‹ Les Mystères du LouvreChapitre 19 sur 56 · XIX

XIX

LES HOMMES MASQUÉS.

De toutes les croisées intérieures du Louvre, une seule, donnant sur un étroit jardin placé à l'angle du pavillon de l'Horloge et de celui qui fait retour sur la ligne de la rivière, autrement dit pavillon de l'Infante, une seule laissait apparaître une lueur tamisée par le coloriage de ses vitraux.

Encore fallait-il être bien au fait des localités pour s'en apercevoir, car un arbre énorme, que l'on pouvait considérer comme un spécimen séculaire de ceux qui naguère formaient en ce lieu une forêt épaisse, se dressait précisément devant cette fenêtre, dont ses branches vigoureuses joignaient les rinceaux.

Il était une heure tout à fait exceptionnelle, minuit ou bien près, et pour que quelqu'un veillât encore, il fallait qu'il fût captivé par un motif pressant.

On devait croire les parterres et les cours bien déserts, et nul bruit ne venait en effet y trahir la présence d'un être vivant.

Cependant quelque chose, nous n'osons dire quelqu'un, avait passé et repassé à plusieurs reprises sous cette croisée, s'était arrêté au pied du grand arbre, et avait poussé un soupir ou un respir qui s'était confondu dans le frôlement plaintif du feuillage contre le mur de pierre.

Quel était cet être? Un djinn sans doute, un de ces génies inconnus et redoutés, qui rôdent la nuit autour des demeures humaines pour y introduire le malheur.

Si les esprits des ténèbres dormaient, que resterait-il pour peupler les nuits?...

Celui-ci semblait attiré invinciblement par cette fenêtre, luisant en manière de phare, comme les chauves-souris et les phalènes le sont par la lumière.

Il allait, il venait, et plus il répétait ce manège, plus ses stations au pied de l'arbre se prolongeaient, plus les soulas de sa poitrine étaient gros d'orages ou de chagrins.

Cette croisée éclairée le fascinait, lui donnait le vertige; si bien qu'il finit par cesser sa promenade, resta immobile contre l'arbre, et sembla prendre racine dans ses racines.

Mais la lumière l'appelait, l'invitait; il s'élançait au-devant d'elle, et, n'y tenant plus, il saisit l'arbre dans ses longs bras, s'attacha de ses mains osseuses et crochues à l'écorce, gagna la première branche, et, une fois là, se mit à courir, à sautiller de l'une à l'autre avec la souplesse d'un singe, dont il avait tout l'aspect.

A force de monter, il atteignit l'une des plus hautes; elle donnait sur cette fenêtre, objet de ses aspirations... Il se glissa, sans trop la faire ployer, jusqu'à la margelle, et s'aidant du faisceau de colonnettes qui séparait la double ogive, il parvint à s'équilibrer, quoique la pierre offrît sous ses pieds une inclinaison très prononcée.

Accroupi dans cet encadrement gothique, il se confondait si bien avec les figures fantastiques sculptées çà et là à travers la façade du monument, qu'on n'eût fait entre elles et lui aucune distinction.

Il colla son galbe difforme contre la vitre, et appliqua l'un de ses gros yeux louches et éraillés à l'endroit le plus favorable.

C'est alors surtout qu'il eût fallu le voir.

Sa physionomie exprimait une béatitude horrible, ses prunelles dilatées sortaient de leur orbite; ses narines humaient l'air avec force, ses lèvres épaisses s'ouvraient en une grimace immense, qui était sa façon de sourire.

Que voyait-il qui le réjouît à ce point? D'où venait ce contentement?

Le retrait était petit et d'une simplicité presque austère: c'était un oratoire, mais sans le luxe de celui de la régente. On y avait, dans une pensée qui eût certes paru suspecte d'hérésie à la Sorbonne, supprimé toute image de piété.

Une grande croix d'ébène, toute nue, se dressait contre la muraille, au-dessus d'un prie-Dieu sans ornements, offrant un coussin de tapisserie aux genoux qui s'y posaient.

Les murs étaient tendus d'une étoffe précieuse par sa matière mais tout unie et de couleur brune; on paraissait avoir évité les tapisseries, à cause des images qu'elles ne pouvaient manquer de contenir.

Au milieu était une table carrée couverte de livres, de papiers et d'écritoires.

Mais ce n'était pas cet ameublement, ces particularités qui absorbaient notre étrange curieux.

Il n'y avait qu'un siège dans cet oratoire, un fauteuil de velours, au dossier immense, aux bras larges et rembourrés.

C'était évidemment la partie la plus recueillie d'un appartement princier; et, en effet, une jeune femme d'une distinction exquise, assise dans ce siège unique, s'y trouvait absolument seule.

Une chandelle de cire, plantée sur un support de vermeil ingénieusement disposé, comme toute l'orfèvrerie d'alors, se consumait lentement sur la table.

Sa flamme douce et régulière éclairait, en exagérant leur pâleur, les traits ravissants et mélancoliques de cette femme. Couchée avec abandon sur le dossier du fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, les paupières demi-closes, tout indiquait sa méditation, son recueillement.

Le démon suspendu à la fenêtre s'enivrait de cette contemplation. Si cette femme eût dû y rester toujours, il se fût incrusté à cette place pour l'éternité.

A l'observer ainsi dans son immobilité et sa pâleur, il était permis de se demander si elle sommeillait ou même si ce n'était pas une princesse des contes enchantés, frappée d'insensibilité par la baguette d'une fée méchante.

Mais bientôt cette supposition devint impossible, car elle tressaillit, ouvrit ses grands yeux, se redressa avec une souplesse de houri et une distinction de reine sur son siège.

Elle avait saisi dans le voisinage de l'oratoire un bruit que la verrière rendait insensible à son observateur. Celui-ci pourtant sembla le deviner par intuition, car la béatitude où il nageait disparut de ses traits, qui devinrent plus sérieux, plus inquiets que ceux de la jeune femme.

Une tenture de même étoffe que celle des lambris recouvrait la porte du retrait. Elle se souleva discrètement, et ne laissa d'abord apercevoir qu'une longue main décharnée, blanche comme l'ivoire, et la manche d'un vêtement sombre.

Le djinn, accroupi sur la fenêtre, cessa de respirer, écarquillant horriblement ses paupières et ouvrant ses larges oreilles plates dépourvues de lobes telles que celle d'un membre de cette race simiane avec laquelle il avait beaucoup plus d'analogie qu'avec la race humaine.

Mais, à son grand désespoir, la vitre transparente pour son œil était trop opaque pour son ouïe. Que n'eût-il pas donné cependant pour saisir seulement quelques mots!

Deux hommes, ensevelis sous de vastes manteaux, s'approchèrent de la maîtresse du lieu qui les attendit assise.

Des capuchons rabattus dérobaient leur visage, il saluèrent, sans les enlever, la dame qui leur adressa un geste plein de bienveillance.

Ses traits s'étaient animés, un incarnat inaccoutumé dominait sa pâleur mate de tout à l'heure, et sa prunelle brillante lançait des feux plus vifs que ceux de la bougie.

Elle parlait d'un ton chaleureux, et enfin, ô espoir! ses visiteurs portèrent la main à leurs coqueluchons pour les rejeter sur leurs épaules.

On allait donc connaître leurs traits!... Déception soudaine, ces gens avaient évidemment de graves motifs de dérober leur identité; sous leurs coiffes, ils étaient masqués! Un loup d'étoffe brune était adapté au haut de leur visage, et leur barbe en couvrait le bas.

L'un d'eux, celui qui paraissait avoir introduit l'autre, portait cette barbe longue et épaisse, descendant en flocons de neige sur sa poitrine.

Le second, beaucoup plus jeune, était brun de cheveux. Ceux-ci étaient ras, suivant la mode créée par François Ier; quant à la barbe, elle était de médiocre longueur, de nuance rousse, et se partageait en deux pointes au-dessous du menton. Ce détail éveillait l'attention de l'observateur de la croisée, qui y cherchait quelque signalement.

Ce personnage, d'un maintien beaucoup plus indécis, plus flexible que le vieillard, se confondait en prosternations chaque fois que la dame s'adressait personnellement à lui; mais il se montrait fort sobre de paroles.

[Illustration: Le chancelier fut annoncé avec fracas.]

Par sa pantomime pressante, son guide l'invitait à être plus explicite, et paraissait lui rappeler des faits sur lesquels il souhaitait qu'il s'expliquât.

Le geste involontairement impatient de la dame, le mouvement de ses lèvres, l'attention de son regard, prouvaient qu'elle aussi attendait des renseignements que cet homme se faisait arracher.

Tout à coup, ayant promené sa main sur son front, en marque de contrariété, elle eut le mouvement rapide d'une personne qui a enfin trouvé une idée longtemps cherchée en vain. Cette idée, comme toutes les meilleures et les plus simples, retenue par d'autres préoccupations, se traduisit en fouillant à l'escarcelle pendue à sa ceinture.

L'espion de la fenêtre ne voyait pas la figure de l'homme à barbe rousse, mais il saisit aisément le rayon qui passa par les trous de son masque, quand ses yeux avides aperçurent ce geste. Il tendit en même temps ses deux mains, sans qu'on lui eût encore rien offert, et la dame y laissa tomber, avec un dédain qu'il ne remarqua guère, une énorme bourse.

Magie de l'or! cet homme fut transformé dès que le métal eut passé de l'escarcelle de la dame dans la sienne.

Son maintien devint plus ferme, son front se redressa, sa personne s'anima d'une ardeur nouvelle, et ses paroles, accentuées par son attitude, coulèrent de source.

Le personnage du dehors réfléchissait profondément, sans perdre un iota du côté plastique de cette scène. Évidemment, il s'opérait dans sa cervelle déformée un prodigieux effort de mémoire, relatif à l'individualité de cette barbe fourchue et de ce maintien.

Tout à coup, sans se soucier du dénouement, il se frappa la tête, en poussant un rire sardonique qui grinça contre la vitrine, au point que les gens qu'il observait l'entendirent et tournèrent la tête vers cet endroit. Mais ils n'y attachèrent pas d'importance, et d'ailleurs, eussent-ils été tentés d'ouvrir le châssis, ils n'eussent rien trouvé.

L'observateur fantastique, sautant avec la légèreté dont il avait fait preuve pour monter, était descendu et s'était évanoui comme un lutin sous l'épais branchage.

Le colloque de l'oratoire se prolongea encore assez longtemps, car ce ne fut qu'une demi-heure après cet incident que deux hommes abrités dans de grands manteaux encapuchonnés et discrets, tels que ceux que nous avons décrits, sortirent d'une porte de service du palais, pour pénétrer dans la cour du carré.

On ne saurait dire qu'ils affectassent de se cacher, seulement ils marchaient avec réserve, en gens qui ne tremblent pas d'être vus, mais qui préfèrent que cela n'arrive pas. Ils étaient, au reste, muets comme des poissons, et puis, à pareille heure, l'intérieur de la place, gardée par des factionnaires suffisamment actifs en dehors, était absolument désert.

Le roi était absent, la capitale était tranquille; le gouvernement du palais pouvait dormir sur les deux oreilles.

Ils se dirigèrent, en familiers qui connaissent le terrain, vers la porte donnant sur le quartier des Tuileries.

Tout semblait reposer dans le petit corps de garde auquel elle était confiée. Les soldats, étendus sur le lit de camp, ronflaient lourdement; le guichetier de service faisait de même, dans un fauteuil de cuir, à côté d'une lampe qui remplissait ce trou d'une fumée infecte.

Le plus vieux des deux aventuriers le réveilla le moins brusquement possible, et lui montra une carte de passe qui l'autorisait à entrer et sortir à toute heure, seul ou accompagné d'un serviteur pour sa défense.

Le cerbère connaissait cet homme et cette carte, qui évidemment ne se recommandaient pas à lui pour la première fois:--la carte portait la propre recommandation de la duchesse d'Angoulême, et le lecteur a compris qu'elle n'avait pu être donnée qu'au médecin, au physicien de cette haute dame.--Il prit la grosse clef qui ouvrait la porte, et sans même articuler une phrase, se hâta de livrer passage à ces importuns.

Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner, et ne voyant que cette porte bienheureuse, ils ne s'aperçurent pas que, comme ils la franchissaient, une escouade de reîtres, tous armés, se détachait de l'arche des contre-forts sous la poterne.

En même temps encore, un personnage bizarre d'aspect et de taille, hissé dans une des niches gothiques destinées à recevoir des statues, de chaque côté de l'entrée, se dressait sur la pointe des pieds, et étendant la main, désignait silencieusement le plus jeune des deux aux hommes d'armes.

Nous l'avons dit, la nuit était épaisse. La lune ne se montrait pas; les étoiles ne répandaient qu'un semblant de lueur, à peine suffisante pour ne pas se heurter contre les murailles.

Les deux compagnons marchèrent quelque temps de concert, échangeant à peine quelques mots entrecoupés à voix si basse, que les passants, s'il eût pu s'en trouver, n'en auraient rien saisi.

Le bruit de leurs pas troublait seul la tranquillité des rues et des carrefours. Le vieillard, d'ailleurs, soit par l'effet de son tempérament nerveux, soit qu'une pensée généreuse le soutint, ne le cédait pas au jeune homme en légèreté ni en vitesse.

S'étant arrêtés à l'embranchement de deux rues, ils prêtèrent l'oreille pour s'assurer du silence de celles qu'ils allaient prendre; puis, bien sûrs de leur solitude, ils s'adressèrent réciproquement un adieu, intelligible pour eux seuls:

--J'emporte le serment de votre silence, dit le plus jeune.

--Soyez sans crainte, répondit le vieillard; à défaut de la haute protection que vous venez de conquérir, ma reconnaissance vous garantirait ma discrétion.

Là-dessus, ils tirèrent chacun de leur côté, le vieillard continuant de marcher d'un pas hâtif sans précipitation, l'autre se livrant à une sorte de course, comme si l'isolement et la nuit lui eussent causé d'insurmontables terreurs.

Ce fut probablement cette vitesse agitée qui l'empêcha de saisir, à quelque distance de lui et s'attachant à sa direction, un bruit de pas étouffés et d'armes maintenues avec soin.

Le vieillard, plus calme, perçut à travers la distance, qui devenait assez grande entre eux, quelque chose de ces particularités, mais trop vaguement pour en préciser le théâtre. Il n'en modifia pas sa marche et prêta seulement une oreille attentive.

Mais tout à coup il dut s'arrêter, plein d'émoi; quelque chose de pareil à un cri de détresse, étouffé aussitôt que lancé, avait retenti dans cette nuit féconde en énigmes.

Il attendit quelques minutes, dans une vive anxiété, si cet appel se renouvellerait, s'il en reconnaîtrait l'accent, mais tout était resté dans un recueillement inaltérable.

Les étoiles envoyaient leur clair-obscur sur ce triste faubourg; il n'y avait aucun bruit dans les maisons, et les rues voisines ne trahissaient nulle rumeur.

Le vieillard finit par acquérir la certitude que ces bruits étaient un jeu de son cerveau préoccupé; il reprit son chemin, regagna l'impasse où se trouvait son logis, et rentra sans que rien lui donnât la plus légère cause d'alarme.

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