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Chapitre 3 Histoire de Nastenka

— La moitié de l’histoire, vous la connaissez déjà : vous savez que j’ai une babouschka.

— Si l’autre moitié est aussi longue…

— Taisez-vous et écoutez. Une condition : ne pas m’interrompre, ou bien je me tromperais ; il faut vous taire toujours. J’ai donc une vieille babouschka. Je suis tombée chez elle toute petite fille, car ma mère et mon père sont morts jeunes. Ma babouschka a été jeune (il y a longtemps !). Elle m’a fait apprendre le français et un tas de choses. À quinze ans – j’en ai dix-sept – j’avais fini mes études : je ne vous dirai pas ce que j’ai fait. Oh ! rien de grave. Mais ma babouschka, comme je vous l’ai dit, m’épingla à sa robe et me prévint que nous passerions ainsi toute notre vie. Il m’était impossible de m’en aller ; il fallait toujours étudier auprès de la babouschka. Une fois j’ai rusé, j’ai persuadé Fekla, notre bonne, de se mettre à ma place. Pendant ce temps la babouschka s’endormit dans son fauteuil et moi je m’en allai, pas loin, chez une amie. Cela finit mal. La babouschka s’éveilla pendant mon absence et me demanda quelque chose : or, Fekla est sourde : elle eut peur, se décrocha et s’enfuit…

Ici Nastenka s’interrompit pour rire. Je riais aussi, mais elle s’en fâcha.

— Il ne faut pas rire de ma babouschka ! je l’aime tout de même, savez-vous ? Ah ! comme je fus corrigée. On me remit aussitôt à ma place, et depuis je n’osai plus m’échapper, jusqu’au jour où… J’oubliais de vous dire que ma babouschka a une maison : toute petite, seulement trois fenêtres ; une maison en bois aussi vieille que ma babouschka. Au second, il y a un pavillon que nous n’occupons pas. Un beau jour, nous prîmes un nouveau locataire.

— Par conséquent il y avait aussi un ancien locataire ? remarquai-je en passant.

— Mais bien sûr, il y en avait un, et qui savait se taire mieux que vous. Il est vrai qu’il ne pouvait remuer la langue. Un petit vieillard, sec, muet, aveugle, boiteux, de sorte qu’enfin il lui était impossible de vivre davantage. Et voilà, il était mort. Et alors nous avons eu besoin d’un nouveau locataire, car sans locataire nous ne pouvons vivre. Le loyer constitue, avec la pension de la babouschka, tous nos revenus. Comme un fait exprès, le nouveau locataire était un jeune homme, un étranger, un voyageur. Il ne marchanda pas, la babouschka le laissa emménager sans le questionner ; mais après elle me demanda :

— Nastenka, notre locataire est-il jeune ou vieux ?

— Comme ça, babouschka (je ne voulais pas mentir), pas tout à fait jeune, mais pas un vieillard.

— Et d’un agréable extérieur ?

— Oui, babouschka, d’un assez agréable extérieur.

— Quel malheur !… Je t’en prie, ma petite fille, et pour cause… Ne va pas trop le regarder ! Dans quel siècle vivons-nous ! Voyez donc ! hein ! ce petit locataire « d’un assez agréable extérieur » ! Mon Dieu ! ce n’était pas ainsi de mon temps…

La babouschka parlait toujours de son temps : le soleil était plus chaud de son temps ; tout était meilleur de son temps.

Et je me mets à penser en moi-même : Pourquoi donc la babouschka me demande-t-elle si le locataire est beau et jeune ? Et puis je me mis à compter les mailles du bas que je tricotais.

Voilà qu’un matin, le locataire entre chez nous et demande qu’on mette un nouveau papier dans sa chambre. Un mot en amène un autre, la babouschka est bavarde, elle finit par me dire :

— Nastenka, va chercher dans ma chambre des stcheti1.

Je me levai aussitôt tout en rougissant, sans savoir pourquoi. Mais j’oubliai que j’étais épinglée et, au lieu de retirer doucement l’épingle pour que le locataire ne s’en aperçût pas, je tirai avec tant de force que le fauteuil de la babouschka se mit en route. Je devins, de rouge, cramoisie et m’arrêtai, clouée en place, et me mis tout à coup à pleurer. J’étais si désolée qu’en ce moment j’aurais volontiers renoncé au monde. La babouschka me cria :

— Et bien ! qu’attends-tu ? Va donc !

Mais je me mis à pleurer de plus belle.

Le locataire, comprenant que sa présence redoublait ma confusion, salua et sortit.

À partir de ce jour, dès que j’entendais du bruit dans le vestibule j’étais plus morte que vive.

— C’est le locataire qui vient ! pensais-je. Et tout doucement, par précaution, je retirais l’épingle. Mais ce n’était jamais lui. Il ne venait plus. Quinze jours se passèrent. Le locataire nous fit dire un jour par Fekla qu’il avait beaucoup de livres français, tous de bons livres, et qu’il plairait peut-être à la babouschka que je les lui lusse pour la désennuyer. La babouschka consentit avec reconnaissance.

— C’est parce que ce sont de bons livres, car s’ils n’étaient pas bons, je ne te permettrais pas de les lire, Nastenka ; ils t’apprendraient de mauvaises choses.

— Et que m’apprendraient-ils, babouschka ?

— Ah ! Nastenka, ils t’apprendraient comment les jeunes gens séduisent les jeunes filles. Comment, sous prétexte de les épouser, ils les emmènent de la maison paternelle et les abandonnent ensuite. J’ai lu beaucoup de ces livres. Ils sont si bien écrits qu’ils vous tiennent sans dormir toute la nuit… Quels livres a-t-il envoyés ?

— Des romans de Walter Scott.

— Ah ! n’y a-t-il pas ici quelque tour ? N’y a-t-il pas quelque billet d’amour glissé entre les pages ?

— Non, dis-je, babouschka, il n’y a pas de lettre !

— Mais regarde bien dans la reliure ! c’est souvent leur cachette, à ces brigands.

— Non, babouschka, dans la reliure non plus !

— Bien alors !

Et nous nous mîmes à lire Walter Scott. En un mois nous en lûmes près de la moitié. Notre locataire nous envoya ensuite Pouschkine. Et je pris un goût extrême à la lecture. Et je ne rêvai plus d’épouser un prince chinois.

Les choses en étaient là quand un jour il m’arriva de rencontrer notre locataire dans l’escalier. Il s’arrêta. Je rougis. Il rougit aussi, puis sourit, me salua, demanda des nouvelles de la babouschka et si j’avais lu ses livres.

— Oui ! tous !

— Et lequel vous a plu davantage ?

— Ivanhoé ! répondis-je.

Pour cette fois la conversation en resta là. Huit jours après je le rencontrai de nouveau dans l’escalier.

— Bonjour, dit-il.

— Bonjour.

— Ne vous ennuyez-vous pas toute la journée, seule avec la babouschka ?

Je ne sais pourquoi je rougis. Je me sentais honteuse et humiliée. Il me déplaisait qu’un étranger me fît cette question. Je voulus m’en aller sans répondre, je n’en eus pas la force.

— Vous êtes une charmante jeune fille, me dit-il. Pardonnez-moi ce que je vous ai dit. C’est que je vous souhaite une compagnie plus gaie que celle de la babouschka ; n’avez-vous aucune amie à qui vous puissiez faire des visites ?

— Aucune.

— Voulez-vous venir avec moi au théâtre ?

— Au théâtre ! Et la babouschka ?

— Qu’elle n’en sache rien !

— Non ! dis-je. Je ne veux pas tromper la babouschka. Adieu.

— Eh bien, adieu.

Et il n’ajouta plus rien.

Après le dîner il vint chez nous, s’assit, demanda à la babouschka si elle avait des connaissances, lui parla longuement.

— Ah ! dit-il tout à coup, j’ai aujourd’hui une loge pour l’Opéra. On donne le Barbier.

— Le Barbier de Séville ? s’écria la babouschka. Mais est-ce le même Barbier que de mon temps ?

— Oui, dit-il, le même ! Et il me regarda.

J’avais tout compris, mon cœur tressaillait d’attente.

— Mais comment donc ? mais moi-même dans mon temps j’ai joué Rosine sur un théâtre d’amateurs.

— Eh bien ! voulez-vous y aller aujourd’hui ? Il serait dommage de perdre ce billet.

— Eh bien, oui ! pourquoi pas ? Nastenka n’est pas encore allée au théâtre !

Mon Dieu quelle joie ! Nous nous apprêtâmes et partîmes aussitôt. La babouschka disait qu’elle ne verrait pas la pièce mais qu’elle entendrait la musique. Et puis, c’est une bonne vieille. Elle voulait surtout m’amuser, car toute seule, elle n’y serait pas allée. Quelle impression j’eus du Barbier, je ne vous la dirai pas. Toute la soirée, le locataire me regarda si gracieusement, me parla si bien, que je compris aussitôt qu’il avait voulu m’éprouver le matin en m’offrant d’aller seule avec lui. Ah ! que j’étais heureuse ! Je me sentais orgueilleuse, j’avais la fièvre, et toute la nuit je rêvai du Barbier.

Je pensais qu’après cela il viendrait chez nous de plus en plus souvent, mais pas du tout ; il cessa presque tout à fait ; une fois seulement par mois, il venait nous inviter à l’accompagner au théâtre. Nous y allâmes encore deux fois, mais je n’étais pas contente. Je voyais pourtant qu’il me plaignait d’être prisonnière chez ma babouschka. Je ne pouvais me tenir tranquille, ni lire, ni travailler. Parfois je faisais des méchancetés à ma babouschka, et d’autre fois je pleurais sans motif, je maigrissais, je faillis tomber malade. La saison de l’Opéra passa et notre locataire ne vint plus du tout, et quand nous nous rencontrions dans l’escalier il saluait toujours silencieusement, sérieusement, comme s’il ne voulait même pas parler, et il était déjà descendu sur le perron que j’étais encore à la moitié de l’escalier, tout mon sang au visage.

Que faire ? Je réfléchissais, oh ! je réfléchissais et je me désolais, puis enfin je me décidai ; il devait partir le lendemain et voici ce que je fis, le soir, quand ma babouschka fut couchée ; je fis un petit paquet de tous mes habits et, le prenant à la main, je montai, plus morte que vive, au pavillon, chez notre locataire. Je pense que je mis toute une heure à monter. Il m’ouvrit la porte et poussa un cri en m’apercevant, me prenant peut-être pour un fantôme, puis il se précipita pour me donner de l’eau, car je me tenais à peine debout.

J’avais mal à la tête et je perdais la vue nette des choses ; en revenant à moi, je posai mon petit paquet sur le lit, je m’assis auprès, cachai mon visage dans mes mains et me mis à pleurer comme trois fontaines ; il semblait avoir tout compris et me regardait si tristement que mon cœur se déchirait.

— Écoutez, commença-t-il, Nastenka, je ne puis rien ! je suis un homme pauvre : pour le moment je n’ai rien, pas même une petite place ; comment vivrions-nous si je vous épousais ?

Nous parlâmes longuement ; enfin je me sentis hors de moi, je lui dis que je ne pouvais plus vivre chez la babouschka, que je m’enfuirais, que je ne voulais plus être épinglée et que je le suivrais, qu’il le voulût ou non, que j’irais avec lui à Moscou, que je ne pouvais vivre sans lui.

La honte, l’amour, l’orgueil, tout parlait en même temps en moi. Je tombai presque évanouie sur le lit ; je craignais tant un refus ! Après un silence, il se leva, vint à moi et prit ma main.

— Ma chère Nastenka… il avait des larmes dans la voix, je vous jure que si jamais je puis me marier, je ne demanderai pas de bonheur à une autre que vous. Je pars pour Moscou et j’y resterai un an ; j’espère y arranger mes affaires. Quand je reviendrai, si vous m’aimez toujours, nous serons heureux. Maintenant c’est impossible, je ne puis m’engager, je n’en ai pas le droit ; mais si, même après plus d’un an, vous me préférez à tout autre, je vous épouserai. D’ailleurs je ne veux pas vous enchaîner par une promesse, acceptez la mienne et ne m’en faites pas.

Voilà, et le lendemain il partit ; nous décidâmes ensemble de ne pas faire de confidences à la babouschka ; il le voulut ainsi… Mon histoire est presque finie. Un an s’est passé depuis son départ. Il est arrivé, il est ici depuis trois jours, et… et…

— Et quoi ? m’écriai-je, impatient de savoir la fin.

Elle fit effort pour me répondre et parvint à murmurer :

— Rien, pas vu.

Elle baissa la tête et, soudain, se couvrit les yeux de ses mains et éclata en sanglots si douloureux que mon cœur se serra.

Je ne m’attendais pas du tout à une telle fin.

— Nastenka ! commençai-je d’une voix timide, ne pleurez pas, que savez-vous ? Peut-être il n’est pas venu.

— Il est ici, il est ici ! interrompit Nastenka. La veille de son départ nous sortîmes ensemble de chez lui et nous fîmes quelques pas sur ce quai. Il était dix heures, nous finîmes par nous asseoir sur ce banc, je ne pleurais plus, il m’était doux de l’entendre ; il me dit qu’aussitôt revenu il irait me demander à la babouschka, et il est revenu, et il ne m’a pas demandée.

Elle pleurait de plus belle.

— Dieu ! mais comment vous consoler ? m’écriai-je en me levant du banc. Ne pourriez-vous pas aller le voir ?

— Est-ce que cela se peut ? dit-elle en relevant la tête.

— Je ne sais pas trop… non… mais écrivez-lui.

— Non, c’est impossible, cela ne se peut pas non plus ! répondit-elle avec décision, mais en baissant la tête, sans me regarder.

— Et pourquoi cela ne se pourrait-il pas ? repris-je, tout à mon idée fixe. Mais savez-vous, Nastenka, qu’il y a lettre et lettre ? Ah ! que ce serait bien, Nastenka, d’avoir confiance en moi ! Craignez-vous que je vous donne un mauvais conseil ? Tout s’arrangera facilement ; c’est vous qui avez fait les premiers pas ; pourquoi donc maintenant ?…

— Non, non, j’aurais l’air de le poursuivre…

— Ah ! ma bonne petite Nastenka ! interrompis-je sans cacher un sourire. Mais non ! mais non ! Vous avez des droits puisqu’il vous a fait une promesse. Assurément, d’ailleurs, c’est un homme très délicat ; il a bien agi, continuai-je de plus en plus enthousiasmé par mes propres arguments, il s’est lié par une promesse, il a dit qu’il n’épouserait que vous, et, au contraire, il vous a laissé la liberté de le refuser tout de suite si vous voulez. Dans ces conditions, vous pouvez bien faire les premiers pas, vous devriez même les faire si vous vouliez lui rendre sa parole.

— Écoutez ! comment écririez-vous ?

— Quoi ?

— Mais cette lettre.

— Je l’écrirais ainsi : « Monsieur… »

— C’est absolument nécessaire ce « monsieur » ?

— Absolument. Pourtant, je pense…

— Eh bien ! après ?

— « Monsieur, pardonnez-moi si… » Pourtant non ! il ne faut aucune excuse ! Le fait par lui-même excuse tout. Mettez tout simplement : « Je vous écris. Pardonnez-moi mon impatience, mais pendant toute une année j’ai été heureuse en espérance. Ai-je tort de ne pouvoir supporter à présent même un jour de doute ? Peut-être vos intentions sont-elles changées. Dans ce cas je ne récriminerais point, je ne vous accuse pas, je ne suis pas la maîtresse de votre cœur, vous êtes un homme noble, ne riez pas de moi, ne vous fâchez pas. Rappelez-vous que c’est une pauvre jeune fille qui vous écrit sans personne pour la guider, et pardonnez-lui que le doute se soit glissé en elle. Vous êtes certes incapable d’offenser celle qui vous a aimé et qui vous aime… »

— Oui, oui, c’est bien cela ! c’est bien ce que je pensais écrire ! s’écria Nastenka. La joie brillait dans ses yeux. Oh ! vous avez résolu tous mes doutes. C’est Dieu lui-même qui vous envoie. Merci, merci !

— Merci de quoi ? de ce que Dieu m’a envoyé !

— Oui, même de cela.

— Ah ! Nastenka, il y a donc des gens que nous remercions d’avoir seulement traversé notre vie !… Mais c’est à moi à vous remercier de ce que je vous ai rencontrée et du souvenir immortel que vous me laisserez.

— Allons, assez… Nous avions donc décidé qu’à peine revenu, il me ferait savoir son retour par une lettre qu’il laisserait pour moi chez certains de nos amis qui ne se doutent de rien. Ou bien, s’il ne peut m’écrire, car il y a des choses qu’on ne peut pas dire dans une lettre, le jour même de son arrivée, il doit être ici à dix heures du soir, ici même. Eh bien, je sais qu’il est arrivé, voilà le troisième jour, et il ne m’écrit ni ne vient. Donnez donc ma lettre demain vous-même aux bonnes gens dont je viens de vous parler ; ils se chargeront de l’envoyer et, s’il y a une réponse, vous me l’apporterez ici, comme toujours.

— Mais la lettre, la lettre ! il faut d’abord l’écrire, ou tout cela ne pourra se faire qu’après-demain !

— La lettre… dit Nastenka un peu troublée, la lettre… mais…

Elle n’acheva pas, elle détourna son petit visage rose et je sentis dans ma main une lettre toute prête et cachetée. Un souvenir familier, gracieux et charmant me vint.

— R o, ro ; s i, si ; n a, na, commençai-je.

« Rosina ! » chantâmes-nous tous les deux. Je l’étreignais presque dans mes bras, j’étais transporté de joie. Elle riait à travers les larmes qui tremblaient au bord de ses cils.

— À demain. Vous avez la lettre et l’adresse.

Elle me serra fortement les mains, salua de la tête et disparut. Je restai longtemps immobile, la suivant des yeux.

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