LIVRE TROISIÈME
Le soir tombait et les rues neigeuses s'emplissaient d'ombre, quand M. Chus, commerçant notable en vieux habits, ferrailles, boutons d'os et tels genres de curiosités, parvint, tout en haut du Hradschin de Prague, sur la place Sainte-Monique. Là, s'arrêtant avec hésitation, il interrogea un passant:
--Le Palais-Rouge? répondit l'homme... Si vous êtes loin du Palais-Rouge? Et, en riant, il le montra du doigt. Derrière une grille, dont les piliers supportaient des trophées et des aigles à deux têtes, la façade s'en déployait, avec ses rangées de fenêtres, son toit démesuré, ses mansardes à volutes et les statues de ses acrotères, immobiles dans le ciel clair.
Le fripier s'avança vivement au milieu de la cour solitaire. Elle était décorée, dans l'ancien goût français, de pièces de parterre plates, dont les arabesques de buis et les enroulements de gazon se détachaient, tout noirs, sur la neige. Comme M. Chus montait le perron, la vitre s'ouvrit au-dessus, à un œil-de-bœuf éclairé; et une grosse face rougeaude se pencha, hors du rond de pierre:
--Holà! par ici! par ici!
--Pien, monsieur, ch'arrife, dit le fripier, qui salua en ôtant son chapeau... Monseigneur se porte pien, ch'espère!
M. Chus, quand il eut poussé, sans bruit, les deux battants de cuir gaufré, se trouva sous un vaste portique de chêne et de tapisserie. On n'y voyait rien de vivant. Quatre ou cinq bougies de cire achevaient de se consumer, dans un grand chandelier de cuivre, en couronne. Mais des pas lourds résonnèrent; la porte s'ouvrit toute grande, et messer Pistolese, majordome-major de S. A. le grand-duc Fédor, entra dans la salle en chantonnant. Ce personnage, en qui M. Chus reconnut son homme de la fenêtre, était grand, fort rouge, moustachu, vêtu d'un frac bleu à boutons dorés, et tenait à la main un double mètre de bois.
--Eh bien! coquin, s'écria-t-il en mauvais allemand, m'apportes-tu enfin ces brocatelles?
Puis, quand M. Chus, interdit, eut expliqué la méprise:
--Ah! bien, fort bien! dit l'Italien... Ha! ha! ha! Le diable m'étrangle si je ne t'ai pris d'abord pour un garçon de chez maître Zlam, qui doit m'envoyer des étoffes... Vois-tu, continua-t-il en s'essuyant le front, qui semblait verni tant il reluisait, avec cette infernale salle Espagnole qu'il me faut décorer pour la noce, je ne sais plus quelquefois où j'en suis... Cent dix-huit pieds de long, mon cher, sur soixante-douze de large!... Messer Pistolese par-ci, messer Pistolese par-là... Je ne puis cependant pas tout faire!... Et tu viens de Paris, dis-tu?... Tu voudrais voir Mgr Floris?... Parfait! parfait!... Eh bien, allons!
Ils passèrent d'abord un réduit chinois orné de laques et de porcelaines; puis, montant cinq marches de jaspe, messer Pistolese et M. Chus enfilèrent une longue galerie boisée en vert clair, où se voyaient plusieurs tableaux de chasses indiennes et moscovites. Ils étaient dans ce que l'on appelle le «petit côté» du Palais-Rouge, bâti au temps de Marie-Thérèse, par Sibylle, margrave d'Anspach. Partout, des recoins, des vitrées ajustées de baguettes d'argent, des niches creusées dans la muraille, des ronds-points de porphyre hexagones, des cabinets de glaces de miroir, peints de cygnes et de déesses nues. Ce dédale d'appartements, éclairé par des torchères, était tiède, splendide, désert.
--Le mariage a lieu, reprit Pistolese, l'avant-veille du jour de Noël. Le festin, à deux heures précises... Il faudra six dressoirs pour les viandes: potages, bouillis, gelées, rôtis, pâtisseries et fruits. Et il les nombrait sur ses doigts... Chaque service de quarante-huit plats... C'est une grosse affaire, tu conçois! Ils ne sont pas mauvais ouvriers par ici, mais mous, flasques; ils manquent d'entrain... N'importe, poursuivit le majordome, ce sera vraiment... ce sera... Et, ne pouvant trouver de vocable assez pompeux et magnifique, il décrivit avec sa toise un entrelacs flamboyant dans l'air. Ce n'est pas pour rien, tu supposes, que l'on m'a fait venir de Dalmatie, et que, pendant plus de six ans, messer Joachimo Pistolese a été le suprême chef des costumes et des machines du théâtre de la Fenice, dans la cité célèbre de Venise!
Tous deux, ils se remirent en marche, sans parler. Ils traversaient des couloirs vernis, revêtus d'ancien cuir jaune et or et argent pâle sur violet, des chambres de chasseurs, de pêcheurs et de vignerons vendangeurs, en tapisserie d'or et d'argent, des retraits de velours fleur de pêche, brodés d'orfèvrerie d'argent, des voûtes profondes à dorures. Des meubles ventrus en écaille verte, des tables à housse d'argent étaient rangés au bas des murailles, avec des fauteuils à fond d'or. Les portes, les travées, le lambris ne présentaient de toutes parts, sur la lourde et épaisse dorure, que des pots à fleurs, des tritonnes, des satyres coiffés de feuillages, des enfants entre les dents d'une guivre, des masques, des couronnes, des luths. Çà et là, étincelait au mur quelque vieux miroir de Venise, à bordure de lames vertes et violettes, gravées d'Amours. Ser Pistolese y lissait sa moustache au passage.
--Et le festin fini, ajouta-t-il en poussant le coude à son compagnon, que te semblerait de deux Cupidons? Ils descendraient de la tribune, au moyen d'un engin, pour couronner la princesse Isabelle... Hein! ne serait-ce pas galant?... Mais doucement... Nous arrivons.
Ils se trouvaient sur un large palier, en face d'une arcade dorée et vitrée à petits carreaux, que drapait un rideau de velours rouge. Le majordome écarta ce rideau et colla son gros œil à la fente:
--Oh! oh! dit-il tout bas, je m'esquive: Monseigneur n'est pas encore rentré... Ils sont là, toute la séquelle, le joaillier, le marchand cirier, le confiturier, l'orfèvre, le fourreur... Tu peux entrer et l'attendre avec eux... Il est allé chez le comte Waldstein, pour lui faire part de son mariage... Ha! ha! ha!... Je me donne au diable si Monseigneur, quand il rentrera, ne vous commande pas à tous de revenir à un autre moment!
Chus, demeuré seul, pénétra dans une vaste salle, soutenue de colonnes blanchies. Le plafond, tout uni, était crépi à la chaux; des râteliers, le long des murs, supportaient des piques et des pertuisanes, et huit lustres, en bois de cerf, qui pendaient de distance en distance, portaient des ronds de cires allumées. Assez de monde était là rassemblé: les uns, par groupes de gens épars; d'autres, solitaires sur des bancs de bois, bariolés de couleurs vives. L'entrée de Chus fit un profond silence; puis, au bout de quelques instants, les conversations reprirent.
Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et le fripier, en tournant la tête, aperçut à quelques pas de lui une figure singulière. C'était une femme extrêmement petite, une espèce de magot de Saxe, et que sa face jaune et plate, ses grimaces, ses mains de poupée, ses sourcils noirs dessinés comme au pinceau, et des fleurs de coquelicot sur un chapeau-cabas de satin vert, pouvaient faire prendre, à qui la voyait, pour une naine de la foire.
--Bonsoir, mes maîtres, dit la petite femme... Brr! brr! le vent est froid; mais c'est bien naturel, quand les pommes se vendent un kreutzer la pièce et qu'il y a le marché aux crèches devant le Teyn... Eh bien! exclama-t-elle, en fixant sur Chus des yeux courroucés, qu'a-t-il à rire, cet insolent?... Ma parole, il aurait besoin d'une potée d'eau froide sur la tête!... Voyez-vous ça! voyez-vous ça!... Je ne suis qu'une pauvre fille, mais quoi! des cavaliers, des gens de naissance sont civils envers Rézinka, et celui-ci se moquera!... Je suis bien connue au Hradschin, entendez-vous, vilain Honza? C'est moi qui brode en or les deux carreaux de mariage de Monseigneur et de sa colombe... Je tire souvent mon fil, ça se peut; mais touchez seulement à la queue d'un chat qui m'appartienne (et j'en ai trois), et vous verrez ce qu'il vous en cuira, sot petit homme!
Les marchands éclatèrent de rire, tandis que Chus, interdit, grommelait:
--Oh! pas t'inchures! pas t'inchures!... Fenant te tout autre que fous, ça nécessiterait l'emploi tes pistolets... Fous ne savez pas à qui fous parlez!
--Par les cinq plaies! repartit la naine, quand l'on aurait les yeux bouchés de deux meules de moulin aussi grosses que le dôme de Saint-Nicolas, rien qu'à votre baragouin allemand et à votre incivilité, il est bien clair que vous êtes de ceux qui nasillent à la synagogue et qui ne mangent pas de cochon!
--Pon! pon! dit Chus, ça m'apprentra! Qui se mêle au trèfle, les truies le foulent! Lorsque fous saurez qui che suis, fous regretterez fos paroles... Croyez-moi... Fous en serez fâchée.
Les bras croisés, il secouait la tête avec une grande majesté. Ensuite, il dit:
--Che suis monsieur Salomon Chus; ch'ai reconnu, moi le premier, Son Altesse le crand-tuc Floris... Ch'ai saufé Mgr Floris, sur les parricates, à Paris... Che l'ai emporté sur mon tos, à trafers une grêle te palles!... Et, si l'on me traitait comme che le mérite, Son Altesse tefrait, chaque chournée te ma fie, me tonner à mon técheuner un pillet te cinq cents florins sous ma serfiette, et quand che serai mort, me faire empaumer tans un cercueil t'or... oui, un cercueil en or, enrichi te tiamants!
Il y eut un assez long silence. Tous les yeux étaient arrêtés sur le fripier, qui se passait aux doigts de vieux gants, d'un air important. Il reprit enfin, à demi-voix:
--Quand on a rentu te tels serfices, il est naturel, n'est-ce pas? qu'on fous en soit reconnaissant... Monseigneur m'a tonc écrit te fenir... Pon cheune homme! Il est impatient te me présenter comme son saufeur à sa nople fiancée, la princesse Isapelle. Che rouchirais te fous rapporter les éloches qu'il fait te moi... Che tois la fie à ce pon Chus... Sans ce prafe Chus, che serais mort!... Foilà ce qu'il tira, à son tîner, en s'entretenant avec la princesse; et la princesse lui répond: Mon Tieu! que je foutrais le foir!
Une huée de rires salua l'impudent mensonge du fripier. On entendait, au milieu du tapage, le fausset perçant de la naine:
--Oh! le juif menteur! criait-elle... Heureusement, le proverbe dit bien: «Les mensonges ont les jambes courtes.» Il ne sait pas que Monseigneur n'a pas encore vu la princesse Isabelle... Non, poursuivit-elle en regardant M. Chus et tous les assistants avec une expression de triomphe, le jeune seigneur ne l'a pas vue, et la princesse n'a pas vu non plus son fiancé. Ils ne connaîtront leurs visages que devant les saints autels du Seigneur, le jour où on les mariera.
--Êtes-fous folle? marmotta Chus... Que feut tire ce conte-là?
--Un conte! exclama la naine. Si c'est un conte, entends-tu, juif païen? alors tu n'iras pas en enfer avec tous les diables de l'usure!... Il n'y a rien de si certain... La princesse, aussitôt qu'elle a su que son fiancé arrivait, s'est retirée, par dévotion, dans le couvent des Filles de Sainte-Monique, et elle y fait maintenant sa retraite.
Maître Skreta, le cirier, ajouta:
--On voit même d'ici, monsieur, le lieu où elle s'est renfermée, et qui est bien maussade et bien noir, pour une princesse si jeune.
Sur quoi, menant M. Chus, étonné, au bas bout de la galerie, dans une profonde fenêtre, le bonhomme lui montra sur la place le couvent des Filles de Sainte-Monique. Son énorme façade grillée forme équerre avec le palais; et l'église Saint-Augustin, présentant ses trois portes de front, relevées de niches et de colonnes, joint l'un à l'autre, par un pan coupé, les deux antiques bâtiments et les couronne de son dôme.
--Oui, reprit le marchand cirier, c'est là, monsieur, que s'est retirée la princesse, le matin même du jour à jamais béni où Mgr Floris est arrivé... Ah! elle s'est privée par là, on peut l'affirmer, d'un spectacle tout à fait poignant, d'un spectacle qu'on ne saurait peindre!... Ils levaient les regards au ciel, ils tendaient les mains: leur visage était si changé, comme on dit dans la pièce, qu'on ne les reconnaissait plus à la face, mais au vêtement... Mme Maria-Pia, dès qu'elle aperçoit son fils, s'écrie: «Cher fils, je te bénis, je te bénis!» puis elle l'embrasse, puis elle sanglote, puis, de nouveau, elle étreint son enfant; enfin, elle remercie Dieu, et elle se met à genoux. Alors, le plus barbare aurait changé de couleur; plusieurs se sont pâmés, tous versaient des larmes! Si Prague entière avait pu voir cela, on eût fait brûler aux saintes images des centaines et des milliers de cierges!
--Mais, dit M. Chus, che n'y comprends rien. Pourquoi se marient-ils ainsi?... Se marier sans s'être fus!... Poufez-fous m'expliquer cela?
--On prétend, repartit le cirier, qui baissa mystiquement la voix, que la princesse a fait ce vœu jadis à la très sainte Vierge Marie... Sa bénédiction soit sur nous!
Le marchand fourreur haussa les épaules:
--Bah! vous voulez parler de ce que racontait l'autre jour le bonhomme Zlam. C'est une âme honnête, Dieu lui pardonne! mais son esprit n'est pas toujours aussi solide qu'on pourrait le désirer. Ainsi, il mêle dans son histoire une prétendue sœur aînée de la princesse Isabelle. Comme si nous ne savions pas tous qu'elle n'a jamais eu d'autre sœur que la petite princesse Josine, qui est sa cadette!
A ce moment, un grand laquais qui portait un chapeau à plumet, et, en travers de la poitrine, une écharpe verte et orange où brillait un écusson d'argent, ouvrit les deux battants de la porte.
--Holà! Ho!... Silence! cria-t-on.
--Silence! Son Altesse arrive.
Toutes les rumeurs s'éteignirent.
Des valets parurent au seuil, et se rangèrent sur deux lignes. Derrière eux, venait le grand-duc Floris.
--Voyez donc, murmura l'orfèvre à l'oreille de maître Skreta. Monseigneur semble en colère, et M. Manès qui le suit, ainsi que ser Pistolese et les autres, ont l'air de gens grondés.
Cependant, deux ou trois garçons rouges s'empressaient autour du Grand-Duc, pour lui ôter ses lourdes fourrures. Maître Pospichil s'avança:
--Monseigneur, commença-t-il, ces parures...
--M'importunent... dit Floris. Soyez bref.
Le joaillier balbutia:
--J'aurais voulu montrer à Votre Altesse...
--Allez trouver mon intendant! s'écria Floris. Faut-il que l'on vienne m'obséder!... Ah! vous voilà, maître Marcus... Avez-vous achevé, seulement?
--A peu près, Monseigneur, répondit l'orfèvre. Mes ouvriers sont sur les dents...
--Bien. Au reste, il n'y aura pas d'exposition d'habits ni de bijoux. C'est la coutume, je le sais, mais une vile et sotte coutume... Monsieur Salomon Chus, je crois?
--Le très humple serfiteur te Fotre Altesse!
--Messieurs, reprit Floris, je vous le répète, adressez-vous à messer Pistolese... Ah! que l'on voie si ma mère est chez elle... Demeurez ici, monsieur Chus. M. Manès m'a prévenu que vous aviez à me parler.
--Mes maîtres, fit tout haut Pistolese, veuillez passer à côté, avec moi.
La galerie demeura déserte. Les laquais avaient disparu. Floris se promenait à grands tours rapides: il mordait sa lèvre, il parlait tout bas, il se passait la main sur le front. Chaque fois que son pas machinal le ramenait auprès des fenêtres qui terminaient le long portique, il s'y tenait immobile un instant. Le vitrage doré en donnait, de plain-pied, sur une terrasse en arcades, pavée de marquetage vert, gris et noir, et fermée de colonnes de marbre. Au dehors, un ciel froid d'hiver éclairait un spacieux jardin, tout blanchi d'une neige épaisse.
Soudain, Floris s'arrêta devant M. Manès:
--Vous m'avez imposé, dit-il, un rôle que je ne puis jouer. Je ne sais pas sourire, saluer, bavarder, visiter les gens... Je voulais des noces obscures, mais vous avez prié la moitié de Prague et fait plus de préparatifs que pour un roi.
--Votre rang l'exigeait, Monseigneur.
--Qu'il soit maudit alors! Je le renie. Ces biens, ces titres sont de la boue... La vraie noblesse de la vie, c'est de n'obéir qu'à soi-même!
--Monseigneur... dit Manès.
Floris l'interrompit:
--Ne m'appelez pas votre seigneur. Je ne suis le seigneur de personne... Avec mon père pour tyran, je ne suis pas même mon maître!... Le Grand-Duc m'a brisé le cœur, et comme un bon fils, je dois protester que je lui en suis obligé... C'est bien, j'ai fini, je me tais... Vous venez de Paris, monsieur Chus?
Puis, sans attendre la réponse:
--Je voudrais que ce fût mon père qui, lui-même, m'eût proposé ce mariage. Je l'aurais traité de façon qu'il eût été bien surpris!... Allons! je crois que je deviens fou... Bah! qu'est-ce que le malheur d'un fils (quant à la dot, grand bien en vienne à Son Altesse!), qu'est-ce que le malheur d'un fils, sinon quelques plaintes et quelques grimaces?... Le nom d'enfant soumis est un beau nom... Malédiction!... Vous disiez, monsieur Chus?
Le fripier balbutia:
--Fotre Altesse est trop ponne!
--Je vous ai de la reconnaissance, reprit Floris; oui! je vous dois de la reconnaissance!... Et cependant, fit-il amèrement, quelles joies m'a-t-il données jusqu'ici, cet état que l'on croit si superbe?... On m'envie; je suis le Grand-Duc. Mais mon propre cœur me dévore... Est-ce ce nom seul qui m'enchante?... Alors, il y a des oiseaux de ce nom... J'ai des valets,--et il marchait dans la salle d'un pas agité,--mais puis-je leur commander de sentir, de souffrir, de vivre à ma place?
M. Manès, d'un air railleur, pinça les lèvres:
--Oui, oui, il est bien certain, dit-il, que la nature n'a qu'un moule, et que nous sortons tous à travers la poche des eaux. Mais pourtant, Monseigneur, vous donnez du sucre à votre cheval, lorsque vous êtes content de lui. M. Chus s'est mis en frais de poste pour écrire à Mme la Grande-Duchesse. Quelque irrévérence qu'il y ait à peser votre dignité dans la balance des poids vulgaires, et à évaluer en argent un grand-duc, je crois que c'est dans ce seul but que M. Chus a fait le voyage. Ainsi donc, veuillez l'écouter.
--Ne pourriez-vous, demanda Floris, terminer tout seul cette affaire? Est-il nécessaire que je sois là?
--Indispensable, Monseigneur. Il y a eu déjà, en effet, des espèces de négociations entamées entre M. Chus et le baron Mamula, qui veut bien gérer les affaires de Madame la Grande-Duchesse. Le baron offre à M. Chus cent mille florins pour ses peines, et M. Chus demande cinq cent mille francs. On en est là, buté de part et d'autre. Il faut lever cette difficulté.
--Un demi-million! dit Floris. M. Chus m'estime un demi-million!... Par mon âme, vous prisez ma vie plus haut que je ne fais moi-même, car je la donnerais pour un fétu de paille!
--Allons, allons, allons, allons! murmura M. Chus douloureusement. Che croyais que nous étions t'accord, que c'était arranché, fini, afec cette plaisanterie!... Cent mille florins! Térision!... Toucher à la tot te ma fille, lui retirer le pain te la pouche, l'enfoyer aux Enfants troufés! cela se peut-il, Monseigneur? C'est une question que che soumets à fotre propre conscience!... Non, non, non! ne faites pas cela! Contamnez-moi plutôt à ramer aux galères, à mancher tu pain noir tous les chours! Frappez le paufre Chus, le miséraple Chus, l'infortuné Chus, le fieux Chus. Mais non pas l'innocente Esther!
--Que Monseigneur décide! dit Manès.
--Ne técitez pas! exclama Chus, ne técitez pas t'un seul mot une affaire tellement importante!... Réfléchissez, au nom tu ciel!... M. Manès ne m'a chamais aimé... Che le safais, che le safais! fit-il, d'un air de douloureux triomphe... On tit: Retranchez sur le chuif! Rognez la portion tu chuif afite!... C'est un conseil agréaple à tonner, mais ce conseil est-il tigne tu crand-tuc Floris?... Ch'ai, foyez-fous, une nature confiante. Che n'ai pas foulu faire mes contitions! Che me suis fié à la chénérosité te Matame la Crante-Tuchesse... Monseigneur sait pien, poursuivit-il, en essuyant ses tempes baignées de sueur, que s'il était en mon poufoir te rentre, tès temain, à leur mère tous les enfants pertus te l'unifers, sans temanter un sou pour ma peine, che serais heureux te le faire!... Oui, ch'en serais fier et heureux!... Par malheur, cela ne se peut pas! Che n'ai pas le troit te mettre ma fille à l'hospice tes Enfants troufés! Che suis homme, mais che suis aussi père!... Après les peines que ch'ai eues! ajouta-t-il d'un accent larmoyant, tant te tanchers que ch'ai courus, la mort que ch'ai connue te si près!... Et ce foyache à Pierre-Moine... Et mes lettres... Et ma fenue ici!...
M. Manès se prit à rire. Il répliqua:
--La générosité, Monseigneur, est, à coup sûr, une noble vertu... Mais pourquoi récompenser un homme si au delà de ses mérites?
--Vais-je assister, s'écria Floris, au marchandage de moi-même! Dois-je me voir pesé dans la balance, contre un misérable tas de métal?... Qu'est-ce qu'un demi-million, morbleu? Ce qu'un marchand gagne à faire faux poids, durant quelques années, ce qu'un coulissier rafle en un clin d'œil, dans un coup de Bourse. Un grand-duc sera-t-il taxé si bas?... Monsieur Chus, vous aurez tout ce que vous demandez.
L'heureux juif se précipita sur la main du Grand-Duc. Il riait, pleurait, balbutiait, attestait le Dieu d'Abraham.
--C'est bien, c'est bien! finissez! reprit Floris. Rien ne me déplaît tant que ces bassesses, ces prosternements de laquais... Je souhaite que cet argent vous rende plus heureux, monsieur Chus, que je ne l'ai été moi-même dans ma nouvelle fortune.
--Mon pienfaiteur!... bégaya l'ex-fripier. Partonnez à ma reconnaissance... Son Altesse saura... Monseigneur connaît Fienne... C'est là que che fais m'étaplir. Che ferai là un peu te panque... Oh! che n'aurai pour commencer qu'une pien humple maison, Monseigneur!
--Bah! dit Manès, elle prospérera entre vos mains, honnête Chus.
Des flambeaux brillèrent sur la terrasse; une voix appela: Floris! Floris! et Chus stupéfait vit entrer et gambader, autour du Grand-Duc, un masque fort extraordinaire. Tout enveloppé de fourrures, on ne devinait rien de ses habits; ses cheveux châtain brun, coupés courts et naturellement bouclés, s'échappaient d'un bizarre chapeau de perles, de feuilles, de violettes et de coquilles d'or émaillé;--et sous son faux visage de velours, le masque riait aux éclats:
--Mon cher Floris... mon cher petit Floris!... Je suis si contente ce soir!... Je vais m'amuser, m'amuser... Bonsoir, monsieur Vassili, me reconnaissez-vous?
--Un tout petit peu, je suppose, répondit le savant, se prêtant au jeu.
--Eh bien, alors, qu'est-ce que je suis?
--Juste, dit-il, ce qu'est la fraise verte, la rose en bouton et la pomme acide. Votre vue agace les dents. Vous n'êtes ni assez âgée pour qu'on vous appelle une jeune fille, ni assez jeune pour une fillette. Et, de plus, vous êtes, je crois, la petite princesse Josine, sœur de la princesse Isabelle, et qui se rend, en ce moment, au bal d'enfants de la comtesse Kaunitz.
--Mon incognito est trahi! s'écria le masque, plaisamment. Je suis fâchée, fâchée, encore plus fâchée que Mumbo, quand le clown lui cache la bouteille... Ha, ha, ha! L'as-tu vu, Floris? C'est l'éléphant du cirque... Clac, clac! rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho, Mumbo! rr, rrr!
Elle sautait, poussait des cris aigus, puis, jetant son touret de nez, Josine montra aux yeux surpris de Chus le plus admirable visage: des traits étincelants d'esprit, une bouche incarnate, et sous des paupières doucement bombées, des yeux profonds, couleur de violette. Toute sa svelte personne avait on ne sait quelle grâce, hardie, charmante, provocante.
Enfin, elle s'arrêta devant Chus, et l'interpellant:
--Signor, je croirais pour moins d'un florin que je ne suis pas le géant tartare Afritaboumras au nez de bronze; mais je ne parierais pas seulement deux millions de lacs de roupies que tu n'es pas le juif qui a écrit à ma tante Maria-Pia.
--Et que reprochez-fous aux paufres chuifs? demanda Chus.
Josine frappa dans ses mains:
--Comment, comment, comment! Vous ne me tromperez pas, monsieur. Les Meininger ont joué l'autre soir le Marchand de Venise, et je sais ce qu'était Shylock... Dis-moi, signor, est-il exact que vous grandissez si rapidement, qu'à l'âge de vingt-cinq minutes, vous savez déjà faire une addition et prêter à usure à votre nourrice?
--Espiègle! murmura Chus, espiègle papillon!
--Bah! s'il m'en souvient bien, reprit-elle, je n'ai plus été papillon, depuis le temps où florissait le suave Monsieur Pythagore!
Un garçon rouge se présenta, et avertit la petite princesse que miss Ira Joyce, sa gouvernante, était prête à monter en carrosse.
--Hou, hou, hou, hou! s'exclama Josine, la méchante infante d'Espagne qui faisait attendre sa dame d'honneur, et que le loup mangea pour ça!... Au moins, cousin Floris, donne-moi ton avis sur le costume que j'ai choisi.
Et laissant glisser sa fourrure, qu'un des laquais porteurs de torches ramassa, l'enfant parut dans son habit de masque. Elle était accoutrée en atours de pèlerine de Saint-Jacques. Une gourde d'argent lui pendait de la ceinture; son corps de jupe, d'un damas rose, était brodé, plus plein que vide, de flambeaux et de papillons de soie et d'or, signifiant la fuite de la vie; et elle avait, sur les épaules, une cape à reflets changeants, roses et verts, cousue par places de coquilles d'argent.
--O Dieu d'amour! s'écria-t-elle, croirais-tu qu'elle m'a défendu de me mettre un petit peu de fard... rien qu'une touche, là, sur la pommette!
Elle fit une pirouette, gagna la terrasse en deux bonds légers; et se fredonnant un czardas, Josine commença fantasquement de tourner, dans ses larges paniers. Son ombre aussi dansait au loin, sur le jardin tout éclairé de lune. On apercevait des portiques, des vases, des bassins, des pagodes, des statues de myrtes taillés représentant des Satyres et des Indiens coiffés de plumes, des rochers en glaçons simulés, avec des bouillons d'eau gelés, qui sortaient de pots de fleurs de bronze. Les vagues craquements du givre troublaient seuls le silence glacé. Rien ne bougeait. Au bas de la Malà Strana, la coupole de Saint-Nicolas projetait une ombre démesurée. Par delà, derrière les ponts, la ville de neige resplendissait, offrant ses innombrables toits, ses flèches, ses tourelles, ses dômes, sous l'argent des nuées immobiles.
--Comme il fait clair! murmura Josine, et elle s'avança jusqu'au bord de la terrasse. Le ciel est étrange et charmant... Vois donc, Floris, on jurerait que tous ces palais sont enchantés.
Adossé contre une colonne, il avait tiré ses tablettes, et écrivait debout, dans sa main. Puis, les présentant à M. Chus:
--Revenez demain, dit le Grand-Duc; ma mère désire vous voir. Ceci, pour ser Pistolese... Vous regardez la signature, ajouta-t-il, elle est bonne. J'ai gardé mon nom de Floris. Après l'avoir porté tant d'hivers, je ne me serais pas reconnu sous un autre. Je le conserve aussi, en mémoire de celui qui m'a recueilli, lorsque mon père me rejetait... Tu pars, Josine?
Elle se tenait devant lui, et haussait le front pour qu'il le baisât:
--Oh! beau cousin, mon cher, cher Floris, fais-moi cadeau de cette bague!
--Avec plaisir, petite sœur.
--Non, tiens! dit-elle, je te la rends... Je suis trop grande maintenant, pour demander les choses de la sorte... Monsieur Manès, mettez-moi en carrosse. Voulez-vous bien?... Bonsoir, bonsoir!
Le Grand-Duc, resté seul, traversa une enfilade de salons, jusqu'à une salle très vaste, lambrissée et meublée à l'antique. Là, ayant poussé une grille qui découvrit, derrière ses barreaux, un escalier entre deux murailles, Floris descendit lentement cette roide échelle de pierre, d'une cinquantaine de degrés, au bas de laquelle on pénétrait dans l'église Saint-Augustin. Des cires fumeuses l'éclairaient, plantées sur des fiches de fer.
Il ouvrit la porte de l'église, qui cria sur ses gonds rouillés, et se trouva au fond d'une des nefs, à la hauteur du sanctuaire. Il voyait, vis-à-vis de lui, une autre porte, laquelle rendait, par de longs couloirs, chez les Filles de Sainte-Monique, car le palais et le couvent ont, tous deux, le même privilège, et communiquent au lieu sacré. C'était par cette porte que sa fiancée devait venir à lui, le jour des noces.
Floris, à pas lents et muets, s'avança vers la nef principale. Un flambeau brûlait au milieu du chœur, et l'église, étant pleine d'ombre, paraissait, sous ses voûtes ténébreuses, comme une sorte de caverne tout étincelante d'or. On avait commencé de la décorer pour le mariage du Grand-Duc. Des lambrequins de toile d'or pendaient; quelques piliers étaient déjà revêtus de damas ou de tapisserie. Les six lampes rouges du vœu voué par Maria-Pia, à la naissance de sa fille Tatiana, vacillaient au-dessus de la grille qui entourait le baptistère. Çà et là, on entrevoyait, dans les profondeurs des chapelles, sur quelque autel, où ils alternaient avec des chandeliers d'argent, d'antiques bouquets de paillon noirci, un bras recouvert de lames d'or et qui était un reliquaire, des mains de cire pendues au mur.
Floris aperçut la Grande-Duchesse agenouillée, près des marches du chœur. Elle tourna la tête à son approche:
--Est-ce toi, mon cher enfant? dit-elle.
Il répondit:
--Je vous cherchais, ma mère. Mais venez, remontez au palais... Ces longues prières vous brisent. Cet air glacé peut vous être funeste.
Maria-Pia se leva. Toute droite dans sa robe violette, fourrée d'agneau blanc, elle tenait ses mains croisées, selon la coutume portugaise, sur une pomme de vermeil renfermant des cendres tièdes, et ses yeux noirs et comme polis par les larmes s'attachaient sur Floris, passionnément.
--Que tu es beau! exclama cette mère, qui saisit la main de son fils et la baisa avec emportement... Mon Floris... mon cher retrouvé!... Hélas! je t'aime sans mesure, et j'ai peur, quelquefois, que le Dieu jaloux ne m'en punisse!... Mais la très sainte Vierge est mère, et elle daignera m'excuser auprès de son glorieux fils!
Des sons mystérieux, des musiques d'orgue flottèrent. Puis, un chant lointain s'éleva, un chant suave qui montait dans la nuit, tel qu'un filet d'encens fumant sur une terrasse solitaire. Ce chant perçait les murs épais; des voix de femmes, en chœur, le reprirent: et l'hymne arrivait, pacifique et plein de terreur cependant, comme doit être l'Hosanna des anges, derrière les portes de diamant du paradis.
--Les saintes filles du couvent chantent l'office du soir, dit Maria-Pia, en se signant. Ta fiancée est avec elles et prie pour toi... Je te bénis, mon cher enfant. Puisse le Seigneur verser sur toi toutes ses grâces! Tu m'as donné, avant ma mort, la joie ineffable de t'unir à celle que j'ai élevée, l'âme la plus angélique, la créature la plus rare que la nature ait jamais formée.
Il soupira:
--Hélas! hélas! hélas!
--Qu'as-tu? Pourquoi détournes-tu les yeux?
--Ah! reprit-il, j'aurais dû pleurer toute mon âme, avant de conclure un pareil marché!
Alors, joignant les mains vers lui, la Grande-Duchesse s'écria:
--Oublie ton déplaisir, cher enfant. Pardonne à ce vœu qu'elle fit de consacrer entièrement à Dieu les derniers jours d'avant ses noces. Je te conjure de n'y voir que le transport d'un zèle indiscret. C'est le premier, l'unique chagrin qu'elle te causera jamais!
--Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de fureur sombre, elle vous a menti, elle s'est accusée pour tromper la fureur de mon père... Son vœu est feint et simulé: elle s'est dévouée pour moi.
--Dévouée!... Comment? Que veux-tu dire?
Il poursuivit:
--Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret me monte jusqu'aux lèvres... Elle n'a rien juré, rien, ma mère... C'est moi qui ai fait ce serment de ne la voir qu'au pied de l'autel!
--Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu?
--C'était assez que mon cœur fût brisé; c'était assez que mes oreilles dussent entendre ses louanges. Je n'ai pas voulu que mes yeux fussent tourmentés chaque jour par l'aspect d'un visage odieux!
--Oh! quel est ce nouveau malheur! N'aimes-tu pas ta fiancée?
--Moi, l'aimer! s'écria le Grand-Duc. L'aimer!... Et comment le pourrais-je, lorsque mon âme est due à une autre?
Il s'affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en face de lui, se taisait, glacée d'épouvante.
--Cela n'est pas, reprit-elle enfin... Tu en aimes une autre, dis-tu... Ton âme est donnée à une autre... Ah! cher fils, cher fils, ne m'alarme pas, car je suis vieille et malade, et j'ai été sans cesse accablée de maux. Ton frère a renoncé aux affections humaines, quand il s'est consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est aveugle. En toi seul, j'espérais un peu de joie, mon Floris... Ton âme donnée à une autre... Cela n'est pas. Tu as mal dit... Réponds-moi, j'ai mal entendu... Oh! dis que j'ai mal entendu.
Il demeurait muet, la tête basse.
--O fils, ô fils! Hélas! hélas!
Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments, éveillaient l'écho de la froide église. L'orgue et les chœurs avaient cessé. La Grande-Duchesse dit, à voix basse:
--Hélas! pourquoi n'as-tu point parlé?... Moi qui vivais heureuse, qui riais, qui m'efforçais de te faire sourire!... Mauvaise mère que je suis! fit-elle en se frappant la poitrine. Je n'ai rien vu, rien deviné de ton chagrin...
--Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis moi-même vendu. J'ai donné ma parole à mon père.
Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras:
--Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous conseillera?... Mon vieil oncle qui m'aimait est mort... Ma sœur est morte... Tu as donné ta parole, dis-tu... Est-ce une chose sans remède?... Non! ce n'est pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas, vois-tu... hélas! hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de la sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il n'y a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur au dedans de moi, je me jette à ses pieds, comme Marie-Madeleine, et toujours il est touché de mes larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui aimes-tu?... le nom de celle que tu aimes?
Le Grand-Duc répondit doucement:
--Il faut vous résigner, ma mère.
--Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle... Si je t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué sur ma poitrine, si je t'avais choyé, caressé, comme j'ai choyé ta sœur et ton frère, alors, peut-être, il me serait possible de n'avoir pour toi que la part de tendresse et de sollicitude que Dieu a mise dans toute mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné aux étrangers, et je ne pouvais rien te donner que mes prières et mes larmes... Cher, si cher, ô si cher enfant!... Mon Floris, tu n'es pas comme un autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé, après de si longues douleurs, quand la sainte Vierge m'a fait cette suprême bénédiction, ce serait pour te voir malheureux... Toi malheureux, grand Dieu!... Si cela était, mon cadavre saignerait du sang dans son cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi celle que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle? Son nom?
--Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te dirai-je ma démence?... Ah! ma mère, pourquoi me forcer à me rappeler mes malheurs?
--Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi à moi.
--Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment je fus blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de la Baltique, à Stralsund. Là, nous manquions de toute chose, d'eau, de vivres et de vêtements; nous couchions sur la terre glacée. Mais je tairai ceci, ma mère. Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en dehors de mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais, et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de décembre, je me trouvai libre et joyeux, seul dans un frêle canot, à quelque distance de la ville.
J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron d'une flûte hollandaise, mais le prudent contrebandier n'avait pas voulu m'embarquer sur cette côte, trop surveillée. Il y a, en face de la ville, une grande île nommée Rugen; un détroit de peu de largeur les sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron m'avait fait tenir un plan de cette île, et marqué la petite crique où son embarcation viendrait me chercher.
--A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.
Il fit oui de la tête, et poursuivit:
--Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en gouvernant, je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait mes pêches à Blankenberghe, près de Bruges, dans les gabarots des pêcheurs. J'arrivai heureusement à l'île, et j'abordai en ramant doucement, quoique la mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à me tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant mon Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. Mais l'ivresse de ma liberté me possédait. Je sautai donc sur la plage, et j'escaladai la falaise, par un sentier de roches ruinées.
C'était la veille de Noël; la terre était couverte de neige. Je traversai, tout droit devant moi, de vastes surfaces glacées, où la pleine lune resplendissait. Et subitement, je m'arrêtai, en retenant mon haleine. J'étais alors dans un bois de sapins, dont les rameaux serrés chargés de neige couvraient le sol de ténèbres. Et un silence inexprimable régnait, car les sources étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides que du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; un grand cerf noir passa près de moi. Puis, j'entrevis, tout au loin, une faible lueur, et un effroi surnaturel m'envahit. Je tenais cachée, sous mes habits, une courte et solide épée que j'avais prise en m'évadant. Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame nue à la main.
Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:
--La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt s'éclaircit, et, montant sur un roc élevé, je portai les yeux de tous côtés. Alors, à cent pas en avant, au milieu d'un chaos de rochers et de sapins, j'aperçus une petite chapelle, assez semblable aux chapelles d'ermites, dans les tableaux des maîtres anciens. Une cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des lanternes, et je compris que l'on célébrait la messe de minuit à Rugen.
Maria-Pia lui saisit le bras:
--Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?
Il dit:
--Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma mère, je ne sais quoi de joyeux et de guerrier qui me roidissait tous les nerfs... Pardieu! pensai-je, il ne sera pas dit que moi, qui suis chrétien, je n'entendrai pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée sous mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.
Il fit encore une pause et reprit:
--Hélas! je touche maintenant à un but que je crains d'atteindre. C'est ce qui a allongé mon récit, m'a fait m'arrêter si prolixement aux plus petits détails de ma fuite. J'ai montré un peu trop d'emphase, bonne mère, en décrivant cette nuit, cette neige, mon épée tirée. Il semble que j'aie préparé quelque merveilleux coup de théâtre, et il n'y a rien de si banal que ce qui suit.
--Pour l'amour de Dieu, parle, parle donc!
--J'étais debout, dit Floris, à l'entrée, près du bénitier: je m'y vois encore. Soudain, j'entends un grand bruit de chevaux, les clochettes d'un traîneau qui tintent... La messe n'était pas commencée... Je vous raconte tout cela confusément, ma mère... Quelques cierges brûlaient sur l'autel. Il ne se trouvait dans la pauvre église qu'un petit nombre de fidèles, des femmes, sept ou huit matelots: l'île de Rugen est luthérienne... A ce moment, la porte s'ouvre, j'aperçois des laquais, des flambeaux... Une jeune fille paraît... Mais, chut! Regardez là... Qu'est ceci?
La porte basse qui donnait dans le couvent des Filles de Sainte-Monique venait de s'entr'ouvrir. Une ombre en surgit, une femme. Maria-Pia jeta un grand cri. La blanche figure bondit. Ils la virent passer, le temps d'un éclair, et la porte se referma.
--Oh! exclama Floris, semblable!... Une forme toute semblable!
--Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi!
--Qui est cette femme? s'écria-t-il. Mère, il m'a semblé retrouver en elle quelques traits vivants de celle que j'aime.
--Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia. Malheur! malheur!... Oh! si ton vœu était enfreint!
--Non! Rien que sa taille, sa démarche... Était-ce donc ma fiancée?
Maria-Pia repartit:
--Elle-même, cher fils, elle-même... La pauvre âme venait prier ici sans doute, ou bien, par curiosité de femme, visiter les apprêts de ses noces.
--Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d'amour! Je vois partout celle que j'aime... Oh! sa grâce, ses regards, son sourire!
Il baissa le front, puis reprit d'une voix plus lente et frémissante:
--Quand elle parut dans l'église, ce fut comme s'il se levait en moi la lumière de mille soleils... Mes yeux s'entre-fermaient d'amour, mes mains froidirent, et je tremblai de tous mes membres. Épouvanté, je la contemplais. Les assistants, autour de moi, me semblaient plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à l'autel, m'arrivait comme s'il eût parlé de fort loin... Comment t'expliquer, bonne mère, une chose que je ne puis comprendre? Je me sentis, dans un transport, enlever l'âme et même le corps, en sorte qu'il me paraissait ne plus toucher à terre... En cet état, je lui parlais, je l'adjurais, je la bénissais; je faisais des vers sur-le-champ, bien que je n'en eusse jamais fait, et si brûlants de passion qu'ils m'arrachaient les pleurs des paupières.
--Dieu t'a envoyé une extase, cher enfant, dit Maria-Pia. Mais achève ton récit, au nom du ciel!
--Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l'instant où je repris mes sens, la messe finissait; je sortis. Des vieillards, deux ou trois matelots s'assemblèrent autour de moi, tandis qu'elle remontait en traîneau. Nos yeux se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis, une clameur s'éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils; et ils voulaient porter la main sur moi. Alors, tirant mon épée, et la leur pointant au visage, je me fis faire place: et ils reculaient, quand je les chargeais, puis m'environnaient de nouveau, en poussant des cris... Je m'enfuis, ils perdirent ma trace. J'étais comme un homme en démence. Je voulais demeurer dans l'île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des hommes du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche, m'entraînèrent presque de force... Mais quoi! vous chancelez, ma mère... Qu'avez-vous? Vos yeux sont fixes... Parlez-moi.
--Dans l'île de Rugen? dit Maria-Pia.
--Dans l'île de Rugen, oui, ma mère.
--Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de Noël?
--Il y a un an, et la nuit de Noël.
Alors tombant rudement à genoux, sur le degré de marbre du chœur, elle lança, tout bas, sa joie au ciel:
--Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon âme a peine à contenir cette mer soudaine de vos grâces. Elle m'inonde, me déborde... Seigneur, Père céleste! O mon Sauveur crucifié!... Que vous êtes doux, compatissant, miséricordieux pour moi!
Elle se releva, et venant droit à Floris:
--Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle.
Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta:
--Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu?
--Ah! dit Floris, je ne sais... Par la croix... Oui, j'ai pris la croix à témoin.
--Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas! c'est un bien grand serment... Fougueux et passionné comme il est, si je parle, il voudra la voir, il rompra son vœu, et comment Dieu ne vengerait-il pas une promesse où sa croix a été jurée?... Le Saint-Père pourrait le délier... Mais quoi! Avant la réponse de Rome, les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser, il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher enfant! poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. Cher fils, ne perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous les obstacles. Il ne cesse jamais de vouloir ce que nous pouvons souhaiter, pourvu que nous ne cessions jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et confiant, cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin!
--Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, m'obstiner dans mon chagrin... Allons! n'y a-t-il pas trois mois que j'ai suivi ici M. Manès? N'ai-je pas écrit au grand-duc Fédor une lettre respectueuse? N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je pas allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles, ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la retrouver? Mes efforts n'ont-ils pas été vains?... O Dieu, ô Dieu, ô Dieu! Est-ce possible!... Dans six jours, enchaîné à jamais... Faut-il encore m'enfuir, briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois envie de les chasser tous du palais, importuns, marchands, complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et de crier: «C'est un mensonge!... Non, non, non! Je ne me marie pas!»
Elle répliqua doucement:
--Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du bonheur sur cette terre, il est à toi!... Le trésor que nous te destinons est plus grand encore, mon Floris, que tu ne saurais le supposer. Puisse désormais ta vie être douce! Car tu as eu, mon pauvre enfant, une jeunesse bien amère. Puisse l'avenir te garder autant de joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!... Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les clochers du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils... Reconduis-moi à mon appartement.
Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre un des coussins d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc le toucha du doigt:
--Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément. Que ne donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons, éveille-toi, Sander!
Le valet se dressa en sursaut:
--Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur!
--Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je ne souperai pas... Fais apporter seulement un en-cas dans ma chambre, avec un flacon de vin... Bonne nuit, mère... Je me sens étrangement soulagé de vous avoir ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne viendra pas?
--Ton père est malade, cher enfant, répondit Maria-Pia. Il enverra par Jacinto, m'annonce-t-il, les beaux présents qu'il fait à ta fiancée... Mais j'ai reçu tantôt des lettres de Rome... Veux-tu savoir ce que m'écrit ton frère?
--Je vous en prie, ma mère, parlez.
--Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les pieds du Saint-Père et à faire son remerciement. Le voilà archevêque de Myre, le plus jeune, à coup sûr, de la chrétienté... Sa Sainteté l'a reçu, me dit-il, avec mille et mille honnêtetés, et voulait le donner pour coadjuteur à Mgr Colloredo, notre archevêque de Raguse: mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié Sa Sainteté de le laisser encore à ses études, sans lui imposer charge d'âmes... Allons, bonne nuit, cher fils... Bien que ce titre in partibus ne serve qu'à le décorer, j'y suis plus sensible peut-être qu'il ne conviendrait à l'humilité d'une mère chrétienne. Puisse-t-il imiter les vertus de son glorieux prédécesseur, saint Nicolas, évêque de Myre!... Ta sœur Tatiana m'a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu'elle ajoute pour toi?
--Sans aucun doute, ma bonne mère.
--Mille tendresses, mille fleurs d'âme, son impatience d'arriver ici: qu'elle n'a rien de plus cher que toi, qu'elle ne dormira sans rêves que lorsqu'elle aura entendu le son de ta voix. Tu sais comme il a fallu te décrire à elle, à quel point elle était avide de détails sur ton visage, tes habits même, tes façons de rire, de parler... Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit. Demain, tu liras ces lettres à loisir... Que je vous voie tous les trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi sa volonté!... Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils!
--Une bonne nuit, ma mère!
Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu'elle rentrait dans sa chambre:
--Douce et excellente créature!... Va, si celle que tu as élevée te ressemble, elle mérite assurément les louanges que tous lui accordent... Je voudrais l'avoir vue, poursuivit-il en rêvant. Il s'en est fallu de bien peu que je ne la visse, tout à l'heure. Se pourrait-il qu'elle ressemblât à celle que j'aime, ou bien n'est-ce qu'une illusion de mes yeux?... C'est étrange! Je voudrais l'avoir vue... Bon! il ne tient qu'à moi, reprit-il. Les divers portraits d'Isabelle qu'on mit sous clef, lorsque j'arrivai, sont, je crois, dans cette salle même. Justement, voici la cassette... Mais j'ai juré... oui... j'ai fait un vœu. Allons, ai-je peur de la croix, ou que les oiseaux de nuit n'aillent me dénoncer à ma mère?...
Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt à l'ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune homme se retira.
Trois jours après, comme Floris se promenait dans la Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches à l'entre-deux de la tapisserie, et cria d'une voix effarée:
--Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent.
--Qui donc?... Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient être ici que demain.
--N'en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese, ils montaient déjà l'escalier, lorsque j'ai couru la prévenir... Entendez-vous le vacarme que fait ce Pinch, le vilain roquet de miss Joyce?... Ils ont passé Vienne sans s'y arrêter.
Floris descendit précipitamment. Au moment où il mettait le pied dans le cabinet des Termes, il aperçut qui y entrait, un jeune homme, vêtu d'une soutane relevée de boutons violets. Ce jeune homme était frêle, fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage mélancolique et hautain.
--Si mes yeux ne m'abusent pas, dit le Grand-Duc, en marchant à lui, tout me dit que vous êtes mon frère.
José-Maria répondit:
--Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur soit loué à jamais de vous avoir rendu à notre mère!
Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança quelques pas. Dans l'instant, l'archevêque de Myre se jeta à lui et l'embrassa.
--Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si délaissée de vous? Ne me direz-vous donc rien?
Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui Tatiana, aussi immobile qu'une statue. Les rayons de pourpre du couchant frappaient de face ses prunelles, vertes et limpides comme la mer. Tout habillée de velours blanc, les lourds plis droits qui lui tombaient jusqu'aux pieds la faisaient paraître plus grande. Un mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades qui descendaient au long de ses joues, sa tête inclinée, ses yeux de fantôme, tout en elle semblait surnaturel... Son bras restait écarté de son corps, dans une pose un peu hésitante, et elle roulait entre ses doigts une touffe de roses pourpres.
--Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de l'aveugle.
--Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle reprit, en essuyant ses larmes:
--Ah! vous faites de moi une trop faible femme!
--Et moi aussi, je pleure, dit Floris.
Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura de ses lèvres.
--Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher Floris, tu as deux parts dans mon cœur, car tu es mon frère bien-aimé, et c'est par toi que va refleurir notre maison qui se mourait... Cher frère, pose, je t'en prie, ma main d'aveugle sur ton visage... Que tu ressembles à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme le sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais laissé à personne le soin et le bonheur de te retrouver.
En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil de la galerie, mais elle chancela d'émotion. Manès, qui la suivait, la reçut dans ses bras.
L'aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées sonores. Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent de l'habiller, tandis que la petite princesse les gourmandait et les hâtait impatiemment, éclatant en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula jusque devant elle un large miroir suspendu; et, se levant, Josine s'y vit toute.
Elle avait un habit de damas, à fleurons d'un blanc éclatant, sur un fond d'incarnat parfilé d'argent. Une broderie de turquoises vertes, suivant les ramages du velouté, relevait l'étoffe magnifique, lustrée, moirée, comme poudrée d'une glaçure d'argent.
--Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s'est jamais trouvée plus en beauté.
Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des princesses, et arrivée la veille, dans la soirée, était grande, blanche, fort rousse, des yeux bleu clair, splendidement vêtue.
--Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te dépêches pas, nous ne pourrons habiller Isabelle.
--Voilà!... j'ai fini, j'ai fini... Tiens, ma chérie, prends dans le drageoir des pastilles de violettes. Encore deux ou trois épingles... Fais donc attention, Rina!... Méthodiquement! comme disait miss, lorsqu'elle apprenait à nager dans le lac, avec des vessies.
--Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N'auras-tu pas froid?
--Bah! laisse donc. On a chauffé l'église, toute la nuit... Et d'ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas là présent, avec ses flambeaux, ses réchauds et tous ses attributs calorifiques... Mais toi, ma chérie, j'y pense: tu n'as pas encore vu Floris... Il faut bien pourtant te le présenter.
Et Josine, vivement, frappa sur un timbre.
--Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces nigauds est, présentement, en train d'ajuster ses bas neufs, afin de ressembler tout à fait à la jambe d'enseigne du Rouet d'or... Allons, je suis prête, partons.
Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu'elles traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses yeux creux brillaient d'un feu sombre; ses regards, qui ne se fixaient en aucun endroit, avaient je ne sais quoi de hagard; des taches livides marbraient ses joues, et il changeait de couleur, à chaque moment.
--Bonjour, Floris, s'écria Josine; elle prit le Grand-Duc par la main... Ma chère Agathe, je t'en supplie, reçois-le parmi tes serviteurs... Et toi, beau cousin, fais-lui, comme disent les chambellans, un accueil conforme à ce qu'elle est, et à notre tendresse pour elle.
--Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale hospitalité que cette maison puisse offrir... Vous êtes la très bienvenue... Si je n'avais été quelque peu souffrant, je vous eusse saluée dès hier. Que votre indulgence m'excuse!
La jeune fille répondit:
--C'est vous bien plutôt, Monseigneur, qu'il me faut prier d'excuser l'heure tardive de mon arrivée. Elle était si indue, en effet, que le couvent s'est trouvé fermé, et que je n'ai pu voir Isabelle.
--Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris.
--Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est dans l'île de Rugen.
--Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut... De Rugen!
--Qu'est-ce donc qui t'étonne? fit Josine.
--Rien, rien... Daignez m'excuser... Je n'ai pas été maître d'un tressaillement, en entendant ce nom de Rugen.
Agathe de Putbus dit alors:
--Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île? Isabelle la connaît bien, et elle l'aime.
--Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle est allée à Rugen!... Une pâleur soudaine l'envahit; ses yeux se couvrirent d'un épais nuage.--Oh! reprit-il tout bas, non, non! pas cette pensée-là! Cet espoir est trop formidable... Oh! mon Dieu! si Isabelle était... Allons!... je suis fou! je suis fou! Quelle vraisemblance y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant de millions de femmes...
Et tendant les deux mains vers Agathe:
--Elle est allée à Rugen, dites-vous... A quel moment? Pour quelle cause?
--Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer quelque temps auprès de moi... C'était une ancienne promesse qu'elle m'avait faite à Pétersbourg, lorsque nous nous étions connues. Je l'en pressai à maintes reprises, mais toujours il naissait quelque obstacle qui s'opposait à notre désir... Enfin, elle vint l'année dernière.
--L'année dernière... Oh!... Et vers quel temps?
Agathe repartit:
--Il y a juste un an aujourd'hui, oui, un an tout juste, qu'Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain, la naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en traîneau, la nuit, à la chapelle de Notre-Dame des Bois.
--Oh! attendez un peu! dit Floris... Il poursuivit tout bas: C'est un rêve; le sommeil m'abuse. Non! je n'y puis croire.
Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l'aveugle parut.
--Ah! ma sœur! s'écria Floris. Chère âme!... Oh! si tu savais quelle joie m'inonde!
Il lui baisait les mains, ardemment:
--Ah! je t'embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère, et remercie Dieu! Jamais, jamais il n'y eut pareil miracle!... O chère Agathe, messagère de bonheur!... Je te dirai tout, Tatiana... Non! je ne puis encore y croire... Où est ma mère, ma chère mère? Ce n'est que d'à présent que je lui suis rendu... C'était elle, Tatiana... O mon Dieu! c'était Isabelle... Je suis sauvé! oui! c'était bien elle!... Moi qui la haïssais... Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?
--Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame la Grande-Duchesse est prête et vous attend.
--Bien, Sander, je me rends à ses ordres... Mais pourquoi, pensa-t-il soudain, ma mère ne m'a-t-elle rien dit? Je lui ai tout raconté cependant; elle m'a vu désespéré... Est-ce bien Isabelle?... O Dieu! si je m'étais trompé!
La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique. Là se trouvait tout ce qui était à Prague de quelque considération, sans compter nombre d'arrivants de Moscou, de Lisbonne et de Pétersbourg. En hommes, beaucoup d'uniformes, quelques Toisons au col, force grands cordons; les femmes, parées somptueusement, pleines de diamants et de bijoux. L'on se divertissait à considérer l'énorme pilier de la salle, qui, par pompe, était garni d'une quantité surprenante de vaisselle d'or et de vermeil. Le salon des Quatre-Saisons était comble à ne pouvoir s'y tourner.
--N'y aurait-il pas, quelque part, une petite collation? souffla le gros prince Jablonowski à l'oreille d'un garçon rouge.
--Que Votre Excellence daigne me suivre!
Et le valet, d'un air discret, le conduisit à la salle Espagnole. D'autres déjà mangeaient debout, à un buffet volant de pièces froides, se plaisant à examiner les apprêts du festin de noce, tout dressé. Sur les nappes à effilés pourpres, mêlés de fils d'or et d'argent, et parmi les gradins recouverts d'orfèvreries, s'étageaient des buissons de roses, des jattes d'or montées en cru de pêches, de fraises, d'abricots, des fontaines sur quatre roues, des coquilles d'or remplies de hachis, des châteaux de cire peints et dorés, des arbres de corail plantés au sommet de grands piédouches d'or. De monstrueux saumons poussaient des bigarades, de leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des gelées couleur d'or alternaient avec des pâtés apparents de pintades et de faisans en plumes. La quatrième table, au bas bout, ne devait être que d'enfants. Il y avait dessus, pour leur réjouir les yeux, à la mode du temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des ramées d'où l'eau d'orange coulait continuellement, des hommes sauvages à califourchon sur des cochons de lait rôtis, des cygnes arborant des bannières, un fol qui combattait un ours entre des montagnes de grésil pendant, des chaumières faites de fleurs. Au milieu, dans un pré artificiel, enclos d'un balustre, se voyait un arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées et dorées, d'où pendaient des pommes contrefaites d'or, de soie, d'argent et de plumes, avec des bijoux de Noël et des écussons armoriés.
--Messieurs, cria le majordome entr'ouvrant la porte, Son Altesse se met en chemin.
Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des Marbres, qui est unie à la salle Gothique par de grandes arcades ouvertes. Sa figure très portugaise, jaune mat avec des yeux étincelants, son marcher, toute sa contenance avaient une dignité noble et naturelle. Elle était vêtue d'une robe de satin couleur pensée, brodée d'entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au devant de laquelle pendait une chaîne d'orfèvrerie; sur la tête, un bouquet de diamants. Le visage ardent de Floris, ses regards fixes, son air égaré imposèrent, quand il passa, un profond silence, et jusqu'à une sorte de frayeur. Tatiana s'avançait ensuite, en habit d'étoffe d'argent, menée par une de ses femmes. Derrière, la foule venait sans ordre.
A l'instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du palais, un immense cri s'éleva. La multitude fourmillait dans la place Sainte-Monique; les fenêtres parées étaient remplies de monde; jusqu'aux toits des maisons disparaissaient sous les spectateurs. La Grande-Duchesse descendit lentement le large degré, et le cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais aux marches de l'église, on avait étendu un chemin de tapis, tout bordé d'antennes, garnies de serge jaune et violette. Les cloches sonnaient, l'air vibrait d'airain; des serviteurs, selon l'antique coutume, lâchèrent, aux croisées du palais, des centaines d'oiseaux captifs; puis un pâle soleil d'hiver perça les nuées. Alors, pour la seconde fois, une acclamation retentit. La foule entière battit des mains.
L'église sombre et enflammée apparaissait comme un buisson ardent de roses et de milliers de cierges. Une infinité de flambeaux, taillés en façon d'aigles, de gondoles, de fleurs de lis, d'étoiles de cristal, faisaient jaillir des mosaïques et des marbres incrustés du dôme, toutes sortes de scintillements. Dans le chœur, entre deux des arcades, se dressait un vaste échafaud, surchargé d'une foule brillante, et dont la base et les gradins étaient drapés superbement de toile d'or, semée près à près d'aigles noires. On avait bouché les verrières, pour les tendre de tapisseries; les orgues débordaient de fleurs; une image miraculeuse de la Vierge du Hradschin, dont la Grande-Duchesse était dame d'atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses richesses prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les piliers, tout revêtus de roses, avaient l'air d'arbres monstrueux; des colombes d'orfèvrerie pendaient, les ailes éployées, du haut des voûtes; et José-Maria, archevêque de Myre, se tenait debout à l'autel, revêtu pontificalement, la mitre en tête, splendide et pâle.
Deux carreaux de velours violet brodés d'or étaient placés vis-à-vis de l'autel, à peu de distance des marches. Floris en prit un; l'autre restait vide.
Une petite porte cintrée s'ouvrit à la gauche du chœur, et l'on vit paraître d'abord, dans sa simarre de laine blanche, la révérende mère Prieure des Filles de Sainte-Monique. Puis, un murmure confus accueillit l'entrée d'Isabelle. Son habit de moire traînante était brodé de perles en mosaïque et orné des plus belles dentelles; un long voile de point de Venise l'enveloppait. La fiancée était suivie d'Agathe de Putbus et de Josine, ses filles d'honneur; et derrière, venaient quelques religieuses, marchant une à une, en cérémonie.
Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour du chœur. Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de Floris.
Un frisson glacé courut par tous les membres du Grand-Duc: ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait. Cependant, Maria-Pia, en s'avançant, prit Isabelle par la main. Puis, avec une majesté douce:
--Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma fille, recevez l'époux que le Seigneur vous donne. Soyez unis par un amour constant, et puisse-t-il croître avec les années!
Un silence extrême annonçait l'attention, le recueillement, ou la curiosité de tous. La Grande-Duchesse reprit:
--Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne t'appartient plus... N'aie point de crainte, cher fils. Tu la refuseras s'il le faut, mais tout d'abord, vois s'il le faut. Ose tendre la main, cher enfant. Donne-moi la tienne, Isabelle... Et maintenant, il ne reste plus qu'à montrer sa femme à Floris.
Alors, comme rendant le dépôt précieux qu'elle avait reçu, la Prieure enleva le grand voile qui cachait les traits d'Isabelle; et Maria-Pia dit, en souriant:
--Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble pas à celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen... Cesse de te désespérer, et sois heureux!
Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et le fils de Maria-Pia vit enfin celle qu'il épousait.
Mais déjà l'aumônier de José-Maria, le petit abbé Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent l'Introït, et le cri de joie de Floris se perdit dans leur tonnerre.