XXVII
UN HOMME DE BIEN
Il était deux heures de l'après-dîner. Il n'y avait pas un souffle dans l'air, la campagne semblait endormie sous le poids d'un soleil de plomb, dont les rayons incandescents tombaient du ciel d'une couleur de cuivre fourbi sur la terre pâmée de chaleur, et faisaient étinceler, comme autant de diamants, les cailloux micacés d'une route large et tortueuse qui serpentait en méandres infinis à travers une campagne aride, semée de roches d'un blanc grisâtre sur les parois desquels ruisselait en cascade de feu une aveuglante lumière.
L'atmosphère d'une parfaite transparence, ainsi que cela existe toujours dans les climats privés d'humidité, laissait distinguer nets et précis, jusqu'au dernier plan de l'horizon, les divers accidents du paysage; avec une crudité de tons et de détails qui à cause du manque de perspective aérienne leur donnait quelque chose de dur qui attristait l'œil.
A un endroit où cette route se séparait en plusieurs branches et formait une espèce de carrefour, s'élevait une maisonnette aux murs blancs, au toit à l'italienne, et dont la porte était garnie d'un portillo formé par des troncs d'arbres mal équarris et soutenant un balcon garni d'une grille au treillage serré qui le fermait comme une cage.
Cette maisonnette était une venta.
Plusieurs chevaux attachés par la bride au portillo, la tête tristement baissée, les flancs haletant et ruisselant de sueur, semblaient être aussi accablés par la chaleur que par la fatigue.
Çà et là, plusieurs hommes roulés dans leurs zarapés, la tête à l'ombre et les pieds au soleil, dormaient, suivant l'expression espagnole, à pierna suelta.
Ces hommes étaient des guérilleros; une sentinelle à demi endormie, appuyée sur sa lance et adossée au mur, était censée veiller sur les armes de la cuadrilla, rangées en faisceau.
Sous le portillo même, un officier assis sur un hamac qu'il balançait avec les pieds, raclait désespérément un jarabe, en roucoulant d'une voix éraillée les paroles langoureusement amoureuses d'un triste.
Un gros petit homme, ventru et bouffi, aux yeux gris pleins de malice et à la physionomie railleuse, sortit de la venta et s'approcha du hamac.
--Señor don Felipe, dit-il en saluant respectueusement le musicien improvisé, ne voulez-vous donc pas dîner?
--Señor ventero, répondit l'officier d'un ton rogue, lorsque vous me parlez, vous pourriez, il me semble, être plus respectueux à mon égard et me donner le titre auquel j'ai droit, c'est-à-dire me nommer colonel.
--Excusez-moi, seigneurie, répondit l'hôte avec une nouvelle salutation plus profonde que la première, je suis ventero, moi, c'est-à-dire fort peu au courant des grades militaires.
--C'est bien, vous êtes excusé! Je ne dînerai pas encore, j'attends une personne, qui n'est pas arrivée mais qui ne saurait tarder à paraître.
--Voilà qui est certes bien malheureux! Señor colonel don Felipe, reprit le ventero; un repas que j'avais confectionné avec tant de soin: tout sera gâté, perdu.
--Ce serait un malheur, mais qu'y faire? Ma foi! Dressez le couvert, il y a assez longtemps que j'attends, j'ai un trop formidable appétit pour différer mon repas davantage.
L'hôte salua et se retira aussitôt.
Cependant le guérillero s'était décidé à quitter son hamac et à abandonner provisoirement son jarabe; après avoir tordu et allumé une cigarette de paille de maïs, il fit nonchalamment quelques pas vers l'extrémité du portillo et les bras croisés derrière le dos, la cigarette à la bouche, il interrogea l'horizon. Un cavalier, enveloppé d'un nuage épais de poussière soulevé par sa course rapide, se dirigeait de son côté.
Don Felipe poussa un cri de joie, il reconnut que ce cavalier était bien le personnage que depuis si longtemps il attendait.
--Ouf! s'écria le voyageur en arrêtant court son cheval devant le portillo et en sautant à terre, je n'en puis plus, ¡válgame Dios! Quelle horrible chaleur!
Sur un geste du colonel, un soldat s'était emparé du cheval et l'avait conduit au corral.
--Eh! Señor don Diego, soyez le bien arrivé, dit le colonel en lui tendant la main à l'anglaise; je désespérais presque de vous voir. Le dîner nous attend; après une course pareille, vous devez être presque mort de faim.
Le ventero les introduisit alors dans un cuarto retiré. Les deux convives se mirent à table et attaquèrent vigoureusement les plats posés devant eux.
Pendant la première partie du repas, tout occupés à satisfaire les exigences d'un appétit aiguisé par une longue abstinence, ils n'échangèrent que de rares paroles entre eux; mais bientôt leur ardeur se calma, ils se renversèrent sur le dossier de leurs butacas avec un ah! de satisfaction, tordirent des cigarettes, les allumèrent et se mirent à fumer, tout en buvant, à petits coups d'excellent refino de Cataluña que l'hôte avait apporté comme complément obligé du dîner.
--Çà, fit don Diego, maintenant que nous voici parfaitement repus, grâces à Dieu et à saint Julien, patron des voyageurs, causons un peu, mon cher colonel.
--Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci avec un fin sourire.
--Eh bien, reprit don Diego, je vous dirai que j'ai entretenu hier le général d'une affaire que je comptais vous proposer; savez-vous ce qu'il m'a répondu? Ne faites pas cela, mon cher don Diego, malgré ses hautes capacités, le colonel don Felipe est un niais imbu des préjugés les plus ridicules, il ne comprendrait pas la grande portée patriotique de l'affaire que vous lui proposeriez, il ne verrait que l'argent et vous refuserait en vous riant au nez, bien que cependant vingt-cinq mille piastres forment une fort belle somme; et il termina en ajoutant: soit, puisque vous lui avez donné rendez-vous, allez le trouver; ne serait-ce que pour la singularité du fait, vous verrez, si par hasard vous vous avisez de parler de cette affaire, comment il vous fermera la bouche et vous renverra, vous et vos vingt-cinq mille piastres, avec votre courte honte.
--Hum! fit le colonel auquel l'énonciation du chiffre avait donné fort à réfléchir.
Don Diego l'examinait du coin de l'œil.
--Aussi, reprit-il en jetant sa cigarette, toutes réflexions faites, je me range à l'avis du général et je ne vous parlerai de rien.
--Ah! fit encore le colonel.
--Cela me chagrine, je l'avoue, mais il faut que j'en prenne mon parti: j'irai trouver Cuellar, peut-être lui ne sera-t-il pas aussi méticuleux.
--Cuellar est un drôle, s'écria don Felipe avec violence.
--Je le sais bien, répondit don Diego doucement, mais que m'importe, en lui donnant une dizaine de mille piastres d'avance, je suis certain qu'il acceptera ma proposition, qui du reste a cela de fort avantageux qu'elle est excessivement honorable.
Le colonel remplit les verres, il semblait préoccupé.
--Diable, dit-il, c'est un beau denier que vous donnez là, dix mille piastres.
--Tout autant, cher seigneur; vous comprenez bien, n'est-ce pas? Que je ne suis pas homme à mettre ainsi gratuitement une affaire sur les bras d'un de mes amis.
--Mais Cuellar n'est pas de vos amis.
--C'est vrai; voilà pourquoi je regrette de m'adresser à lui.
--Mais de quoi s'agit-il donc, en fait?
--C'est un secret.
--Ne suis-je pas votre ami? Soyez assuré que je serai muet comme une tombe.
Don Diego parut réfléchir.
--Vous me promettez le silence?
--Je vous le jure sur l'honneur.
--Oh! Bien, rien ne m'empêche de parler alors. Voici tout simplement ce dont il s'agit: je ne vous apprendrai rien, colonel, en vous disant que de nombreux espions, servant à la fois les deux causes, vendent sans scrupule aucun, à Miramón, les secrets de nos opérations militaires, de même qu'ils se font payer à beaux deniers comptants les renseignements qu'ils nous fournissent sur celles de l'ennemi. Or, le gouvernement de Son Excellence don Benito Juárez a, en ce moment, les yeux ouverts sur les machinations de deux hommes qui sont fortement soupçonnés de jouer ce double rôle; mais les individus dont il s'agit sont doués d'une si merveilleuse finesse, leurs mesures sont si bien prises, que, malgré la quasi certitude morale qui existe contre eux, il a été jusqu'à présent impossible d'obtenir la preuve la plus légère de la vérité: ce sont ces deux hommes qu'il faudrait démasquer en s'emparant de leurs papiers, sur la remise desquels quinze mille piastres seraient immédiatement comptés en sus des dix mille donnés d'avance. Une fois ces preuves entre les mains, le général gouverneur n'hésiterait pas à les traduire devant une cour martiale. Vous voyez que cette affaire n'a rien que d'honorable pour celui qui s'en chargera.
--En effet, c'est même un acte de patriotisme méritoire que d'acquérir cette certitude; et quels sont ces deux hommes?
--Je ne vous ai pas dit leurs noms?
--C'est la seule chose que vous ayez oubliée.
--Oh! Ce ne sont pas les premiers venus, loin de là: le premier vient d'être nommé secrétaire particulier du général Ortega, et le second a, je crois, tout récemment levé une cuadrilla à ses frais.
--Mais leurs noms, leurs noms?
--Vous les connaissez bien, ou du moins je le suppose; le premier se nomme don Antonio Cacerbar et le second...
--Don Melchior de la Cruz, interrompit vivement don Felipe...
--Vous le saviez! s'écria don Diego avec une surprise parfaitement jouée.
--L'élévation subite de ces deux individus, le crédit presque illimité dont ils jouissent auprès du président, m'avait déjà donné à réfléchir, nul ne comprend rien à cette faveur si soudaine.
--Aussi, certaines personnes jugent-elles nécessaire d'élucider la question en s'assurant d'une manière positive de ce que sont ces deux hommes.
--Eh bien, s'écria don Felipe, je le saurai, moi, je vous le promets, et les preuves que vous exigez, je vous les donnerai.
--Vous feriez cela?
--Oui, je vous le jure, d'autant plus que je considère comme le devoir d'un honnête homme de prendre ces coquins la main dans le sac; et, ajouta-t-il avec un singulier sourire, nul mieux que moi ne possède les moyens d'obtenir ce résultat.
--Puissiez-vous ne pas vous tromper, colonel! Car si cela arrivait ainsi, je crois pouvoir vous assurer que la gratitude du gouvernement envers vous ne se bornerait pas à la somme dont je vais vous remettre une partie.
Don Felipe sourit avec orgueil à cette transparente allusion au nouveau grade qu'il ambitionnait.
Don Diego, sans paraître remarquer ce sourire, tira d'un grand portefeuille une feuille de papier pliée en quatre et la remit entre les mains du guérillero qui s'en empara avec un geste de joie et une expression de rapacité satisfaite qui donnait à ses traits, cependant assez beaux et assez réguliers, quelque chose de vil et de méprisable.
Ce papier était une traite de dix mille piastres payables à vue sur une grande maison de banque anglaise de la Veracruz.
Don Diego se leva.
--Vous partez? lui dit le colonel.
--Oui, j'ai le regret d'être forcé de vous quitter.
--A bientôt, seigneur don Diego.
Le jeune homme remonta à cheval et s'éloigna rapidement.
--Eh! murmurait-il tout en galopant, je crois que cette fois la souricière est bien tendue et que les misérables y seront pris.
Le colonel s'était de nouveau assis sur le hamac et avait recommencé à racler le jarabe avec plus de force que de justesse.