‹ Les nuits mexicainesChapitre 29 sur 40 · XXIX

XXIX

LE COUP DE MAIN

En retournant de quelques pas en arrière, nous raconterons ce qui s'était passé depuis le jour où Miramón avait si librement disposé de l'argent des bons de la Convention déposé au consulat anglais jusqu'à celui où notre histoire est arrivée; car les événements politiques, non seulement ne furent pas étrangers, mais encore précipitèrent le dénouement de l'histoire que nous avons entrepris d'écrire.

Ainsi que don Jaime le lui avait prédit, la façon tant soit peu brutale dont le général Márquez avait exécuté ses ordres, et l'acte même foncièrement illégal de s'emparer des fonds de la Convention, avait fatalement entaché le caractère jusque-là si pur de tout arbitraire et de toute spoliation du jeune président.

En apprenant cette nouvelle, les membres du corps diplomatique, entre autres l'ambassadeur d'Espagne et le chargé d'affaires de France, qui penchaient plutôt pour Miramón que pour Juárez, à cause de la noblesse de son caractère et de l'élévation de ses vues, avaient, dès ce moment, considéré la cause du parti modéré représenté par Miramón comme irrémissiblement perdue, à moins d'un de ces miracles si fréquents en révolution, mais dont rien ne faisait soupçonner la possibilité. D'ailleurs, la somme comparativement fort importante des bons de la Convention, jointe à celle que don Jaime avait fait remettre au président, n'avait pas suffi, non pas à combler le déficit, il était énorme, mais seulement à le diminuer sensiblement.

La plus grande partie de l'argent avait été employée à payer les soldats qui, n'ayant pas touché de solde depuis trois mois, commençaient à faire entendre des cris séditieux et menaçaient de déserter en masse.

L'armée payée ou à peu près, Miramón ouvrit des enrôlements dans le but de l'augmenter, afin de tenter une dernière fois la fortune des combats, résolu à défendre pied à pied le pouvoir qui lui était librement confié par les représentants de la nation.

Cependant, malgré la confiance qu'il affectait, le jeune et aventureux général ne se faisait pas illusion sur ce que sa position avait de déplorable, vis-à-vis des forces de plus en plus considérables et réellement imposantes des puros, ainsi que se nommaient eux-mêmes les partisans de Juárez; aussi, avant de jouer sa dernière partie, voulût-il essayer du dernier moyen en son pouvoir c'est-à-dire une médiation diplomatique.

L'ambassadeur d'Espagne, à son arrivée au Mexique, avait reconnu le gouvernement de Miramón; ce fut donc à ce diplomate, qu'en désespoir de cause, s'adressa le président aux abois, dans le but d'obtenir une médiation des ministres résidents afin de tenter par la conciliation d'arriver au rétablissement de la paix, proposant de se soumettre à certaines conditions dont voici les plus importantes:

Premièrement, les délégués choisis par les deux partis belligérants, conférant avec les ministres européens et celui des États-Unis, conviendraient de la façon de rétablir la paix.

Secondement: Ces délégués nommeraient la personne qui devrait conserver le gouvernement de toute la république pendant qu'une assemblée générale résoudrait les questions qui divisaient les Mexicains.

Troisièmement enfin: on déterminerait également la manière de convoquer le Congrès.

Cette dépêche, adressée le 3 octobre 1860 au ministre d'Espagne, se terminait par ces paroles significatives qui montraient bien la lassitude de Miramón et le désir réel qu'il avait d'en finir:

«Dieu veuille que cette convention, tentée confidentiellement, obtienne un meilleur résultat que celles qui jusqu'à ce jour ont été proposées.»

Ainsi que tout le faisait supposer, cette tentative suprême de réconciliation échoua.

Le motif en était simple et facile à comprendre pour les gens même les plus en dehors de la politique.

Juárez, maître de la plus grande partie du territoire de la république, se sentait dans son gouvernement de Veracruz trop fort par l'épuisement de son adversaire, pour ne pas se montrer intraitable sur le fond même de la question; il voulait non pas partager la position par des concessions réciproques, mais bien triompher intégralement.

Pourtant, comme un brave lion acculé par les chasseurs, Miramón avait toujours foi dans sa valeureuse épée si souvent victorieuse, il ne désespérait pas encore ou plutôt il ne voulait pas désespérer; afin de retenir les lambeaux épars de ses derniers défenseurs, le l7 novembre, il leur adressa un suprême appel, dans lequel il s'efforça de ranimer les étincelles mourantes de sa cause perdue déjà, essayant de donner à ceux qui l'entouraient encore l'énergie qu'il conservait intacte en lui-même.

Malheureusement, la foi avait fui, ces paroles tombaient dans des oreilles fermées par l'intérêt personnel et la peur; nul ne voulut comprendre ce cri suprême de l'agonie d'un grand et sincère patriote.

Cependant, il fallait prendre une résolution quelconque, renoncer à continuer la lutte et déposer le pouvoir, ou tenter de nouveau le sort des armes et résister jusqu'à la dernière extrémité.

Ce fut cette dernière résolution qui après mûres réflexions fut adoptée par le général.

La nuit touchait à son terme; des lueurs bleuâtres filtraient à travers les rideaux et faisaient pâlir les bougies allumées dans le cabinet où une fois déjà nous avons conduit le lecteur pour le faire assister à l'entretien du général président et de l'aventurier.

Cette fois encore les deux mêmes interlocuteurs se trouvaient face-à-face dans le cabinet.

Les bougies presque entièrement brûlées montraient que la veillée avait été longue, les deux hommes courbés sur une immense carte semblaient l'étudier avec la plus sérieuse attention, tout en causant entre eux avec une certaine animation.

Tout à coup le général se redressa avec un mouvement d'humeur et se laissa tomber dans un fauteuil.

--Bah! murmura-t-il entre ses dents, à quoi bon s'obstiner contre la mauvaise fortune?

--Pour la vaincre, général, répondit l'aventurier.

--C'est impossible.

--Vous désespérez? Vous? dit-il avec intention.

--Je ne désespère pas; loin de là, je suis au contraire résolu à me faire tuer s'il le faut, plutôt que de subir la loi que prétend m'imposer ce misérable Juárez, cet Indien haineux et vindicatif ramassé par pitié sur le bord d'une route par un Espagnol, et qui ne se sert des connaissances qu'il a acquises, et de l'éducation de hasard qu'il a reçue, que pour déchirer sa patrie et la plonger dans un gouffre de malheurs.

--Que voulez-vous faire à cela, général? répondit railleusement l'aventurier. Qui sait? Peut-être l'Espagnol dont vous pariez n'a-t-il élevé cet Indien que dans le but d'accomplir une vengeance et dans la prévision de ce qui se passe aujourd'hui?

--Tout porterait à te croire, sur mon âme. Jamais homme n'a suivi avec une patience plus féline les plus ténébreux projets et n'a accompli plus d'odieuses actions avec un cynisme plus effronté.

--N'est-ce pas le chef des Puros? dit en riant l'aventurier.

--Maudit soit cet homme! s'écria le général dans un mouvement de généreuse indignation dont il ne fut pas maître; il veut la ruine de notre malheureux pays.

--Pourquoi ne pas vouloir suivre mon conseil?

Le général haussa les épaules avec impatience.

--Eh! Mon Dieu, dit-il, parce que le plan que vous m'avez soumis, est impraticable.

--Ce motif est-il bien réellement le seul qui vous empêche de l'adopter? demanda-t-il finement.

--Et puis, reprit le général avec un léger embarras, puisque vous m'y contraignez, parce que je le trouve indigne de moi.

--Oh! Général, permettez-moi de vous faire observer que vous ne m'avez pas compris.

--Allons donc, vous plaisantez, mon ami, je vous ai si bien compris au contraire que si vous y tenez je vous répéterai mot pour mot le plan que vous avez conçu, et, ajouta-t-il en riant, que par amour-propre d'auteur, vous tenez tant à me voir mettre à exécution.

--Ah! fit l'aventurier d'un air de doute.

--Eh bien, ce plan, le voici; sortir, de la ville à l'improviste, ne pas prendre d'artillerie avec moi, afin de marcher plus vite; à travers des chemins perdus, surprendre l'ennemi, l'attaquer.

--Et le battre, ajouta l'aventurier avec intention.

--Oh! Le battre... fit-il avec doute.

--C'est immanquable; remarquez donc, général, que vos ennemis vous supposent avec raison enfermé dans la ville, occupé à vous y fortifier dans la prévision du siège dont ils vous menacent; que, depuis la défaite du général Márquez, ils savent qu'aucun de vos partisans ne tient la campagne, que, par conséquent, ils n'ont pas d'attaque à redouter et qu'ils marchent avec la sécurité la plus entière.

--C'est vrai, murmura le général.

--Aussi, rien ne sera-t-il plus facile que de les mettre en déroute; la guerre de partisan est la seule non seulement que vous puissiez faire aujourd'hui, mais qui vous offre des chances de succès à peu près certaines; en harcelant sans cesse vos ennemis, en les battant en détail, vous avez l'espoir de ressaisir la fortune qui vous abandonne et de vous délivrer de votre odieux compétiteur. Ayez seulement le dessus dans trois ou quatre rencontres avec ses troupes, et vos partisans qui vous abandonnent parce qu'ils vous croient perdu vous reviendront en foule, et cette formidable armée de Juárez fondra comme la neige au soleil.

--Oui, oui, je comprends ce qu'il y a de hardi dans ce plan.

--D'ailleurs, il vous offre une chance suprême.

--Laquelle?

--Celle, si vous êtes vaincu, d'anoblir votre chute en tombant les armes à la main sur un champ de bataille au lieu de vous laisser enfumer comme un renard dans un terrier par un ennemi que vous méprisez, et de vous voir dans quelques jours contraint d'accepter une capitulation honteuse, afin d'éviter à la capitale de la république, les horreurs d'un siège.

Le général se leva et commença à marcher à grands pas dans le cabinet; au bout d'un instant il s'arrêta devant l'aventurier.

--Merci, don Jaime, lui dit-il d'une voix affectueuse, merci! Votre rude franchise m'a fait du bien, elle m'a prouvé qu'il me reste au moins un ami fidèle dans la mauvaise fortune; eh bien, soit j'adopte votre plan, aujourd'hui même je le mettrai à exécution; quelle heure est-il?

--Pas tout-à-fait quatre heures du matin, général.

--A cinq heures, j'aurai quitté México.

L'aventurier se leva.

--Vous me quittez, mon ami, lui dit le président.

--Ma présence n'est plus nécessaire ici, général; permettez-moi de me retirer.

--Nous nous reverrons.

--Au moment de la bataille, oui, général. Où comptez-vous attaquer l'ennemi?

--Là, dit le général, en posant le doigt sur un point de la carte, à Toluca, où son avant-garde n'arrivera pas avant deux heures de l'après-dîner; en faisant diligence, je puis l'atteindre vers midi et avoir ainsi le temps nécessaire à tout préparer pour le combat.

--L'endroit est bien choisi, je vous prédis une victoire, général.

--Dieu vous entende! Moi je n'y crois pas.

--Encore votre découragement.

--Non, mon ami, vous vous trompez; ce n'est pas découragement de ma part, c'est conviction.

Et il tendit affectueusement la main à l'aventurier qui prit congé et se retira.

Quelques instants plus tard, don Jaime avait quitté México et penché sur le cou de son cheval il courait à fond de train en rase campagne.

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