LIVRE SECOND
Bien que, après la chute de la Commune, et dans Paris sanglant, fumant, tout couvert de ruines, on ne prît guère intérêt à un simple particulier, néanmoins, la plupart des gazettes annoncèrent, vers le commencement de juillet, l'arrivée en France d'un savant russe, le fameux physiologiste Vassili Manès.
Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun but de science ou de curiosité. Vassili Manès fut salué, à sa descente du wagon, par un homme barbu, aux paupières épaisses, qui était le brocanteur Chus. Tous deux eurent un long entretien, tête à tête, à l'Hôtel de Bohême.
La singularité de ce départ défrayait, dans le même temps, les conversations à Prague. Quoique la mort d'Ivan y fût connue, l'on s'étonnait que Vassili eût choisi ce moment pour s'absenter. Attaché depuis des années au grand-duc Fédor de Russie, après avoir professé avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg, il avait été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période d'une maladie sans espérance, et de qui le savant ne soutenait la vie qu'à force d'art et de remèdes.
Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments de l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un homme d'importance, érudit en grec et en sanscrit, en antiquités, en critique, auteur, traducteur, annotateur, pédant et académicien, secrétaire perpétuel des Inscriptions et Belles-Lettres; de plus, ami de cœur de M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert le Grand, et il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un que l'on attend.
--Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe Gigot, le premier objet sur lequel s'est portée mon attention (car il convient de s'assurer d'abord si celui que nous cherchons est prisonnier), le premier objet, dis-je, sur lequel s'est portée mon attention, a été la rédaction d'une note contenant le signalement et tout ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers, officieusement, a transmise à tous les greffes.
--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement Manès.
M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse condescendance:
--Non, monsieur, non, sans aucun doute. Je ne fais point difficulté de reconnaître, j'avouerai librement devant vous que nous n'avons encore trouvé aucun vestige, aucune trace, aucun indice de votre intéressant protégé... Le contraire eût été pour me surprendre, d'ailleurs. Il y a trente mille dossiers: c'est un chaos à débrouiller, un véritable capharnaüm... Est-ce à dire que l'insuccès des premières investigations puisse inspirer des craintes sérieuses, par rapport au résultat final?... En aucune façon, croyez-moi!... Il faut seulement un peu de patience... Au reste, cher monsieur et ami, savez-vous bien que ce que vous m'avez mandé forme une aventure incroyable, une vraie péripétie tragique... Le fils... le propre fils!... Comment! peste!
Sous le nom de Léonce, Héraclius respire,
Et cætera, et cætera, déclama M. Olympe Gigot... Ah! ce vieux Corneille, quel homme!... Pour me résumer, cher monsieur, très certainement, je prends part aux inquiétudes maternelles de Madame la Grande-Duchesse; mais patience, néanmoins, tout ira bien!... Le jeune homme se retrouvera!
En dépit des affirmations du secrétaire perpétuel, le mois de juillet se passa sans amener la découverte espérée. Manès se vit même contraint de quitter Paris subitement et de regagner Prague, au plus vite, pour un accident survenu dans l'état de la Grande-Duchesse. Mais, dès la nuit de son retour, vers les cinq heures, au petit jour, sans même toucher à l'hôtel, le savant russe se fit mener chez M. Olympe Gigot, et le trouva lisant sur son séant, dans un vaste lit en acajou, orné de palmettes de cuivre et de têtes casquées de Minerve.
--Video et gaudeo! exclama l'érudit... J'avais reçu votre dépêche... Bonnes nouvelles, mon cher ami, et j'oserai dire: excellentes!... S'il vous plaît, ouvrez la croisée... Eh bien, vous avez appris la triste fin de ce pauvre Bonnet-Cujoly? La mort a des rigueurs toutes particulières pour notre section de philosophie... Mais venons-en à notre affaire... Ne m'avez-vous pas dit, poursuivit-il, qu'après avoir reçu un biscaïen, un éclat d'obus à la cuisse, ce jeune homme avait été porté dans l'ambulance du docteur Laus? Eh bien, nous savons maintenant (ah! ce n'a pas été sans peine!) sur quel point ont été dirigés les insurgés qui se trouvaient dans cette ambulance.
--A Brest? dit Vassili Manès.
--Non, non, non! Oh! non!... Fort loin de Brest! Mais, dites-moi, vous prendriez bien peut-être quelque chose? Vous savez le mot du divin Homère: Ce n'est point par le jeûne qu'il faut pleurer les morts! Et il rappelle que Niobé, après avoir enterré à la fois douze enfants, se souvint pourtant de manger... Sans façon... Allons, je n'insiste pas!... Non, non, non, pas à Brest! A l'île Pierre-Moine... Un nom frappant, en vérité! Petrus Monachus, Pierre le Moine, ou encore Petra Monachi.
--Est-ce certain? fit Manès impatiemment.
--Bien, bien! Je viens au fait, cher ami. Pour dire nettement la chose, l'on a interrogé télégraphiquement les commandants des deux pontons. La réponse est affirmative. Notre jeune homme est enfin retrouvé!... Mais il ne s'agit pas uniquement de cela. M. Thiers désire vous voir. M. Thiers, reprit Olympe Gigot, avec une orgueilleuse solennité, nous attend, dimanche, à deux heures... «Je prétends le voir, m'a-t-il dit, parlant de vous, monsieur Manès, et le charger moi-même d'offrir l'hommage de mon respect et de mon dévouement à Son Altesse Impériale le Grand-Duc, ainsi qu'à Madame la Grande-Duchesse.»
Vassili Manès et M. Gigot se rendirent, le lendemain, à l'hôtel de la préfecture de Versailles. Ils y trouvèrent M. Thiers, enfermé avec Jules Simon et les sieurs Gaveau et Marty, commissaires près les conseils de guerre, qui lui lisaient chacun une grande paperasse de sa façon, relative aux chefs de la Commune, dont le procès allait commencer. Ils attendirent quelque temps; puis, s'étant fait écrire par l'huissier et leurs noms portés à M. Thiers, les deux savants furent avertis d'entrer dans un salon voisin et plus intime, tendu de damas jaune broché, où pendaient aux murs de méchantes copies exécutées à l'aquarelle, d'après les fresques de Raphaël. Un instant après, la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître sur le seuil une espèce de nain ridé, à figure de vieille fée, les cheveux dressés en huppe et un petit nez crochu entre des lunettes. C'était M. Adolphe Thiers.
Olympe Gigot présenta son illustre confrère, M. Manès, à qui M. Thiers fit son compliment, à la fois emphatique et plat. Le savant y répondit poliment, quoique sans beaucoup d'ouverture; et M. Gigot, pour animer le colloque un peu languissant, félicita son vieil ami des pourparlers qui s'engageaient, en vue de prolonger de trois ans ses pouvoirs de Chef de l'Exécutif.
--Il me siérait peut-être mal, dit M. Thiers, de prétendre me rabaisser moi-même... J'ose croire, en effet, je l'avoue, que si la victoire a fini par se montrer aux légions de l'ordre, on le doit quelque peu à mes modestes talents, à mes travaux, à mes lumières. Mais à la tête de l'État, notez bien mes paroles, monsieur, que ce soit une aristocratie, un régime parlementaire, un gouvernement provisoire, une république, un stathoudérat, bref, n'importe quelle institution, suivant la formule adoptée par les citoyens... oui, par le pays, qui est souverain, après tout... eh bien! donc... qu'est-ce que j'allais dire?... j'allais dire quelque chose, Gigot...
--Vous disiez: Mais à la tête de l'État... répondit le secrétaire perpétuel.
--A la tête de l'État... reprit M. Thiers, oui, à la tête de l'État,--pesez bien mes paroles, monsieur,--je ne servirai aucune ambition... Soyez-en sûr, monsieur Manès, je n'entends être, pour mon pays, l'instrument d'aucun autre pouvoir que de celui de la Providence!
M. Gigot se récria, protestant de la reconnaissance et de l'affection de l'Assemblée.
--Bah! repartit M. Thiers, je ne m'abuse point, mon cher ami... On m'a reçu des mains de la nécessité.
--Dites: de la victoire! exclama le secrétaire perpétuel.
--Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et haussé en pied, tant qu'il put, l'homme d'État pinça l'oreille de son ami, avec des façons napoléoniennes. Puis, s'asseyant vivement, au bas bout d'une grande table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot prenaient place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un ton sérieux:
--Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture qui vous amène. Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que vous arriviez auprès de moi, si ce n'est comme un ambassadeur, tout au moins comme un chargé d'affaires.
--Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des pontons de l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un jeune homme, nommé Floris. Mme la Grande-Duchesse vous aurait toute obligation de faire mettre ce jeune homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit vous en avoir dit le motif.
M. Thiers secoua sa huppe:
--Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une main qui vous fut bien chère avait confié à ma discrétion, et retracé pour moi, sur le papier, cette aventure extraordinaire... M. Gigot m'a dit l'affreux malheur, continua-t-il, prenant, en même temps, un accent de condoléance... Quand je le vis pour la dernière fois,--vous savez de qui je veux parler,--je lui recommandai la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui dis-je. A l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement qu'à Paris même.--Agir!... Mais comment? Sans appui...--Vous en aurez, lui répondis-je.--Votre police...--Disposez-en! Remettez entre mes mains tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et je pus espérer un moment qu'il déférerait à mes avis... Néanmoins, la mission dont il était chargé tourmentait sans cesse sa pensée, et, en dépit de mes instances, l'infortuné revint à Paris. On me fit part, quelques semaines après, de la sanglante catastrophe qui vous a privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière.
--Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier sur sa qualité d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise, par des fédérés soupçonneux, on trouva sur lui, paraît-il, une de vos lettres d'audience, qu'il avait imprudemment conservée... Tous les papiers que contenait le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés, après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable de juif, qui l'avait assisté dans ces terribles moments. Cet homme ajoutait que Floris, blessé par un éclat d'obus, mais non dangereusement, se trouvait prisonnier de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant, que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut appui de Votre Excellence, pour obtenir la mise en liberté du fils de Mme Maria-Pia.
A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise avec beaucoup de vivacité, et il protesta galamment qu'il se sentirait d'autant plus charmé de pouvoir contenter le désir de Mme la Grande-Duchesse, que dès longtemps, il s'était porté pour l'un de ses admirateurs.
--Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus l'insigne honneur de voir Mme la Grande-Duchesse, en 1860, à Vienne, au sein d'une fête brillante que donnait l'archiduc Ferdinand. Entourée d'une foule de princesses, qui offraient à l'œil étonné le ravissant assemblage des beautés de tous les climats de l'Autriche, Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près de trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois distinguer: et l'on pensait, en la voyant, que ses attraits l'eussent appelée au rang suprême, si sa naissance l'en eût éloignée. Quant au grand-duc Fédor, qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits de ce guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel laurier, dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné de si beaux?... Par surcroît, politique profond, administrateur consommé... Les rives du Phase et de l'Oxus, ainsi que les échos du Caucase, ont souvent répété son nom glorieux.
M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il cita, par l'occasion, deux autres princes qui avaient servi la Commune: le prince Wiazelusky et le prince Bagration, fait prisonnier les armes à la main, et fusillé dans les fossés de Vincennes. Il se promenait à travers la chambre, les deux mains derrière le dos, et souvent s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil couchant.
--Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc vous sera rendu... Il faut convenir toutefois que ce prince a été plus heureux que sage, et qu'il a tenu à bien peu de chose que nous eussions à déplorer son irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé, en sa vie, son tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même, dans ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant qu'idolâtre de renommée, je ressemblais par plus d'un trait à ce jeune homme; et, ma foi, il faut bien l'avouer, si Charles X eût triomphé au lendemain des Ordonnances, j'aurais été réduit à une extrémité fort proche de celle où le voilà!... Reste une question grave: c'est la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au moyen d'un acte purement spontané, d'une décision prise en conseil, dans le sein de mon cabinet, ou encore, et ceci vaudrait mieux, par une simple relaxation, une ordonnance de non-lieu?... Car la question, remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions.
--Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe Gigot, comme vous portez bien jusque dans vos moindres paroles cette précision, cette netteté, cette parfaite liaison, qui sont l'esprit français par excellence!
--Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous autres hommes d'État, et de qui l'opinion se fait avec la rapidité de l'éclair, élucidons vingt fois par jour les questions les plus compliquées... Au reste, le vieux Metternich n'était pas, lui non plus, sans mérite... Un peu inconséquent toutefois! Qu'en pensez-vous, monsieur Manès?
--Mais, je ne sais, dit le savant étonné.
--Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers, je vous prouverais que Talleyrand, qu'une certaine école historique élève aujourd'hui sur le pavois, n'a pas joué le grand rôle qu'on lui prête, et que ses talents n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances où ils ont brillé!
Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite de la conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements de Manès, politesses de l'homme d'État, et mots louangeurs de M. Gigot. Ensuite M. Thiers s'assit à la table, et y écrivit une lettre au commandant du ponton la Charente, non sans ajouter qu'il ferait d'ailleurs envoyer des ordres à Pierre-Moine.
Puis, remettant cette lettre à Manès:
--On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône dans les fers, mais c'est des fers que ce jeune homme est en passe de s'élever jusqu'aux marches du trône. Car enfin, le voilà d'un seul coup, ainsi que dans un conte de fées, cousin du Tsar, prince, grand-duc...
Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux, ce cousin du Tsar, ce prince de contes de fées. Chaque nuit, il rêvait la scène qui s'était passée sur la tour Victor.--Le nom! exclamait-il, le nom de mon père! Dites le nom, le nom, le nom... Mais alors, tout s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine; et l'insomnie, non moins cruelle que les songes, lui présentait, jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.--Un mot, rien qu'un seul mot, disait-il, et j'étais heureux à jamais... Ah! j'en deviendrai fou, je crois... Mieux eût valu ne rien savoir, demeurer toujours dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais pas... Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité dans l'enfer, eût entrevu le paradis, à la minute même de sa chute... Mort!... Il est mort!... Irréparable!... Perdu, perdu, perdu!... Est-ce possible!... Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses violents sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour, qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs.
Immobile, il passait des heures à regarder par les sabords les mouettes se jouant sur les vagues, au milieu des grands souffles du vent; ou bien, couché à plat ventre, il considérait fixement une vieille carte marine, où se voyaient la ville de Stralsund et l'île de Rugen, en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait avoir laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il demanda même, une fois, comme pour se décharger le cœur, si aucun de ses compagnons ne s'était trouvé à Stralsund, au temps où il s'y trouvait lui-même; puis, sur la réponse que non, retomba dans son triste silence.
Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un vieux fédéré qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire du fameux Blanqui, sous lequel il avait débuté dans sa longue et ingrate carrière, le caporal était un petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au demeurant, bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial qu'eût jamais possédé un ponton. Le premier soir que Floris, d'aventure, s'était trouvé près de lui, le caporal, qui se couchait, lui avait dit, en clignant de l'œil:--Qu'est-ce qui peut m'empêcher, citoyen, de passer une bonne nuit? Je suis libre, complètement libre! Je suis plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui sont esclaves, sans s'en douter, sous le joug des plus vils despotes!... Après quoi, éclatant de rire, le petit homme avait souhaité le bonsoir à son compagnon. Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes fortifiées, le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience. Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou reprisait ses habits, le soir emmantelait de toile à voile le sabord sous lequel s'endormait le fils de Maria-Pia, et quelquefois se hasardait même à lui dire avec des clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un secret de moitié, et qu'il prît plaisir à l'encourager:
--Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais nargue des tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier soupir!
Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes firent l'appel de douze hommes de corvée, pour aller chercher des barriques d'eau à l'îlot du Petit-Hagois. Cet écueil, habité autrefois, et qui ne sert plus de retraite qu'aux mouettes et aux aigles de mer, renferme, parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées, une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux vaisseaux du roi embossés dans la rade de Pierre-Moine, et portant, sous une fleur de lis, la date: 1780. De temps à autre, en cas pressant, quand l'arrivage de Rochefort manquait, les commandants des deux pontons envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques d'une eau saumâtre.
Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent promptement les tonneaux; mais quand ils revinrent à la plage, leur chaloupe avait disparu, les amarres s'en étant rompues. Force était de rester dans l'île, jusqu'à ce que l'on envoyât de la Charente un autre canot pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun put occuper, à son gré, les deux à trois heures de l'attente. La plupart se couchèrent, par groupes; d'autres allumèrent un feu de broussailles, et Floris et le caporal Pierre, car tous deux étaient de la corvée, gravirent la colline de sable qui forme le milieu de l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de s'y opposer.
La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon, semblait un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants. Quand les deux prisonniers eurent descendu la butte, ils se virent seuls, tout à coup. Une ivresse saisit Floris, et il courait le long de la plage en criant:
--Une barque! une barque! une barque!
Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des dents, comme éperdu. La grève était nue et solitaire; l'immense mer, avec fracas, roulait ses houles. Floris, allant droit à la vague, y entra jusqu'à la ceinture.
--Allons, allons, Floris... es-tu fou?
Il se débattait furieux, entre les bras de son compagnon...--Lâche-moi! par le ciel! lâche-moi! répétait-il; ne mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en, te dis-je!
Mais le caporal l'entraînait, balbutiant dans son émotion:
--Es-tu fou?... voyons... es-tu fou?
--Non, non, non! je ne suis pas fou! cria Floris désespérément. Ce cœur que je frappe, c'est le mien!... Mon nom est Floris, et je suis prisonnier sur les pontons de Pierre-Moine!
--Allons, allons, allons! marmottait le bonhomme, en continuant de l'entraîner.
--Lâche-moi, lâche-moi! dit Floris... A bas, misérable! Me lâcheras-tu?... Je traverserai cette mer. Je la rejoindrai, je la reverrai... Lâche-moi! Je ne suis pas fou... Non, non! je ne suis pas fou, et plût au Ciel que je le fusse! Alors, je pourrais oublier mes chagrins, mes tourments, ma détresse, et l'amour insensé qui me tue!
--L'amour!... dit le vieillard stupéfait.
D'un bond, Floris le saisit à la gorge. Il leva le poing pour frapper, puis ses yeux s'obscurcirent de larmes. Il lâcha Pierre; et le jeune homme promenait des regards troubles autour de lui.
Tous deux, béants, se considéraient. Le caporal dit enfin:
--Allons, allons, sois donc raisonnable!
--Qu'appelles-tu être raisonnable? s'écria Floris. Me résigner, m'accoutumer à la misère et à l'abjection, plier le dos, flatter ceux qui nous gardent?... La raison! la raison! poursuivit-il frémissant. Si la raison peut me tirer de cet enfer que nous habitons, me rendre riche, puissant, heureux, et me donner celle que j'aime, alors, parle-moi de raison, et je te bénirai... Sinon, tais-toi, et laisse-moi m'arracher les cheveux et me rouler par terre!...
Il se jeta, haletant, sur le rivage, et il frappait ses tempes de ses poings. L'on ne voyait plus à l'occident qu'une bande d'un pourpre sombre. Quelques étoiles se levaient, dans le ciel tragique et mélancolique... Ils entendirent au loin piquer neuf heures, à la cloche de la Charente.
--Ah! exclama Floris, la mort! la mort!... qu'ils me fusillent!... Pourquoi ne m'ont-ils pas fusillé?
Il s'était relevé chancelant, les joues ruisselantes de larmes. Il reprit au bout d'un long silence:
--On dit que le chagrin diminue avec le temps: moi, mon chagrin s'augmente, au contraire... J'ai donc un cœur de fer pour qu'il ne se brise pas!... Tous les malheurs! tous, tous, tous, tous!... Hélas! il n'est pas, dans le monde, un être aussi misérable que moi!
Il aspira l'embrun salé, et la face levée vers les étoiles, tandis que tous ses membres tremblaient:
--Ah! râla-t-il, cet air qui passe a peut-être passé sur ses lèvres... Vent, répands sur moi ton haleine, souffle des bords lointains où elle est, touche-moi de la brise qui l'a touchée!
Les yeux fixes, Floris restait debout, en face de la mer écumeuse. Il dit, semblant se parler à lui-même et remuer ses souvenirs:
--Comment l'ai-je aimée? Je ne sais, car il s'est écoulé bien des jours où je ne pensais guère à elle... Je l'ai vue une nuit... je fuyais... Il y a sept mois de cela... C'était dans l'île de Rugen... dans la Baltique... Une île aussi, comme aujourd'hui... Ah! je babille, je bavarde, mais, vois-tu, c'en était trop: mon âme ne pouvait plus garder ses douleurs, et il faut que je les vomisse, comme un homme ivre! Puis, j'ai quitté Rugen, j'ai pris la mer... Non! je ne croyais pas l'aimer, et, la nuit, dans le méchant hamac du vaisseau qui m'emportait, je dormais sans songer à elle... Ensuite, vint la lutte, la Commune, et j'espérais toujours mourir... Maintenant, sa pensée m'obsède: elle fait un poids de fer sur mon cœur. Prisonnier dans cet infect cachot, sans espoir, honni, exécré, plus vil qu'un chien, toute mon âme crie vers elle, et je me dévore d'amour... Qui est-elle? Ah! je l'ignore... Princesse peut-être, ou fille de roi. Ma vue se perd dans l'espace immense, par lequel je me sens séparé d'elle... Et c'est moi qui l'aime... moi! moi!... O insensé, misérable fou! Ah! oui, fou!... tu avais raison... Mon souvenir, à de certains moments, ne discerne même plus son visage... Tiens! je ne pourrais dire seulement si ses cheveux sont blonds ou bruns...
Il soupirait, comme accablé. Et, tout à coup, en tendant les bras:
--Ah! je l'adore! il me la faut!... Elle est ma vie, mon cœur, ma joie, mon tourment, la substance même de mon être... Oh! partir, arriver près d'elle, revoir la chapelle où je l'ai vue, et sentir de nouveau ses yeux clairs m'entrer dans l'âme, comme une étoile!... Et moi, lâche, imbécile rêveur, je reste ici à bavarder, à pleurnicher, sans rien tenter pour la rejoindre!... Oh! cria Floris, se tordant les mains, une planche, un morceau de bois, que je traverse ces flots!... Ma vie, ma vie pour une barque!... Lâche-moi, Pierre... Allons, lâche-moi!
Il jetait tout autour de lui des yeux enflammés, tandis qu'à pas précipités, le caporal l'entraînait vers la butte. La bise secouait les broussailles; quelques chauves-souris voletaient, et l'on voyait sous les rafales des traînées de sable se lever. Alors, du haut de la colline, étendant le poing vers la côte obscure, qui apparaissait à l'horizon:
--Ah! dit Floris, en grinçant des dents, si mon souffle pouvait consumer cette terre, ne laisser sous les pâles étoiles que deux créatures, elle et moi!... Maudites soient les conventions, les hiérarchies, les règles humaines! Maudit soit l'homme, avec son cœur abject, ses folies, ses infamies, ses injustices!... Que tous les fléaux le dévorent! Que le sol s'entr'ouvre sous ses pieds! Que le feu en sorte et le brûle! Que les mers déchaînées noient les continents, et qu'il n'y ait plus rien dans l'espace, qu'un globe désert et glacé!
D'un pas rapide, il descendit la colline. Sur la grève, à la lueur mourante de quelques tisons dispersés, on apercevait des ombres noires, qui étaient les autres prisonniers. Soudain, il releva le front:
--Que frappes-tu ainsi? demanda-t-il.
--Rien, mon bon Floris, un moustique.
--Arrière! va-t'en! s'écria-t-il... Mes yeux sont las de ne voir que tyrannie... Laisse-moi! va-t'en!... Crois-tu donc que la vie d'une mouche importe moins au monde que la tienne?
Les sanglots l'étouffèrent, et il balbutiait:
--Se peut-il qu'un homme ait au cœur des blessures si profondes, sans en mourir?... Les chiens des rues la voient, les moucherons, les oiseaux, et moi, je suis privé de sa vue!... Ah! je suis bien sur les pontons!... Sur l'eau! sur l'eau! sur l'eau! car sur la terre, je n'ai plus rien à espérer...
On était dans le début d'août, et après quelques jours de fraîcheur, le chaud reprit subitement, et devint aussitôt accablant. La violence en fut telle sur les pontons, que les prisonniers faisaient la queue, aux barreaux de fer des sabords, pour y venir quelques instants coller leur visage ruisselant et respirer un air moins lourd.
La touffeur croissant toujours, ils quittèrent leurs vêtements; et complètement nus, baignés de sueur, ils languissaient, couchés çà et là. Sur le pont, le soleil ardent fondait le goudron, crevassait le bois: et le pétillement de la mer immobile comme du métal fondu, se mêlait avec le tremblotement de l'air embrasé, dans un immense éblouissement. De grosses mouches bourdonnaient. Trois prisonniers qui en furent piqués enflèrent beaucoup et moururent.
On jeta les cadavres à la mer, mais le flux les ayant portés sur la côte, il vint un ordre de Rochefort de les enterrer désormais. Chaque lundi, les canots de corvée se présentaient. On y amoncelait ces grands corps livides et décomposés; et les prisonniers, par escouades, s'en allaient les ensevelir dans les vases molles de l'île Dieu.
Les décès se multiplièrent. En quelques jours, les deux pontons furent pleins de spectres qui tremblaient la fièvre. La maladie avait un cours rapide. D'abord, les gencives gonflaient, des macules tachetaient la peau des misérables, leurs dents branlaient, et ils soufflaient, en haletant, une haleine infecte; puis, la gangrène se montrait. Quelques ronds enflammés apparaissaient à leurs joues, et l'ulcère, gagnant toute la face, leur obstruait la gorge et le palais de croûtes dont ils suffoquaient. On les voyait tordre la bouche, et tirer une langue saigneuse, ainsi que des chiens pantelants.
Le soleil, chaque jour, se levait superbe, au-dessus des flots étincelants. Les crêtes des vagues bondissaient; et, à l'ouest, les prisonniers n'apercevaient que cette eau déserte, avec l'immense architecture lointaine de l'abbaye de Pierre-Moine. Ils se sentaient abandonnés, comme des naufragés perdus en plein Océan, sur un radeau.
La plupart--les dysentériques--ne pouvaient pas se rassasier. Ils étaient tourmentés d'une faim vorace, qui les persuadait longtemps que ce flux de ventre était sans danger. Mais enfin, vaincus par le mal, leur faiblesse devenait telle qu'ils défaillaient, en se mettant debout. Tristes, ils demeuraient étendus, les cuisses rapprochées du corps, et souillés de leurs excréments. Ils avaient les prunelles éteintes, le visage sec ou bouffi, la peau rugueuse comme une écorce; et tous devinrent, en peu de jours, d'une maigreur extraordinaire. Un chapelet d'os leur saillait du dos, leur ventre plat semblait collé aux reins, tel qu'une toile grisâtre; et il sortait de tous leurs mouvements une odeur fétide et écœurante.
L'air, plus infect dans le ponton que les vapeurs des sépulcres, piquait les yeux, empoisonnait la gorge: et le commandant du fort Pierre-Moine, vieil homme à demi fou et toujours furieux, qui visita les batteries vers ce temps-là, en compagnie des médecins, y suffoqua, manqua de s'abattre du haut de sa jambe de bois, et se retira au plus vite. Mais il n'en fut rien autre chose, et l'on ne posa même pas les quatre ou cinq manches à vent réclamées par l'enquête. Les corps gonflés restaient épars, pourrissant. Sous les haillons qui les couvraient, on voyait les chairs leur grouiller, et les vivants retrouvaient sur eux de cette vermine des morts. Le typhus se mit aux deux pontons, et le ravage en fut épouvantable. Dans leur délire, les moribonds se figuraient encore la bataille, et frénétiques en proféraient les clameurs et les commandements. Un déserteur, soldat du train, répétait pendant des heures: Huhau!... Hue dia! en jurant. Un autre, halluciné par des visions de la campagne, tour à tour criait comme un coq, hennissait comme un cheval, ou mugissait ainsi qu'un taureau. Quelques-uns, couchés sur le ventre, se mouraient silencieusement. Ils dérobaient leur face avec humeur, lorsqu'on voulait les retourner, ou faisaient signe de la main qu'on les laissât expirer tranquilles.
Les rares prisonniers épargnés par le fléau servirent aux autres d'infirmiers. Le scorbut avait terrassé le caporal, si dispos naguère. Floris lui-même cherchait en vain son ancien confident du Hagois, dans ce corps desséché et tordu, ce profil de tête de mort. L'ulcère avait rongé le nez jusqu'aux sourcils: les os des joues mis à nu apparaissaient sous les chairs dévorées... Son temps de prison était fait, au pauvre caporal Pierre; la mort lui levait son écrou: il allait là où il n'y a plus de cachots, de haines, de misère, plus de César et plus de mendiant. Il appela encore Floris près de lui, et ricanant dans son délire:
--Tout petit, dit-il, j'aimais mieux les coups, les châtiments que d'obéir!... C'est tout simple... Ha, ha! j'étais né libre... J'ai fait vingt-trois ans de prison, mais pas un homme ne peut se vanter de m'avoir pris ma liberté!... Ha, ha, ha!... attrapés les tyrans!... Libre, libre, toute ma vie!... Vingt-trois ans de prison, Floris!
Le vieillard mourut le 30, au soir. Floris, la tête appuyée sur sa main, le regarda longtemps agoniser. Au loin, un quinquet fumeux se balançait; les moribonds couchés faisaient des tas inégaux: et ce spectacle paraissait au jeune homme extraordinaire comme un songe. Une langueur funèbre l'accablait. Il pensa que le lendemain, pendant la promenade sur le pont, il se jetterait à la mer.
Vers dix heures, comme il dormait, il lui sembla entendre soudain qu'on appelait son nom, à haute voix. Il se réveilla en sursaut:
--Fusillé! exclama-t-il, en poursuivant son rêve... C'est bien!... Ne tirez pas au visage!... Ah! fit-il avec un soupir.
Un gendarme, la lanterne à la main, et enveloppé dans sa cape d'ordonnance, se tenait debout devant lui. Cet homme dit à Floris de le suivre.
Le prisonnier obéit en silence.
Ils débouchèrent sur le pont. De grands éclairs silencieux, à chaque instant, embrasaient l'horizon. Floris aperçut une barque montée de huit ou dix matelots, et postée à la hanche du vaisseau.
--Où me mène-t-on? demanda-t-il.
Mais le gendarme, sans répondre, le fit descendre dans le canot; les avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation s'éloigna.
La mer massive remuait sous le ciel orageux. Les lames noires clapotaient, se gonflaient comme une poix bouillante, puis retombaient affaissées. Par moments, le flot frémissait, secouant plus rudement les bordages; des tourbillons de houle se creusaient, on entendait un rauque bruissement, des paquets d'eau furieuse sautaient, des écumes volaient dans le vent. Les deux fanaux de la Charente projetaient, sur les vagues, des traînées rougeâtres, et Floris y attachait les yeux.
--Où le conduisait-on ainsi? Au fort Pierre-Moine sans doute. Encore des cachots, des tortures, puis des juges questionneurs, auxquels il faudrait disputer sa vie. Floris songeait à son amour, à sa misère, au néant de tout. Les cris désespérés de la mer redoublaient; l'embrun lui mouillait le visage, comme des larmes; il était ivre de tristesse.--Allons, pourquoi n'en finirait-il pas?
Mais, dans l'instant, le canot aborda, et Floris et les matelots prirent terre devant une espèce de corps de garde, bâti en planches, au bord de la mer. Il y eut des allées et venues, des rires, des propos échangés; puis, tous commencèrent à gravir une rampe dallée, où s'espaçaient de larges degrés bas. Le vent de mer faisait pétiller la torche qu'un des matelots portait en avant; et, à sa lueur rouge, on apercevait des tours, des barreaux, d'énormes murailles.
Ils passèrent un porche surbaissé, gardé par deux canons gigantesques, sur de lourds affûts de granit. Alors, un homme en vedette sortit d'une poivrière maçonnée, et reconnut les survenants. Il ouvrit une étroite poterne, et le cortège s'engagea dans de longs corridors, coupés d'escaliers. Des lampes de fer y brûlaient, de distance en distance. Ils traversèrent une salle à piliers, où la lueur blafarde de la lune entrait par des verrières brisées, allant du plafond au plancher. Soudain, un air plus chaud enveloppa le prisonnier; et saisi d'une défaillance étrange, il sentit une clarté, à travers ses paupières entre-closes. Haletant, il tomba sur un banc. Les matelots avaient disparu.
Mais des pas furtifs s'approchèrent, du fond de la salle voisine. On entendit un sourd murmure de voix, et derrière le guichet grillé qui s'ouvrait dans la massive porte, Floris aperçut confusément un visage sombre et barbu, avec deux yeux brillants qui l'examinaient.
--C'est lui, c'est pien lui! che le reconnais! exclama tout bas le survenant... Que sa chefelure est souillée et hérissée, ô malheureux!... Che témoigne que c'est pien lui!... Ah! maigri, chanché, le nople cheune homme!... O Tieu! ô Tieu! on croirait foir un mort!... Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses paupières enflammées!... Ah çà! il n'est pas mort, ch'espère!... Ah! malheur! malheur!... S'il allait mourir afant que ch'aie reçu ma récompense!... Oui, oui, oui! che le reconnais, comme étant le fils du Crand-Tuc... Mettez que che le reconnais!... Monsieur Manès m'a fait fenir, afin que che le reconnaisse!
Pendant quelques instants encore, le colloque se poursuivit à voix basse, derrière la porte; puis, les pas s'éloignèrent, décrurent... Alors, Floris ouvrit les yeux.
Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite et blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine d'huile jaune et posée sur un pied de faïence grossière, éclairait faiblement le réduit. L'île et le fort dormaient; tout était silence. De temps à autre, un choc profond et sourd retentissait jusque sous les pas du jeune homme. C'était la montée de la mer qui battait l'assise de la falaise.
--Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement... C'est lui! c'est lui! Je me rappelle. C'est l'homme de Mme Éloi, l'homme qui se trouvait avec nous sur la tour Victor!
Il courut à la porte et voulut l'ouvrir. Les matelots, sans doute, en se retirant, l'avaient fermée à clef, car elle résista. Il frappa quelques coups... Personne... Il entre-bâilla la fenêtre. Elle donnait de plain-pied sur une sorte de terrasse, où il ne vit rien que la lune, d'antiques boulets de pierre épars au milieu des orties, et, sous le parapet, la mer.
Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était droite, immobile, et quelque chose d'égaré paraissait dans tous ses mouvements. Il eut l'idée qu'on l'épiait, et vint coller l'oreille à la porte; puis il reprit sa promenade, répétant tout bas entre ses dents: Le fils du grand-duc! le fils du grand-duc!... Oh! ricana-t-il, un crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je viens de les entendre! Le fils d'un grand-duc sur les pontons!... Prodigieux, prodigieux!... Et le jeune homme rit amèrement.--Il est bien certain, exclama-t-il, que Van Oost n'était pas mon oncle... Il n'avait ni frère ni sœur... Il l'a avoué devant moi, à maintes reprises, sans y songer... Voyons! Il recevait quelquefois, je me rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il avait habité Pétersbourg... Un trouble extrême saisit Floris; la possibilité de retrouver son père lui apparut dans un éclair: il vit, comme en avant de lui, une inconcevable félicité. Mais ses pensées tourbillonnaient; il ne pouvait les ressaisir.--Suis-je éveillé? dit-il tout à coup. Il se mordit le poing, puis, éclatant de rire: Voyons, voyons, du calme! reprit-il... Son œil tomba sur une croix sculptée dans la pierre du mur.--Oui! c'est bien l'abbaye! songea-t-il... Parbleu! ils en ont fait un fort!... Il allait, venait, s'arrêtait, repartait avec emportement, proférait des paroles à mi-voix. La violence de son espoir l'étourdissait, comme une liqueur fumeuse.
Il vint à la porte-fenêtre; il l'ouvrit et fit quelques pas sur l'esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait son large dos sans un murmure. Le firmament, d'un azur profond, palpitait de milliers d'étoiles.
--Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement.
Elles étaient à ses yeux, las d'horreur, comme s'il les eût vues pour la première fois, et, tout haletant, il respirait l'air vif, l'immense paix nocturne.--Que le ciel, se prit-il à songer, me déclare ma destinée par un éclair... Aucun éclair ne brilla, car l'orage s'était, depuis longtemps, éloigné, mais une longue et pâle étoile glissa à l'horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit cette facilité que l'on croit éprouver dans les songes. Son cri, lui semblait-il, eût traversé l'Océan jusqu'aux îles les plus lointaines; il eût baisé à la bouche une reine; il se serait jeté sur un canon chargé; il eût pris dans sa main le soleil: et son cœur, qu'il entendait battre à coups impétueux contre ses côtes, animait et vivifiait la machine entière de l'univers.
Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris aperçut une chaloupe qui abordait le long des rochers. Deux ou trois matelots débarquèrent. On voyait leurs torches errer çà et là; on entendait leurs voix dans l'air tranquille. Puis un vieil homme prit terre à son tour, et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à Pierre-Moine.
Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre.
Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains tremblaient, la sueur lui couvrait le visage.
La porte s'ouvrit soudainement, et l'homme aux cheveux gris parut. Il était grand, sec, l'air cruel, une longue face décharnée; une goutte de sang extravasé lui chargeait la paupière gauche. Floris ne l'avait jamais vu.
--C'est lui!... murmura l'inconnu... Oui, oui, oui! pas le plus léger doute!... Le teint, le geste, le port de tête... La transmission héréditaire est surprenante.
Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs yeux fixes se disaient mille pensées, confuses et profondes. Le vieillard demanda:
--Votre nom est Floris?
--Oui! c'est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait Jacob Van Oost.
--Votre oncle et tuteur, n'est-ce pas?
--Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van Oost n'était pas mon oncle...
L'inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une pause:
--Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus d'yeux que vous ne pensez, ouverts sur vous, dans ces derniers temps. Vous avez vécu, à Paris, du petit héritage que Van Oost vous avait laissé; puis, dès les premiers jours du siège, fait prisonnier dans un engagement, vous avez été envoyé au fond de la Prusse à Stralsund, d'où vous vous êtes évadé; enfin l'on vous retrouve en mai, dans les rangs des fédérés parisiens.
--J'étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au reste, j'avais mes amis parmi les chefs de la Commune.
--Vous aviez d'autres amis encore et de meilleurs, répliqua le vieillard. Ce sont eux qui m'envoient vers vous. Mon nom est Vassili Manès. Après avoir été pendant longtemps le médecin du grand-duc Fédor de Russie, je le suis, à présent, de la grande-duchesse, sa femme, Mme Maria-Pia.
Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une vision terrible. Un souffle courut dans ses os, et il se taisait éperdu. Le savant, enfin, rompit le silence:
--Je suis pour vous le messager des plus étonnantes nouvelles. Ce n'est pas contre la douleur qu'il faut vous armer en ce moment, mais contre une joie excessive. Quoi que vous ayez pu souffrir durant vos cruelles épreuves, ce que je vais vous révéler vous payera de toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu'un mauvais rêve, ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous parle, votre passé s'évanouit. Chaque mot prononcé dore votre avenir, le tire des ténèbres, et le rend plus resplendissant, plus magnifique, plus glorieux, que vos jours écoulés n'ont été pauvres, obscurs, abaissés.
--Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en ricanant; et il tremblait de tous ses membres.
--Ma voix n'est que la voix d'un homme, reprit Manès, mais le destin parle par elle. Le sort vous fait marcher dans la vie, Monseigneur, à coups de foudre, et par des surprises violentes. Tombé du sein de la grandeur jusqu'au plus bas de l'abîme, ce n'est pas là le terme où vous aboutissez, mais celui d'où vous vous relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez riche, heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui arrive, vous avez touché désormais l'extrémité, le dernier fond de la détresse. Cette pensée, je l'avoue, Monseigneur, me décharge l'esprit d'un grand poids. Sans cela, j'eusse redouté de me faire le messager d'un autre état auprès de vous, car qui peut s'assurer, quand il change de fortune, si c'est pour sa félicité ou pour son malheur?
Il s'avança, et lentement, d'une inflexion de voix solennelle:
--Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur, le fils légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la grande-duchesse Maria-Pia de Portugal... J'étais jadis un serf de votre père... Le premier, je vous rends hommage comme à mon seigneur longtemps méconnu.
Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et baisa la main de Floris.
Il parut au jeune homme qu'un immense tonnerre croulait sur lui, l'enveloppait: puis, il n'y eut plus qu'un silence étouffant, et qui semblait l'arrêt du cœur du monde. Floris s'était levé en pied, et roide, les yeux tout grands ouverts, pareil à un somnambule, il s'avança d'un pas automate jusqu'à la fenêtre de l'esplanade. Il dit:
--Voilà bien la mer et le ciel plein d'astres nocturnes...
Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé ne faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une étoile ne bougeait... Quelquefois, d'un brusque mouvement, il passait la main sur son front. Le crâne lui battait avec un bruit de cloche; ses gestes étaient convulsifs, égarés. Il avait l'idée vaguement qu'un cataclysme avait bouleversé l'univers, et qu'il dominait au-dessus des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel!
Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au mur, sur la cellule.--Cela est! cela est! disait-il; mais la réalité était si subite et si surprenante qu'elle ne le pénétrait pas plus que les imaginations d'un songe. Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait de s'imaginer les choses qu'il allait faire dans l'avenir; il se disait avec orgueil qu'il recouvrait son nom, ses biens, sa naissance illustre. Ses pensées tumultueuses s'entre-choquaient; son cœur était un grand abîme dans lequel il ne connaissait rien.
Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu'il lui semblait.
Il revint à Manès tout à coup et lui dit:
--Ma mère vit-elle?
Le vieillard retira d'un écrin une large et ronde boîte d'or, et il la tendit à Floris:
--Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l'avait confié à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt qu'il vous aurait retrouvé... Faudra-t-il croire aux talismans? C'est grâce à ce portrait, Monseigneur, à votre étrange ressemblance avec Mme Maria-Pia, que le juif Chus vous a reconnu.
--Ma mère! dit Floris... ma mère!...
--Dès demain nous serons en route, reprit Manès. Vous la saluerez dans trois jours.
Floris interrogea:
--Verrai-je aussi mon père?
--Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira, sur la côte de Dalmatie. Il est, vous ne l'ignorez pas, le frère de l'empereur Nicolas; et de plus, vous avez un frère et une sœur. Vous saurez, en un meilleur temps, tout ce qui concerne votre naissance... Il y a deux heures, j'ai reçu des dépêches de votre père. J'étais allé à Rochefort pour les chercher. Il consent volontiers à vous reconnaître; il écrira lui-même au Tsar, et un rescrit impérial vous rétablira incontinent dans votre titre et dans vos droits... Mais ce n'est là qu'une partie de ses desseins. Le Grand-Duc a pensé plus loin, afin d'assurer votre bonheur, qu'il entend combler d'un seul coup. Il vous dote d'un apanage, en vue de votre prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous, Monseigneur, d'une fiancée presque royale.
--Pour moi! exclama le jeune homme.
Vassili Manès continua:
--Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse Isabelle de Bourbon et Bragance, sa pupille et votre cousine. Il me charge de vous l'apprendre aujourd'hui même. Des deux nouvelles dont je suis le messager, Monseigneur, c'est la deuxième, assurément, qui est pour vous la plus heureuse.
--Me marier! s'écria Floris. Ah! je vous en conjure, monsieur, que l'on me permette, dans cette affaire, de ne consulter que mon propre cœur!
--Votre mère l'a élevée, dit le savant. Elle est aussi bonne que belle.
--Je ne veux pas me marier!
--Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur de la princesse. Il y a longtemps que cette union est destinée entre les deux maisons. Par malheur, votre frère est entré dans les ordres. La princesse a des biens immenses: les profusions du Grand-Duc ont attaqué les fondements de ce que, dans les particuliers, on appelle leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n'y souffrira aucune objection.
--Je ne l'aime pas! dit Floris.
--Vous l'aimerez, quand vous l'aurez vue...
--Non, non! je ne puis pas l'aimer et je ne le veux point.
--Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation de votre mère, depuis plus de quatorze années.
--Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu'elle devienne mon tourment?
Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux irrités. Celui-ci reprit posément, après un silence:
--Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne suis rien, en tout ceci, que l'instrument de votre père... Or, mes dépêches sont formelles. Si vous épousez la princesse, le Grand-Duc vous reconnaît pour fils, de bonne réciprocité. Mais, par contre, si vous refusez de le satisfaire là-dessus, votre père se considère comme dégagé de sa promesse... Pesez bien cette alternative!
--Donc, repartit Floris amèrement, il faut que je dise à mon père: Mon obéissance vous répond que je suis vraiment votre fils... J'épouserai qui vous voudrez: la chambrière, la buandière, ou bien la fille de l'intendant; moyennant quoi, accordez-moi, daignez m'accorder, je vous supplie, la faveur de votre paternité!... Non, monsieur! Non, non! je ne puis croire que mon père veuille agir ainsi!
--Je ne fais, dit Vassili, qu'exécuter ses ordres.
--Soit! dit Floris avec violence, je refuse!... Mieux vaut mourir, mieux vaut rester misérable, que d'avoir à implorer humblement ce qui vous est dû... Morbleu! continua-t-il, d'un ton véhément, que m'importe de déplaire à un homme qui me traite avec tant de rigueur, que je n'ai jamais vu, qui ne me connaît pas, et qui, sans doute, puisque vous vous taisez là-dessus, m'a tenu éloigné de lui, par quelque motif lâche ou criminel!
--Il vous fait grand-duc, dit Vassili.
--Que me donne-t-il, s'écria Floris, si ce n'est ce qui m'appartient? Il est mon père et grand-duc de Russie. Donc, sa puissance, ses biens, ses titres, tout cela me revient de droit. Loin que je sois son obligé, c'est moi qui pourrais, au contraire, lui demander compte de mon rang, dont il m'a privé si longtemps.
--Un grand-duc ne rend pas de comptes! répliqua Manès.
--Si! lorsqu'il a trahi son sang, sa propre famille, son pays!... Par le ciel! poursuivit le jeune homme, dans une explosion de fureur, je saurai bien contraindre mon père...
--En Russie, dit froidement Manès, il n'y a de lois et de tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le grand-duc Fédor est son oncle.
--Je suis son cousin, dit Floris.
--Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur, un combattant de la Commune. Vous étiez, il n'y a pas quatre heures, sur la Charente, un des pontons de Pierre-Moine. Il suffit que je me retire, pour qu'on vous y ramène aussitôt. Vous passerez en jugement sous votre nom de Floris, sans plus; et s'il vous prend envie d'affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les gendarmes vous croiront fou, et l'on vous mettra aux fers, dans la cale. Voilà ce que vous êtes, monsieur.
Un grand silence succéda à ces paroles.--Ce salpêtre, songeait Manès, cette fureur, c'est ce que l'on nomme chez les princes la générosité du sang. Celui-ci est déjà ingrat. Les atomes roulent en lui du même cours que chez ses ancêtres hautains, et lui forment ce qu'on appelle les sentiments, le caractère... A peine a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu'il voudrait en brûler le monde! Il haussa les épaules, et venant vers Floris, qui tenait les yeux fixés en terre, Manès se prit à dire doucement:
--Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif peut-être, Monseigneur.
Sans répondre, Floris s'assit après quelques tours dans la chambre, et les coudes sur la table, la tête fort basse entre les deux mains, il poussait de longs soupirs.
--Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à ses pieds, je le conjurerai, par tout ce qu'il aime, de ne pas faire mon malheur. Je le supplierai, je m'humilierai, quoi qu'il m'en coûte, et mon père m'exaucera.
--Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait en paroles, et vous décevrait, Monseigneur. Moi, je dirai la vérité. Vous ne connaissez pas le Grand-Duc. Il traite avec un empire absolu les personnes de sa dépendance; votre père est accoutumé à ne se gêner sur rien... Apprenez, puisqu'il faut vous le dire, que le grand-duc Fédor n'aime que lui, compte les autres, quels qu'ils soient, uniquement par rapport à lui, et que ni tendresse ni pitié n'ont de pouvoir sur ses résolutions... Je vous le répète, Monseigneur. Je viens de recevoir tantôt, les ordres les plus exprès. Avant que de vous avouer pour fils, et comme s'il avait prévu cette résistance qui me surprend, le Grand-Duc exige de moi que je reçoive votre parole d'épouser la princesse Isabelle... Il n'est pas d'autre alternative. Ou consentez à ce qu'il demande, et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez pauvre, méconnu, misérable et abandonné. Aut Cæsar aut nihil, Monseigneur... C'est à vous de qui les mains touchent à ces deux états si différents, d'en choisir un, et à l'instant.
--Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant à lui-même.
--Il n'y a qu'une chose à faire: obéissez à votre père!
--Obéir! s'écria le jeune homme. Quand j'étais pauvre et méprisé, je n'ai jamais obéi à personne. Commencerai-je d'obéir, alors qu'on me dit riche et puissant?
--Il le faut cependant, Monseigneur.
--Non! non! jamais!... je ne saurais!
--Vous briserez le cœur de votre mère, dit Manès.
Trois heures sonnèrent à quelque horloge, au milieu du désert silencieux de la nuit. La lune se couchait à l'ouest; les étoiles perdaient leurs feux. Une somnolence saisit Floris. Il se tourmentait comme dans un songe, quand, voulant parler, la voix ne suit pas; voulant fuir, on sent ses membres engourdis. Un nuage, à ce qu'il lui semblait, couvrait son âme.
--Bien, bien, Monseigneur, dit Manès, prenez votre temps, réfléchissez!
Alors, Floris se promena sept à huit tours dans la cellule. Il sentait bien où penchait son cœur et ce qu'il allait décider, et sa tristesse s'en augmentait. La petite lampe brûlait bleu. La mer plombée était déserte. Pas une voile, pas un oiseau. Quelques rides y frissonnaient, dans le silence universel.--Et pourtant, dit-il, en frappant du pied, je ne puis me dépouiller moi-même! Qui voudrait renoncer à être ce qu'il est, ce que la nature l'a fait?... Je me vengerai de mon père... Il se remit contre la vitre, et il contemplait le ciel en silence.--O misérable cœur humain! soupira Floris. Nul ne songe aux étoiles éternelles, et le regard d'une femme éblouit... Un découragement infini l'accabla: il se sentait comme rouler au milieu de gouffres de ténèbres. Ses idées lasses se mêlaient; par moments, il ne savait plus où il était. Il se croyait rue de Buci, dans la morose chambre d'hôtel qu'il habitait, depuis la mort de Van Oost. Subitement, il se ressouvint d'une estampe d'après Watteau, pendue au mur, dans un vieux cadre dédoré. Il revoyait l'étang lointain, la fontaine de féerie sous les grands arbres, les couples d'amants entrelacés. Il répétait, d'une façon stupéfiée et machinale, le titre inscrit au bas de la marge:
«Les plaisirs de l'île enchantée.»
Ces mots lui revenaient sans cesse à l'esprit.
--Eh bien, Monseigneur? dit Manès.
Et comprenant aussitôt, à l'abattement du jeune homme, que c'était le moment favorable, il redoubla en demandant:
--Monseigneur, que résolvez-vous?
Floris releva un peu la tête; et Manès lui lisant aux yeux, y vit sa réponse:
--Vous consentez! s'écria-t-il.
--Ah! monsieur, monsieur, murmura Floris, qu'avez-vous fait! qu'a fait mon père!
--Monseigneur, dit Vassili, en se jetant à lui, je vais combler de joie Mme Maria-Pia, par cette nouvelle.
--Oui! j'ai promis, reprit le jeune homme... On m'a forcé, contraint, asservi. Mais que mon père le sache aussi! Elle ne me sera jamais de rien!
Des pleurs brûlants et rares lui jaillirent: et défait, blême à s'évanouir, il se laissa tomber sur un escabeau. On voyait dans ses sourcils froncés, dans ses yeux mornes et irrités, dans tout son visage farouche, comme une rage de douleur prête à s'exhaler.
--Ma mission auprès de vous est terminée, reprit le savant. Il ne me reste qu'à vous communiquer les instructions de votre père. Voici la lettre où Son Altesse règle ce que vous devez faire, à présent. Veuillez l'entendre, Monseigneur.
--Soit! vite! vite! dit Floris.
Vassili déploya la dépêche:
--Je le recevrai dans quelque temps, lut-il. C'est de vous qu'il s'agit, Monseigneur. Qu'il parte tout de suite pour Prague, où est Madame la Grande-Duchesse. Qu'il s'attache à bien faire sa cour et à plaire à sa fiancée. Je compte avoir sur ce point-là des nouvelles satisfaisantes.
--Eh! dit Floris se dressant debout et lâchant enfin sa fureur, quand le diable viendrait me dire de lui plaire, morbleu! je ne veux pas lui plaire!... Que mon père n'est-il ici!
--Monseigneur...
Floris poursuivit:
--Parce que mon père est le Grand-Duc... Il dispose aujourd'hui de moi, ainsi que d'une bête privée, et me donne à qui lui convient! Mais, par Dieu! je le jure, monsieur, je la renverrai chez elle, aussitôt que le prêtre nous aura unis!
--Vous faites injure à votre père, dit Manès.
--Soupirer, envoyer des fleurs, rouler les prunelles, c'est là, sans doute, ce qu'il appelle des nouvelles satisfaisantes... Vous parlez d'injure, je crois. L'injure n'est-elle pas pour moi, que l'on marie la corde au cou?... Mais, si le monde est assez vaste, je saurai mettre entre elle et moi de la distance... Le temps de la cérémonie! Puis, bonsoir... Elle ira au nord, et moi au midi!
Alors Manès reprit doucement:
--Daignez m'entendre, Monseigneur.
--Parlez, monsieur, parlez, parlez, parlez!
--Votre fiancée, dit Manès, la princesse Isabelle de Bragance...
--Je ne lui plairai point, interrompit Floris. Pardieu! je vous dis... Il n'aura pas de nouvelles satisfaisantes.
--Permettez-moi de parler, Monseigneur. Votre fiancée, quand vous l'aurez vue...
--La voir! s'écria Floris... Je ne veux pas la voir. Pourquoi la verrais-je? Non, non, non... Il a dit qu'il fallait lui plaire, il me prescrit de lui faire la cour; mais je ne la verrai seulement pas: et que ses flatteurs l'écrivent à mon père!... Non, pardieu! je ne la verrai pas!... Et pour faire ma cour, comme il dit, je louerai un buste de cire, un de ces mannequins tournants qui ont la bouche toujours en cœur... Le temps de la cérémonie, pas davantage! Ni avant, ni après, pas un seul instant!
--Bien, bien, dit le savant d'un ton froid, on peut passer beaucoup de choses à un homme qui est en colère.
--Moi, en colère! dit Floris. Par le diable! je suis calme... Et je serais plus calme encore dix mille fois, que je tiendrais le même langage.
--Fi! Monseigneur, vous ne pouvez parler sérieusement.
--Je ne la verrai pas! dit Floris, et croyez, monsieur, s'il vous plaît, que je parle sérieusement... Je ne la verrai pas, si ce n'est à l'autel, aux pieds du prêtre... non! pas avant!... Que mon père enrage de cela, qu'il me maudisse, qu'il me haïsse, je ne la verrai pas, je vous dis!... Ni son portrait, ni rien d'elle; je ne veux pas!... Et mon père l'endurera! Je fais bien assez sa volonté, pour qu'il fasse un peu la mienne aussi!
--Monseigneur, dit Vassili, ne vous obstinez point... Allons, allons! Ce n'est qu'une folie... Vous serez, j'en suis sûr, raisonnable.
--Non, non, non, non! cria Floris, quand même, jour et nuit, vous vous pendriez, comme une sangsue, à mon oreille, quand la vie de mon père dépendrait de ma résolution, quand mon frère et ma sœur--ai-je une sœur aussi?--se jetteraient à mes pieds, quand ma mère me supplierait, entendez-vous? tout cela ne m'ébranlerait pas!... Mon dessein est irrévocable. Je ne verrai ma fiancée que le jour de notre mariage, à l'autel nuptial, pas avant!
--C'est impossible, dit Vassili. Le Grand-Duc ne le souffrira pas.
--Cela sera, repartit Floris, et le Grand-Duc le souffrira.
--Vous réfléchirez, Monseigneur.
Mais le jeune homme s'écria dans une sorte de transport:
--Ah! mon père exige ma parole!... Eh bien! je vous la donne ici... Oui, dit-il, en étendant la main vers la croix de pierre sculptée au mur, je jure de ne voir le visage de celle à qui l'on me marie, qu'à l'autel, au moment d'échanger nos bagues... Donnez-lui-en avis, monsieur, ainsi qu'à mon père et à ma mère. Imaginez un vœu, un caprice, tel expédient que vous voudrez... Au pied de l'autel, pas avant!... Ni son portrait... Rien, rien, rien d'elle!... Vendu, vendu! Et il grinçait des dents... Ah! ah! ah!... râla Floris... J'étouffe.
Ses yeux tournaient dans leur orbite, et sa tête se renversait en arrière. Manès tira la chaîne d'une cloche. M. Chus et des matelots entrèrent précipitamment. Ils entourèrent Floris évanoui, puis, d'après l'ordre de Manès, le portèrent à l'air, sur la terrasse.
Il arrivait du large un bruit joyeux, et l'eau calme frissonnait, bleue et mollement transparente, tandis qu'aux places traversées par des remous, roulaient, dans tous les sens, de claires rivières d'argent. L'air, plein d'aurore, était démesuré, et de grands rais marquaient l'endroit où le soleil allait apparaître. Il surgit tout d'un coup, et ses rayons étincelaient sur la cime des vagues. Puis, le globe de l'astre monta dans le profond ciel du matin; et Floris, encore tout haletant, voyait en ce soleil l'image de son destin vainqueur, qui sortait enfin de la nuit.