‹ Les nuits mexicainesChapitre 26 sur 40 · XXVI

XXVI

HEURES DE SOLEIL

La petite maison du faubourg dans laquelle doña Dolores avait trouvé un si sûr abri, entre doña Maria et doña Carmen, bien que simple et comparativement très peu importante, était une délicieuse habitation, meublée fort simplement; mais avec un goût parfait. Par derrière, chose rare à México, s'étendait une huerta mignonne, mais bien dessinée, garnie de taillis touffus, pleins d'ombrages et de fraîcheur, qui offraient de charmantes retraites contre les ardeurs du soleil à l'heure torride de midi.

C'était au fond de ces bosquets odorants que les deux jeunes filles se venaient cacher pour caqueter et gazouiller en liberté, répondant par les doux éclats de leurs rires cristallins aux chants joyeux des oiseaux.

Trois personnes avaient seules entrée dans cette maison; ces trois personnes étaient l'aventurier, le comte et Dominique.

L'aventurier, sans cesse absorbé par ses mystérieuses occupations, n'y faisait que de rares et courtes apparitions.

Il n'en était pas de même des jeunes gens.

Pendant les premiers jours, ils s'étaient strictement conformés aux recommandations de leur ami, et n'avaient fait que des visites courtes, et pour ainsi dire furtives; mais peu à peu entraînés par le charme invisible gui les attirait à leur insu, les visites s'étaient multipliées, étaient devenues plus longues et, inventant toutes sortes de prétextes, ils en étaient arrivés à passer leurs journées presque tout entières auprès des dames.

Un jour, tandis que les habitants de la petite maison, retirés au fond de leur jardin, causaient gaiement entre eux, un tumulte affreux se fit entendre au dehors.

Le vieux domestique accourut tout effarés prévenir sa maîtresse qu'une bande de bandits, rassemblés devant la maison, exigeaient qu'on leur en ouvrît la porte, menaçant de la briser si on ne voulait pas y consentir.

Le comte rassura doña Maria, lui dit de ne rien craindre, et après l'avoir engagée à ne pas sortir du jardin, ainsi que les jeunes filles, lui et Dominique s'avancèrent vers la porte de la maison.

Raimbaut était par hasard venu quelques instants auparavant apporter une lettre à son maître, sa présence, en cette circonstance, était fort précieuse.

Les trois hommes prirent leurs fusils doubles et leurs revolvers, et après s'être concertés entre eux en quelques mots, le comte s'approcha de la porte contre laquelle on frappait du dehors à coups redoublés et ordonna au vieux domestique de l'ouvrir.

A peine la porte fût-elle entr'ouverte, qu'il y eut une poussée épouvantable, et une dizaine d'individus se précipitèrent dans le zaguán, avec des cris et des hurlements furieux.

Mais tout à coup ils s'arrêtèrent.

Devant eux, à dix pas au plus, trois hommes se tenaient immobiles, le fusil à l'épaule, prêts à lâcher la détente.

Sans armes, pour la plupart, tant ils étaient convaincus de ne pas rencontrer de résistance, et ne possédant que les couteaux passés à leurs ceintures, les bandits demeurèrent frappés d'épouvante à la vue des fusils dirigés contre eux.

La fière contenance de ces trois hommes leur imposa, ils hésitèrent, et finalement s'arrêtèrent en se jetant l'un à l'autre des regards effarés.

Ce n'était pas ce qu'on leur avait annoncé: cette maison, si calme en apparence, renfermait une garnison formidable.

Le comte donna son fusil à tenir au vieux domestique et s'armant d'un revolver à six coups, il s'avança résolument vers les bandits.

Ceux-ci, par un mouvement contraire, commencèrent à reculer pas à pas, si bien que bientôt ils touchèrent la porte, alors se retournant d'un bond, ils s'élancèrent au dehors.

Le comte ferma tranquillement la porte derrière eux.

Les jeunes gens rirent aux éclats de leur facile victoire, et rejoignirent les dames blotties toutes tremblantes, au fond d'un bosquet.

Cette leçon avait suffi; depuis, le calme des habitants de la petite maison n'avait plus été troublé.

Néanmoins, doña Maria, reconnaissante du service que lui avaient rendu les jeunes gens, non seulement ne trouvait plus qu'ils lui faisaient de trop longues visites, mais encore, lorsqu'ils voulaient, par convenance, prendre congé, elle les engageait à demeurer davantage.

Il est vrai que les jeunes filles joignaient leurs prières aux siennes, de sorte que le comte et son ami, se laissaient facilement convaincre de demeurer, et passaient ainsi la plus grande partie de leurs journées auprès d'elles.

C'était le lendemain même de la nuit passée par don Adolfo chez ses amis à souper si copieusement; midi avait depuis longtemps déjà sonné à toutes les églises de la ville, et les jeunes gens, qui d'ordinaire se présentaient vers onze heures du matin chez doña Maria, n'avaient point encore paru.

Les deux jeunes filles réunies dans la salle à manger, feignaient de ranger et d'épousseter les meubles pour ne pas aller rejoindre doña Maria, qui depuis longtemps déjà les attendait au jardin.

Bien qu'elles ne se parlassent pas, les jeunes filles tout en rangeant ou plutôt dérangeant les meubles, avaient sans cesse les yeux fixés sur la pendule.

--Comprenez-vous, Carmencita, dit enfin doña Dolores en faisant une moue charmante, que mon cousin ne soit pas encore venu.

--C'est inconcevable, querida, répondit aussitôt doña Carmen, je vous avoue que je suis fort inquiète, la ville est, dit-on, bouleversée en ce moment; pourvu qu'il ne soit rien arrivé de fâcheux à ces pauvres jeunes gens.

--Oh! Ce serait affreux qu'il leur fût arrivé malheur.

--Que deviendrions-nous seules et sans protection dans cette maison? Où sans leurs secours déjà nous aurions été assassinées.

--D'autant plus que nous ne pouvons compter sur don Jaime, qui toujours est absent.

Les deux jeunes filles poussèrent un soupir, se regardèrent un instant en silence, puis tombèrent dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes.

Elles s'étaient comprises.

Ce n'étaient pas pour elles qu'elles craignaient.

--Tu l'aimes donc? demanda enfin doña Dolores d'une voix base et entrecoupée à l'oreille de son amie.

--Oh! Oui, répondit-elle doucement, et toi?

--Moi, aussi.

L'aveu était fait, elles s'entendaient maintenant et n'avaient plus rien à se cacher.

--Depuis quand l'aimes-tu? reprit doña Carmen.

--Je ne sais pas, il me semble que je l'ai aimé toujours.

--C'est comme moi.

Rien n'est aussi doux et aussi pur qu'un naïf amour de jeune fille. C'est l'âme à peine éveillée aux sensations humaines, qui cherche ses belles ailes d'ange pour s'envoler vers les régions inconnues de l'idéal.

--Et lui, t'aime-t-il? demanda doucement Carmen.

--Puisque je l'aime.

--C'est vrai, fit-elle convaincue.

L'amour a cela d'adorable en soi, qu'il est essentiellement illogique, sans cela ce ne serait pas l'amour. Soudain les deux jeunes filles se redressèrent en portant la main à leur cœur.

--Le voilà, dit Dolores.

--Il vient, fit Carmen.

Comment le savaient-elles? Le plus profond silence régnait au dehors.

Abandonnant alors la salle à manger, elles s'envolèrent au jardin comme deux colombes effarouchées.

Presqu'aussitôt on heurta à la porte.

Le vieux domestique reconnut sans doute qui frappait ainsi, car il se hâta d'ouvrir.

Le comte et son ami entrèrent.

--Ces dames? demanda le comte.

--A la huerta, Excellence, répondit le domestique eu refermant la porte derrière eux.

Les dames étaient assises dans un bosquet, doña Maria brodait, les jeunes filles lisaient fort attentivement en apparence, si attentivement, même, que bien qu'elles fussent subitement devenues rouges, elles n'entendirent pas crier les pas des visiteurs sur le sable des allées, et furent fort surprises en les apercevant.

Ceux-ci se découvrirent en entrant sous le bosquet et saluèrent respectueusement les dames.

--Vous voici donc enfin, messieurs, dit en souriant doña Maria; savez-vous que vous nous avez fort inquiétées?

--Oh! fit doña Carmen en avançant les lèvres.

--Pas beaucoup, murmura doña Dolores, ces messieurs ont sans doute trouvé autre part une occasion de se divertir, et ils en ont profité.

Le comte et Dominique regardèrent les jeunes filles avec surprise, ils ne comprenaient pas.

--Voyons, voyons, petites folles, dit doucement doña Maria, ne tourmentez pas ainsi ces pauvres jeunes gens, vous les rendez tout confus, il est probable que s'ils ne sont pas venus plus tôt c'est que cela leur a été impossible.

--Oh! Ces messieurs sont parfaitement libres de venir lorsque cela leur plaît, dit dédaigneusement doña Dolores.

--Nous nous garderons bien de les chicaner pour si peu, ajouta Carmen sur le même ton.

Ce fut le coup de grâce pour les jeunes gens, ils perdirent complètement contenance.

Les moqueuses enfants les regardèrent un instant à la dérobée, puis elles éclatèrent d'un rire si franc, si soudain, que le comte et Dominique en pâlirent de dépit.

--Vive Dieu! s'écria le vaquero, en frappant du pied avec colère, c'est aussi être trop méchant de nous punir ainsi d'une faute que nous n'avons pas commise.

--Don Adolfo nous a retenu malgré nous, dit le comte.

--Vous avez vu don Jaime? demanda doña Maria.

--Oui, madame, cette nuit vers onze heures il est venu nous visiter.

Les jeunes gens prirent alors des sièges et la conversation continua sur un ton enjoué.

Doña Carmen et Dolores continuèrent à les lutiner; elles étaient heureuses de leur avoir fait perdre aussi complètement contenance, bien qu'elles leur gardassent intérieurement rancune de ne pas avoir été comprises, sur le sentiment qui dictait leurs reproches.

Quant au comte et à Dominique, ils se sentaient heureux de se trouver près de ces belles et naïves jeunes filles; ils s'enivraient au feu de leurs regards, écoutaient avec ravissement la douce musique de leur voix, sans penser à autre chose qu'à jouir le plus longtemps possible du facile bonheur qui leur était ainsi procuré.

Toute l'après-dîner s'écoula ainsi pour eux avec la rapidité d'un songe.

A neuf heures du soir ils se retirèrent.

Ils regagnèrent leur maison sans échanger une parole.

--As-tu envie de dormir? demanda le comte à son ami dès qu'ils furent dans leur appartement.

--Ma foi non, répondit celui-ci; pourquoi?

--C'est que je désirerais causer avec toi.

--Ma foi, mon ami, cela se trouve parfaitement; moi aussi j'ai à te parler.

--Ah! fit le comte; eh bien, si tu le veux nous causerons tout en fumant un cigare et en buvant un grog.

--Je ne demande pas mieux.

Les deux jeunes gens s'installèrent en face l'un de l'autre et allumèrent leurs cigares.

--Quelle charmante journée nous avons passée! dit le comte.

--Comment en pourrait-il être autrement, répondit Dominique, auprès de personnes aussi aimables?

Et comme d'un commun accord les jeunes gens soupirèrent.

Le comte sembla tout à coup prendre une résolution.

--Voyons, dit-il à son ami, veux-tu être franc?

--Avec toi surtout je le serai toujours; tu le sais bien, répondit Dominique.

--Eh bien! Écoute, tu sais que je suis depuis quelques mois à peine au Mexique, mais ce que tu ne sais que vaguement c'est le motif qui m'a conduit dans ce pays.

--Je crois t'avoir entendu dire que tu étais arrivé ici dans l'intention d'épouser ta cousine, doña Dolores de la Cruz.

--C'est la vérité, mais ce que tu ignores, c'est la façon dont ce mariage a été convenu, et les raisons qui m'empêchent de le rompre.

--Ah! fit Dominique.

--Je serai bref; sache donc que tout enfant encore, d'après les conditions d'un pacte de famille, je fus fiancé à ma cousine doña Dolores dont j'ignorais même l'existence; devenu homme, mes parents me sommèrent de remplir l'engagement que sans me consulter ils avaient pris en mon nom. Malgré la répugnance toute naturelle que j'éprouvais pour cette union étrange avec une femme que je ne connaissais pas, il me fallut obéir. Je quittai avec regret la vie heureuse, calme et insouciante que je menais à Paris au milieu de mes amis, et je m'embarquai pour le Mexique. Don Andrés de la Cruz me reçut à mon arrivée avec la joie la plus vive, me combla des attentions les plus délicates, et me présenta à sa fille, à ma fiancée. Doña Dolores me reçut froidement, plus que froidement même; pas plus que moi sans doute, elle n'était satisfaite de l'union qu'on la contraignait de contracter avec un inconnu, et se sentait froissée du droit que son père s'était ainsi arrogé de disposer de sa main sans la consulter, ou seulement sans l'avertir, car doña Dolores, je l'appris plus tard, ignorait complètement le pacte conclu entre les deux branches de notre famille... Quant à moi, charmé du froid accueil que j'avais reçu de celle que je devais épouser, j'espérai que peut-être cette union ne se conclurait pas. Doña Dolores est fort belle, tu le sais.

--Oh! Oui, murmura Dominique.

--Son caractère est charmant, son esprit cultivé; enfin, elle réunit toutes les grâces et tous les séduisants attraits qui font une femme accomplie.

--Oh! Oui, reprit encore Dominique, tout ce que tu dis là est bien l'exacte vérité.

--Eh bien, je ne puis l'aimer, c'est plus fort que moi et cependant le devoir, le devoir m'obligea l'épouser, car doña Dolores est devenue tout à coup orpheline, elle est presque ruinée, et livrée sans défense à la haine de son frère; fiancé avec elle contre mon gré il est vrai, mais bien réellement fiancé, l'honneur m'ordonne d'accomplir cette union, dernier vœu de son père mourant; et cependant j'aime...

--Que veux-tu dire? s'écria Dominique d'une voix haletante.

--Pardonnes-moi, Dominique; j'aime doña Carmen.

--Oh! Merci, mon Dieu.

--Quoi? Que veux-tu dire?

--J'aime aussi, dit Dominique, tu me rends bien heureux, celle que j'aime, c'est doña Dolores!

Le comte tendit la main à Dominique; celui-ci se jeta dans ses bras.

Ils demeurèrent longtemps pressés dans une chaleureuse étreinte; enfin le comte se dégagea doucement.

--Espérons! dit-il, résumant par ce seul mot les sentiments qui bouillonnaient dans leur cœur.

Page 1