I.)
Mais ces usages de barbarie étaient depuis très-longtemps abandonnés à l'époque où se passent les faits de ce récit.]
--Chez nous, dans les anciens temps, ami Joel, on gardait aussi ces trophées, mais conservés dans l'huile de cèdre, lorsqu'il s'agissait des têtes des chefs ennemis.
--Par _Hésus_! de l'huile de cèdre... quelle magnificence!--dit Joel en riant;--c'est la coutume des matrones: à beau poisson, bonne sauce!
--Ces reliques étaient chez nous, comme chez vous, le livre où le jeune Gaulois apprenait les exploits de ses aïeux; souvent les familles du vaincu offraient de racheter ces dépouilles; mais se dessaisir à prix d'argent d'une tête ainsi conquise par soi-même ou par ses pères, était un crime d'avarice et d'impiété[64] sans exemple... Je dis comme vous, ces coutumes barbares sont passées avec les royautés, comme aussi le temps ou nos ancêtres se teignaient le corps et le visage de couleurs bleue et écarlate, et se lavaient les cheveux et la barbe avec de l'eau de chaux, afin de les rendre d'un rouge de cuivre[65].
[Note 64: _Idem_, voir Tite-Live.]
[Note 65: Ces usages étaient communs aux anciens Gaulois et aux Germains. Voir Tacite et César, _De Bell. Gall._]
--Sans injurier leur mémoire, ami hôte, nos aïeux devaient être ainsi peu plaisants à considérer, et devaient ressembler à ces effrayants dragons rouges et bleus qui ornent la proue des vaisseaux de ces terribles pirates du Nord dont mon fils Albinik, le marin, et sa gentille femme Meroe nous ont conté de si curieuses histoires. Mais voici nos hommes de retour des bergeries; nous n'attendrons pas longtemps maintenant le souper, car Margarid fait débrocher les moutons; tu en mangeras, ami, et tu verras quel bon goût donnent à leur chair les prairies salées qu'ils paissent le long de la mer.
Tous les hommes de la famille de Joel qui entrèrent dans la salle portaient, comme lui, la _saie_[66] de grosse étoffe sans manches, laissant passer celles de la tunique ou chemise de toile blanche; leurs _braies_[67] tombaient jusqu'au-dessus de la cheville, et ils étaient chaussés de _solés_[68]. Quelques-uns de ces laboureurs, arrivant des champs, avaient sur l'épaule une casaque de peau de brebis qu'ils retirèrent. Tous avaient des bonnets de laine, les cheveux longs et coupés en rond, la barbe touffue. Les deux derniers qui entrèrent se tenaient par le bras: ils étaient très-beaux et très-robustes.
[Note 66: _Saie_, blouse avec ou sans manches.]
[Note 67: _Pantalons._]
[Note 68: Sabots ou galoches.]
--Ami Joel,--dit l'étranger,--quels sont ces deux jeunes gens? les statues du dieu _Mars_ des païens ne sont pas plus accomplies, n'ont pas un aspect plus valeureux...
--Ce sont deux de mes parents, deux cousins, _Julyan_ et _Armel_; ils se chérissent comme frères... Dernièrement un taureau furieux s'est précipité sur Armel: Julyan, au péril de sa vie, a sauvé Armel... Grâce à Hésus, nous ne sommes pas en temps de guerre; mais s'il fallait prendre les armes, Julyan et Armel se sont juré d'être _saldunes_[69]... Ah! voici le souper prêt... Viens; à toi la place d'honneur.
[Note 69: Chez les Gaulois, ceux qui s'appelaient _saldunes_ se juraient de toujours partager le même sort, soit qu'ils s'attachassent à un chef, soit qu'ils combattissent ensemble. Heureux et riches, ils partageaient; malheureux et pauvres, ils partageaient leurs revers: l'un d'eux périssait-il de mort violente, l'autre se tuait. (Voir César, _De Bell. Gall._, liv. III, et Tacite, vol. II, p. 13.)]
Joel et l'inconnu s'approchèrent de la table; elle était ronde, peu élevée au-dessus du sol, recouvert de paille fraîche; tout autour de la table il y avait des siéges rembourrés de foin odorant. Les deux moutons rôtis, dépecés par quartiers, étaient servis dans de grands plats de bois de hêtre, blancs comme de l'ivoire; il y avait aussi de grosses pièces de porc salé et un jambon de sanglier fumé: le poisson restait dans le grand bassin de cuivre où il avait cuit.
À la place où s'asseyait Joel, chef de la famille, on voyait une immense coupe de cuivre étamé, que deux hommes très-altérés n'auraient pu tarir. Ce fut devant cette coupe, marquant la place d'honneur, que l'étranger s'assit, ayant à sa droite Joel, à sa gauche Mamm' Margarid.
Les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les enfants, se placèrent ensuite autour de la table; les hommes faits et les jeunes gens se tinrent derrière sur un second rang, d'où ils se levaient parfois pour remplir tour à tour l'office de serviteurs, allant de temps à autre, lorsqu'elle s'était vidée en passant de main en main, à commencer par l'étranger, remplir la grande coupe à un tonneau d'hydromel placé dans un des coins de la salle; chacun, muni d'un morceau de pain d'orge et de blé, prenait ou recevait une tranche de viande rôtie ou de salaison, qu'il mordait à belles dents, ou qu'il dépeçait avec son couteau.
Le vieux dogue de guerre, _Deber-Trud_, jouissant du privilége de son âge et de ses longs services, était couché aux pieds de Joel, qui n'oubliait pas ce fidèle serviteur.
Vers la fin du repas, Joel ayant tranché le jambon de sanglier, en détacha le pied, et, selon une ancienne coutume, il dit à son jeune parent Armel, en lui donnant ce pied:
--À toi, Armel, le morceau du plus brave[70]! à toi, le vainqueur dans la lutte d'hier soir!...
[Note 70: «Il était d'usage autrefois (dit _Posidonius_) que le pied ou la cuisse des animaux appartînt au plus brave d'entre les convives, ou du moins à celui qui se prétendait tel. Si quelqu'un osait le lui disputer, il s'ensuivait un duel à outrance.» (L. V, c. =iii=.)]
Au moment où Armel, très-fier d'être reconnu pour le plus brave en présence de l'étranger, avançait la main pour prendre le pied de sanglier que lui présentait Joel, un tout petit homme de la famille, que l'on appelait _Rabouzigued_[71], à cause de sa petite taille, dit:
[Note 71: _Rabouzigued_, nabot, petit homme. (_Dictionnaire de Rostrennen._)]
--Armel a été hier vainqueur à la lutte parce que Julyan n'a pas lutté contre lui: deux taureaux d'égale force s'évitent, se craignent et ne se combattent pas.
Julyan et Armel, humiliés de s'entendre dire devant un étranger qu'ils ne luttaient pas l'un contre l'autre parce qu'ils se redoutaient, devinrent très-rouges.
Julyan, dont les yeux brillaient déjà, s'écria:
--Si je n'ai pas lutté contre Armel, c'est qu'un autre s'est présenté à ma place; mais Julyan ne craint pas plus Armel qu'Armel ne craint Julyan; et si tu avais une coudée de plus, Rabouzigued, je te montrerais sur l'heure qu'à commencer par toi, je ne crains personne... pas même mon bon frère Armel...
--Bon frère Julyan!--reprit Armel, dont les yeux commencèrent aussi à briller,--nous devons prouver à l'étranger que nous n'avons pas peur l'un de l'autre.
--C'est dit, Armel... luttons au sabre et au bouclier.
--C'est dit, Julyan[72]...
[Note 72: «Après le repas, les Gaulois aimaient à prendre les armes et à se provoquer mutuellement à des duels simulés; d'abord ce n'est qu'un jeu, ils attaquent et se défendent du bout des mains; mais leur arrive-t-il de se blesser, la colère les gagne, ils se battent alors pour tout de bon; si l'on ne s'empressait de les séparer, l'un d'eux resterait sur la place.» (_Posidonius_, cité par Améd. Thierry, _Hist. des Gaul._, t. II, p. 59.)]
Et les deux amis se tendirent et se serrèrent la main; car ces jeunes gens n'avaient aucune haine l'un contre l'autre, s'aimaient toujours autant, et n'allaient combattre que par _outre-vaillance_.
Joel n'était point sans contentement de voir les siens se comporter valeureusement devant son hôte; et la famille pensait comme lui.
À l'annonce de ce combat, tous, jusqu'aux petits enfants, aux jeunes femmes et aux jeunes filles, furent très-joyeux, et battirent des mains en souriant et se regardant, très-fiers de la bonne idée que l'inconnu allait avoir du courage de leur famille. Mamm' Margarid dit alors aux jeunes gens:
--La lutte cessera quand j'abaisserai ma quenouille.
--Ces enfants te font fête de leur mieux, ami hôte,--dit Joel à l'étranger;--tu leur feras fête à ton tour en leur racontant, comme à nous, les choses merveilleuses que tu as vues dans tes voyages.
--Il faut bien que je paye de mon mieux ton hospitalité, ami,--répondit l'étranger.--Ces récits, je les ferai.
--Alors, dépêchons-nous, frère Julyan,--dit Armel;--j'ai grande envie d'entendre le voyageur. Je ne me lasserais jamais d'entendre raconter, mais les conteurs sont rares du côté de Karnak.
--Tu vois, ami,--dit Joel,--avec quelle impatience on attend tes récits; mais avant de les commencer, et pour te donner des forces, tout à l'heure tu boiras au vainqueur de la lutte avec de bon vieux vin des Gaules...--Et s'adressant à son fils:--Guilhern, va chercher ce petit baril de vin blanc du coteau de _Béziers_[73], que ton frère Albinik nous a rapporté dans son dernier voyage, et remplis la coupe en l'honneur du voyageur.
[Note 73: «Les vins blancs des coteaux de Béziers (_Bilteræ_) sont très-recherchés, ainsi que les vins doux de la Durance, obtenus en tordant la grappe sur le cep.» (Pline, liv. XXXIV, ch. 17.)]
Lorsque cela fut fait, Joel dit à Julyan et à Armel:
--Allons, enfants, aux sabres! aux sabres!...