XXXI
TRIOMPHE
Cette victoire imprévue si éclatante et si complète, remportée par Miramón sur des troupes aguerries commandées par des officiers renommés, rendit subitement le courage et l'espoir aux partisans effrayés du président de la République.
L'esprit des soldats changea à un tel point qu'ils ne doutèrent plus du triomphe de leur cause et en arrivèrent en quelques instants à la considérer presque comme définitivement gagnée.
Seul, au milieu de la joie générale, Miramón ne se faisait pas illusion sur la portée de la victoire qu'il avait remportée: pour lui ce lustre nouveau jeté sur ses armes si longtemps victorieuses n'était que le dernier et brillant éclat jeté par la torche sur le point de s'éteindre.
Il connaissait trop à fond la position précaire à laquelle il était réduit pour se bercer un seul instant d'espérances trompeuses; seulement, il remerciait intérieurement la fortune du dernier sourire qu'elle daignait lui accorder et qui l'empêcherait de tomber du pouvoir comme un homme vulgaire.
Lorsque la cavalerie, lancée à la poursuite des fuyards pour les empêcher de se rallier, eut enfin rejoint le gros de l'armée demeuré sur le champ de bataille, Miramón après avoir accordé un repos de deux heures à ses troupes, donna l'ordre de rentrer à México.
Le retour du corps expéditionnaire fut loin d'être aussi rapide, que sa marche précédente: les chevaux fatigués n'avançaient qu'avec peine, l'infanterie avait mis pied à terre pour escorter les prisonniers, puis les canons et les nombreuses voitures de bagages dont on s'était emparés et qui venaient à la suite de l'armée, ne pouvaient passer que par une route large et frayée, ce qui obligea le général Miramón à prendre le grand chemin et lui occasionna un retard de plusieurs heures.
Il était dix heures du soir environ lorsque l'avant-garde du corps expéditionnaire atteignit les garitas de México.
Il faisait nuit noire, et pourtant la ville apparaissait dans l'ombre diamantée d'une innombrable quantité de lumières.
Les bonnes comme les mauvaises nouvelles se propagent avec une rapidité extraordinaire; résolve qui pourra ce problème presqu'insoluble, mais ce qui est certain c'est que la bataille était à peine terminée à Toluca que déjà on en connaissait l'issue à México; le bruit du succès éclatant remporté par le président avait immédiatement couru de bouche en bouche sans que qui que ce fût sût de qui il le tenait.
A la nouvelle de cette victoire inespérée, la joie avait été universelle, l'enthousiasme porté à son comble et, la nuit venue, la ville s'était spontanément trouvé illuminée.
L'ayuntamiento, en corps, attendait le président à l'entrée de la ville pour lui adresser ses félicitations; les troupes défilèrent entre deux haies compactes de peuple poussant de frénétiques vivats, agitant les mouchoirs et les chapeaux et tirant force pétards en signe de réjouissance; les cloches malgré l'heure avancées sonnaient à toute volée et les nombreux chapeaux à la basile des membres du clergé mêlés à la foule prouvaient que les prêtres et les moines, si froids la veille même pour l'homme qui toujours les avait soutenus, avaient, à la nouvelle de sa victoire, senti subitement se réveiller leur enthousiasme endormi.
Miramón traversa toute cette foule, calme, impassible, rendant, avec une imperceptible expression d'ironie, les saluts qui lui étaient incessamment adressés à droite et à gauche.
Il mit pied à terre devant le palais; un peu en avant de la porte, un homme se tenait immobile et souriant.
Cet homme était l'aventurier.
En l'apercevant, Miramón ne put réprimer un mouvement de joie.
--Ah! Venez, venez, mon ami, s'écria-t-il, en allant à lui.
Et à la stupéfaction générale, il passa son bras sous le sien et l'entraîna dans l'intérieur du palais.
Lorsque le président eut atteint le cabinet particulier, dans lequel il travaillait habituellement, il se jeta dans un fauteuil, et essuyant, avec un mouchoir, son visage baigné de sueur.
--Ouf! s'écria-t-il, d'un ton de mauvaise humeur, je suis rompu! Cette stupide palinodie, à laquelle j'ai été malgré moi contraint d'assister, m'a sur l'honneur plus brisé de fatigue que tous les autres événements de cette journée, cependant si féconde en péripéties extraordinaires.
--Bien, répondit affectueusement l'aventurier, je suis heureux de vous entendre parler ainsi, général; je craignais que vous vous ne fussiez laissé griser par votre succès.
Le général haussa les épaules avec dédain.
--Pour qui me prenez-vous, mon ami? répondit-il; quelle triste idée vous faites-vous de moi, si vous supposez que je sois homme à me laisser ainsi aveugler par un succès qui, tout éclatant qu'il paraisse, n'est en réalité qu'une victoire de plus à enregistrer, mais dont les résultats seront nuls pour le bien de la cause que je soutiens?
--Ce que vous dites n'est que trop vrai, général.
--Croyez-vous que je l'ignore? Ma chute est inévitable: cette bataille la retardera de quelques jours à peine; je dois tomber, parce que malgré les cris enthousiastes de la foule, toujours changeante et facile à tromper, ce qui jusqu'à présent a fait ma force et m'a soutenu dans la lutte que j'ai entreprise, m'a abandonné sans retour, je sens que l'esprit de la nation n'est plus avec moi.
--Peut-être allez-vous trop loin, général! Encore deux batailles comme celle-ci, et qui sait si vous n'aurez pas reconquis tout ce que vous avez perdu.
--Mon ami, le succès de celle d'aujourd'hui vous appartient: c'est grâce à votre brillante charge sur les derrières de l'ennemi qu'il a été démoralisé et par conséquent vaincu.
--Vous vous obstinez à tout voir en noir; je vous le répète encore: deux batailles comme celle-ci, et vous êtes sauvé.
--Ces batailles, je les livrerai, mon ami, si on m'en laisse le temps, croyez-le bien. Ah! Si au lieu d'être seul, cerné dans México, j'avais encore des lieutenants dévoués, tenant la campagne, après la victoire d'aujourd'hui, tout aurait pu se réparer.
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et le général Cobos parut.
--Ah! C'est vous, mon cher général, lui dit le président, en lui tendant la main, et reprenant subitement un air riant, soyez le bienvenu. Quel motif me procure le plaisir de vous voir?
--Je supplie votre seigneurie de m'excuser si j'ose me présenter ainsi, sans être annoncé, mais j'ai à l'entretenir de choses graves, qui n'admettent pas de retard.
L'aventurier fit un mouvement pour se retirer.
--Restez, je vous en prie, dit le président en l'arrêtant du geste; parlez, mon cher général.
--Monsieur le président, le désordre le plus grand règne sur la place parmi le peuple et les soldats: la plupart demandent à grands cris, que les officiers, faits prisonniers aujourd'hui, soient immédiatement fusillés comme traîtres à la patrie.
--Hein? fit le président, en se redressant subitement, et en devenant légèrement pâle, que me dites-vous donc là, mon cher général?
--Si votre seigneurie consent à ouvrir les fenêtres de ce cabinet, elle entendra les cris de mort, que l'armée et le peuple poussent de concert.
--Ah! murmura Miramón, des assassinats politiques, commis de sang-froid après la victoire; jamais je ne consentirai à autoriser des crimes aussi odieux! Non, mille fois non; pour moi, du moins, il n'en sera pas ainsi. Où se trouvent les officiers prisonniers?
--Dans l'intérieur du palais, gardés à vue dans la cour.
--Donnez l'ordre qu'ils soient immédiatement conduits en ma présence; allez, général.
--Ah! Mon ami, s'écria le président avec découragement, dès qu'il se trouva seul avec l'aventurier, que peut-on espérer d'un peuple aussi dénué du sens moral que le nôtre? Hélas! Que doivent penser les gouvernements européens de cette apparente barbarie! Quel mépris ne doivent-ils pas avoir pour notre malheureuse nation! Et pourtant, ajouta-t-il, ce peuple n'est pas méchant, c'est son long esclavage qui l'a ainsi rendu cruel et les interminables révolutions dont depuis quarante ans, il est constamment victime; venez, suivez-moi, il faut en finir.
Il sortit alors du cabinet, accompagné par l'aventurier, et entra dans un immense salon, où ses partisans les plus dévoués se trouvaient réunis.
Le président alla s'asseoir sur un siège élevé de deux marches, préparé pour lui au haut-bout du salon et les officiers demeurés fidèles à sa cause se groupèrent aussitôt à sa droite et à sa gauche.
Sur un signe affectueux de Miramón, l'aventurier était resté à son côté, indifférent en apparence.
Un bruit de pas et un froissement d'armes se firent entendre au dehors, et les officiers prisonniers, précédés par le général Cobos entrèrent dans la salle.
Bien qu'ils affectassent d'être calmes, ces prisonniers ne laissaient pas que d'être assez inquiets sur le sort qui leur était réservé; ils avaient entendu les cris de mort poussés contre eux, et connaissaient les mauvaises dispositions des partisans de Miramón à leur égard.
Celui qui marchait le premier était le général Berriozábal, jeune homme de trente ans au plus, à la tête expressive, aux traits fins et intelligents, et à la démarche noble et dégagée; auprès de lui venait le général Degollado entre ses deux fils, puis deux colonels et les officiers composant l'état-major du général Berriozábal.
Les prisonniers s'avancèrent d'un pas ferme vers le président qui, à leur approche, quitta vivement son siège et fit, le sourire sur les lèvres, quelques pas au devant d'eux.
--Caballeros, leur dit-il en les saluant gracieusement, je regrette que les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons malheureusement placés, ne me permettent pas de vous rendre immédiatement la liberté; du moins, j'essaierai, par tous les moyens en mon pouvoir, de vous rendre douce une captivité qui, je l'espère, ne sera pas de longue durée. Veuillez d'abord reprendre les épées que vous portez si vaillamment et dont je regrette de vous avoir privés.
Il fit un signe au général Cobos qui s'empressa de restituer aux prisonniers les armes qu'on leur avait enlevées, et que ceux-ci reçurent avec un mouvement de joie.
--Maintenant, caballeros, reprit le président, daignez accepter l'hospitalité que je vous offre dans ce palais, où vous serez traités avec tous les égards que mérite votre infortune; je ne demande que votre parole de soldats et de caballeros de ne pas en sortir sans mon autorisation, non point que je doute de votre honneur, mais seulement afin de vous soustraire aux tentatives de gens mal disposés à votre égard et aigris par les souffrances d'une longue guerre; vous êtes donc prisonniers sur parole, caballeros, et libres d'agir à votre guise.
--Monsieur le général, répondit le général Berriozábal, au nom de tous, nous vous remercions sincèrement de votre courtoisie, nous ne pouvions moins attendre de votre générosité bien connue; cette parole que vous nous demandez, nous vous la donnons et nous n'userons de la liberté dont vous nous laissez jouir que dans les limites que vous jugerez convenable d'y apporter, vous promettant de n'essayer en aucune façon de reconquérir notre liberté sans que vous nous ayez dégagés: de notre parole.
Après quelques autres compliments échangés entre le président et les deux généraux, les prisonniers se retirèrent dans les appartements qui leur furent assignés.
Au moment où le général Miramón se préparait à rentrer dans son cabinet, l'aventurier l'arrêta vivement et lui désignant un officier supérieur qui paraissait chercher à se dissimuler au milieu des groupes.
--Connaissez-vous cet homme? lui dit-il d'une voix basse et tremblante.
--Certes je le connais, répondit le président; depuis quelques jours seulement il est à moi, et déjà il m'a rendu d'éminents services, il est Espagnol et se nomme don Antonio Cacerbar.
--Oh! Je sais son nom, dit l'aventurier, car moi aussi je le connais depuis bien longtemps malheureusement; général, cet homme est un traître!
--Allons, vous plaisantez.
--Je vous répète, général, que cet homme est un traître; j'en suis sûr! fit-il avec force.
--Je vous en prie, n'insistez pas davantage, mon ami, interrompit vivement le général, cela me serait pénible; bonne nuit, venez demain: je désire causer avec vous de choses importantes.
Et après lui avoir fait un geste affectueux, le président rentra dans son cabinet dont la porte se referma sur lui.
L'aventurier demeura un instant immobile, douloureusement affecté de l'incrédulité du président.
--Oh! murmura-t-il tristement, ceux que Dieu veut perdre, il les aveugle! Hélas! Maintenant tout est fini, cet homme est irrémissiblement condamné, sa cause est perdue!
Il sortit du palais en proie aux plus sinistres prévisions.