SCENE IV.
Mons. JOSSE, Mad. JOSSE, NANNETTE, BABET.
Mons. JOSSE.
Approchez-vous, Nannette ; & vous aussi, Babet.
C’est moi qui vous demande.
NANNETTE.
C’est moi qui vous demande.Hé, Monsieur, je vous prie,
Donnez-nous à chacune un nom de Seigneurie :
Je ne vois que vous seul de gens de qualité
Prendre si peu de soin de sa postérité.
Monsieur Coquerico, Marchand de Savonnettes,
Devenu gentilhomme aussi-bien que vous l’êtes,
N’a pas un de ses fils qui n’ait un nom nouveau,
Soit le nom de quelque Arbre ou de quelque Ruisseau :
Pour faire ses enfants nobles, en bonne forme,
L’un est Monsieur du Rus, l’autre Monsieur de l’Orme ;
Et comme le plus jeune a le dos tout courbé,
Sûr qu’il n’est bon à rien il en fait un Abbé.
S’il avoit comme vous une fille bien faite
Lui feroit-il l’affront de l’appeler Nannette ?
Mons. JOSSE.
Vous me citez, vraiment, un plaisant animal !
NANNETTE.
Est-ce vous offenser, que citer votre égal,
Monsieur !
Mons. JOSSE.
Monsieur ! Je vous ai dit, & vous le réitère,
Que vous m’appellassiez simplement votre pere ;
A moins que votre mere en secret, & tout bas,
Ne vous ai fait sçavoir que je ne le suis pas.
BABET.
Les gens de qualité, dont elle a l’honneur d’être,
Ont une extrême peine à ne pas le paroître :
Quoique le nom de pere ait de beau, de touchant,
Depuis un an ou deux cela put le Marchand
Un chétif Avocat par un ordre sévére,
Défend à ses enfants de l’appeler leur pere.
C’est une vérité qu’on peut vous garantir.
Mons. JOSSE.
J’en sçai bien la raison : c’est de peur de mentir.
Souvent un Avocat donne toutes ses peines
Aux affaires d’autrui, pendant qu’on fait les siennes.
Mais je vous mande ici pour un autre entretien.
Je veux vous marier. Vous ne répondez rien !
NANNETTE.
Je n’ai de volonté que pour suivre la vôtre.
BABET.
Je me fais un devoir de n’en avoir point d’autre.
Mons. JOSSE.
Fort bien : j’aime à vous voir dans ces sentimens-là.
NANNETTE.
Je dois à vos bontés beaucoup plus que cela.
BABET.
Vos ordres en tout temps me sont doux & faciles.
Mons. JOSSE.
Puisqu’à mes volontés vous êtes si dociles,
Vous aurez pour époux, dans huit jours au plus tard,
Vous, Monsieur Poussineau ; vous, Monsieur Rodillard.
L’un est un bon Marchand à grand’porte cochére,
Où l’étoffe par aulne est d’un écu plus chére ;
Car aux gros Magazins comme aux grands Cabarets,
L’apparence entre en compte au mémoire de frais ;
L’autre est un homme d’ordre, un Banquier d’importance,
Qui n’avoit pour tout bien que mille écus d’avance ;
Et qui par son mérite est devenu puissant
A prêter pour six mois à quatorze pour cent.
Enfin, gens sans reproche & d’une bonne race.
NANNETTE.
Je vous baise les mains.
BABET.
Je vous baise les mains.Et moi, je vous rends grace.
Mons. JOSSE.
Comment ?
NANNETTE.
Comment ? Je ne veux pas me marier si-tôt.
BABET.
Ni moi non plus.
Mons. JOSSE.
Ni moi non plus.Non ?
BABET.
Ni moi non plus.Non ? Non.
Mons. JOSSE.
Ni moi non plus.Non ? Non.Je le veux. Il le faut.
NANNETTE.
Votre prétention sur ce point sera vaine.
Je ne puis.
Mons. JOSSE.
Je ne puis.Craignez-vous de mourir dans la peine ?
Votre mere à votre âge avait franchi ce pas :
Elle n’en est pas morte ; & vous n’en mourrez pas.
NANNETTE.
Vous nous offrez des gens d’une agréable allûre !
BABET.
Il nous faut des partis bien d’une autre tournûre.
NANNETTE.
Puis-je prendre un époux à moins que de son chef,
Il ne soit Noble, riche, & d’un gros Relief ?
BABET.
Pour moi, je n’en veux point, comme vous pouvez croire,
S’il me fait dérouter du chemin de la gloire.
NANNETTE.
Je voudrois bien sçavoir si Monsieur Poussineau,
Peut jamais, quoi qu’il fasse, être à notre niveau ?
BABET.
Et Monsieur Rodillard avec qui l’on m’assemble,
Ne fera-t-il pas beau nous faufiller ensemble ?
NANNETTE.
J’en sçai qui sous nos Lois sont prêts à se ranger,
Fais comme une Peinture & jolis à manger :
Au lieu que les amans dont vous faites l’ébauche,
Ont un esprit si louche ! Un entretien si gauche !
BABET.
Quoique votre noblesse ait déjà près d’un mois,
Il vous reste toujours des vestiges bourgeois.
Je ne vois qu’à vous seul ces petites manieres.
Mons. JOSSE.
Hé bien ! n’est-il pas beau de voir trois grimacieres,
Qui sans le fade appas de vingt bizarres mots,
Que font des étourdis & que disent des sots,
Tant que dure le jour n’auroient rien à se dire ?
Encor n’est ce pas là ce que l’on fait de pire.
Mad. JOSSE.
Hé, que fait-on, Monsieur ?
Mons. JOSSE.
Hé, que fait-on, Monsieur ?Ce que l’on fait ?
Mad. JOSSE.
Hé, que fait-on, Monsieur ? Ce que l’on fait ?Oui ; quoi ?
Mons. JOSSE.
Ce que personne ici ne doit faire que moi.
Mais je vais de ce pas y donner si bon ordre,
Qu’il sera mal-aisé que nous puissions nous mordre.
Serviteur.