XXX
LA SORTIE
Ainsi que Miramón l'avait dit à l'aventurier, à cinq heures précises il sortait de México à la tête de ses troupes.
Ses forces n'étaient pas nombreuses; elles ne se composaient que de trois mille cinq cents hommes, infanterie et cavalerie, sans artillerie, à cause des chemins perdus à travers lesquels il devait marcher.
Chaque cavalier portait un fantassin en croupe, afin de rendre la marche plus rapide.
C'était réellement un coup de main que le président allait tenter, coup de main des plus hasardeux, mais qui, pour cette raison même, avait de nombreuses chances de succès.
Le général Miramón chevauchait en tête de l'armée, au milieu de son état major avec lequel il causait gaiment; on aurait dit, à le voir allant ainsi calme et souriant, que nulle préoccupation n'attristait son esprit, il semblait en quittant México avoir repris cette heureuse insouciance de la jeunesse que les soucis du pouvoir lui avaient si vite fait oublier.
La matinée bien qu'un peu fraîche présageait un beau jour: un transparent brouillard s'élevait de la terre pompé par les rayons de plus en plus ardents du soleil. Quelques rares troupeaux apparaissaient çà et là dans les plaines; des recuas de mules, conduites par des arrieros et se dirigeant vers México, croisaient incessamment la marche des troupes; la terre bien cultivée ne présentait aucune trace de la guerre, la campagne semblait au contraire jouir d'un calme profond.
Quelques Indiens couraient le long des chemins conduisant des bœufs à la ville, d'autres amenaient des fruits et des légumes, tous se hâtaient, et chantaient insouciamment, pour charmer les ennuis et la longueur de la route.
En croisant le président qu'ils connaissaient bien, ils s'arrêtaient étonnés, se découvraient, et le saluaient avec un affectueux respect.
Cependant, sur l'ordre de Miramón, les troupes s'étaient engagées dans des sentiers perdus, presqu'infranchissables, où les chevaux n'avançaient qu'avec une difficulté extrême.
Le paysage se fit alors plus abrupte et plus accidenté; la marche devint plus rapide, le silence se rétablit dans les rangs des soldats: on approchait de l'ennemi.
Vers dix heures du matin, le président ordonna une halte pour faire reposer les chevaux, et donner aux soldats le temps de déjeuner. Ordinairement rien de curieux comme une armée mexicaine; chaque soldat est accompagné de sa femme, chargée de porter les provisions de bouche, et de préparer les repas. Ces malheureuses, dévouées à toutes les affreuses conséquences de la guerre, campent à quelques distances des troupes lorsqu'elles s'arrêtent; ce qui donne aux armées mexicaines l'apparence d'une émigration de barbares. Lorsqu'on livre bataille, elles demeurent spectatrices impassibles de la lutte, sachant d'avance qu'elles deviendront la proie du vainqueur, mais acceptant, ou plutôt se soumettant avec une philosophique indifférence à cette dure nécessité.
Cette fois, il n'en avait pas été ainsi; le président avait expressément défendu qu'aucune femme suivît l'armée; les soldats avaient donc emporté leurs provisions de bouche toutes préparées dans les alforjas, ou doubles poches de toile attachées à l'arrière de leur selle; précaution qui, en évitant une perte de temps considérable sur celui marqué pour le repas, avait en outre cet avantage qu'elle évitait qu'on allumât du feu.
A onze heures on sonna le boute-selle et chacun se mit en devoir de reprendre son rang.
On approchait de Toluca, lieu où le président avait résolu d'attendre l'ennemi.
Le chemin coupé de ravins profonds, à travers lesquels on ne pouvait passer qu'avec des difficultés extrêmes, devenait presqu'impraticables; cependant les soldats ne se décourageaient pas, c'était l'élite des troupes de Miramón, ses plus fidèles partisans, ceux qui l'avaient accompagné depuis le commencement de la guerre; ils redoublaient d'ardeur devant les obstacles qu'ils surmontaient en riant, encouragés par l'exemple de leur jeune général qui marchait bravement en avant, et leur donnait ainsi l'exemple de la patience et de l'abnégation.
Le général Cobos avait été détaché en éclaireur avec une vingtaine d'hommes résolus afin de surveiller la marche de l'ennemi, et d'avertir le président dès qu'il l'apercevrait, en se repliant aussitôt sans se laisser voir sur le gros de l'armée.
Soudain Miramón aperçut trois cavaliers qui accouraient à toute bride vers lui; supposant avec raison que ces cavaliers étaient porteurs d'une nouvelle importante, il éperonna son cheval et s'élança au devant d'eux.
Bientôt il les eut rejoints.
De ces trois hommes deux étaient des soldats, le troisième bien monté et armé jusqu'aux dents, paraissait être un paysan.
--Quel est cet homme? demanda le président en s'adressant à un des soldats.
--Excellence, répondit l'un d'eux, cet individu s'est présenté au général en demandant à être conduit vers vous, il est porteur, dit-il, d'un pli qui doit vous être remis personnellement.
--Qui t'envoie vers moi? demanda le président à l'inconnu, immobile devant lui.
--Que votre Excellence lise d'abord cette lettre, répondit-il, en retirant un pli cacheté de son dolman et le présentant respectueusement au général.
Miramón le décacheta et le parcourut rapidement des yeux.
--Ah, ah! fit-il en l'examinant avec attention, comment te nommes-tu, mon brave?
--López, mon général.
--Bien! Ainsi il est près d'ici?
--Oui, général, embusqué avec trois cents cavaliers.
--Alors, il te met à ma disposition?
--Oui, général, pour tout le temps que vous aurez besoin de moi.
--Dis-moi, López, tu connais ce pays?
--J'y suis né, Excellence.
--Ainsi, tu es capable de nous guider?
--Où il vous plaira.
--Connais-tu la position de l'ennemi?
--Parfaitement, Excellence; les têtes de colonnes des généraux Berriozábal et Degollado, ne sont qu'à une lieue environ de Toluca, où elles doivent faire une grande halte.
--A quelle distance sommes-nous de Toluca, nous autres?
--En suivant cette route, à trois lieues environ, Excellence.
--C'est bien long; il y a un autre chemin plus court?
--Il y en a un qui raccourcit la distance de plus des deux tiers.
--¡Caray! s'écria le général, il faut le prendre.
--Oui, mais il est étroit, dangereux et impraticable à l'artillerie, la cavalerie même n'y passera qu'à grand peine.
--Je n'ai pas d'artillerie.
--Alors, la chose est possible, général.
--Je n'en demande pas davantage.
--Seulement, si votre Excellence me le permet, je lui soumettrai un avis que je crois bon.
--Parle.
--Le chemin est rude; il serait préférable de démonter la cavalerie, de laisser marcher l'infanterie en avant, et de la faire suivre par les cavaliers, conduisant leurs chevaux en bride.
--Cela va bien nous retarder.
--Au contraire, général, nous irons plus vite à pied.
--Soit; dans combien de temps serons-nous à Toluca?
--Dans trois quarts d'heure... est-ce trop, général?
--Non; si tu tiens ta promesse, je te donnerai dix onces.
--Bien que ce ne soit pas l'intérêt qui me dirige, répondit López, en riant, je suis tellement certain de ne pas me tromper, que je regarde l'argent comme gagné.
--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, prend-le tout de suite, dit le général en lui donnant sa bourse.
--Merci, Excellence; maintenant nous partirons quand vous voudrez; seulement, recommandez le plus grand silence aux soldats, afin que nous arrivions à l'improviste sur l'ennemi, et que nous l'attaquions avant qu'il ait le temps de se reconnaître.
Miramón expédia un soldat au général Cobos, pour lui donner l'ordre de se replier au plus vite, puis il fit mettre pied à terre aux soldats, plaça les fantassins en avant, sur quatre de front, ce qui était la plus grande largeur dont on pouvait disposer; la cavalerie démontée forma l'arrière-garde.
Le général Cobos ne tarda pas à rejoindre; en quelques mots, Miramón le mit au fait.
Le président, faisant tenir en bride derrière lui son cheval et celui du guide, se plaça en tête de la troupe, malgré les prières de ses amis.
--Non, répondit-il à leurs sollicitations, je suis votre chef: en cette qualité, la plus grande part de péril me revient, ma place est ici et j'y reste.
Ils furent contraints de le laisser agir à sa guise.
--Partons-nous? dit Miramón à López.
--Allons, général.
Ils se mirent en marche; tous ces mouvements avaient été exécutés dans le plus grand silence, avec une rapidité et un ensemble admirable.
López ne s'était pas trompé: le sentier qu'il avait fait prendre aux troupes était si rocailleux et si difficile, que les troupes avançaient beaucoup plus rapidement à pieds.
--Ce sentier se prolonge-t-il ainsi longtemps? demanda le président au guide.
--Jusqu'à demi-portée de fusil à peu près de Toluca, général, répondit celui-ci; arrivé là, il monte par une pente assez rapide, en s'élargissant beaucoup, jusqu'à dominer Toluca, où il est facile de descendre même avec la cavalerie au galop.
--Hum! Il y a du bon et du mauvais dans ce que tu m'apprends-là.
--Je ne comprends pas, Excellence.
--Dam, c'est assez clair cependant, il me semble: suppose que les Puros aient placé un cordon de sentinelles sur la hauteur, notre projet sera éventé et notre expédition inutile, tu n'as pas réfléchi à ce que tu faisais en nous conduisant par ici.
--Pardon, Excellence, les Puros savent qu'aucun corps d'armée ne bat la campagne, ils se croient certains de n'avoir pas d'attaque à redouter; ils ne prennent donc pas des précautions, qu'ils considèrent comme inutiles; de plus, les hauteurs dont vous parlez, sont trop éloignées de l'endroit où ils camperont, et surtout trop élevées pour qu'ils songent à les couronner.
--Enfin, murmura le général, à la grâce de Dieu! Maintenant que je suis ici, je ne reculerai pas.
Ils continuèrent à s'avancer en redoublant de précautions.
Depuis vingt-cinq minutes environ ils étaient engagés dans le sentier, lorsque López, après avoir jeté autour de lui un regard scrutateur, s'arrêta subitement.
--Que fais-tu? lui demanda le général.
--Vous le voyez, Excellence, je m'arrête; de l'autre côté de ce coude, qui est là devant nous, le sentier commence à monter, nous ne sommes plus qu'à une portée de fusil au plus de Toluca; si vous me le permettez, je vais me lancer en avant, en enfant perdu, afin de m'assurer que les hauteurs ne sont pas surveillées et que vous avez le passage libre.
Le général le regarda attentivement.
--Vas, lui dit-il enfin, nous attendrons ton retour pour pousser en avant, je me fie à toi.
López se débarrassa de ses armes et de son chapeau, qui non seulement lui étaient inutiles, mais encore auraient pu le trahir, et s'étendant sur le sol, il commença à ramper à la mode indienne et ne tarda pas à disparaître au milieu des halliers qui bordaient le sentier.
Cependant, sur un signe du président, le mot de halte avait rapidement circulé dans les rangs et l'armée s'était arrêté presqu'instantanément.
Quelques minutes s'écoulèrent.
Les généraux s'étaient rapprochés, ils entouraient le président.
Le guide ne revenait pas. L'anxiété était au comble.
--Cet homme nous trahit, dit le général Cobos.
--Je ne le crois pas, répondit aussitôt Miramón, je suis sûr de celui qui me l'a adressé.
En ce moment, les buissons s'écartèrent et un homme parut.
Cet homme était López, le guide.
Son visage était calme, son œil clair, sa démarche assurée; il s'approcha du président, s'arrêta à deux pas de lui, le salua et attendit qu'il lui adressât la parole.
--Eh bien? demanda Miramón.
--Je me suis avancé jusqu'à la crête même de la hauteur, Excellence, répondit-il, j'ai vu distinctement le bivouac des Puros; ils ne soupçonnent pas votre présence: je crois que vous pouvez agir.
--Ainsi, ils n'ont pas établi de cordon de sentinelles sur la hauteur?
--Non, général.
--Bien, conduis-moi jusqu'à l'entrée du sentier, il me faut voir les lieux afin de dresser mon plan d'attaque en conséquence.
López ramassa son fusil et son chapeau.
--Je suis prêt, dit-il.
Ils s'avancèrent; derrière eux, à une courte distance venait l'armée.
Tout était désert, ainsi que le guide l'avait annoncé.
Miramón examina le terrain avec la plus sérieuse attention.
--Bon, murmura-t-il, je sais maintenant ce qui me reste à faire, et s'adressant au guide:
--Ainsi, ton maître est embusqué de façon à prendre l'ennemi à revers, dit-il.
--Oui, Excellence.
--Mais comment le prévenir, afin que son attaque coïncide avec la nôtre?
--Rien de plus facile, Excellence; vous voyez cet arbre, qui s'élance solitaire et dont le faîte, seul, domine la hauteur?
--Oui, je le vois, eh bien?
--J'ai l'ordre de couper la tête de cet arbre au moment précis ou vous commencerez l'attaque, la disparition de l'arbre, sera pour lui le signal de charger l'ennemi.
--Vive Dieu! s'écria-t-il, cet homme est né général, rien ne lui échappe; vas à cet arbre, monte dessus, et tiens-toi prêt, lorsque tu me verras lever mon épée en l'air, d'un coup de ta machette tu trancheras la cime de l'arbre: tu m'as compris?
--Parfaitement, Excellence, mais après que ferai-je?
--Ce que tu voudras.
--Bon, alors je rejoindrai mon maître.
Il prit son cheval des mains de l'assistant qui le tenait en bride, et se dirigea tranquillement vers l'arbre.
Miramón divisa son infanterie en trois corps, et plaça sa cavalerie en réserve.
Toutes les dispositions prises, les troupes commencèrent l'ascension de la hauteur.
Lorsqu'elles atteignirent le sommet.
--En avant! En avant! s'écria Miramón en brandissant son épée et s'élançant sur la descente.
Toute l'armée roula derrière lui comme une avalanche.
En voyant le président lever son épée, d'un seul coup López avait tranché la cime de l'arbre au sommet duquel il se tenait, puis, cet exploit accompli, il s'était laissé glisser en bas, avait sauté sur son cheval et s'était élancé au galop à la suite de l'armée.
L'apparition subite des troupes de Miramón avait causé un désordre affreux dans le bivouac des Puros, qui étaient loin de s'attendre à une attaque aussi brusque et aussi vigoureuse, leurs espions leur ayant assuré qu'aucun corps d'armée ne tenait la campagne.
Les soldats sautèrent sur leurs armes, et les officiers essayèrent d'organiser la résistance, mais avant même que les rangs fussent formés, déjà les troupes du président étaient sur eux, et les chargeaient avec furie, aux cris de...
--Vive México! Miramón! Miramón!
Cependant les généraux qui commandaient les Puros, officiers braves et intelligents, se multipliaient pour résister; à la tête des soldats qui déjà s'étaient armés et avaient, tant bien que mal, formé leurs rangs; ils engagèrent une fusillade meurtrière, les canons avaient été mis en batterie et ouvrirent un feu terrible contre l'infanterie du président.
L'affaire devenait sérieuse. Les Juaristas avaient l'avantage du nombre; remis de la panique qu'ils avaient d'abord éprouvée, il était à craindre si le combat se prolongeait, qu'ils prissent l'offensive.
En ce moment, de grands cris se firent entendre sur leurs derrières, et une troupe nombreuse de cavaliers se rua sur eux la lance en avant.
Pris entre deux ennemis, les Juaristas se crurent trahis; ils perdirent la tête et commencèrent à se débander.
La cavalerie de Miramón apparut en ce moment et chargea vigoureusement l'ennemi.
Le combat dégénéra dès lors en massacre, ce ne fut plus une lutte, mais une boucherie; les Juaristas pris en avant, en flanc et en arrière, ne songèrent plus qu'à s'ouvrir passage.
La retraite commença, et bientôt se changea en déroute complète.
Le général Berriozábal, le général Degollado, ses fils, deux colonels, tous les officiers composant leur état major, quatorze pièces de canon, une grande quantité de munitions et d'armes, et plus de deux mille prisonniers tombèrent entre les mains de Miramón. Le président avait eu sept hommes tués et onze légèrement blessés.
La bataille n'avait duré que vingt-cinq minutes. La victoire était complète.
La fortune capricieuse accordait un dernier sourire à celui dont elle avait résolu la perte.