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Chapitre 6 Le matin

La journée n’était pas belle. Les gouttes d’eau faisaient un bruit triste sur mes vitres ; sombre dans ma chambre, sombre dehors. La tête me tournait, j’avais la fièvre.
— Une lettre pour toi, mon petit père, c’est le postillon qui l’apporte, me dit Matrena.

— De qui donc ? demandai-je sans savoir ce que je disais.

— Comment le saurais-je, mon petit père ? Lis toi-même.

Je brisai le cachet.

« Oh ! pardonnez-moi. Je vous supplie à genoux de me pardonner ; je ne voulais pas vous tromper, et pourtant je vous ai trompé. Pardon ! Pourtant je n’ai pas changé pour vous, je vous aimais, je vous aime encore ; pourquoi n’êtes-vous pas lui ?

« Oh ! s’il était vous !

« Dieu voit tout ce que je voudrais faire pour vous ; vous avez beaucoup souffert et moi aussi je vous ai fait souffrir ; mais l’offense s’oubliera et il vous restera la douceur de m’aimer. Je vous remercie, oui, je vous remercie de votre amour. Il est gravé dans mon esprit comme un beau rêve qu’on se rappelle longtemps après le réveil ; je n’oublierai jamais l’instant où vous, m’avez si généreusement offert votre cœur en échange du mien tout meurtri. Si vous me pardonnez, j’aurai pour vous une reconnaissance presque amoureuse à laquelle je serai fidèle. Je ne trahirai pas votre cœur et nous nous rencontrerons, vous viendrez chez nous, vous serez notre meilleur ami. Vous m’aimerez comme avant. Je me marie la semaine prochaine, j’irai avec lui chez vous. Vous l’aimerez, n’est-ce pas ? Pardon encore. Merci encore. Aimez toujours votre Nastenka. »

Longtemps, longtemps je relus cette lettre ; enfin elle tomba de mes mains et je me cachai le visage.

— Mon petit père, dit Matrena.

— Quoi, vieille ?

— J’ai enlevé toutes les toiles d’araignées, toutes ; si maintenant tu veux te marier, la maison est propre.

Je regardai Matrena. C’était une vieille encore assez bien conservée, plutôt jeune, mais pourquoi donc son regard me semblait-il si éteint, son visage si ridé, ses épaules si voûtées, toute la créature si décrépite ? Et pourquoi me semblait-il que la chambre eût vieilli comme la vieille ? Les murs et le plancher étaient ternes, et des toiles d’araignées ! il y en avait plus que jamais. Tout était sombre… oui, j’avais devant moi la perspective de mon avenir, triste, triste, oh ! triste. Je me vis ce jour-là tel que je suis aujourd’hui quinze ans après, dans la même chambre, avec la même Matrena qui n’a pas plus d’imagination qu’autrefois.

Et je n’ai pas revu Nastenka. Attrister de ma présence son bonheur, être un reproche, faner les fleurs qu’elle noua dans ses cheveux en allant à l’autel ? jamais, jamais ! Que ton ciel soit serein, que ton sourire soit clair ! Je te bénis pour l’instant de joie que tu as donné au passant morne, étranger, solitaire…

Mon Dieu ! tout un instant de bonheur ! N’est-ce pas assez pour toute une vie ?

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1.Système de boules enfilées à des tringles de fer pour compter.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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