Chapitre 2 Deuxième nuit
— Eh bien ! vous voyez que vous vivez encore ! dit-elle en riant et en me serrant les deux mains.
— Je suis ici depuis deux heures. Savez-vous ce que je suis devenu toute cette journée ?
— Oui, oui, je le sais… Mais savez-vous, vous, pourquoi je suis venue ? ce n’est pas pour bavarder comme hier. Désormais il faut agir plus sagement ; j’ai beaucoup réfléchi à tout cela.
— En quoi donc plus sagement ? Je ferai ce que vous voudrez, mais je vous jure que je n’ai jamais été si sage.
— C’est possible. Mais d’abord je vous prie de ne pas me serrer si fort les mains ; ensuite… ensuite j’ai beaucoup pensé à vous aujourd’hui.
— Et… ?
— Voici. J’ai décidé que je ne vous connais pas encore, que j’ai agi hier comme un enfant, et il va sans dire que j’ai fini par accuser mon bon cœur, que je me suis louée moi-même comme il arrive toujours quand nous commençons à nous analyser ; de sorte que, pour réparer ma faute, je veux prendre sur vous les renseignements les plus minutieux. Mais comme je ne puis m’adresser à un autre que vous-même, eh bien ! quel homme êtes-vous ? Racontez-moi votre histoire.
— Mon histoire ! m’écriai-je terrifié, je n’en ai pas.
— Mais vous me la promettiez hier. Et puis on a toujours une histoire. Vous avez vécu sans histoire ? Comment avez-vous fait ?
— Eh bien ! j’ai vécu sans histoire ! J’ai vécu pour moi-même, c’est-à-dire seul ; seul ! seul tout à fait. Comprenez-vous ce que signifie ce mot ?
— Comment, seul ! vous n’avez jamais vu personne ?
— Beaucoup de monde, – voilà : toujours seul.
— Alors vous ne parlez à personne.
— Rigoureusement à personne.
— Mais quel homme ! Expliquez-vous ! Attendez, je devine : vous avez probablement une babouschka, comme la mienne ; elle est aveugle et jusqu’à ces derniers temps elle ne me laissait pas sortir ; j’en désapprenais à parler. Il y a deux ans, j’étais en train de faire des étourderies, et alors elle épingla ma robe à la sienne, et vous voyez nos journées… elle tricote des bas, quoique aveugle, et moi je lui fais la lecture à haute voix. Je suis restée près de deux ans épinglée comme ça.
— Ah ! mon Dieu ! quel malheur ! mais non, je n’ai pas de babouschka.
— Et si vous n’en avez pas, pourquoi donc restez-vous chez vous ?
— Écoutez. Voulez-vous savoir qui je suis ?
— Je vous le demande.
— Dans le véritable sens du mot ?
— Dans le plus véritable sens du mot.
— Eh bien voilà : je suis un type.
— Un type ! quel type ? s’écria la jeune fille en se mettant à rire comme si elle n’en avait pas eu, depuis tout un an, l’occasion. Mais vous êtes très amusant ! Tenez ! voici un banc ! Asseyons-nous ; personne ne passe, personne ne nous entendra. Commencez votre histoire, car vous me trompiez, vous avez une histoire ! D’abord, qu’est-ce qu’un type ?
— Un type, c’est un homme ridicule ! répondis-je en commençant à rire, gagné par son rire d’enfant, c’est un caractère ! c’est un… Mais savez-vous ce que c’est qu’un rêveur ?
— Un rêveur ! Permettez ! je suis moi-même un rêveur ! Que de choses il me passait par la tête pendant les longues journées près de ma babouschka ! Ils allaient loin, mes rêves ! Une fois j’ai rêvé que j’épousais un prince chinois ! C’est quelquefois bon de rêver.
— Magnifique ! Ah ! si vous êtes femme à épouser un prince chinois, vous me comprendrez très bien… Mais permettez, je ne sais pas encore comment vous vous appelez.
— Enfin ! vous y pensez donc ?
— Ah ! mon Dieu ! Cela ne m’est pas venu : je me sentais si bien…
— On m’appelle Nastenka.
— Et c’est tout ?
— C’est tout. N’est-ce pas assez pour vous ?
— Oh ! beaucoup, beaucoup ! au contraire, beaucoup ! Nastenka !
— Alors ?…
— Alors, Nastenka, écoutez donc ma risible histoire.
Je m’assis près d’elle, je pris une pose grave et pédante et je commençai comme si je lisais dans un livre.
— Il y a, Nastenka, à Saint-Pétersbourg, – vous l’ignoriez peut-être, – des coins assez étranges. Le soleil qui brille partout ne les éclaire pas. Il y luit comme un autre soleil, fait exprès, très spécial. Là, ma chère Nastenka, on vit une autre vie que la vôtre ; une vie qui ne ressemble pas du tout à celle qui bout autour de nous, une vie qu’on pourrait à peine concevoir dans quelque climat lointain, pas du tout la vie raisonnable de notre époque. Cette vie-là c’est la mienne, Nastenka ! une atmosphère de fantastique et d’idéal, et en même temps, hélas ! quelque chose de grossier et de prosaïque, quelque chose d’ordinaire jusqu’à la suprême trivialité.
— Fi ! mon Dieu ! quelle préface ! que vais-je donc apprendre ?
— Vous apprendrez, Nastenka (il me semble que je ne me lasserai jamais de vous appeler Nastenka) ; vous apprendrez que dans ce coin vivent des hommes étranges : des rêveurs. Un rêveur n’est pas un homme, c’est un être neutre ; il vit dans une ombre perpétuelle comme s’il se cachait même du jour ; il s’incruste dans son trou comme un escargot, ou plutôt il ressemble davantage encore à la tortue, qu’en pensez-vous ? Pourquoi aime-t-il tant ses quatre murs, qui de toute rigueur doivent être peints en vert, enfumés et tristes ? Pourquoi cet homme ridicule, si quelqu’un de ses rares amis vient le voir (et il finit par n’en plus avoir du tout), le reçoit-il avec tant d’embarras ? tant de jeux de physionomie ? comme s’il venait de faire un crime ? comme s’il fabriquait de la fausse monnaie ou des vers qu’il va envoyer à un journal avec une lettre anonyme attestant que le poète est mort et qu’un de ses amis considère comme un devoir sacré de publier ses œuvres ? Pourquoi, dites-le-moi, Nastenka ! les divers interlocuteurs qui se sont rassemblés chez notre rêveur ne parviennent-ils pas à engager la conversation ? Pourquoi ni rires ni plaisanteries ? Ailleurs pourtant et dans d’autres occasions, il ne dédaigne ni le rire, ni la plaisanterie, à propos du beau sexe, ou sur n’importe quel autre thème aussi gai. Pourquoi enfin l’ami, dès cette première visite, – d’ailleurs il n’y en aura pas deux, – cet ami, une connaissance récente, s’embarrasse-t-il, se guinde-t-il tant après ses premières saillies (s’il en trouve) en regardant le visage défait du maître du logis, qui finit lui-même par perdre tout à fait la carte après des efforts énormes mais vains pour animer la conversation, montrer du savoir-vivre, parler du beau sexe aussi, et, par toutes ces concessions, plaire au pauvre garçon qui lui fait visite par erreur ? Pourquoi enfin le visiteur se lève-t-il tout à coup, se rappelant une affaire urgente, et prend-il son chapeau après un salut désagréable, et retire-t-il avec tant de peine sa main de l’étreinte chaude du maître qui tâche de lui témoigner par cette étreinte silencieuse un repentir inexplicable ? Pourquoi, une fois dehors, l’ami rit-il aux éclats et se jure-t-il de ne jamais remettre les pieds chez cet homme étrange, un bon garçon pourtant, mais dont il ne peut s’empêcher de comparer la physionomie à la mine de ce malheureux petit chat fripé, tourmenté par les enfants, qui tout à l’heure est venu se blottir sous la chaise, – c’était alors celle du visiteur – et dans l’ombre, avec ses deux petites pattes a longuement débarbouillé et lustré son petit museau et, longtemps encore après, regardait avec ressentiment la nature et la vie…
— Voyons ! interrompit Nastenka, qui écoutait très étonnée, les yeux grands ouverts. Je ne sais la raison de rien de tout cela, ni pourquoi vous me faites des questions si étranges, mais sûrement tout cela a dû vous arriver mot pour mot.
— Sans doute, répondis-je très sérieusement.
— Alors, continuez, car je veux connaître la fin.
— Vous voulez savoir, Nastenka, ce qu’est devenu notre petit chat sous sa chaise ou plutôt ce que je suis devenu, puisque je suis le médiocre héros de ces aventures ; vous voulez savoir pourquoi ma journée tout entière fut troublée par cette visite inattendue d’un ami, pourquoi j’étais si agité quand la porte de ma chambre s’ouvrit, pourquoi je reçus si mal le visiteur, pourquoi je restai écrasé sous le poids de ma propre inhospitalité ?
— Mais oui, oui, répondit Nastenka, c’est ce que je veux savoir. Écoutez ! Vous racontez très bien ; mais ne pourriez-vous pas raconter moins bien ; on dirait que vous lisez dans un livre.
— Non, répondis-je d’une voix sévère et imposante, ma chère Nastenka, je sais que je conte très bien, mais excusez-moi, je ne puis conter autrement. Je ressemble, ma chère Nastenka, à cet esprit du czar Salomon, qui avait passé mille ans dans une outre scellée de sept sceaux. À présent, ma chère Nastenka, depuis que nous nous sommes rencontrés de nouveau après une si longue séparation (car je vous connais depuis longtemps Nastenka, il y a longtemps que je cherchais quelqu’un, précisément vous, et notre rencontre était fatale), des milliers de soupapes se sont ouvertes dans ma tête et il faut que je m’épanche par un torrent de mots, car autrement j’étoufferais ; je vous demande donc de ne plus m’interrompre, Nastenka ; écoutez avec soumission et obéissance, ou bien je me tais.
— Na ! na na ! Jamais ! Parlez, je ne souffle plus mot.
— Je continue. Il y a, mon amie Nastenka, une heure dans la journée que j’aime beaucoup. C’est cette heure où toutes les affaires finissent, alors que tout le monde se hâte de rentrer pour dîner, se reposer, et, tout en marchant, cherche quelque réjouissance pour passer la soirée, la nuit et tout le temps de loisir qui lui reste. À cette heure-là, mon héros – car permettez-moi encore, Nastenka, de conter cela à la troisième personne, il est si pénible pour le conteur de parler en son propre nom, – à cette heure-là donc, notre héros, qui n’est pas un oisif, est en route comme tout le monde. Mais une étrange sensation de plaisir agite son visage pâle et fatigué. Il observe avec intérêt l’aurore du soir qui s’éteint lentement sur le ciel frais de Pétersbourg. Quand je dis « observe », je mens ; il n’observe pas, il regarde vaguement comme un homme las ou qui s’occupe en lui-même de choses plus intéressantes. De sorte que c’est par moments seulement, et presque sans le vouloir, qu’il a le temps d’observer aussi autour de lui. Il est content, car il en a fini jusqu’au lendemain avec les affaires ennuyeuses, content comme un écolier libéré de l’école et qui court à ses jeux préférés et à ses espiègleries. Regardez-le, Nastenka, vous ne serez pas longue à voir que la joie a déjà heureusement agi sur ses nerfs sensibles et son imagination maladivement excitée. Il réfléchit. Vous pensez peut-être qu’il songe à son dîner, ou bien à la soirée de la veille ? Que regarde-t-il ainsi ? N’est-ce pas ce monsieur qui vient de saluer si « artistiquement » cette dame quand elle a passé auprès de lui dans cette belle voiture attelée de si beaux chevaux ? Non, Nastenka, ce ne sont pas ces riens qui l’occupent. C’est un homme, à présent, riche de vie intérieure. Il est riche, vous dis-je, et les rayons d’adieu du soleil couchant n’ont pas brillé en vain pour lui. Ils ont provoqué dans son cœur tout un essaim de sensations. Maintenant il examine tous les détails de la route, maintenant la « déesse de la Fantaisie » (avez-vous lu Joukovsky, ma chère Nastenka ?) a déjà tissé de ses mains merveilleuses sa toile dorée et commence à enchevêtrer les arabesques d’une vie fantasque et imaginaire. Elle a transporté notre héros dans le septième ciel, « le ciel de cristal », bien loin de cet excellent trottoir de granit qu’il foule ce soir en rentrant chez lui. Essayez de l’arrêter, demandez-lui brusquement où il est, par quelles rues il a passé : il ne se souvient de rien, ni où il est allé, ni où il est, et en rougissant de dépit il vous fera quelque mensonge pour sauver les apparences. C’est pourquoi il a eu un si vif tressaillement et a failli s’écrier de frayeur quand une honorable vieille femme l’a arrêté au milieu du trottoir en lui demandant sa route. Le visage assombri il continue sa marche, remarquant à peine que plus d’un passant sourit en le regardant et se retourne pour le voir, et que les petites filles, après s’être éloignées de lui avec terreur, reviennent sur leurs pas pour examiner son sourire absorbé et ses gestes. Mais toujours la même fantaisie emporte dans son vol, et la vieille femme, et les passants curieux, et les petites filles moqueuses, elle enlace gaiement le tout dans son canevas comme les mouches dans une toile, et l’homme étrange rentre dans son terrier sans s’en apercevoir, dîne sans s’en apercevoir et ne revient à lui que quand Matrena, sa bonne, dessert la table et apporte la pipe. L’heure se fait sombre, il se sent vide et triste ; tout son royaume de rêves s’écroule sans bruit, sans laisser de traces… comme un royaume de rêves ; mais une sensation obscure se lève déjà en son être, une sensation inconnue, un désir nouveau, et voilà que s’assemble autour de lui tout un essaim de nouveaux fantômes. Et lui-même s’anime, voilà qu’il bout comme l’eau dans la cafetière de la vieille Matrena. Il prend un livre, sans but, l’ouvre au hasard et le laisse tomber à la troisième page. Son imagination est surexcitée, un nouvel idéal de bonheur lui apparaît ; en d’autres termes, il a pris une nouvelle potion, de ce poison raffiné qui recèle la cruelle ivresse de l’espérance. Qu’importe la vie réelle où tout est froid, morne !… Pauvres gens, pense le rêveur, que les gens réels ! – Ne vous étonnez pas qu’il ait cette pensée. Oh ! si vous pouviez voir les spectres magiques qui l’entourent, toutes les merveilleuses couleurs du tableau où se fige sa vie ! Et quelles aventures ! Quelle suite indéfinie de rêveries ! Mais à quoi rêve-t-il ? Mais… à tout ! Au rôle du poète d’abord méconnu et ensuite couvert de lauriers ; à sa prédilection pour Hoffmann ; à la Saint-Barthélemy ; aux actions héroïques de Ivan Vassiliévitch quand il prit Kazan ; à Jean Huss comparaissant devant le conclave des prélats ; à l’évocation des morts dans Robert le Diable (vous vous rappelez cette musique qui sent le cimetière), à Mina et Brinda, au passage de la Bérésina, à la lecture d’un poème chez la comtesse W. D…, à Danton, à Cléopâtre et ses amants, à la petite maison dans la Colomna, à une chère petite âme qui pourrait être auprès de lui, dans ce petit réduit, durant toute la longue soirée d’hiver et qui l’écouterait, attentive et douce comme vous êtes, Nastenka… Non, Nastenka, qu’importe à ce voluptueux paresseux cette vie réelle, cette pitoyable pauvre vie dont il donnerait tous les jours pour une de ces heures fantastiques ? Il a aussi de mauvaises heures ; mais en attendant qu’elles reviennent (car l’heure qui sonne est douce), il ne désire rien, il est au-dessus de tout désir, il peut tout, il est souverain, il est le propre créateur de sa vie, et la recrée à chaque instant par sa propre volonté. Ça s’organise si facilement un monde fantastique ! et qui sait si ce n’est qu’un mirage ? C’est peut-être des deux mondes le plus réel. Pourquoi donc, dites-moi, Nastenka, pourquoi donc en ce moment les larmes jaillissent-elles des yeux de cet homme que nulle tristesse actuelle n’accable ? Pourquoi des nuits entières passent-elles comme des heures ? Et quand le rayon rose de l’aurore éclabousse les fenêtres, notre rêveur fatigué se lève de la chaise où le tour du cadran l’a vu assis et se jette sur son lit. Ce serait à croire, Nastenka, qu’il est amoureux ! Regardez-le seulement et vous vous en convaincrez. Voyons, est-il possible de croire qu’il n’ait jamais connu l’être qu’il étreignait dans les transports de son rêve ? Quoi ! rêvait-il donc la passion ? Se pourrait-il qu’ils n’eussent pas marché les mains unies dans la vie, bien des années mêlant leurs âmes ? Ne s’est-elle pas, à l’heure tardive de la séparation, penchée en pleurant sur sa poitrine sans écouter l’orage qui pleurait dehors, toute à l’orage intérieur de leur amour brisé ? Était-ce donc, tout cela ! n’était-ce donc qu’un rêve : ce jardin triste, abandonné, sauvage, les sentiers couverts de mousse où ils se sont promenés si souvent ensemble « si longtemps et si tendrement » ? Et cette maison étrange de ses aïeux où elle vécut si longtemps seule et triste, avec un vieux mari morose, un vieux mari galeux dont ils avaient peur, eux, les enfants amoureux ! Comme elle souffrait et comme (cela va sans dire, Nastenka !) on était méchant pour eux ! Ô Dieu ! ne l’a-t-il pas revue plus tard sous un ciel étranger, tropical, dans une ville éternellement merveilleuse, aux mille clartés d’un bal, au fracas de la musique, dans un palasso (je vous jure, Nastenka, dans un palasso) ? À un balcon festonné de myrtes et de roses, où, en le reconnaissant elle se démasqua vite et lui souffla à l’oreille : « Je suis libre ! » et se jeta dans ses bras en s’écriant de transport, dans l’oubli de tout, et la maison morne, et le vieillard morose, et la maison triste du pays lointain et le banc sur lequel, après les derniers baisers passionnés de la séparation, elle tomba pâmée, raidie par le désespoir… Oh ! convenez, Nastenka, qu’on peut se troubler, rougir comme un écolier surpris dans le jardin où il dérobait les pommes du voisin, si après tant d’événements tragiques qui vous laissent palpitant d’émotion, un ami inattendu, gai et bavard, ouvre tout à coup votre porte et vous crie, comme si rien n’était arrivé : « Mon cher, je reviens de Pavlovsk ! » Dieu de Dieu ! le vieux comte vient de mourir, un bonheur infini va commencer pour les deux amants et voilà quelqu’un qui revient de Pavlovsk !…
Je me tus très pathétiquement. Je me rappelle que je fis un grand effort pour éclater de rire. Je sentais en moi des idées diaboliques remuer, ma gorge se serrait, mon menton tremblait, mes yeux étaient humides… Je m’attendais à voir Nastenka rire la première de son gai et irrésistible rire d’enfant, et je me repentais déjà d’être allé si loin, d’avoir raconté ce que je tenais depuis si longtemps caché dans mon cœur. Et c’est pourquoi je voulais avoir ri avant elle ; mais à mon grand étonnement elle resta silencieuse, me serrant légèrement les mains, et me demanda avec un accent timide :
— Avez-vous vraiment toujours vécu ainsi ?
— Toujours, Nastenka, toujours, et je crois que je finirai ainsi.
— Non, cela ne se peut, dit-elle avec émotion, cela ne se peut ! Est-ce que je pourrais, moi, passer toute ma vie avec ma babouschka ? Ce n’est pas bien du tout de vivre ainsi.
— Je le sais, Nastenka, je le sais. Et je le sais plus que jamais depuis que je suis auprès de vous, car c’est Dieu lui-même qui vous a envoyée, cher ange, pour me le dire et me le prouver. Maintenant, quand je suis auprès de vous, quand je vous parle, l’avenir me semble impossible, l’avenir, la solitude, l’absence, le vide. Et que vais-je rêver maintenant que je suis heureux auprès de vous, en réalité ? Soyez bénie, vous qui ne m’avez pas repoussé, vous à qui je devrai toute une soirée de bonheur.
— Oh ! non, non ! s’écria Nastenka. Cela ne se peut pas ! ne nous séparons pas ainsi ! Qu’est-ce que c’est que deux soirées ?
Des larmes brillaient dans ses yeux.
— Ô Nastenka, Nastenka ! savez-vous pour combien de temps vous m’avez donné de la joie ? Savez-vous que j’ai déjà meilleure opinion de moi-même ? Je me repens un peu moins d’avoir fait de ma vie un crime et un péché. – Car c’est un crime et un péché qu’une telle vie. Et ne croyez pas que j’aie rien exagéré. Pardieu ! non, je n’ai rien exagéré. Par moments, un tel chagrin m’envahit… Il me semble que je ne suis plus capable de vivre ma vie, et je me maudis moi-même. Après mes nuits fantastiques, j’ai de terribles moments de lucidité. Et autour de moi la vie tourbillonne pourtant ! la vie des hommes, celle qui n’est pas faite sur commande… Et pourtant, encore ! leur vie s’évanouira comme mon rêve. Dans un peu de temps, ils ne seront pas plus réels que mes fantômes. Oui, mais ils sont une succession de fantômes, leur vie se renouvelle ; aucun homme ne ressemble à un autre, tandis que ma rêverie épouvantée, mes fantômes enchaînés par l’ombre sont triviaux, uniformes ; ils naissent du premier nuage qui obscurcit le soleil, ce sont de tristes apparitions, des fantaisies de tristesse. Et elle se fatigue de cette perpétuelle tension, elle s’épuise, l’inépuisable imagination. Les idéals se succèdent, on les dépasse, ils tombent en ruines, et puisqu’il n’y a pas d’autre vie, c’est sur ces ruines encore qu’il faut fonder un idéal dernier. Et cependant l’âme demande toujours un idéal et c’est en vain que le rêveur fouille dans la cendre de ses vieux rêves, y cherchant quelque étincelle d’où faire jaillir la flamme qui réchauffera son cœur glacé et lui rendra ses anciennes affections, ses belles erreurs, tout ce qui le faisait vivre. Croirez-vous que je fête l’anniversaire d’événements qui ne sont pas arrivés, mais qui m’eussent été chers ?… Vous savez ? des imaginations de balcon… Et fêter ces anniversaires parce que ces stupides rêves ne sont plus, parce que je ne sais plus rêver, vous comprenez, ma chère, que c’est un commencement d’enterrement. Croirez-vous que je parviens à me rappeler la couleur des lieux où j’ai eu la pensée qu’il pourrait m’arriver un bonheur ? Et je les revisite, ces lieux, je m’y arrête, j’y oublie le présent, je le réconcilie avec le passé irréparable et j’erre comme une ombre, sans désir, sans but. Quels souvenirs ! je me rappelle par exemple qu’ici, il y a juste un an, à cette même heure, sur ce même trottoir j’errais isolé, triste comme aujourd’hui. Mais alors je ne me demandais pas encore : Où sont les rêves ? et voici que je hoche la tête et je me dis : Comme les années passent vite ! qu’en as-tu fait ? as-tu vécu ? regarde comme tout est devenu froid ! les années passeront, toujours davantage ta solitude t’accablera et viendra la vieillesse accroupie sur son manche à balai ; ton monde fantastique pâlira… Novembre… Décembre… Plus de feuilles à tes arbres… Ô Nastenka, ce sera triste de vieillir sans avoir vécu : n’avoir pas même de regrets ! Car je n’ai rien à perdre ; toute ma vie n’est qu’un zéro rond, un rêve…
— Ne me faites donc pas pleurer ! dit Nastenka en essuyant ses yeux. C’est fini maintenant ? Écoutez, je suis une jeune fille simple, très peu savante, quoique ma babouschka m’ait donné des maîtres ; pourtant, je vous assure que je vous comprends. Dites-vous que je serai toujours auprès de vous. J’ai eu, non pas tout à fait la même chose, mais des chagrins presque semblables aux vôtres quand ma babouschka m’a épinglée à sa robe. Certes je ne pourrais compter aussi bien que vous. Je n’ai pas assez étudié, ajoute-t-elle (évidemment mon discours pathétique, mon grand style lui avait inspiré du respect), mais je suis très contente que vous vous soyez confié à moi ; je vous connais maintenant, et moi, vous allez aussi me connaître ; moi aussi je vais tout vous dire : vous êtes un homme très intelligent, vous me donnerez un conseil.
— Ah ! Nastenka ! répondis-je, je ne suis pas bon conseiller ; mais il me semble que nous pourrions l’un à l’autre nous donner des conseils infiniment spirituels. Allons ! quels conseils voulez-vous ? Me voilà gai, heureux, et je n’aurai pas besoin d’emprunter mes paroles.
— Je m’en doute, dit Nastenka en riant : mais il ne me faut pas un conseil seulement spirituel ; il me le faut aussi cordial, comme d’un ami de cent ans.
— C’est entendu, Nastenka ! m’écriai-je tout transporté. Parole, je vous aimerais depuis mille ans que je ne vous aimerais pas davantage !
— Votre main ? dit Nastenka.
— La vôtre !
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