‹ Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âgesChapitre 19 sur 27 · CHAPITRE III.

CHAPITRE III.

Combat de Julyan et d'Armel.--Mamm' Margarid abaisse trop tard sa quenouille.--Agonie d'Armel.--Étranges commissions dont on charge le mourant.--Le _remplaçant_.--La dette _payée outre-tombe_ par Rabouzigued.--Armel meurt désolé de n'avoir pas entendu les récits du voyageur.--Julyan promet à Armel d'aller les lui raconter _ailleurs_.--L'étranger commence ses récits.--Histoire d'_Albrège_, la Gauloise des bords du Rhin.--Margarid raconte à son tour l'histoire de son aïeule _Siomara_ et d'un officier romain aussi débauché qu'avaricieux.--L'étranger fait de sévères reproches à Joel sur son amour pour les contes, et lui dit que le moment est venu de prendre la lance et l'épée.

La nombreuse famille de Joel, rangée en demi-cercle à l'extrémité de la grande salle, attendait la lutte avec impatience, tandis que Mamm' Margarid, ayant l'étranger à sa droite, Joel à sa gauche, et, deux des plus petits enfants sur ses genoux, levant sa quenouille, donna le signal du combat, de même qu'en l'abaissant elle devait donner le signal de le cesser.

Julyan et Armel se mirent nus jusqu'à la ceinture; ne gardant que leurs _braies_, ils se serrèrent de nouveau la main, se passèrent au bras gauche un bouclier de bois, recouvert de peau de veau marin, s'armèrent d'un lourd sabre de cuivre[74], et fondirent l'un sur l'autre avec impétuosité, de plus en plus animés par la présence de l'étranger, aux yeux duquel ils étaient jaloux de faire valoir leur adresse et leur courage. L'hôte de Joel semblait plus content qu'aucun autre de cette annonce de combat, et sa figure paraissait à tous encore plus mâle et plus fière.

[Note 74: Pendant longtemps, et même lors de l'invasion romaine, les Gaulois ne se servaient que de sabres de cuivre très-affilés.]

Julyan et Armel étaient aux prises: leurs yeux ne brillaient pas de haine, mais d'une fière _outre-vaillance_; ils n'échangeaient pas de paroles de colère, mais d'amicale joyeuseté, tout en se portant des coups terribles, et parfois mortels, s'ils n'eussent été évités avec adresse. À chaque estocade brillamment portée ou dextrement parée, au moyen du bouclier, hommes, femmes et enfants battaient des mains, et, selon les chances du combat, criaient, tantôt:

--Hèr!... hèr[75]!... Julyan!...

--Hèr!... hèr!... Armel!...

[Note 75: Hèr! hèr! cri d'encouragement des Gaulois, analogue à l'_évohë_ des Romains et des Grecs. (Sidoine-Appolinaire, liv. VI.)]

De sorte que ces cris, la vue des combattants, le bruit du choc des armes, rappelant même au vieux grand dogue de guerre ses ardeurs de bataille, _Deber-Trud_, le mangeur d'hommes, poussait des hurlements féroces en regardant son maître, qui de sa main le calmait en le caressant.

Déjà la sueur ruisselait sur les corps jeunes, beaux et robustes de Julyan et Armel, égaux en courage, en vigueur, en prestesse; ils ne s'étaient pas encore atteints.

--Dépêchons, frère Julyan!--dit Armel en s'élançant sur son compagnon avec une nouvelle impétuosité.--Dépêchons pour entendre les beaux récits du voyageur...

--La charrue ne peut pas aller plus vite que le laboureur, frère Armel,--répondit Julyan.

Et en disant cela, il saisit son sabre à deux mains, se dressa de toute sa hauteur, et asséna un si furieux coup à son adversaire, que, bien que celui-ci, se jetant en arrière, eût tenté de parer avec son bouclier, le bouclier vola en éclats, et le sabre atteignit Armel à la tempe; de sorte qu'après s'être un instant balancé sur ses pieds, il tomba tout de son long sur le dos, tandis que tous ceux qui étaient là, admirant ce beau coup, battaient des mains en criant:

--Hèr!... hèr!... Julyan!...

Et Rabouzigued criait plus fort que les autres:

--Hèr!... hèr!...

Mamm' Margarid, après avoir abaissé sa quenouille pour annoncer la fin du combat, alla donner ses soins au blessé, tandis que Joel dit à l'inconnu en lui tendant la grande coupe:

--Ami hôte, tu vas boire ce vieux vin au triomphe de Julyan...

--Je bois au triomphe de Julyan et aussi à la vaillante défaite d'Armel!--répondit l'étranger;--car le courage du vaincu égale le courage du vainqueur... J'ai vu bien des combats! mais jamais déployer plus de bravoure et d'adresse!... Gloire à ta famille, Joel!... gloire à ta tribu!...

--Autrefois,--dit Joel,--ces combats du festin avaient lieu chez nous presque chaque jour... maintenant ils sont rares, et se remplacent par la lutte; mais le combat au sabre sent mieux son vieux Gaulois.

Mamm' Margarid, après avoir examiné le blessé, secoua deux fois la tête, pendant que Julyan soutenait son ami adossé à la muraille; une des jeunes femmes se hâta d'apporter un coffret rempli de linge, de baume, et contenant un petit vase rempli d'eau de gui[76]. Le sang coulait à flots de la blessure d'Armel; ce sang, étanché par Mamm' Margarid, laissa voir la figure pâle et les yeux demi-clos du vaincu.

[Note 76: En Gaule, le gui était considéré, en sa qualité de plante sacrée, comme un spécifique universel. (Ammien Marcellin, liv.