous refuser! Le renseignement me vient de la meilleure source: je le tiens d’un Portugais qui a dîné hier chez le ministre.
--Je ne sais, en vérité, je ne sais...
Bayonne jetait sur les groupes voisins des regards anxieux, en quête d’un sauveur. Il aperçut Mme Pélussin, forte personne qui promenait des appas hardis dans une toilette tapageuse. Le sous-secrétaire d’État devait de légitimer avec elle une liaison anténuptiale, il la remorquait d’un air ennuyé dans les salons où elle cherchait de belles relations.
--Ah! voici justement M. le sous-secrétaire d’État Pélussin et sa femme: adressez-vous à eux, colonel, ils ont les informations de première main. Vous les connaissez?
--Vaguement; je serais enchanté de leur être représenté. Son Excellence comprendra comme vous combien les intérêts de la France... Ma situation devient intolérable, dangereuse pour le prestige que...
Bayonne obliqua, poussa le Hollandais dans les jambes de Pélussin. Le visage de la femme s’éclaira, lorsqu’elle entendit nommer un personnage aussi décoratif que le gouverneur de la Crète; l’homme dissimula mal une grimace, tandis que son collègue s’éclipsait après une brusque présentation.
Libre enfin, Elzéar descendit les quelques degrés qui donnaient accès à un cabinet en rotonde: cette pièce prolongeait dans le rez-de-chaussée de l’hôtel une serre aménagée sous la véranda vitrée du perron. La véranda ouvrait sur le parc Monceau; on apercevait les noirs massifs et les pelouses pâles sous les réverbères, à travers les dattiers du jardin d’hiver, qui projetaient leurs longues palmes retombantes dans la rotonde. Le petit cabinet était à peu près désert, les visiteurs y passaient sans s’arrêter; c’était le salon qu’un accord tacite réserve, dans toutes les réceptions bien agencées, aux couples en quête de solitude et d’intimité. Un divan régnait au fond du réduit, sous un grand paysage de Ruysdaël. Une lampe électrique, invisible, masquée par une saillie de boiserie formant réflecteur, envoyait de bas en haut sa clarté au tableau: elle faisait valoir ce coup de lumière orageuse sur un champ de blé que le maître de Haarlem aimait à reproduire.
· · ·
Deux femmes causaient, assises sur le divan. L’une d’elles était la personne qui avait échangé avec Bayonne, au Palais-Bourbon, les quelques paroles rapportées plus haut. Fleur de vie triomphante, demi-close tantôt dans sa sombre toilette du jour, épanouie ce soir en son plein éclat. Cet éclat rayonnait de tout l’être: du jeune corps sculpté dans la blancheur d’un fourreau de moire ivoire; des lignes harmonieuses du buste, cambré sur une taille mince et flexible comme le stipe du palmier voisin; de cette gorge et de ces épaules où la blanche étoffe semblait continuée en chair vivante. Il rayonnait du visage aux tons rosés, nimbé par la clarté électrique dont le foyer se cachait derrière la nuque. Le retroussis des épais cheveux blonds, pris en dessous par cette lumière, s’avivait des teintes claires de safran qu’on voit parfois aux flocons de nuées, dans le ciel du couchant, après la chute du soleil sous l’horizon; et, comme les crêtes de ces nuées gagnées par l’ombre, la masse fauve des cheveux s’assombrissait en haut, ramenée sur le front. Ce petit front volontaire, le pli impérieux de la lèvre supérieure et l’arc relevé des cils noirs donnaient au gracieux visage une fierté souveraine, un peu dure par moments, quand la tête se redressait d’un geste familier sur la longue attache du col; quand des flammes courtes passaient dans ces yeux d’aigue-marine, qui erraient d’habitude, distraits, perdus, comme s’ils regardaient des choses à eux et dédaignaient de se poser sur les choses de tous.
L’autre personne, insignifiante, quelque amie retenue là en manière de contenance, se leva discrètement, s’éloigna sans affectation, dès que Bayonne eut salué et se fut assis sur le divan.
--Enfin! dit-il, en se penchant sur sa voisine une ardeur de joie désireuse aux yeux et aux lèvres,--enfin! j’ai pu me débarrasser de tous ces importuns! Que me veulent-ils, et qu’ai-je à faire d’eux, tous ces êtres qui ne sont pas l’aimée? Dites que vous m’attendiez, Daria.
--Vous le voyez bien. Et votre discours? Corrigé?
--Oh! revu par acquit de conscience. Après l’excitation momentanée de la bataille, je ne suis plus capable d’aucun travail. J’essaye inutilement de fixer ma pensée sur les papiers: je ne vois que vous qui passez sans cesse, obsédante, entre ma pensée et moi.
--Vous avez tort. C’est ma volonté qu’il faudrait voir. Elle attend de vous toujours plus, pour notre cause. Votre discours était bien. Il leur ménageait encore trop les vérités, à mon gré. A votre place, je ferais claquer le fouet sur leurs épaules jusqu’au sang. Ce sang retomberait en rosée libératrice sur les humiliés et les offensés.--A propos, vous avez lu le livre que je vous ai donné, sous ce titre?
--Oui, et je l’ai trouvé beau parce que vous l’aimez. Vous rêvez l’absolu, Daria; cela vous sied, vous qui êtes l’absolu.
--Ami, je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes. Aidez-moi.
--Rien ne me sera difficile, si je puis vous faire rêver le mien. Aidez-moi, vous aussi. Donnez-moi un peu de bonheur, et je vous jure de le rendre à tous en votre nom.
--Le bonheur! c’est le grand absent dont chacun parle comme s’il le connaissait de vue!
Elle se tut. Son regard errant, chercheur, s’en alla vers les fonds de ténèbres du parc.
--Daria, pourquoi vos yeux cherchent-ils si loin ce qui est près de vous?
Elzéar s’empara de la petite main abandonnée qui mettait sa tiédeur sur le coussin du divan, appelait les lèvres toutes proches.
--Prenez garde, fit la jeune femme d’une voix rieuse, soudain changée, prenez garde:--voilà les gendarmes!
· · ·
Un couple entrait dans la rotonde. C’était Mrs Ormond, la jolie Américaine, au bras du sémillant vicomte de Félines, son attentif de cette saison. Quand il vit le réduit occupé, Olivier réprima un geste de contrariété; il salua et entraîna Mrs Ormond dans la serre.
--On s’est levé plus matin, murmura-t-il. Ne dérangeons pas Bayonne et son Égérie: les voici en train de confectionner une humanité meilleure!
--Taisez-vous, mauvaise langue!
--Oh! honni soit qui mal y pense. Ils n’en sont peut-être encore qu’à amalgamer leurs théories. La pratique viendra ensuite.
--Comment? Le socialiste et la princesse Véraguine?
--Faites donc celle qui ne sait pas la grande nouvelle: la dernière conquête du bel Elzéar, le dernier caprice de cette fantasque Daria...
--Mais non. Je ne sais rien, je vous jure. Marchez, allez-y de votre petit potin. Un de plus!...
--J’y vais de mon récit véridique. J’en puis parler savamment, j’ai été témoin de la conjonction de ces astres. C’était il y a quinze jours, à Nice. Bayonne y passait le congé de carnaval. Oh! notre socialiste ne néglige rien, il soigne sa Corniche. Une après-midi, il arrive chez Rumpelmayer, s’asseoit à une table. La princesse Véraguine trônait à la table voisine, entourée de ses adorateurs, et d’un des vôtres, le soussigné Olivier. Elle attendait le retour de sa vieille folle de mère, qui s’attardait à Monte-Carlo, naturellement.
--Cette toquée de comtesse Lourieff? Est-ce qu’elle traîne toujours au casino sa smala, ses trois terriers écossais, son jeune médecin polonais, sa bande de spirites?
--Toujours. Le médecin garde les chiens à la porte, les spirites placent sur la roulette les écus de la comtesse, et elle se visse à la table de trente et quarante, avec son vieux sac à ouvrage d’où sortent des liasses de billets chiffonnés...
--Oui, je me rappelle la comédie qu’elle nous donna, l’an dernier. Elle s’était mis en tête d’essayer le fluide de ses médiums sur une des tables de roulette, avec la persuasion que leurs passes magnétiques feraient tourner la bille. Elle se démena tout un matin comme une enragée, pour qu’on leur permît d’entrer dans la salle et de tenter l’expérience avant l’ouverture des jeux. Les croupiers eurent toutes les peines du monde à défendre leur sanctuaire, avec les égards qu’ils devaient à une aussi bonne cliente.
--Soyez certaine qu’elle avait ce jour-là le spiritisme très rosse. La Lourieff comptait sûrement que les esprits lui désigneraient ainsi des numéros de tout repos.--Mais revenons à sa fille et à mon Bayonne.-- Donc, il s’installe à la terrasse du glacier, remarque la belle Daria: ses yeux s’écarquillent, hypnose, coup de foudre. Après un quart d’heure de contemplation extatique, nous le voyons qui appelle les petites bouquetières en ballade par là, deux, trois, quatre; il leur donne une indication, des poignées de monnaie; et voilà ces gamines qui viennent toutes ensemble vider leurs corbeilles sur la table de Daria, une avalanche de roses, de camélias, d’œillets... La princesse nous regarde, ne sachant si elle doit rire ou se fâcher; nous prenons des airs de matamores, prêts à châtier l’insolent; un grand diable de Russe, un chevalier-garde, je crois, se dresse déjà à demi, comme un coq en colère qui va foncer. Daria lui fait signe de se rasseoir et prend décidément le parti d’éclater de rire. Alors Bayonne se lève, s’approche; très grave, très fatal, avec l’aplomb d’enfer que vous lui connaissez, il s’incline profondément; et de sa voix de tribune, sa voix de tristesse passionnée:
--Daignez me pardonner, madame. Vous savez qui je suis. Je suis celui qui doit arracher les fleurs du vieux monde pour en replanter de nouvelles. Ces fleurs condamnées, j’ai voulu en déposer une gerbe à vos pieds; parce que le monde nouveau mettra longtemps, hélas! avant de produire une merveille comme celle que je vois devant moi.
Un peu interloquée d’abord, Daria se remet à rire de plus belle, avec sa mine de déesse méprisante:
--Eh! que savez-vous, monsieur, si d’autres ne les ont pas arrachées de leur cœur bien avant vous? Enchantée de cette présentation sommaire! Faites-moi le plaisir de vous asseoir là, et développez-nous votre petit socialisme, bien timide, bien bourgeois, autant que j’en ai pu juger. Cela m’amusera toujours autant que le golf où voulaient m’entraîner ces messieurs!
Ce fut au tour de Bayonne d’être démonté un instant. Mais cet animal retrouverait son équilibre et son bagout sur la pointe de l’Obélisque. Moitié sérieux, moitié enjoué, il se mit à causer communisme, marxisme, tous leurs attrape-nigauds, enfin. La princesse lui renvoyait la balle, le collait; si vous l’aviez entendue, une vraie petite anarchiste! Vous savez qu’elle est effroyablement avancée; je crois même qu’on l’a priée de ne pas revenir dans son pays; elle y fondait des écoles, paraît-il, où elle faisait une propagande incendiaire. Nous nous défilions l’un après l’autre: c’était l’heure de la partie au cercle Masséna. Nous n’existions plus pour Daria, je dois l’avouer. Elle resta sur la terrasse à argumenter avec le Bayonne, en tête à tête. Le lendemain, on les retrouvait en conférence sur la Promenade des Anglais. Le surlendemain, retour à Paris dans le même rapide. Et, depuis huit jours, on les rencontre partout, inséparables: au Louvre, dans les allées du Bois, le matin; le soir à l’Opéra, ou ici, dans la boîte Sinda. Bayonne se fait rare à la Chambre, il n’y est venu aujourd’hui que pour parler. Regardez-le, il est chauffé à blanc. Elle, très intéressée, c’est visible, en attendant mieux, ou pis...
--Alors, votre pronostic? fit Mrs Ormond.--Flirt, ou entreprise conjugale du politicien?
--L’un et l’autre, au petit bonheur. Mon cher collègue ne doute de rien, il est bien capable de rêver ce coup de fortune abracadabrant: Mme Bayonne, la fière princesse! Mais, à défaut du définitif, il n’est pas homme à dédaigner le momentané. Quant à elle, trop courtes pour ces mers-là, nos sondes! Je ne serais pas étonné, vous ne le seriez pas plus que moi, convenez-en, si l’on nous disait qu’on a trouvé ce matin la princesse sous les courtines de Bayonne; et nous ne nous étonnerions pas davantage si l’on nous garantissait qu’elle ne lui a jamais abandonné et ne lui abandonnera jamais le bout du petit doigt. Qui peut savoir, avec cette énigmatique Daria?
--Oh! énigmatique! Vous voilà bien, avec vos emballements sur ces femmes du Nord! Des blocs de neige, cher; un rouge rayon de soleil les colore, vous croyez que tout flambe, et ce n’est toujours qu’un bloc de neige, sous ce mirage d’incendie.
--Celle-ci a fait ses preuves, pourtant. Veuve à vingt ans d’un mari qu’elle avait expédié en dix-huit mois dans l’autre monde...
--Félines, il faut rentrer ce renseignement-là. Des Russes très informés du ménage m’ont dit tout le contraire. Quand le Véraguine s’est abattu sur la jolie fille et sur l’immense fortune des Lourieff, il n’était déjà plus qu’un cadavre décomposé par l’ivrognerie et... le reste. Depuis qu’elle est débarrassée de lui, des coquetteries, les apparences et la hardiesse d’un oiseau de proie, mais pas ça de prouvé. On m’a même affirmé, et je le parierais... Comment vous dire?... Si Bayonne entreprend l’éducation de la jeune veuve, il devra tout enseigner à la très rouée et très innocente enfant.
--Allons, tant mieux pour lui! En attendant, ils ne démarrent pas. Pauvre moi! gémit Olivier d’une voix contrite.
--Et ma sœur Dolly qui m’attend pour aller à ce bal! Ramenez-moi au salon, s’il vous plaît, et même s’il ne vous plaît pas.
Ils retraversèrent la rotonde. Bayonne et Daria Véraguine restèrent seuls.