XVIII - L'ENVOUTEMENT.
Malgré sa promesse, la semaine touchait à sa fin, le vieux Jean de Pavanes n'avait pas reparu.
Marguerite l'attendait dans une morne anxiété, car chacun de ces jours qui s'écoulait en vain aggravait la situation misérable du prisonnier de la Grosse-Tour, et avivait le ressentiment de Duprat.
Ses gens, rendus incorruptibles à force d'argent et de menaces, gardaient les prisons du Louvre avec l'âpre férocité de véritables Cerbères. Les tentatives faites auprès d'eux pour procurer quelque allégement à la position rigoureuse du chevalier de Pavanes avaient amené un résultat contraire et rendu ses chaînes plus pesantes.
Après l'avoir privé de sa liberté, on ne se contentait plus de le tenir sous la menace d'un arrêt qui ne pouvait être que terrible, on s'en prenait à sa conscience.
Par un raffinement digne de l'infâme chancelier Duprat, chaque jour, un moine, ce même frère Roma, si ingénieux dans l'invention des supplices, descendait dans sa cellule, et abusant de l'état où le réduisaient ses fers, s'installait en face de lui, lui lisait un chapitre de l'Évangile, et le texte de l'arrêt rendu sur l'ordre de Duprat par la Sorbonne contre les doctrines de Luther.
Un sermon plein de menaces et de tempêtes suivait ces lectures, et la séance se terminait par la mise en demeure, signifiée au captif, d'abjurer les doctrines de la réforme.
On voit que, si Antoine Duprat n'était pas encore venu à bout de créer officiellement l'inquisition, il n'en appliquait pas moins avec assez de talent les principes et les pratiques.
A ces persécutions, à ces attaques contre sa foi, l'héroïque jeune homme opposait un silence impassible. Tant que durait la lecture ou le sermon, il fermait les yeux et semblait ne rien entendre.
Puis, lorsque dom Roma le sommait d'abjurer, se soulevant sur son banc de bois, le front haut, le regard illuminé, il entonnait d'une voix sonore et vibrante, la traduction en vers qu'il avait faite du cantique des Machabées et de l'histoire de Daniel, jeté dans la fosse aux bêtes féroces.
Son chant retentissant s'en allait, répercuté par l'écho, jusqu'au fond de chaque cellule, et les autres prisonniers, animés par ce souffle plein de foi, s'associaient à lui, s'unissant en chœur, et transformant ces lieux de malédiction en un temple consacré à la louange du ciel.
Et le moine s'en retournait, plus haineux, plus fanatique qu'il n'était venu.
Alors aussi, en récompense de sa misère et de son courage, le ciel venait à l'aide du captif. Souvent, la nuit, entre les deux rondes des geôliers, la porte de pierre tournait sur son pivot, et l'ange de l'amour, le séraphin de l'espoir, effaçait d'un baiser le souvenir des persécutions passées, allégeait d'un mot le poids des chaînes, et versait dans cette âme raffermie le baume de sa tendresse.
Sublimité de l'amour! Marguerite désolée, navrée, trouvait moyen de porter la joie et la consolation à son amant persécuté!
Pour elle, le reste du temps n'était que souffrance. Elle se sentait circonvenue par les persécutions de ses ennemis; un espionnage incessant, revêtant toutes les formes, recourant à tous les subterfuges, entourait ses pas. Quoi qu'elle entreprît, où qu'elle allât, elle reconnaissait la trace ou l'œil de Duprat et du bouffon.
L'odieux despote gagnait chaque jour en importance; il empiétait effrontément sur les attributions de la régente, et cette altière et vindicative princesse affectait de ne pas voir ces usurpations.
Sa conscience avait suivi le chemin de son autorité; elle se montrait raffermie dans la religion romaine, tout écrit novateur avait disparu de chez elle; elle témoignait une déférence extrême pour le grand-pénitencier Loys Chantereau, pour Robert de Lenoncourt, son chapelain, et pour messire Cagny, premier aumônier du roi, tous séides de Duprat et de la Sorbonne.
De telles accointances ne présageaient rien de bon pour les réformistes.
Marguerite, qui le comprenait et qui avait renoncé à toute tentative sur l'esprit de sa mère, redoublait de pressentiments funestes. Que faire? Comment heurter de front le ministre omnipotent? La sœur du roi était au-dessus de ses atteintes, sans doute; mais l'amante de Jacobus de Pavanes pouvait-elle ne pas trembler pour les jours de son ami devant l'homme qui avait fait assassiner juridiquement Semblançay et tant d'autres!
Ainsi donc, une chaîne sanglante rivait la régente au chancelier; mais il eût fallu peu connaître le caractère altier, implacable de cette princesse, pour ne pas comprendre que, sous les concessions qu'elle faisait une à une, son redoutable complice couvait une sourde vengeance.
Pour se récupérer de l'influence de la comtesse de Châteaubriand et de Lautrec sur l'esprit du roi, la régente n'avait pas hésité un instant à sacrifier notre armée et notre territoire italien. Opiniâtre en ses desseins, elle nourrissait habilement celui de faire détrôner la comtesse dans les faveurs royales par cette petite d'Heilly, sa créature et sa fille d'adoption.
Elle avait immolé notre gloire séculaire à sa haine contre le connétable de Bourbon, en réduisant par ses injustices et ses vexations ce vaillant homme à offrir son épée à l'ennemi de la France. Patrie, honneur, dignité, conscience, elle ne tenait compte de rien quand il s'agissait d'assouvir son ambition ou de satisfaire ses passions perverses.
[Illustration: Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner.]
Était-il présumable qu'elle épargnât longtemps l'homme qui lui faisait maintenant obstacle?
A travers ses palinodies de religion, une chose n'avait pas changé chez elle: c'étaient ses idées superstitieuses, son faible pour les œuvres de cabale. La science réelle de son nouveau docteur et l'adresse qu'il avait déployée dans ces dernières circonstances, lui avaient assuré la confiance qu'elle avait retirée au trop consciencieux Corneille Agrippa, l'un des hommes les plus éclairés de son temps.
Ce jour-là, elle avait mandé l'alchimiste pour connaître l'état de son opération capitale; car il lui avait, à leur dernière entrevue, promis de frapper un grand coup.
C'était à l'entrée de la nuit.
On l'introduisit discrètement dans son oratoire où elle ne se faisait aucun scrupule de se livrer également à ses dévotions et à ses projets homicides.
Une lampe éclairait les lambris tapissés de cuirs frappés, au reflet mat, comme il convenait ici.
Le grand Christ, que nous connaissons, étendait toujours ses bras au-dessus d'un prie-Dieu d'ébène, aux moelleux coussins de velours.
Un livre d'Heures reposait entre deux cierges éteints.
De grands rideaux de damas lampassé retombaient devant la double ogive de la croisée, pour intercepter toute communication avec le dehors.
Jean de Pavanes était couvert d'un manteau, sous lequel il portait un objet précieux et fragile, à en juger par les précautions de sa marche.
Était-il consciencieux lui-même dans ses pratiques cabalistiques; avait-il la foi qu'il prétendait imposer aux autres? C'est une question applicable aussi bien à tous ses confrères du moyen-âge, nous n'hésitons pas à la résoudre dans le sens affirmatif.
L'alchimie et l'astrologie faisaient alors partie inséparable de la médecine, de même que les métaux formaient la base de la médication. Il est vraisemblable que les découvertes très réelles que les physiciens retiraient des amalgames de leurs creusets, leur inspiraient créance dans les effets de leurs pratiques métaphysiques, et que, dans le désordre plein de mysticisme où flottaient encore les idées, à travers ce monde surnaturel dont la théologie faisait articles de religion, ces savants, étonnés eux-mêmes de leurs trouvailles, étaient les premiers trompés par leurs œuvres.
Cela ne pouvait les empêcher d'user de ruse pour consolider la confiance qu'on mettait en eux. De même que les docteurs en religion se servaient sans scrupule de ce qu'ils appelaient des ruses pieuses, pour accréditer de faux miracles, destinés à faire croire à ceux qu'ils tenaient pour vrais, de même, les docteurs en alchimie ne méprisaient pas des auxiliaires, comme les indications qui avaient mis le vieux de Pavanes sur la voie des intrigues de la régente et du chancelier.
--Vous apportez l'œuvre!... s'écria la mère de François Ier, en s'élançant avec joie au-devant du vieillard.
Et sans lui laisser le temps de répondre, elle écarta son manteau.
--L'objet est là, madame; nous allons procéder aux premières incantations.
Il déposa sur une table un coffret de bois de chêne, dont les faces et le couvercle portaient, sculptées, diverses figures fantastiques.
Puis il alluma gravement les cierges du prie-Dieu, colla sur chacun d'eux un nombre impair de petites médailles de plomb, et ouvrit le livre d'Heures à l'office des morts.
La duchesse suivait avec avidité tous ses mouvements; elle se sentait gagnée par sa gravité et son air solennel.
Ces préliminaires achevés, il revint au coffret, dont il tira une figurine de cire, suffisamment modelée pour qu'on reconnût un homme vêtu d'une simarre, le mortier en tête, et ayant une intention de ressemblance avec le chancelier.
--Enfin! murmura la régente, nous le tenons!...
Il y avait du rauquement du tigre dans le ton guttural dont elle prononça ces mots.
--J'ai eu soin, dit l'alchimiste, de placer le linge imbibé de son sang à la place du cœur, afin que l'image fût entièrement assimilée à l'original. Cependant, une formalité serait nécessaire, vous ne l'ignorez pas, Altesse. Quoique ce sang soit celui d'un homme baptisé, il est d'usage que les simulacres reçoivent eux-mêmes le baptême et avec lui les noms de la personne qu'ils représentent. De très honnêtes ecclésiastiques ne refusent pas leurs services, en ces circonstances.
Votre Altesse, craignant que les noms qu'il s'agit de donner à cette image n'éveillent l'attention et ne provoquent la traîtrise, n'a pas voulu que je recoure à cette mesure; que résout-elle présentement?
--Ne savez-vous pas, maître, que le baptême est valable, venant de toute personne qui l'a reçu elle-même?
--Que prétend Votre Altesse?
--Voici de l'eau bénite, dit-elle en montrant la coupe suspendue au-dessous du crucifix; voici une image sainte; ceci est un oratoire consacré comme une chapelle; nous sommes chrétiens l'un et l'autre. Prenez cette eau, et baptisez la figurine, je vais répondre pour elle.
L'alchimiste lui-même sentit comme un frisson de remords lui traverser les reins à cette proposition sacrilège.
--Hésiteriez-vous?... demanda l'implacable duchesse; croyez-vous que ce ne soit pas œuvre pieuse et méritoire de perdre cet homme?...
--Œuvre sainte et juste!... Oui, sur mon âme!... C'est écraser le serpent, renvoyer Satanas à la géhenne!...
Exalté alors par sa haine et par l'horreur de cette cérémonie démoniaque, il détacha la coupe, et la tenant suspendue sur la statuette:
--Toi qui as du sang humain dans le cœur, qui es-tu? prononça-t-il.
--Antoine Duprat, ministre, chancelier de France, répondit la régente, les lèvres agitées par la haine, en laissant passer ces titres.
--Que veux-tu, en présence de ce Christ, dans ce lieu bénit?
--Le baptême.
--Antoine, fit le centenaire en répandant l'eau consacrée sur l'image, je te baptise au nom du Père, du Fils et de l'Esprit...
On eût dit que cette cérémonie blasphématoire avait trouvé la matière plus sensible que ces chrétiens profanateurs.
La lampe crépita sur son socle d'or, comme pour protester, et la flamme des cierges, devenue bleuâtre, cessa un instant de donner aucune lumière.
--Voyez-vous? demanda la duchesse frémissante.
--Oui, madame, et si ce n'est le ciel, du moins l'enfer s'associe à notre œuvre.
--L'enfer! soit! s'écria-t-elle en relevant le front et en fixant l'image du Dieu crucifié, comme pour le mettre au défi; l'enfer, soit, mais que cet homme meure!
--De maux terribles et prolongés, tels que ceux qu'il impose à ses victimes!... appuya le nécroman.
Il enleva la figurine de la table et la posa sur le prie-Dieu, entre les cierges qui avaient recommencé à éclairer, mais qui pleuraient de longues larmes de cire.
Il assujettit à côté exactement au-dessous du crucifix, les prières des morts; puis, ayant examiné d'un air pensif cette cire qui s'en allait par traînées:
--Il y a ici un mauvais présage, dit-il. Je ne sais encore s'il menace l'un de nous ou le chancelier, mais je ne peux le méconnaître.
--Poursuivons... murmura la duchesse exaltée jusqu'au délire.
--Voici une longue épingle de fer, vous allez la faire rougir à l'un des cierges, et une fois rouge, vous l'enfoncerez au cœur de la figure baptisée.
Pendant ce temps, je me livrerai aux supputations astrologiques indispensables.
Laissant la duchesse accomplir cette instruction, il s'assit à la table, déroula un parchemin couvert de cercles et de triangles, parmi lesquels il traça à la pointe d'un crayon rouge diverses images symboliques.
La duchesse lui obéit exactement; de sa main princière elle fit rougir l'épingle et l'enfonça avec passion dans la cire dont une parcelle se fondit, mais où elle resta fixée.
--J'ai fait suivant vos désirs, maître, dit-elle alors.
--C'est bien, madame, répondit-il tout préoccupé; nous renouvellerons cette opération pendant neuf jours. Mais que Votre Altesse le sache, les calculs que voici, et que je tiens pour sûrs, m'annoncent que le neuvième jour, si l'envoûtement n'a pas réussi contre notre adversaire, un malheur atteindra l'un de nous.
--J'irai jusqu'au bout! La mort de cet homme ou ma perte!...
--A moins que ce ne soit la mienne... murmura pensivement l'alchimiste.
Et il demeura de nouveau penché sur son vélin cabalistique.
--Tout n'est-il pas fini pour ce soir, maître? demanda la duchesse, qu'une anxiété vague gagnait peu à peu.
--Plus qu'un instant, madame... Cette nuit est propice aux œuvres de cabale... Un homme a servi d'agent aux manœuvres qui mirent le baron de Semblançay à la merci de Votre Altesse, et Votre Altesse à la merci du chancelier... Je croyais le nom de cet homme utile à nos conspirations, et vous vous êtes refusée à me le révéler.
Mais la science a des secrets plus puissants que la discrétion humaine. Cet homme, je le connais, madame.
--C'est impossible!... vieillard, tu mens!...
D'un geste calme il imposa silence à cette explosion courroucée.
--Écoutez, vous êtes une Altesse, la mère d'un roi, la régente d'un grand royaume; nous venons d'accomplir ensemble une œuvre ténébreuse qui compromet notre salut éternel, et qu'il faudrait bien de bonnes actions pour effacer. Eh bien, permettez-moi d'accomplir une de celles-ci dès demain, fût-ce en dépit du chancelier: que l'on allège la condition des prisonniers retenus dans les fosses de la Grosse-Tour; qu'on détache les fers de ceux qui en sont chargés, et l'ombre de cet homme passera devant vous à l'instant!...
Il y avait dans son maintien, dans son regard luisant, une influence qui donnait le vertige.
--Vous feriez cela, vous?
--L'heure va sonner, ces cierges vont s'éteindre; promettez, madame et je vous montre cet homme!
--Soit!... je le jure!
Il étendit le bras, et dans le silence qui pesait sur le palais, l'horloge laissa lentement tomber les coups de dix heures.
Au dernier son, les cierges s'éteignirent dans une mare de cire fondue.
La lampe seule continua de jeter autour d'elle ses clartés affaiblies; une nuit complète eût été moins sinistre.
L'alchimiste s'avança jusqu'à la fenêtre, dont il écarta brusquement les rideaux, et, faisant signe à la duchesse:
--Regardez, madame!...
Elle plongea ses yeux vers la cour carrée, qui s'étendait au-dessous de cette fenêtre, et dans un large rayon de la lune, elle distingua un homme qui traversait l'espace, enveloppé dans un manteau pareil à celui du nécromancien. Il marchait droit et ferme, sans se hâter.
--C'est lui!... s'écria-t-elle en se rejetant en arrière; c'est lui! Rainier Gentil, le conseiller aux enquêtes, secrétaire du surintendant!... Fermez! fermez ces rideaux!...
C'était inutile, les ombres se recherchent, et celle-ci était allée se perdre dans celle des grands murs du Louvre.