‹ Les orages de la vieChapitre 1 sur 48 · Chapitre 1 Ouverture.

Chapitre 1 Ouverture.

C’était un désœuvré. L’épithète équivaut à une biographie, ou tout au moins à plusieurs pages de détails. Outre un revenu d’une dizaine de mille francs, il devait un jour hériter de sa mère, Mme veuve Marcille, et de deux oncles maternels, l’un est commandant de cavalerie, l’autre procureur général, tous deux garçons et fort riches. Élevé dans le respect des traditions et des conventions humaines, il ne semblait pas que ses actions dussent jamais sortir des bornes que lui avait tracées l’éducation. L’étonnement, on le conçoit, n’en serait que plus vif s’il arrivait qu’il fût condamné à être l’occasion d’un scandale.

Depuis quelque temps déjà, il était l’objet d’un bruit qui prenait chaque jour plus de consistance. Lui, Marcille, tenant aux premières familles de l’endroit par les alliances, et pouvant, par sa fortune, aspirer à la main des plus riches héritières, avait, prétendait-on, promis le mariage à une jeune fille obligée de travailler pour vivre. On la nommait Thérèse Lemajeur. Elle s’occupait de lingerie et raccommodait les dentelles. Sa mère, depuis longtemps veuve, femme mélancolique, moins vieille qu’il ne semblait, avait eu des revers de fortune.

La médisance s’était déjà à satiété amusée de ces détails, que Mme Marcille les ignorait encore absolument. Son amie la plus intime, Mme Adélaïde Granger, se décidait un matin à venir les lui apprendre. De même que Mme Marcille n’avait qu’un fils, Mme Granger n’avait qu’une fille, et les deux amies, dans leur intimité constante, s’étaient plu à convenir toujours plus sérieusement de marier Eugène Marcille à la vive et spirituelle Cornélie. Au bruit, qui circulait, Mme Granger ne pouvait donc manquer de s’émouvoir. Mme Marcille, au contraire, se crut fondée à y opposer une incrédulité dédaigneuse.

« La chose est à ce point ridicule, dit-elle, que je m’étonne de vous en voir émue. »

Ces paroles empruntaient une certaine âcreté du ton et de l’air dont elles étaient dites. On comprenait, rien qu’à la voir, combien devait la blesser l’hypothèse seule d’une pareille mésalliance. De petite taille, à la veille de prendre de l’embonpoint, elle avait un visage d’une blancheur mate, exempt encore de ces rides qui semblent compter sur la peau les années qui s’envolent. Mais elle en était à cet âge on l’on ne retient plus la jeunesse et la fraîcheur, prêtes à s’échapper, qu’à force de quiétude et d’art, à ce moment critique où il suffit pour vieillir irrémédiablement d’un jour d’oubli ou de chagrin. Des fossettes, creusées aux angles de sa bouche, dont elle avait coutume de mordre la lèvre inférieure, donnaient à sa physionomie une expression moqueuse que, du reste, corrigeait la douceur de l’œil voilé à demi sous les paupières et les cils. Un nez aquilin, délicatement effilé, ennoblissait l’ensemble. Le long des joues, de chaque côté du front, tombait une grosse boucle de cheveux bruns, parfilés à peine de quelques brins d’argent. Sa beauté, son esprit, sa dévotion, sa qualité de mère d’un jeune homme aimable, héritier présomptif des fortunes de deux riches célibataires, lui valaient, bien que d’une famille enrichie par le commerce, d’être de l’aristocratie et de jouir d’une grande considération.

« Voyons, reprit-elle, nous n’en sommes plus à craindre d’appeler les choses par leur nom. Il s’agit probablement de quelque amourette passagère. Cela est mal, sans doute, il mérite qu’on l’en blâme, et je ne me fais pas faute de le lui répéter chaque jour. Mais soyez certaine aussi que mon Eugène est trop bien né pour jamais entreprendre quoi que ce soit contre l’honneur de sa famille. »

Mme Granger ne fut que médiocrement touchée par l’assertion.

« La vérité est, répliqua-t-elle, que votre Eugène s’est amouraché d’une fille de rien, à laquelle il a fait une promesse de mariage : vous êtes seule à ignorer cela. Comme vous, dans le principe, Henriette Desmarres, qui prend à la fortune de votre fils autant d’intérêt que vous en prenez vous-même, refusait absolument d’y croire. Sa consternation prouve assez aujourd’hui qu’elle ne doute plus. »

Au nom d’Henriette Desmarres, Mme Marcille tressaillit légèrement ; un éclair d’impatience, sinon de colère, brilla dans ses yeux. L’expression de ses traits présagea quelque remarque peu bienveillante. Soit charité, soit prudence, elle l’arrêta sur ses lèvres. Après un effort évident, elle répondit avec une négligence affectée :

« Vous me rassurez tout à fait. Que ne le disiez-vous plus tôt ? Je connais effectivement la bienveillance de cette chère Henriette pour Eugène ; mais je sais aussi que mon frère Narcisse passe tout son temps chez elle. Vous imaginez-vous l’indignation et la fureur du commandant, si le fait que vous m’annoncez avait quelque fondement sérieux ? Or, j’ai vu Narcisse hier, et il ne m’en a pas seulement ouvert la bouche. La chose ne mérite évidemment pas qu’on en parle. Allez, croyez-moi, bon sang ne saurait mentir : Eugène est parfaitement incapable de vouloir autre chose que ce que nous ambitionnons pour lui. »

L’entrée imprévue de celui dont il était question émut légèrement les deux femmes. Son visage préoccupé respirait la tristesse. Il s’inclina froidement devant l’amie de sa mère et voulut sortir.

« Attends donc, Eugène, dit Mme Marcille, j’ai à te parler. »

Eugène Marcille s’arrêta, quoique l’invitation de sa mère parût peu lui sourire.

« Que me voulez-vous, ma mère ? demanda-t-il.

– C’est que vraiment je ne sais comment dire ! fit Mme Marcille avec hésitation.

– De quoi parlez-vous ?

– Ne dit-on pas…. Mme Marcille hésita à continuer ; enfin elle ajouta : Réellement je n’ose, tu vas te moquer de moi.

– Peut-être, dit le jeune homme assez aigrement.

– Peut-être ! s’écria Mme Marcille ; mais moi j’en suis sûre ! Tu ne te marierais pas, j’imagine, sans me prévenir. Or, à en croire un bruit qui court, tu ne songerais à rien moins qu’à épouser…. une grisette. »

Mme Marcille, qui se flattait de connaître son fils, s’attendait à le voir hausser les épaules et à l’entendre se récrier. Il fut impassible.

« Réponds-moi donc, dit-elle avec vivacité.

– Ma mère, répondit Marcille d’un air plein de gêne, nous parlerons de cela une autre fois, quand nous serons seuls. »

L’ambiguïté de cette réponse frappa la mère de stupeur. D’autre part, Mme Granger, outre qu’elle y puisa la confirmation éclatante de ce qu’on disait, en fut blessée au vif. Elle se leva et dit précipitamment :

« Je ne voudrais pas vous déranger, ma chère ; je m’en vais. »

Comblée de confusion, la mère, sans regarder son amie, balbutia, uniquement par politesse, quelques mots pour la retenir.

« Eugène a besoin de vous voir seule, s’empressa de repartir Mme Granger ; je craindrais d’être indiscrète. »

Et s’avisant que Mme Marcille voulait se lever :

« Je vous en prie, ajouta-t-elle, ne vous dérangez pas, vous me désobligeriez…. »

Une situation tellement nette rend tous les commentaires inutiles. Ce qu’éprouvait la mère se devine aisément. Elle attachait sur son fils des yeux remplis d’inquiétude ; un pressentiment cruel modérait actuellement son envie de l’interroger. La preuve en est dans l’effort dont elle eut besoin pour dire d’une voix éteinte :

« M’expliqueras-tu enfin ce que cela signifie ? »

Marcille, de son côté, ne semblait nullement pressé de répondre.

« Le déjeuner est-il prêt ? demanda-t-il en détournant la tête.

– Oui.

– Allons à table, nous serons mieux.

Ils passèrent dans la salle à manger et s’assirent l’un devant l’autre.

Les fenêtres de la salle étaient grandes ouvertes. Marcille, toujours plus indécis, pria le domestique qui servait de les fermer.

Impatiente de ces lenteurs, la mère ouvrait de nouveau la bouche pour questionner son fils, quand on entendit, dans un cabinet voisin, le bruit aigre d’une étoffe qu’on déchire.

« Il y a quelqu’un dans l’antichambre ? dit le jeune homme à sa mère.

– C’est une fille de journée, dit Mme Marcille ; tu peux parler.

– Veuillez lui dire d’aller travailler plus loin : il n’est pas nécessaire qu’elle nous entende. »

Tant de précautions, de la part du jeune homme, indiquaient évidemment l’intention de différer un aveu pénible, et de prédisposer les oreilles maternelles à l’entendre. Il faut ajouter qu’il atteignait ce dernier point à merveille. Il n’était pas douteux que Mme Marcille ne pressentît à cette heure la révélation de quelque fait exorbitant. Elle prétexta d’un motif quelconque pour envoyer la couturière dans une autre pièce, et revint s’asseoir vis-à-vis de son fils.

« Allons, parle, explique-toi, fit-elle d’un accent et avec des gestes fébriles.

– Du calme, ma mère, dit Marcille en proie à une perplexité croissante.

– Mais tu me fais souffrir mille morts ! s’écria Mme Marcille. Qu’y a-t-il, mon Dieu ?…

– Il y a, ma mère, dit le jeune homme dont le front se couvrit du rouge de la honte, qu’on vous a dit la vérité…. »

L’explosion d’une bombe n’eût certainement pas bouleversé plus profondément Mme Marcille. Elle envisagea son fils d’un œil où il y avait de l’épouvante.

« Cette grisette ! ce mariage !… » Elle s’arrêta, car elle étouffait. Elle reprit haleine et ajouta ; « Ce n’est pas un mensonge abominable ?

– Non, ma mère.

– Comment, non ? fit la mère anéantie. Mais tu es fou !

– Je vous jure, dit le jeune homme, que je n’eus jamais l’esprit plus sain…. Écoutez-moi….

– Je n’écoute rien, s’écria violemment Mme Marcille. Tu es un enfant dénaturé ! »

A mesure que la colère de sa mère grandissait, Marcille redevenait maître de lui-même.

« Je vous en prie, ma chère mère, dit-il d’un air navré, pas d’emportement. J’ai pour vous une telle affection que je vous sacrifierais ma vie sans hésiter. Nul ne saura jamais combien il m’en coûte de vous causer des chagrins. La fatalité s’en mêle. Je me suis dit tout ce qu’on peut se dire. C’est plus fort que moi….

– Crois-tu donc que je survivrai à une pareille honte ? repartit Mme Marcille au désespoir. Mais cela est impossible ; cela ne sera jamais ! Tu serais écrasé sous le mépris de ceux qui te connaissent. D’ailleurs, tes oncles sont là. Ils te déshériteront, et moi aussi, tu peux en être certain. »

Marcille se leva.

« Ma mère, dit-il du ton le plus calme, n’allons pas plus loin. Dans l’état d’exaspération où vous êtes, il n’y a pas de discussion possible. Tout ce qui, entre nous deux, peut ressembler à une querelle, n’est digne ni de vous ni de moi. J’attendrai que vous soyez maîtresse de votre indignation. Seulement, je vous le déclare avec douleur, mais aussi avec fermeté, j’ai donné ma parole, et je la tiendrai. La jeune fille dont il est question sera ma femme, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse. »

Et il quitta la salle.

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