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Chapitre 5 Quatrième nuit

Dieu ! comme tout cela a fini ! comme tout cela a fini !
Je suis arrivé à neuf heures, elle était déjà là. Je la vis de loin accoudée au parapet du quai ; elle ne m’entendit pas approcher.

— Nastenka ! appelai-je en maîtrisant mon émotion.

Elle se retourna vivement vers moi.

— Eh bien ! dit-elle, eh bien ! vite !

Je la regardai avec étonnement.

— Eh bien ! la lettre, l’avez-vous apportée ? dit-elle en se retenant de la main au parapet.

— Non, je n’ai pas de lettre, finis-je par dire, n’est-il donc pas encore venu ?

Elle pâlit affreusement et me regarda longtemps, longtemps ; j’avais brisé son dernier espoir.

— Eh bien ! que Dieu lui pardonne, dit-elle enfin d’une voix entrecoupée, que Dieu lui pardonne.

Elle baissa les yeux, puis voulut me regarder, mais ne put ; pendant quelques instants encore elle s’efforça de dominer son émotion et tout à coup se détourna, s’accouda au parapet et éclata en sanglots.

— Voyons ! cessez donc ! commençai-je à dire. Cessez donc…

Mais je n’eus pas la force de continuer en la regardant, et d’ailleurs qu’avais-je à lui dire ?

— N’essayez pas de me consoler, disait-elle en pleurant, ne me parlez pas de lui, ne dites pas qu’il viendra, qu’il ne m’a pas abandonnée. Pourquoi ? Y avait-il donc quelque chose dans ma lettre, dans cette malheureuse lettre ?…

Les sanglots interrompirent sa voix.

— Oh ! que c’est cruel ! inhumain ! et pas un mot, pas un mot ! S’il avait au moins répondu qu’il ne veut plus de moi, qu’il me repousse… mais ne pas écrire une ligne pendant trois jours entiers ! Il est si facile d’offenser, de blesser une pauvre jeune fille sans défense, qui n’a que le tort d’aimer ! Oh ! combien j’ai souffert durant ces trois jours, mon Dieu ! mon Dieu ! Et dire que je suis allée chez lui moi-même, que je me suis humiliée devant lui, que j’ai pleuré, que je l’ai supplié, que je lui ai demandé son amour, et après tout cela… Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible, n’est-ce pas ? (Ses yeux noirs jetaient des éclairs.) Ce n’est pas naturel, nous nous sommes trompés, vous et moi ; il n’aura pas reçu ma lettre ! il ne sait encore rien ! Comment cela se pourrait-il ? Jugez vous-même ; dites-moi ; expliquez-moi : est-il possible d’agir aussi barbarement ! Pas un mot ! mais au dernier des hommes on est plus pitoyable ! Peut-être lui aura-t-on dit quelque chose contre moi ? hein ! qu’en pensez-vous ?

— Écoutez, Nastenka, j’irai chez lui demain de votre part.

— Et puis ?

— Et je lui dirai tout.

— Et puis ! et puis ?

— Vous écrirez une lettre. Ne dites pas non, Nastenka, ne dites pas non ! Je le forcerai à prendre en bonne part votre démarche. Il saura tout, et si…

— Non, mon ami, non, interrompit-elle, je n’écrirai pas. Plus un mot de moi. Je ne le connais plus, je ne l’aime plus. Je l’ou-bli-e-rai…

Elle n’acheva pas.

— Tranquillisez-vous ! Asseyez-vous ici !

Je lui montrais une place sur le banc.

— Mais je suis tranquille. C’est bien cela… oh ! je ne pleure plus… vous pensez peut-être que je vais… me tuer… me noyer…

Mon cœur était plein ; je voulais parler et je ne pouvais. Elle me prit la main :

— Vous n’auriez pas agi ainsi, vous n’auriez pas abandonné celle qui était venue à vous d’elle-même ; vous auriez eu pitié d’elle ; vous vous représenteriez qu’elle était toute seule, qu’elle ne savait pas se gouverner, qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de vous aimer, qu’elle n’est pas coupable enfin ! qu’elle n’est pas coupable… qu’elle n’a rien fait !… mon Dieu ! mon Dieu !

— Nastenka ! m’écriai-je, Nastenka ! vous me déchirez le cœur ! vous me tuez ! Nastenka ! je ne puis plus me taire, il faut que je vous dise… ce qui bouillonne dans mon cœur.

Je me levai. Elle retint ma main et me regarda, étonnée.

— Qu’avez-vous ?

— Nastenka, dis-je avec décision, tout cela est sot, impossible ; au nom de toutes vos souffrances, je vous supplie de me pardonner…

— Mais quoi ? quoi ? dit-elle, cessant de pleurer et me regardant fixement, tandis qu’une curiosité étrange étincelait dans ses yeux étonnés. Qu’avez-vous ?

— Irréalisable !… Mais je vous aime, Nastenka ! voilà ce qui est ! et maintenant tout est dit, fis-je en laissant désespérément tomber ma main. Maintenant, voyez si vous pouvez me parler comme vous faisiez tout à l’heure, si vous pouvez écouter ce que je veux vous dire…

— Mais quoi donc ? interrompit Nastenka ; mais que va-t-il me dire ? Il y a longtemps que je le savais : vous m’aimez ? Ah ! mon Dieu ! il y a longtemps que je le sais ; mais il me semblait toujours que vous m’aimiez simplement, comme ça…

— En effet, Nastenka, c’était d’abord simple, et maintenant, maintenant… je suis comme vous étiez quand vous êtes allée chez lui avec votre petit paquet, et je suis plus à plaindre que vous n’étiez, Nastenka : il n’aimait alors personne…

— Que me dites-vous ? Je n’ai pas tout compris, mais quoi ? Cela vous prend tout à coup ?… Mais quelle sottise je dis !…

Nastenka resta très confuse ; ses joues s’allumaient, elle baissa les veux.

— Mais que faire, Nastenka ? Que dois-je faire ? Ai-je tort de vous aimer ? Non, cela ne peut vous offenser. J’étais votre ami, eh bien ! je le suis toujours, rien n’est changé… Voilà que je pleure, Nastenka, je suis ridicule, n’est-ce pas ? Bah ! laissez-moi pleurer, cela ne gêne personne ; mes larmes sécheront, Nastenka.

— Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous ! dit-elle.

— Non, Nastenka, je ne m’assiérai pas, je ne peux plus rester ici, vous ne pouvez plus me voir : je n’ai plus qu’un mot à vous dire et je m’en vais ; voici : vous n’auriez jamais su que je vous aime, j’aurais gardé mon secret ; mais, c’est votre faute ; vous m’avez forcé à parler, je vous ai vue pleurer, je n’ai pu y tenir, j’ai tout dit et… et vous n’avez plus le droit de m’éloigner de vous…

— Mais qui vous dit de vous éloigner ?

— Quoi ! vous ne me dites pas de m’en aller ? et moi qui voulais de moi-même vous quitter ? Et en effet, je m’en irai ; mais auparavant je vous dirai tout. Tout à l’heure, quand vous pleuriez, je ne pouvais me tenir en place ; quand vous pleuriez, vous savez… parce qu’un autre ne veut pas de votre amour. J’ai senti, moi, dans mon cœur tant d’amour pour vous, Nastenka, tant d’amour ! Et je ne pouvais plus me taire…

— Oui, oui, parlez, dit Nastenka avec un geste inexplicable. Ne me regardez pas ainsi ; je vous expliquerai… Parlez d’abord.

— Vous avez pitié de moi, Nastenka ? Vous avez tout simplement pitié de moi, ma petite amie ! mais qu’importe ! C’est bien ! tout cela est honnête ; mais voyez-vous, tout à l’heure je pensais (oh ! laissez-moi vous dire…) je pensais que (il va sans dire que cela est impossible, Nastenka), je pensais que d’une façon quelconque… vous ne l’aimiez plus. Alors, – je pensais à cela hier et avant-hier, Nastenka – alors s’il en était ainsi, je tâcherais de me faire aimer de vous, absolument. Ne me disiez-vous pas que vous êtes tout près de m’aimer ? Eh bien ?… il me reste à dire… Qu’est-ce qui arriverait si vous m’aimiez ? Mon amie, car vous êtes en tous cas mon amie, je suis certes un homme simple, sans importance, mais ce n’est pas l’affaire, je ne sais pas m’expliquer, Nastenka. Seulement, je vous aimerais tant, Nastenka, je vous aimerais tant, que si vous l’aimiez encore, oui, même si vous aimiez encore celui que je ne connais pas, du moins vous ne remarqueriez jamais que mon amour vous pesât. Et je vous aurais tant de reconnaissance !… Ah ! qu’avez-vous fait de moi ?

— Ne pleurez donc pas, dit Nastenka en se levant ; allons, levez-vous, venez avec moi ; je vous défends de pleurer. Finissez… Soit. Puisqu’il m’abandonne, m’oublie, quoique je l’aime encore (je ne veux pas vous tromper)… si par exemple je vous aimais, c’est-à-dire si, seulement si… ô mon ami, quand je pense que je vous ai offensé, que je vous ai félicité de n’être pas amoureux de moi… Sotte ! mais je suis décidée…

— Nastenka, je m’en vais, car au fond je vous fais souffrir. Voilà que vous avez des scrupules à mon sujet, comme si vous n’aviez pas assez de votre chagrin. Adieu, Nastenka.

— Attendez donc !

— Attendre quoi ?

— Je l’aime, mais ça passera… Qui sait ? Peut-être sera-ce fini aujourd’hui même. Je veux le haïr, n’est-il pas en train de se moquer de moi. Qui sait ? il ne m’a peut-être jamais aimée ; je vous aime, mon ami, oui, je vous aime, je vous aime comme vous m’aimez. Je vous aime plus que lui…

L’agitation de la pauvre fille était si forte qu’elle ne put achever, posa sa tête sur mon épaule et sanglota ; je la consolai, je la raisonnai ; elle serrait ma main et me parlait en sanglotant.

— Attendez ! ça va cesser !

Elle cessa en effet, essuya ses joues et nous nous mîmes à marcher ; je voulais parler, mais longtemps encore elle me pria d’attendre ; nous nous taisions, elle reprit enfin sa présence d’esprit et se remit à parler.

— Voici… commença-t-elle d’une voix tremblante où vibrait un accent qui m’allait droit au cœur, ne pensez pas que je sois inconstante, que j’aie pu si facilement oublier et trahir. Pendant tout un an je l’ai aimé, je n’ai pas eu de pensée qui ne fût à lui. Mais vous voyez, il m’abandonne. Eh bien !… je ne l’aime plus, car je ne puis aimer que ce qui est noble, généreux ; que Dieu lui pardonne ! Il a bien fait, d’ailleurs. Ah ! si je m’étais détrompée trop tard ? C’est fini ! Peut-être n’était-ce qu’une illusion. Peut-être ne l’eussé-je pas tant aimé si j’avais été moins sévèrement tenue par ma babouschka. Peut-être est-ce un autre que je devais aimer. Je veux dire que, malgré que je l’aime (non, que je l’aie aimé), si vous sentez que votre amour est assez grand pour chasser de mon cœur tout autre sentiment et pour remplir mon cœur, si vous avez pitié de moi, si vous ne voulez pas me laisser seule, si vous voulez m’aimer toujours comme maintenant, je vous jure alors que ma reconnaissance, que mon amour enfin sera digne du vôtre… Prendrez-vous maintenant ma main ?

— Nastenka ! m’écriai-je étouffant de sanglots ; Nastenka !

— C’est tout à fait assez ! dit-elle en se dominant. Tout est dit, n’est-ce pas ? Eh bien ! vous êtes heureux ? Maintenant, parlons d’autre chose, voulez-vous ?

— Oui, Nastenka, oui, parlons d’autre chose ; oui, parlons d’autre chose, je suis heureux, je suis… Eh bien ! Nastenka, parlez-moi donc d’autre chose. Vite, parlez, je suis prêt.

Nous ne savions que dire. Puis tout à coup ce fut un déluge de paroles sans suite ni sens : nous marchions tantôt sur le trottoir, tantôt au milieu de la rue, nous nous arrêtions, et puis nous marchions vite, nous allions comme des enfants.

— Je demeure seul, Nastenka ; il faut que vous sachiez que je suis pauvre ; je possède douze cents roubles.

— Il faut prendre avec nous la babouschka ; elle a sa retraite, elle ne nous gênera pas, mais il faut absolument la prendre.

— Mais bien sûr, d’ailleurs je garderai Matrena.

— Ah ! oui, et moi Fekla.

— Matrena est une bonne femme ; son seul défaut est qu’elle manque totalement d’imagination.

— Ça ne fait rien… Dites, il faudra emménager chez nous demain.

— Comment cela, chez nous ?

— Oui, vous prendrez le pavillon ; la babouschka veut le louer à un jeune homme. Je lui ai dit : Pourquoi à un jeune homme ? Elle m’a répondu : Je me fais vieille. J’ai compris son intention.

Nous nous mîmes à rire tous deux.

— Mais où demeurez-vous donc ? J’ai déjà oublié.

— Dans la maison de Baramiskov, près du pont.

— Ah ! je sais, une belle maison. Eh bien, donnez congé et venez chez nous tout de suite.

— Dès demain, Nastenka ; je dois quelque chose pour la location, mais ça ne fait rien, je toucherai bientôt mes appointements.

— Savez-vous ? moi, je donnerais des leçons ; j’apprendrai d’abord et puis je donnerai des leçons.

— Entendu ; moi je vais bientôt recevoir une gratification.

— Enfin, vous serez demain notre locataire.

— Oui, et nous irons aussi voir le Barbier de Séville, on le donne bientôt.

— Oh ! dit Nastenka, plutôt quelque autre chose.

— Comme vous voudrez, je n’y pensais pas.

Tout en parlant, nous allions sans savoir où nous étions, nous arrêtant, nous remettant à marcher, redevenant graves après avoir beaucoup ri et pleuré, pour aller, Dieu sait où, pleurer et rire encore. Nastenka voulait rentrer, je ne la retenais pas, je l’accompagnais, et un quart d’heure après, nous nous retrouvions, assis sur notre banc, puis elle soupirait ; je redevenais timide… jusqu’à ce que sa main vînt chercher la mienne, et alors nous recommencions à bavarder.

— Il est temps de rentrer, il est déjà très tard, dit enfin Nastenka, c’est assez faire les enfants.

— Je ne dormirai guère cette nuit, Nastenka ! D’ailleurs, je ne rentrerai pas.

— Je ne dormirai guère non plus, accompagnez-moi. Mais allons bien chez nous, cette fois ?

— Absolument, absolument.

— Parole d’honneur ? car tout de même il faut rentrer.

— Parole… Regardez le ciel, Nastenka, il fera beau demain. Le ciel est bleu ! Quelle lune ! Ah ! un nuage ! Bon ! il est passé !

Nastenka ne regardait pas les nuages ; elle ne parlait plus ; je sentis sa main trembler dans la mienne, et à ce moment, un jeune homme passa près de nous, il s’arrêta, nous regarda fixement et fit de nouveau quelques pas.

— Nastenka, dis-je à demi-voix, qui est-ce ?

— C’est lui, répondit-elle d’une voix très basse et en se serrant davantage contre moi.

Je tressaillis, j’eus peine à rester debout.

— Nastenka ! dit une voix derrière nous, Nastenka.

Dieu ! quel cri, comme elle s’arracha de moi et vola à sa rencontre ; j’étais comme foudroyé ! Mais elle ne l’eut pas plutôt serré dans ses bras qu’elle revint à moi, enlaça mon cou de ses deux mains et m’embrassa violemment, puis, sans dire un seul mot, me quitta de nouveau, prit l’autre par la main et partit avec lui.

Je ne les vis pas s’éloigner.

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